L'Illustration, No. 3268, 14 Octobre 1905
Part 3
L'apparition du nouvel ouvrage de M. G. Lenotre datant de quelque trois mois, nous aurions à nous excuser de le signaler bien tardivement, s'il s'agissait d'un de ces livres dont la vogue est éphémère ou le sujet d'immédiate actualité. Mais tel n'est pas le cas: il a eu la bonne fortune de conquérir auprès du public une faveur durable, et comme, d'autre part, il traite d'événements remontant à plus d'un siècle, le sujet n'est guère plus vieux aujourd'hui qu'il ne l'était hier; il reste donc opportun de constater ce succès et d'en indiquer les raisons pertinentes.
(2) Librairie académique Perrin, 1 vol. in-8° illustré de portraits, plans et dessins inédits, 5 francs.
Lorsqu'au mois d'avril de l'an dernier M. G. Lenotre, avec la précieuse collaboration de M. Henri Lavedan, fit représenter _Varennes_ au théâtre Sarah-Bernhardt, il ne s'était pas trompé en pensant qu'un des principaux épisodes de la Révolution française, et non des moins émouvants, la malheureuse odyssée de la famille royale en 1791, offrait tous les éléments essentiels, tous les puissants ressorts d'une oeuvre dramatique; d'ailleurs, malgré les inévitables sacrifices consentis aux nécessités ou aux conventions scéniques, la pièce, il s'en portait garant, reposait sur les fondements d'une documentation solide. Ce consciencieux travail préparatoire, il a jugé utile de le publier, et l'on doit lui en savoir gré; car la réunion de ces matériaux forme un ensemble plus complet et plus suggestif encore que l'adaptation théâtrale à la construction de laquelle ils ont servi, adaptation forcément restreinte à la mesure de son cadre spécial.
Aussi bien, M. G. Lenotre est-il passé maître en l'art des reconstitutions historiques. Fouiller les bibliothèques et les archives, scruter les «vieilles maisons», dépouiller les «vieux papiers», afin de leur dérober leurs secrets et d'en tirer des renseignements neufs, ce sont là besognes où font merveille son ingénieuse sagacité de curieux, son flair subtil de fureteur, ainsi qu'en témoignent ses divers ouvrages relatifs à l'époque révolutionnaire, objet de ses études de prédilection. Sa méthode--la bonne--consiste, une fois les documents découverts, à les vérifier scrupuleusement, les confronter, les contrôler, les commenter aux clartés de l'esprit critique; puis à les grouper et coordonner, en ajoutant au tout ce qu'il convient de littérature, c'est-à-dire l'assaisonnement dosé d'une main experte, de façon à relever sans la dénaturer la saveur originale du plat substantiel. En un mot, l'érudit vulgarisateur par excellence.
Voilà pourquoi, à suivre le présent récit, constamment étayé de références justificatives, copieusement illustré de vignettes d'une pittoresque précision, on croirait assister aux poignantes péripéties du drame qui se déroula du 20 au 25 juin 1791: l'évasion des Tuileries, la fuite en berline, la tragique nuit du 21, le retour de Varennes à Paris, plus tragique encore. Tout s'y détache avec un relief saisissant: personnages de premier et de second plan, simples comparses, figures, caractères, sentiments, incidents anecdotiques, détails significatifs, tableaux mouvementés de l'effervescence populaire...
Mais un pareil livre ne s'analyse pas. D'ordre avant tout rétrospectif et documentaire, pour en comprendre le succès, supérieur à celui de bien des romans, il suffit de remarquer qu'au prestige de l'histoire il joint l'intérêt passionnant d'un roman singulièrement pathétique et vraiment «vécu». A ces titres, il a été beaucoup lu cet été, il va l'être cet hiver, il le sera longtemps.
EDMOND FRANK.
DOCUMENTS et INFORMATIONS
LA MALLE DE M. DE BRAZZA.
