L'Illustration, No. 3271, 4 Novembre 1905

Part 2

Chapter 23,580 wordsPublic domain

_Nous avons publié, dans le numéro du 21 octobre, une page représentant les quinze ballons que l'on gonflait, dans le jardin des Tuileries, pour participer ci la fête donnée au profit des victimes du tremblement de terre de la Calabre--et aussi au Grand Prix de l'Aéro-Club de France. Le Grand Prix a été gagné par M. Jacques-Faure, montant avec le comte Mozart le ballon_ la Kabylie, _qui est allé atterrir à 1.100 kilomètres, près de Kirchdrauf, en Hongrie. Les hardis aéronautes n'avaient mis que dix-huit heures pour accomplir ce parcours, c'est-à-dire qu'ils l'avaient franchi à la moyenne de plus de 77 kilomètres à l'heure. Pour revenir de Kirchdrauf à Paris par la voie ferrée, en prenant les trains les plus rapides, ils ont mis 12 heures--beaucoup plus du double. C'est le pilote, même de_ la Kabylie, _M. Jacques-Faure, qui a bien voulu raconter aux lecteurs de_ L'Illustration _les détails et les péripéties de cette magnifique ascension._

Quatre heures de l'après-midi: difficilement maintenu à terre par les aérostiers du 1er régiment du génie, que le ministre de la Guerre a bien voulu mettre à notre disposition, notre ballon, _la Kabylie_, sous l'effort du vent qui souffle par rafales, s'incline d'une façon inquiétante sur les statues et les becs de gaz du bassin des Tuileries. Malgré un temps épouvantable et une pluie battante, la foule, très intéressée par ce spectacle inusité de quinze ballons s'élevant du coeur même de Paris, a peu à peu envahi le jardin: des barrières ont été brisées, la police est débordée, et le monde s'empresse de telle façon autour de ma nacelle qu'il m'est matériellement impossible, au dernier moment, tant la foule est dense, de faire les 20 mètres qui me séparent de mon manteau de voyage resté chez le concierge des Tuileries: tant pis, nous partirons sans lui.

Péniblement, _la Kabylie_ est mise debout: nos braves aérostiers militaires, gênés par le publie, qui leur laisse à peine la liberté de leurs mouvements, manoeuvrent très difficilement. Au dernier moment, alors que tout semble prêt, une cordelette se brise; quelques secondes de plus, et nous partions avec l'appendice de notre ballon fermé: c'était notre aérostat éclatant à 300 mètres d'altitude, la chute inévitable, la mort certaine après quelques instants d'ascension. Mais mon vieil ami Santos-Dumont est là; il a vu le danger: sans hésiter il saute dans le cercle, grimpe comme un chat le long de la corde d'appendice et brise le «fil à casser» qui le maintient. Tout est prêt, nous allons partir: sur le bord de la nacelle, vingt personnes nous tendent les mains: au revoir! bonne chance! vive l'Aéro-Club! «Attention à la mer!» me crie au dernier moment mon ami Tollander de Balsch, qui garde un humide souvenir du bain forcé qu'il a pris, la semaine dernière, dans les polders du Zuiderzée.

C'est fini; nous sommes en l'air; le spectacle est inoubliable: la foule couvre les Tuileries, la place de la Concorde et une partie des Champs-Elysées; à perte de vue, c'est une mer de parapluies ouverts, serrés les uns contre les autres sous des rafales de brouillard et de pluie. Il est impossible de décrire cette sensation extraordinaire de l'aéronaute emporté par un vent violent; c'est le calme dans la tempête, _immobilis in mobile_: penché sur le bord de sa nacelle, sur le bord de ce balcon aérien qui marche à de fantastiques vitesses, il voit les villes, les forêts, les montagnes, défiler sous ses yeux émerveillés.

En bas, c'est la tempête, le vent qui souffle avec un fracas abominable à travers les bois et les chemins; en haut, dans le frêle panier d'osier, le calme absolu, la sensation de sécurité parfaite.

