L'Illustration, No. 3268, 14 Octobre 1905

Part 2

Chapter 23,461 wordsPublic domain

D'autres écoles qu'il serait trop long d'énumérer, telles l'École des beaux-arts, les écoles militaires, l'École des nobles, sont dispersées un peu partout dans Tokio, mais le centre intellectuel demeure autour de _L'Alma mater_, dans les deux quartiers précités.

Naturellement la jeunesse studieuse du pays, comme les abeilles autour de la ruche, est venue se réfugier dans les environs et donner à cette partie de Tokio un cachet un peu spécial.

Qu'on ne se méprenne pas cependant sur ce soi-disant Quartier latin. Extérieurement, ses rues ne diffèrent pas tellement des autres rues de la capitale qu'un ironique globe-trotter appelait un «village à perte de vue». A Kanda surtout, la seule note caractéristique, ce sont les enfilées de boutiques de librairie classique où les étudiants qui ont fini leurs études vont se défaire, à bon marché, de leurs vieux compagnons, les livres. A Hongo, ce sont les _geshikuya_, traiteurs et logeurs, qui occupent la majeure partie de la colline de Yujima.

Nulle part de bal Bullier, de cafés de la Source ou du Panthéon. Dans ces parages plutôt calmes et graves, point de chansonniers ni de gigolettes, rien qui ressemble à nos monômes d'étudiants en révolte ou en goguette.

Tout au plus, quelques _beer hall_, peu fréquentés par la gent écolière; car les étudiants japonais n'ont ni la bourse pansue, ni l'estomac solide de leurs camarades allemands. Des théâtres, oui, et des _yosé_, sortes de salles de déclamation où les conteurs et les chanteurs viennent écouler leur répertoire, et que les étudiants fréquentent volontiers à cause du bon marché. Aussi ne faut-il point venir à Hongo ou à Kanda pour s'amuser.

Dans ces conditions, quelle peut bien être la vie de l'étudiant japonais? Généralement pauvre et désirant arriver à quelque chose par l'étude, le Japonais venu de la province dans une des écoles spéciales dont j'ai parlé, commence par choisir une chambre dans un _geshiku_, une chambre de 4 ou de 6 nattes. Dans un si petit espace, il n'y a point de place pour un meuble; d'ailleurs l'étudiant n'en a pas. Rien n'est plus facile que de faire l'inventaire de son mobilier.

Prenons-le au moment où, mécontent de son patron, qui le nourrit mal ou qu'il ne peut payer, il déménage vers un toit plus hospitalier. Il appelle un traîneur de _kuruma_, qui charge ses matelas roulés sur son véhicule; puis, il lui confie son _kôri_, boîte en osier, renfermant deux habits râpés et un chapeau éculé; enfin il installe, à côté de ses _futon_, une table de bois noir, mesurant 25 centimètres de long sur 20 de large et sur 10 de hauteur; sa boîte à pinceaux et ses livres de classe; lui, il suit la voiture, portant sa lampe d'une main, son gourdin de l'autre et une couverture rouge sur les épaules.

Murger, avec toute son imagination, n'avait pas rêvé d'une bohème si pauvre. Aussi, une chambre de 6 nattes étant encore un luxe et pouvant bien coûter une dizaine de francs de location mensuelle, les étudiant, se groupent deux ou trois ensemble, pour occuper le même logis.

Le patron du _geshiku_ se rattrape sur la nourriture qu'il sert à ses pensionnaires. Elle varie de 5 à 7 yen (13 à 18 fr.) par mois. Vous pensez quels menus confortables peut servir un Thénardier japonais pour ce prix-là? En dehors du riz, le reste n'a de nom dans aucune langue.

Bien qu'ils aient le ventre élastique, capable de se serrer de plusieurs crans, les étudiants japonais trouvent parfois ces procédés exorbitants et le manifestent en démolissant la cuisine et en brisant tous les ustensiles de leur traiteur.

Quelques-uns préfèrent louer une chambre en ville, dans une maison privée, et faire leur popote aux heures de loisir. Ceux qui ont goûté cette vie (l'artiste qui a dessiné ces croquis en est un) en ont gardé un souvenir ému. Entre deux leçons, oh! le plaisir d'éplucher ses légumes, d'allumer le réchaud avec l'éventail, d'aspirer le fumet des sauces que l'on ne doit qu'à soi-même!

Mais, comme ceci est une grosse perte de temps et devient trop bourgeois d'allure, on vient d'inventer les gargotes à 3 sen. Quoi que l'on consomme, debout ou assis, un oeuf ou une pomme de terre, un bol de riz ou un bifteck, le prix invariable de 3 sen (8 centimes) est exigé.