Quand il partait pour remplir au Congo la mission au cours de laquelle il devait trouver la mort, M. de Brazza entrevoyait-il qu'il aurait à recueillir là-bas et à rapporter de graves documents? Toujours est-il qu'il avait demandé au fabricant de malles bien connu, M. Louis Witton, une «malle secrétaire», spécialement aménagée pour garder contre toute atteinte, toute indiscrétion, les pièces qui lui seraient confiées. L'ingéniosité du constructeur avait réalisé un meuble très pratique à la fois, et absolument inviolable.
Extérieurement, ce meuble ne semblait qu'une malle ordinaire, solidement construite pourtant, en bois bien sec recouvert de cuivre peint en vert foncé et consolidé par de solides bandes de renforcement en même métal, avec d'inusables poignées de corde permettant de la suspendre à quelque perche, à un bambou, pour le portage à l'épaule. Mais cette malle, placée sur une table supportée par quatre pieds en fer qui se repliaient à volonté, constituait, une fois en place, un véritable secrétaire, avec des casiers pour les dossiers, des tiroirs, un compartiment pour la papeterie, tandis que l'avant, s'abattant, formait pupitre pour écrire. Enfin, un mécanisme compliqué, dissimulé à la partie inférieure de la caisse, n'en permettait l'ouverture qu'aux seules personnes qui en savaient le secret: M. de Brazza et l'un de ses secrétaires. Et c'est dans cette malle qu'ont été rapportés tous ces dossiers qu'on a entre-bâillés trop tôt et que va examiner en détail, maintenant, la commission d'enquête nommée par le ministre des Colonies pour faire la lumière sur tous ces incidents du Congo dont on a tant parlé depuis quelques jours.
LE CHIEN TUBERCULEUX.
Il y a seulement quelque quinze ans, vétérinaires et médecins pensaient que la tuberculose était très rare chez le chien. On savait bien qu'il est facile de déterminer chez lui la tuberculose expérimentale, mais on considérait la maladie spontanée comme tout à fait exceptionnelle.
Or, il résulte des documents réunis par les vétérinaires de l'école d'Alfort que la tuberculose canine est au contraire très fréquente et qu'elle va progressant. En cinq ans, la proportion des chiens tuberculeux autopsiés à Alfort se serait élevée de 4,5 à 9%.
Le plus fréquemment, ces chiens tuberculeux viennent de chez les marchands de vin, cafetiers ou traiteurs de Paris ou de la banlieue, ayant vécu, ainsi que l'a remarqué M. Cadiot au récent Congrès de la tuberculose, «dans des milieux où les crachats infectants sont communs, et où le fréquent balayage des salles répand dans l'air les poussières virulentes». D'ailleurs, ainsi que le fait observer M. Landouzy, ce n'est pas seulement par les voies respiratoires que les chiens prennent les germes de la tuberculose, c'est encore par les voies digestives, alors qu'avides et voraces ils lèchent et avalent les matières virulentes jetées à la voirie ou versées sur les tas d'ordures.
Et voici comment, bavant sur les tapis, couché sur le lit des bébés, jouant avec les enfants qui se laissent lécher et embrasser, le chien peut entrer dans l'infection de certains foyers qu'on affirmerait, par ailleurs, se trouver à l'abri de toute contamination.
Le chien tue certainement, par la tuberculose, mille fois plus que par la rage.
TUYAUX À GAZ EN PAPIER.
Dans notre dernier numéro, nous faisions connaître une nouvelle application du papier, dont on faisait maintenant des bouteilles pour le lait.
Voici qu'on nous apprend qu'on en fait encore des tuyaux à gaz.
Le papier-manille est coupé on bandes d'une largeur égale à la longueur du tuyau à fabriquer, puis ces bandes sont passées dans un récipient rempli d'asphalte en fusion et roulées solidement et uniformément, autour d'une tige-noyau en fer, jusqu'à épaisseur désirée.
Le tuyau ainsi produit est alors soumis à une forte pression, puis recouvert extérieurement de sable. On refroidit ensuite le tout dans de l'eau.