Notre nacelle est équipée pour la course: de 7 ou 8 kilos plus légère que les nacelles ordinaires, elle est aussi beaucoup plus petite, en sorte que les sacs de lest la remplissent; elle est pleine plus qu'à moitié; nos genoux sont à la hauteur des bords du panier.

Dès le départ, nous nous assurons notre direction: à 300 mètres d'altitude, nous traversons en tourbillon la place Vendôme; nous laissons franchement le Sacré-Coeur au nord: nous filons donc vers l'est.

Je consulte mon compagnon de voyage; comme moi, le comte Rozan est décidé à gagner la course, ou du moins à faire l'impossible pour cela: il s'agit d'aller vite et longtemps: en haut, le vent est plus violent, nous allons monter. Tant pis si notre direction change, puisque la seule mer que nous puissions rencontrer sur notre route est la Baltique, et que nous sommes décidés, quoi qu'il arrive, à nous aventurer au-dessus d'elle.

A 2.700 mètres, nous trouvons notre équilibre entre deux couches de nuages; nous nous maintenons à cette altitude sous une tempête de glace et de neige; notre nacelle et notre ballon sont littéralement incrustés de givre et notre thermomètre s'abaisse parfois à 14 et 15 degrés centigrades au-dessous de zéro.

ENTRE 10 HEURES ET 11 HEURES DU MATIN, A BORD DU BALLON «LA KABYLIE» PILOTÉ PAR M. JACQUES-FAURE.

Vers minuit, le vent redouble de violence, les nuages se déchirent au-dessus et au-dessous de nous; nous apercevons en même temps les lumières à terre et l'étoile polaire dans le ciel, ce qui nous permet, par une observation rapide, de constater que notre direction se maintient vers l'est; à partir de minuit, le ciel s'éclaire, la terre disparaît de nouveau sous une couche de nuages très épaisse, et nous naviguons baignés par un clair de lune splendide, tandis que l'ombre du ballon se profile sur les brumes, entourée d'un cercle brillant, bien connu des navigateurs aériens sous le nom d' «auréole des aéronautes»; de temps en temps la lune s'entoure des couleurs du spectre. De tels spectacles sont aussi fantastiques qu'inoubliables: pour y croire, il faut les avoir vus et toute description devient impossible devant de telles manifestations de la nature. C'est un conte d'Hoffmann vécu. De temps en temps, dans une éclaircie, la terre apparaît; nous reconnaissons Munich; Linz et Vienne reliées entre elles par un brillant ruban argenté; c'est le Danube, le plus beau fleuve d'Europe, dont nous observons de 3.000 mètres de hauteur le cours large et majestueux.

A 5 heures le jour paraît, tandis que la lune s'abaisse à l'horizon; la lumière ne nous a donc pas manqué un seul instant, et c'est à peine si, durant cette seconde partie de la nuit, je me sers de temps en temps de ma lampe électrique.

A 6 heures, je prends contact avec le sol; là, le vent souffle à peine à 25 kilomètres à l'heure; une rapide conversation avec des paysans dont nous ne saisissons que le mot «Oestreich» (Autriche), et nous remontons à 4.000 mètres, où nous retrouvons la bonne brise de la nuit qui nous entraîne toujours vers l'est à 80 kilomètres à l'heure. Nous n'avons plus que 42 kilos de lest; j'en mets 12 dans un coin de la nacelle et jusqu'à 9 heures nous nous équilibrons entre 4.000 et 5.200 mètres avec les 32 autres kilos.

A 9 h. 1/2, les bouteilles, les provisions passent par-dessus le bord; à 10 h. 1/4, c'est le tour des sacs de voyage; depuis longtemps déjà nos objets de toilette, nos chaussures et nos vêtements de rechange avaient pris le même chemin: notre nacelle est absolument vide.

Le froid est abominable; nous sommes très fatigués par ce long séjour dans les hautes régions de l'atmosphère; Rozan est complètement vert, ce qui ne l'empêche pas de me proposer froidement de grimper dans notre cercle, et d'envoyer notre nacelle rejoindre nos provisions. Mais j'ai à peine la force de soulever mon dernier sac de lest, et à 10 h. 1/2 commence à 5.200 mètres une descente foudroyante et vertigineuse.