L'étudiant _(shosei)_ japonais est généralement travailleur. Depuis l'époque lointaine où les Ito, les Mutsu, les Inoué, étudiaient en cachette l'anglais et les livres d'Europe, en s'engageant parfois comme boys de cabine sur les vapeurs étrangers, d'autres fois en louant leurs services à un résident, une fièvre de savoir a gagné tout le pays. Il est vrai de dire que le gouvernement de Meiji a tout fait pour l'entretenir; l'organisation de l'instruction et sa diffusion sont tout simplement merveilleuses. Et puis, à l'opposé des anciens jours où l'on décapitait les hommes trop éminents, la science peut mener à tout aujourd'hui. On a vu un journaliste devenir ministre; plusieurs anciens _shosei_, dont les débuts ont été rudes, ont gravi tous les degrés et occupé des postes éminents. L'esprit de fonctionnarisme est né avec les horizons que découvrait la science; il n'est plus un seul paysan pouvant _pousser_ son fils, du lycée provincial aux écoles supérieures de Tokio, qui ne le fasse, avec le secret espoir d'en faire au moins un _yakunin_ (employé de l'État).

Aussi ces humbles campagnards, ces pauvres villageois, sont-ils âpres à la besogne. Je parlais au début de ce jeune homme qui, la nuit, faisait le métier de _kurumaya_ pour compléter ses frais d'école; d'autres vont distribuer le lait ou les journaux, de porte en porte, le matin au point du jour. On les appelle _kugakusei_, les écoliers qui peinent pour apprendre. Quelques-uns préfèrent se louer comme portiers ou garçons chez des avocats, des médecins ou des députés. On leur donne la nourriture et le logement; mais, comme ils sont pris toute la journée, ils ne peuvent fréquenter que les écoles du soir.

Travailleur, le Japonais l'est par ambition. Il étudie moins pour savoir que pour arriver. Aussi les jeunes gens aisés sont-ils généralement les plus paresseux. D'aucuns, à qui leurs parents aveugles ne refusent rien, font comme chez nous et dissipent le prix de leur pension au yoshiwara, dans les sports ou en boissons. Ce sont eux et non pas les étudiants pauvres qui vont périodiquement engager leurs habits et leurs livres chez l'usurier du coin (les Japonais l'appellent _mon oncle_), puis les racheter avec perte. Cette industrie est une des plus fructueuses et des plus caractéristiques du quartier des écoles.

Un de mes vieux amis, longtemps professeur au Japon, prétend que l'étudiant japonais fait les délices de son professeur, non seulement par l'application, mais par l'intelligence, la docilité et la déférence. Sur ce dernier point, je suis obligé de dire que les Japonais eux-mêmes ne sont pas de son avis. Il arrive assez souvent que toute une classe prenne un professeur en grippe. Si les élèves ont juré de le faire partir, l'école entière se solidarise avec les révoltés; après les menaces directes, on fait grève et l'on passe aux voies de fait. Presque toujours les élèves ont le dernier mot.

Bons camarades entre eux, même lorsqu'ils appartiennent à des écoles différentes, on voit ces jeunes gens prendre part aux mêmes sports sans jalousie ni rivalité haineuse. Le tennis et l'aviron, le football et le trapèze, sont de plus en plus entrés dans les moeurs. La tournure des petits étudiants y a gagné, comme leur santé physique, et il m'a paru que les jeunes gens actuels étaient plus robustes que ceux que j'ai connus il y a quinze ou vingt ans. Il ne me reste plus qu'à souhaiter à Tokio de devenir le centre de toutes les lumières, le foyer intellectuel où l'Asie, l'Europe et l'Amérique viendront s'approvisionner dans un prochain avenir, puisque c'est le rêve ambitieux que l'on fait pour le Japon moderne!

J.-C. BALET.

DU STROMBOLI AU VÉSUVE

La terrible émotion qu'ont produite, dans l'Italie entière, les récents tremblements de terre des Calabres commence à peine à se calmer. L'imprévu de telles catastrophes, le mystère qui entoure leurs causes, sont bien faits d'ailleurs pour accroître et prolonger l'inquiétude. Aussi, et quel que doive être, en fin de compte, le résultat de cette initiative, le gouvernement italien a-t-il été heureusement inspiré en constituant une commission scientifique chargée d'étudier les effets du phénomène et d'essayer d'en établir l'origine.

Comme, avec le tremblement de terre, a coïncidé une recrudescence d'activité des deux volcans entre lesquels s'étend la plaine si souvent ravagée par les convulsions sismiques, le Stromboli et le Vésuve, les études de la commission vont nécessairement s'étendre à ces volcans.

Précédant les géologues et les topographes officiels, j'ai fait, l'appareil photographique en mains, une visite aux deux inquiétantes montagnes.

L'excursion au Stromboli n'a rien d'engageant. Elle est malaisée, et, n'était l'effet saisissant que produit la présence de la riante ville de Stromboli au pied de cette montagne âpre, on serait déçu. C'est un voyage que j'ai fait une fois et que je n'espère pas recommencer.