Enfin on enlève le noyau et l'on enduit la surface extérieure du tuyau d'un produit imperméable.
Il paraîtrait que ces tuyaux sont parfaitement étanches et sensiblement moins coûteux que les tuyaux en métal.
LE RADIUM ET LA RAGE.
Deux savants italiens, fort estimés, MM. Tizzoni et Bongiovanni, ayant fait voir que le radium détruit le virus rabique, M. A.-S. Jirnov, un praticien russe, a voulu voir si cette action est réelle et si l'on peut y compter. Il a constaté que l'on peut inoculer à des lapins et cobayes de la moelle rabique impunément, quand cette moelle a subi pendant douze heures au moins l'action du radium. Ce métal détruit donc bien le virus, car les animaux inoculés avec la moelle rabique non influencée par le radium succombent au mal. Mais peut-on employer le radium au traitement de la rage déclarée? Ceci est douteux. Ce qu'on peut faire, peut-être, c'est de traiter au radium la morsure envenimée qui vient d'être produite. Le médecin a, en effet, réalisé l'expérience que voici: il faisait à la peau des incisions qu'il frottait avec une émulsion de moelle rabique. Les animaux ainsi traités mouraient; mais, si l'on exposait les incisions à l'action du radium pendant trois heures, une ou deux heures après l'envenimation, les animaux se rétablissaient sans présenter de symptômes rabiques. Si donc, chez un sujet mordu par un chien enragé, on pratiquait quelques incisions au niveau de la plaie et si l'on faisait agir la radium sur celles-ci pendant trois heures environ, on serait en droit d'espérer prévenir le développement de la rage. On ne guérirait pas la rage déclarée, mais on empêcherait le mal de s'établir.
LE TRAITEMENT DE LA MIGRAINE.
M. Carron de la Carrière donne, dans la _Presse médicale_, le résumé de la méthode par laquelle il traite, avec bon résultat, la migraine.
D'abord, il impose un régime alimentaire, le régime antiarthritique en général: défense absolue de boire de l'alcool; user d'eau, de thé; éviter les légumes acides. En temps de crise migraineuse, se mettre au régime végétarien mitigé: oeufs, lait, farineux, pas de viande.
Un remède intéressant aussi, qui est le chanvre indien. Il convient particulièrement dans les cas de migraine continue ou subcontinue. Le _Cannabis indica_ se prend sous forme d'extrait; en pilules, matin et soir: dose, de 15 milligrammes à 3 centigrammes. Si cette dose n'agit pas, on peut, au bout de huit ou quinze jours, prendre 3 centigrammes le matin et 6 centigrammes le soir; et même 6 centigrammes le matin et autant le soir. Le chanvre indien a donné d'excellents résultats, et l'on peut en user fort longtemps. Un médecin en a pris une pilule de 15 milligrammes chaque soir pendant dix-huit mois de suite. Le mieux est d'user du médicament selon les indications fournies par les sensations: pour commencer, il est bon toutefois d'agir de façon continue, une pilule de 15 milligrammes, une fois par jour, le soir, pendant un an; en doublant la dose pendant quinze jours par mois si nécessaire. On fera bien d'ajouter au régime du chanvre indien la douche chaude: douche à 38° ou 40°, chaque jour, par séries de un ou deux mois. Naturellement, on cherchera aussi quels troubles fonctionnels accompagnent la migraine, pour y porter remède, troubles du foie, de l'estomac, des reins, de la matrice, du nez, des yeux, etc.; on cherchera à distinguer les causes provocatrices des accès de migraine, pour les écarter: température, vent, air vicié, etc. Enfin, une cure dans une station antiarthritique peut rendre les plus grands services.
LE CINQUANTENAIRE DE SÉBASTOPOL.