Eu moins de sept minutes nous sommes au sol, ayant pu, durant cette véritable chute, prendre les quelques clichés que nous sommes heureux de soumettre aujourd'hui aux lecteurs de _L'Illustration._

A 20 mètres de terre, le ballon passe au-dessus d'un petit bois; j'ouvre mon ballon en deux: la corde de déchirure fonctionne parfaitement, et, comme un grand oiseau blessé, il s'abîme sur un arbre, presque sans choc, sans secousse, la nacelle d'un côté, l'étoffe de l'autre. Suivant l'usage, je quitte la nacelle le dernier, et Rozan me photographie tout tranquillement, tandis qu'à bout de forces, je descends péniblement de mon arbre, le long du seul bout de filin qui nous reste.

Nous sommes à Kirchdrauf (Hongrie), à 1.400 kilomètres de Paris, ayant effectué l'un des trois plus longs voyages aériens du monde entier.

Le Grand Prix de l'Aéro-Club de France est à nous.

JACQUES-FAURE.

PENDANT LA GRÈVE DES TYPOGRAPHES A MOSCOU

LA RUSSIE SANS JOURNAUX Les typographes, les imprimeurs, tous les travailleurs qui concourent à la confection matérielle des journaux ont été des premiers à entrer dans les vues des meneurs de la révolution russe qui poussaient à la grève générale comme au sûr moyen d'obtenir les réformes politiques demandées. Quelques-uns ont bien cherché à résister à ce mouvement, ont voulu continuer le travail, sous la pro-tection de la gendarmerie ou des cosaques. C'est ainsi que certaines imprimeries de Moscou, celles des Novosti Dnia et du Rouski Listok , par exemple, ont continué à fonction-ner pendant quelques jours sous la protection de la force armée. Mais la plupart des grandes villes de l'empire, à commencer par Saint-Pétersbourg, sont actuellement sans journaux, sans nouvelles, séparées du reste dumonde, isolées même l'une de l'autre.

LE GENERAL DRAGOMIROF

«Mikhaël Ivanovitch», comme on l'appelait familière-ment, vient de s'éteindre à Konotop, près de Kiev, dans sa terre patrimoniale, où il était né, où reposent les siens.

Sa popularité en Russie était considérable. Sa renom-mée avait franchi toutes les frontières. Chez nous, dont il avait suivi les armées pendant toute la campagne d'Italie, et où il était revenu souvent, prenant part avec un intérêt passionné aux manoeuvres, se complai-sant à vivre parmi nos soldats, il était fort connu et on l'aimait beaucoup.

Ses théories sur l'éducation du troupier, qui voulaient que l'officier eût avant tout pour objectif de former le moral du soldat, étaient d'abord trop conformes à nos idées humanitaires pour ne pas lui avoir conquis, en France, de chauds admirateurs. En fait, d'ailleurs, elles semblaient mieux conçues pour s'appliquer au soldat français, dégrossi, déluré, qu'au malheureux moujik illettré.

Aussi bien, ces théories séduisantes, Dragomirof eut peu l'occasion d'en vérifier sur les champs de bataille l'excellence. Cette occasion pourtant, la guerre de 1877 sembla devoir la lui fournir. A la tête de la 14e division, qu'il commandait, à Kichinef, depuis plusieurs années, il dirigea brillamment le passage du Danube, pour marcher ensuite vers Chipka. Mais une balle, qui le blessa au genou gauche, l'immobilisa pour la durée de la campagne.

Il demeura donc un théoricien, un éducateur, un pro-fesseur d'énergie militaire fort convaincant.

Au commencement de la guerre russo-japonaise, il avait tenu à aller dire adieu aux troupes du gouverne-ment de Kiev partant pour la Mandchourie. Et il avait saisi ce prétexte pour leur répéter en guise de suprême recommandation, leur paraphraser l'un de ses adages favoris: «Tire rarement, mais juste; pique ferme avec la baïonnette. La balle s'égarera, la baïonnette ne s'éga-rera pas; la balle est folle, la baïonnette est une luronne .»

Hélas! contre les canons d'aujourd'hui, une «luronne» bien impuissante!

LE GENERAL O'CONNOR

Le général de division O'Connor, commandeur de la Légion d'honneur, qui vient de mourir à la maison de santé des frères Saint-Jean de Dieu, où il suivait un trai-tement, après une grave opération, était né à Paris en 1847. Sorti de Saint-Cyr en 1868, il appartenait à l'arme de la cavalerie. Capitaine en 1876, il passa par l'Ecole supérieure de guerre et fut promu chef d'escadron en 1883, lieutenant-colonel en 1887, colonel en 1891, général de brigade en 1896 et divisionnaire en 1902. Il avait pris part aux expéditions de Tunisie et du Tonkin; mais c'est surtout à la tête de la division d'Oran qu'il devait se signaler comme organisateur de la plupart des postes de notre frontière marocaine. Un désaccord avec le gouver-nement sur les mesures à prendre dans le Sud-Oranais motiva son déplacement; à la fin de 1903, il était appelé au commandement de la 8e division d'infanterie au Mans, mis bientôt en disponibilité, puis nommé membre du Comité technique de l'artillerie et de la commission mixte des travaux publics.

UNE NOUVELLE STATUE DE MOLTKE

Il n'est guère de ville allemande se respectant un peu qui n'ait sa statue de Moltke, voisinant avec celle de Bis-marck. Berlin possédait seulement, sur la place Royale, l'effigie du chancelier de fer, face à la colonne de la Vic-toire. La place réservée, en pendant, au feld-maréchal demeurait vide, le sculpteur Joseph Uphues, chargé de la meubler, se consumant, depuis des années, en efforts, pour mettre au monde un chef-d'oeuvre.

Il ne paraît guère qu'il y ait réussi. Il a campé son Moltke debout, appuyé à une sorte de colonnade qui n'a pour excuse d'être dorique que l'ambition puérile du statuaire d'avoir voulu la a raccorder», comme disent les architectes, avec quelques vilaines bâtisses de Berlin, qui sont du même ordre. Ce siège bizarre est d'ailleurs ridi-cule de disproportion avec la figure. Mais il v a dans l'at-titude que le professeur Uphues a donnée au vieux stra-tège, les mains croisées, le regard droit, une impression de tranquille confiance qui n'est pas sans caractère.

Le monument entier est en marbre. Ce serait, paraît-il, le plus gros bloc de marbre qu'on ait jamais taillé--au moins dans les temps modernes.--Mais cette statue a attiré encore l'attention sur elle d'une autre façon: c'est à l'oc-casion de son inauguration, le 26 octobre, que le kaiser a prononcé, verre en main, les paroles belliqueuses qu'on a fort commentées ces jours derniers.

LE JIU-JITSU

ENCORE UNE VICTOIRE DES JAPONAIS

La mode actuelle est incontestablement aux Japonais et, depuis les succès inattendus que ce petit peuple a remportés en Extrême-Orient, tout ce qui le concerne a le don d'exciter notre intérêt. C'est ainsi que, dans les milieux sportifs, on discutait tout récemment, non sans quelque vivacité, la question brûlante du jiu-jitsu. Le jiu-jitsu (prononcez djioudjitss) est-il un simple bluff, comme le prétendaient jadis la plupart des gens compétents? Est-ce, au contraire, le système idéal de défense individuelle, ainsi que le proclament les rares initiés de cet art nouveau? Le débat, qui était jusqu'à ce jour resté indécis, vient enfin d'être tranché. C'est du moins ce qui semble résulter du match disputé à Courbevoie, le jeudi 23 octobre, par le professeur Re-Nié, instructeur de jiu-jitsu à l'école de la rue de Ponthieu, et le maître Dubois, représentant des sports de défense français, qui avait lancé un défi à Re-Nié.