Nous donnions, la semaine dernière, à l'occasion du cinquantenaire du siège de Sébastopol, de très intéressantes photographies de la place forte, prises après la victoire des alliés et montrant les dégâts occasionnés par leurs projectiles. On sait, d'autre part, que ce fait d'armes a été commémoré par trois toiles fameuses du grand peintre militaire Adolphe Yvon, qui sont au musée de Versailles. Un de nos amis, qui connaît bien l'oeuvre d'Yvon, nous fait remarquer que l'un des clichés reproduits par nous donne exactement le fond même du tableau intitulé _la Gorge de Malakoff_. En effet, dans la composition magistrale d'Adolphe Yvon, on peut reconnaître distinctement, à travers la fumée et la poussière de la mêlée, les deux ouvrages avancés de Sébastopol du côté de la mer, le fort Constantin et le fort Nicolas tout au loin, terminant les deux promontoires; puis, en avant, ce haut échafaudage de charpente, qui portait sans doute un feu; les docks un peu plus près. Il n'est pas jusqu'à cette maison du plan moyen, éventrée à l'angle, qui ne soit aisément reconnaissable dans la toile. Et ainsi on peut juger de la haute conscience du peintre, du souci de vérité qui le guida toujours, et se rendre compte que, pour les artistes probes, le réalisme, au meilleur sens du mot, fut de tous les temps à la mode.
LA CHÈVRE COMME AGENT DE PROPAGATION DE MALADIE.
On sait qu'il existe dans la région de la Méditerranée une affection fébrile qui porte le nom de fièvre de Malte. Cette fièvre existe un peu partout dans le bassin de la mer Intérieure, et l'on était si peu renseigné sur ses causes, en même temps que préoccupé de son développement et de ses dangers, que le gouvernement anglais a nommé une commission spécialement chargée d'étudier ce problème. Cette commission vient justement de publier une brochure importante--la troisième de la série--et il semble que les commissaires aient mis la main sur un fait de grande importance. Ils paraissent avoir découvert le mode de propagation du mal, qui, jusqu'ici, restait absolument inconnu.
C'est un peu par hasard. Ils s'étaient demandé si la chèvre--animal très abondant à Malte--peut prendre la maladie, et s'étaient procuré six chèvres de deux troupeaux différents. Avant d'inoculer le _micrococcus militensis_, le microbe de la fièvre de Malte, ils eurent l'idée de voir quelle action le sérum du sang de chèvre exerce sur ce microbe. Ils constataient aussitôt le phénomène de l'agglutination des microbes par le sérum, preuve à peu près certaine ou bien que les chèvres avaient eu la fièvre de Malte, ou qu'elles y sont réfractaires.
Ceci les amena à étudier les chèvres au point de vue bactériologique, et ils ont constaté que, chez cet animal, on trouve communément le microbe spécifique de la fièvre de Malte en abondance dans les urines et dans le lait. Dans tous les troupeaux on a trouvé des chèvres présentant le microbe, et souvent en quantités énormes.
De ceci on conclut que la chèvre doit être un des agents de transmission de la fièvre de Malte les plus puissants. La chèvre est extrêmement abondante à Malte; on la trouve partout, en ville et à la campagne; vivant au voisinage de l'homme, elle a toutes facilités pour lui communiquer son mal.
Chose curieuse, il semble que la fièvre de Malte doive être considérée comme une maladie de chèvre qui peut se propager à l'homme; mais une maladie de chèvre qui ne provoque pas de symptômes bien définis chez celle-ci et qui ne paraît pas l'incommoder, mais qui, par contre, incommode fort l'homme. Si la chèvre doit être considérée comme la principale, peut-être l'unique source de la fièvre de Malte, il ne reste plus qu'à isoler et traiter les bêtes atteintes et, surtout, à proscrire absolument l'usage du lait de chèvre cru. Le lait doit être bouilli: le plus infecté devient, par l'ébullition, parfaitement inoffensif.
Si les faits annoncés par les bactériologistes se confirment--et il faut reconnaître que leur argumentation se tient très bien--ils auront rendu un service important à l'hygiène du bassin méditerranéen.
LE PRINCE DE BULGARIE A PARIS
Paris va compter un hôte de marque» qui, bien que ne portant ni le titre de roi, ni celui d'empereur, n'en a pas moins qualité de souverain: le prince régnant de Bulgarie.
Fils du prince Auguste de Saxe-Cobourg et de la princesse Clémentine d'Orléans, Ferdinand Ier, aujourd'hui âgé de quarante-quatre ans, est, par sa mère, le petit-fils du roi Louis-Philippe. De son mariage avec la princesse Marie-Louise de Bourbon-Parme, morte en 1899, après six années d'union, il a quatre enfants: les princes Boris et Cyrille, les princesses Eudoxie et Nadejda.
N'ayant jamais oublié qu'un sang français coule dans ses veines, il aime beaucoup la France; depuis dix-huit ans qu'il est chef d'État, il y est fréquemment venu, plus ou moins incognito, et nombre de Parisiens n'ont pas besoin de son portrait pour connaître sa physionomie. Mais, cette fois, c'est officiellement qu'il accomplit le voyage, motivé, dit-on, par de hauts intérêts diplomatiques, et c'est avec tous les honneurs dus à son rang qu'il sera reçu à l'Elysée par le président de la République.
Le prince Ferdinand doit arriver à Paris lundi prochain, 16 octobre, et y séjourner trois journées pleines, dont la direction du protocole a réglé méticuleusement l'emploi.
M. JEAN BAYOL
Le docteur Jean Bayol, sénateur des Bouches-du-Rhône, vient de mourir à Paris, succombant aux attaques répétées d'une maladie de foie qu'il avait contractée en Afrique.
Il avait, en effet, après quelques années passées, au début de sa carrière, dans le cadre des médecins de la marine, été fonctionnaire colonial et avait rendu alors d'importants services. Notamment, c'est à sa diplomatie que nous dûmes le traité par lequel le sultan du Fouta-Djallon se plaçait sous la suzeraineté de la France. Enfin, en 1889, devenu lieutenant-gouverneur des Rivières du Sud, il fut envoyé vers Glé-Glé, roi du Dahomey, qui nous cherchait querelle. Il reçut à Abomey le plus mauvais accueil et, devant l'attitude provocante de Glé-Glé, qui menaçait de le retenir prisonnier, dut signer une lettre acceptant les prétentions du roi nègre. Ce fut la cause première de la guerre du Dahomey, qui se termina, en 1892, par la victoire du général Dodds et la capture de Behanzin, successeur de Glé-Glé.
Quand il eut droit à sa retraite, M. Jean Bayol fit liquider sa pension et rentra en France. En 1904, les électeurs des Bouches-du-Rhône l'envoyaient au Sénat.
L'homme était charmant, fin, très cultivé. Il était poète dans l'âme et a écrit, en langue d'oc, des vers délicats, dont les lettrés provençaux font grand cas.
LE VOYAGE DE M. GAUTHIER
M. Gauthier, ministre des Travaux publics, effectue en ce moment un voyage d'études en Algérie et en Tunisie, et des visites à toutes les curiosités classiques du pays font nécessairement partie du programme de ce voyage d'où l'agréable ne saurait être banni, si sérieux que soit l'objectif que se propose le ministre. C'est ainsi que notre correspondant a pu photographier M. Gauthier au cours d'une visite qu'il faisait, sous la conduite de M. Stéphen Pichon, aux souks célèbres de Tunis.
LE RETOUR DE GALLAY
L'Amérique, enfin, nous a rendu Gallay, Mme Merelli, son amie, et la soubrette Marie Audot: dimanche dernier, aux approches de 6 heures du soir, le paquebot Cordillère, de la Compagnie des Messageries maritimes, les déposait tous trois aux quais de Bordeaux, en provenance directe de Bahia.
Nous étions allés, quelques-uns, au-devant d'eux jusqu'au delà de Pauillac, par le travers des coteaux fameux de Saint-Estèphe. Même, le bateau qui nous avait pris, de grand matin, au bas des Quinconces, emmenait aussi quatre fonctionnaires de la Sûreté chargés, en cas de besoin, de prêter, pour ce débarquement solennel, main-forte à leurs quatre collègues qui étaient allés cueillir outre-mer les fugitifs et qu'on pouvait supposer harassés d'une longue et étroite surveillance. Car comment s'imaginer, en vérité, si belle proie échappant, de manière ou d'autre, au châtiment au seuil de la patrie anxieuse?