Le maître Dubois, qui fut jadis un sculpteur non sans talent, est à la fois un escrimeur dangereux, un boxeur redoutable, un faiseur de poids et d'haltères de premier ordre: c'est, en un mot, le véritable type de l'athlète. Sa taille est de lm,68; son poids de 75 kilos. Il est né en 1865.

Re-Nié, qui a juste trente-six ans, mesure lm,65 et pèse 63 kilos. Il a appris le jiu-jitsu à Londres sous les maîtres japonais Miyaké et Kanaya. Bien que robuste, il est notablement moins vigoureux que son adversaire.

Le combat, où tous les coups étaient permis, ne devait cesser que quand l'un des antagonistes se reconnaîtrait vaincu. Il a été très rapidement terminé par la victoire du jiu-jitsuan. En voici du reste le compte rendu sommaire:

Au commandement: Allez, les deux adversaires se portent rapidement l'un vers l'autre, s'arrêtent à environ 2 mètres et s'observent trois ou quatre secondes. Sur une feinte de Re-Nié, Dubois esquisse du droit un coup de pied bas que Re-Nié esquive. Dubois porte alors, du même côté, un coup de pied de flanc; mais au même instant, avec un à-propos extraordinaire, Re-Nié rentre d'un véritable bond de chat et saisit Dubois à bras-le-corps. Dubois essaye un tour de hanche: Re-Nié, que ce mouvement a placé à droite de son adversaire, appuie la main droite sur l'abdomen de ce dernier, en même temps qu'il lui comprime les muscles lombaires avec la main gauche et lui envoie un coup de genou sous la cuisse droite. Dubois bascule et tombe sur les omoplates comme une masse; il porte néanmoins à Re-Nié, resté dessus, une prise de gorge qui permet à ce dernier de lui cueillir le poignet droit. Re-Nié se renverse immédiatement sur le dos, à la gauche de Dubois, lui passe la jambe gauche en travers de la gorge, en lui maintenant avec ses deux mains le bras sur son abdomen, le coude en dessous, le bras passant entre ses deux jambes (1). Une vigoureuse pression, exercée sur le poignet de Dubois, menace de lui désarticuler au coude le bras qui se trouve en porte-à-faux. Dubois résiste pendant une seconde, puis demande grâce.

(1) C'est la position des combattants à cet instant précis que représente la photographie ci-dessous.

Le combat avait juste duré 26 secondes, dont 6 secondes seulement pour l'engagement proprement dit.

Les choses se sont passées exactement comme elles se seraient passées dans une rencontre non préméditée. Les deux adversaires étaient en tenue de ville, avec chaussures ordinaires; Georges Dubois avait même conservé son chapeau et ses gants. Le sol, recouvert de gravier, était seulement un peu moins dur que ne l'aurait été le macadam ou l'asphalte. Enfin le match a été disputé en plein air, sur la terrasse du nouveau bâtiment des établissements de carrosserie Védrine.

Le résultat a été d'une netteté parfaite. Le représentant de la méthode française n'a pas existé devant le représentant du jiu-jitsu.

* * *

On pense bien qu'un événement de ce genre n'a pas été accueilli sans protestation de la part des adeptes de la boxe française ou anglaise. A les entendre, après coup, le maître Dubois n'était pas qualifié pour représenter les sports de défense, qu'il a précisément pour métier d'enseigner. Nous ne chercherons pas à discuter cette manière de voir; nous nous contenterons de dire que le jiu-jitsu, déjà officiellement pratiqué par les élèves de West-Point (le Saint-Cyr américain), les policemen de New-York et de Londres, etc., va, sur l'initiative de M. Lépine, être enseigné à partir de la semaine prochaine aux inspecteurs de la Sûreté et aux agents de la brigade des recherches. La défaite ultra-rapide d'un athlète très vigoureux et très exercé par un homme dont les moyens physiques étaient visiblement très inférieurs aux siens, et qui est en outre bien plus un instructeur qu'un combattant, a montré au préfet de police tout l'intérêt que présente le jiu-jitsu comme moyen de défense.