[Illustrations: (3) LES TROIS INCULPÉS Jean Gallay, Valentine Merelli et Marie Audot, photographiés par le service anthropométrique.]
Notre traversée, à nous, d'une dizaine d'heures, ne fut pas ennuyeuse. Une fois sur la _Cordillère_, nous recueillîmes, de la bouche des passagers, leurs impressions sur les captifs. Dois-je avouer qu'elles n'étaient pas antipathiques? Ou bien nous allions écouter, à l'entrée d'une coursive obscure, des sons éloignés et grêles de guitare: c'était Mme Merelli qui charmait ses loisirs.
Sitôt à quai, bien vite nous sautions à terre et des objectifs se braquaient au bas de la passerelle par où nous supposions que devaient descendre les trois prisonniers. Mais il nous fallut attendre que les deux cents passagers de la _Cordillère_ eussent quitté le bord pour voir apparaître sur le pont Jean Gallay, de noir vêtu, coiffé d'une blanche casquette de yachtman à bandeau noir. Le sous-brigadier Debishop marchait à sa droite et s'engagea devant lui sur la planche, tandis que le brigadier Donzelot suivait. Et alors, seulement, nous pûmes nous apercevoir que les deux hommes marchaient un peu près l'un de l'autre et que les pas de Gallay se réglaient bien exactement sur ceux de l'agent. La cause en était que le «cabriolet» reliait le poignet de l'escroc au poing de son conducteur. Mais quel tact mettait celui-ci à dissimuler cette situation délicate! Avec quelle gentillesse il tenait sa main gauche derrière son dos, d'un air désinvolte, afin qu'on n'aperçût pas la mince chaînette! C'était charmant!
Mme Merelli, qui parut ensuite, avait les mains libres, et deux collaborateurs de M. Hamard, l'un en avant, l'autre en arrière, escortaient cette petite personne fluette, souriante et sûre d'elle, au fin visage encadré d'onduleux cheveux bruns, que coiffait un large panama blanc, ennuagé de tulle clair.
Enfin venait Marie Audot, la camériste, grande, forte, affectant la placidité du juste.
Trois omnibus du chemin de fer recueillirent les voyageurs et les emmenèrent vers la gare Saint-Jean.
Le lendemain matin, ils débarquaient à Paris, à la gare du quai Saint-Michel, d'où ils étaient conduits à la Conciergerie.
Et, après la traditionnelle, la nécessaire formalité de l'anthropométrie, après un copieux déjeuner, ils comparaissaient enfin, l'après-midi, devant le premier de leurs juges, M. Henry Bourdeaux, juge d'instruction, magistrat aimable, homme du monde accompli, à qui incombe la tâche de débrouiller leur affaire.
LES THÉÂTRES
Il y a de bonnes choses dans _la Concurrente_, de M. Jean Roy, jouée en ce moment au théâtre Molière: l'idée de la pièce est excellente si la mise en oeuvre témoigne de beaucoup d'inexpérience. La concurrente, c'est la femme dévouée et instruite qui, pendant la courte absence de son mari, un romancier à la mode que la débauche a momentanément privé de sa raison, continue l'oeuvre inachevée, sans dévoiler le mystère de sa collaboration, et triomphe au nom de l'époux empêché. C'est un triste homme et un pauvre fou que ce Maxime Cormière, car sa vanité surchauffée paye de la plus noire ingratitude la compagne admirable qui a sauvé sa dignité d'écrivain et son foyer.
Le théâtre de l'Ambigu a repris avec succès l'excellente pièce militaire de MM. Jules Mary et Georges Grisier: _le Régiment_; elle a fait autant de plaisir qu'il y a dix ans.