On a prononcé, à propos de la rencontre de Courbevoie et du jiu-jitsu en général, le mot de sport de voyou. Ce terme, déjà excessif dans la bouche de ceux qui condamnent la boxe anglaise comme trop brutale, prête quelque peu à rire quand il est prononcé par les adeptes convaincus de la boxe anglaise ou française. Croit-on qu'il soit beaucoup plus élégant d'écraser d'un coup de poing le nez de son adversaire que de le forcer par une adroite torsion de bras à demander merci? Rien n'est moins certain. Nous partagerions même volontiers l'opinion des deux officiers supérieurs d'artillerie qui viennent de publier chez Berger-Levrault une traduction du livre de M. Irving Hancock sur le jiu-jitsu et qui considèrent ce sport comme un art extrêmement intéressant, une «véritable escrime aussi captivante que celle de l'épée».

Est-ce à dire qu'il faille faire fi de notre vieille boxe française ou même de la lutte classique si chère à nos populations du Midi? En aucune façon. Si le jiu-jitsu paraît décidément supérieur au point de vue de la défense personnelle, la boxe et la lutte n'en restent pas moins des sports excellents pour le développement de l'adresse, de la force et du courage. Le jiu-jitsuan lui-même ne peut négliger complètement la boxe; il doit, en effet, connaître les moyens d'action du boxeur pour pouvoir, suivant l'expression consacrée, rentrer dans ce dernier dont la tactique est de le tenir à distance.

Ajoutons enfin que le jiu-jitsu n'est point, comme on le croit généralement sur la foi de renseignements aussi erronés qu'incomplets, une simple collection de trucs de combat: c'est en réalité une méthode très originale et très complète de culture physique et d'entraînement qui commence par l'éducation de l'enfant, pour continuer par celle de l'adolescent et de l'homme fait, sans perdre de vue l'éducation physique de la femme. Ce sont en grande partie les enseignements du jiu-jitsu qui ont donné aux troupes japonaises leur merveilleuse endurance et leur admirable sobriété, et l'on peut, sans être taxé d'exagération, dire que la jiu-jitsu a eu sa part dans le triomphe, si inquiétant pour les Européens, de la race jaune en Extrême-Orient.

L. SAUVEROCHE.

LE MATCH RE-NIÉ-GEORGES DUBOIS

LES LIVRES ET LES ÉCRIVAINS

H. G. WELLS, l'auteur de «la Vérité».

CONCERNANT PYECRAFT, DONT NOUS PUBLIONS

EN SUPPLÉMENT, DANS CE NUMÉRO, LA TRADUCTION FRANÇAISE.

C'est en 1895 que M. H. G. Wells a publié son premier ouvrage: _la Machine à explorer le temps_. Il avait alors vingt-neuf ans et, depuis cinq ans qu'il avait terminé ses études à l'Université de Londres, il professait les sciences en divers établissements d'enseignement secondaire de la capitale anglaise. Entre temps, il collaborait à des publications scientifiques et littéraires, à des revues de tous genres et même à des quotidiens. Encouragé par le succès de son premier roman, il publia coup sur coup, la même année, un recueil de nouvelles qu'on retrouve en partie dans le volume intitulé en français _les Pirates de la mer_ et _la Merveilleuse Visite_; l'année suivante: _les Roues de la Fortune_ et _l'Île du docteur Moreau_; en 1897, un recueil d'articles, un recueil de nouvelles et _l'Homme invisible_; en 1898, _la Guerre des mondes_; en 1899, _Quand le dormeur s'éveillera, Une Histoire des temps à venir_ et _les Récits de l'âge de pierre_; en 1900, _l'Amour et M. Lewisham_; en 1901, _Anticipations_ et _les Premiers Hommes dans la Lune_; en 1902, _la Dame de la mer_ et _la Découverte de l'avenir_; en 1903, _l'Humanité en formation_ et _Douze Histoires et un Rêve_; en 1904, _Place aux géants_; en 1905, _Une Utopie moderne_; il a achevé plusieurs romans, inédits encore, _Kips_, l'histoire d'un enfant; et un autre, sans titre jusqu'ici et plus fantastique, paraît-il, qu'aucun des précédents.