Le Vésuve, au contraire, était pour moi une vieille, très vieille connaissance. N'ai-je point même, un jour--il y a deux ans de cela--failli trouver la mort au bord de son cratère, pour avoir voulu le photographier de trop près? Il est actuellement, au surplus, d'accès assez facile à quiconque ne tient pas à s'aventurer dans la zone dangereuse, et de Naples, en une heure à peine, chemins de fer et funiculaire transportent les touristes à la «gare supérieure»! Mais les vrais curieux ne s'arrêtent pas en si beau chemin et attaquent gaillardement les pentes sablonneuses et roides qui se dressent encore au-dessus d'eux et les conduiront jusqu'au sommet du cône. Le spectacle qu'ils trouvent là-haut vaut bien la peine qu'ils se sont donnée pour y parvenir.

Me voici presque au bord du cratère--ou mieux, des cratères, car il y en a cinq, l'un touchant l'autre--près d'un abîme d'où montent continuellement des vapeurs blanches qu'échevelle la brise d'automne.

Tout à coup, au fond du gouffre, on perçoit des bruits stridents, de déchirants sifflements, qui montent, grandissent, éclatent en un bruit d'enfer. On dirait qu'une armée de locomotives, leurs soupapes grandes ouvertes, se déchargent, se vident... Puis une détonation sourde, qui ébranle le sol sous mes pieds: un nuage de fumée noire, en forme de champignon ou de parasol, le fameux «pin» tant de fois décrit, monte, se développe dans les airs, crevé en tous sens par des bombes de lave qui éclatent, des pierres qui retombent en pluie au loin. Et le vent aigre tord, déroule, souffle en tous sens cette nue sinistre qui s'évanouit bientôt dans l'azur frais du ciel.

Comme je vais redescendre, j'avise le plus ancien des guides:

--Pensez-vous que la montagne doive nous offrir de nouveau un de ses spectacles?

--Ne le dites pas, _signorino_: si spectacle il y a, il sera terrible. La montagne est trop pleine.

Ce «trop pleine» là-haut, entre deux bombes... Il était temps, décidément, de retourner.

CHARLES ABÉNIACAR.

LE RETOUR DE GALLAY ET DE VALENTINE MERELLI.--Leur débarquement du paquebot _Cordillère_, à Bordeaux. _D'après les photographies de MM. Sereni, Eug. Bardot et Raymond._

UNE CAMPAGNE DE CHASSE ET DE PÊCHE EN AUTOMOBILE

Elle va exciter l'envie de nos sportsmen et ouvrir la porte à tous leurs rêves, cette campagne de chasse et de pêche que viennent de faire, à travers l'État du Maine et le Canada, cinq chauffeurs américains: MM. Ezra H. Eitch, Augustus Post, A. T. Edmunson, R. H. Johnston et N. Lazarnick.

Ils partaient, à la fin d'août, de Portland, au sud de l'État du Maine, sur l'Atlantique, en trois automobiles, et remontaient vers le nord. Comme ils comptaient courir quelque peu les bois, à la poursuite du gibier, loin, souvent, de toute hôtellerie et même de toute ferme, chaumière ou hutte, et que, d'ailleurs, en tout état de cause, ils voulaient pouvoir se tirer d'affaire avec leurs propres ressources, ils emportaient tout un matériel de campement perfectionné: quatre tentes de soie, légères et peu encombrantes, une cuisine complète en aluminium, des malles-couchettes avec des matelas à air et tout un lot de provisions, viandes concentrées, conserves, etc. Ils s'étaient munis de solides haches, d'une pelle, d'une pioche, dont ils pouvaient avoir besoin pour se frayer la route, en certains cas; de leviers et de palans, en prévision d'accidents ou de pannes. Et, bien entendu, ils n'avaient eu garde d'oublier l'arsenal de lignes, de fusils, de carabines, indispensable aux pêcheurs et chasseurs qu'ils étaient avant tout.

Ils suivirent d'abord la ligne du Maine Central jusqu'à une ville nommée Mattawamkeag; là, ils abandonnèrent la voie ferrée et piquèrent droit au nord, vers Patten. En approchant de cette ville, ils eurent une sensation un peu forte: devant eux, les séparant de l'étape, une forêt brûlait. Ils s'y lancèrent à toute vitesse et purent, sans dommage, atteindre Patten. Mais ils n'y étaient guère en sûreté: une saute de vent pouvait rabattre les flammes vers la ville et l'incendier. Les habitants étaient debout, anxieux, se demandant s'il fallait fuir. Pour nos excursionnistes, ils veillèrent aussi, guettant l'événement, moins inquiets toutefois, et prêts, à la première alerte, à sauter sur leurs machines et à filer. Au-dessus de Patten, la route se divisait en deux branches. On leur dit que les quatre ou cinq automobiles qui étaient déjà venues jusque-là avaient toujours pris la route de l'est. Cela les décida à suivre l'autre, qui remontait vers le nord. Ils s'élancèrent dans l'inconnu, sur un chemin qu'aucune machine encore n'avait sillonné, et entrèrent au Canada.

Ce que fut leur existence au cours de ce voyage, les photographies qu'ils ont rapportées le disent assez. Tantôt ils couraient le long de routes passables, jalonnées de vénérables calvaires où se croisaient en trophées les instruments de la Passion; tantôt ils faisaient halte devant quelque _store_ en pleine campagne, devant quelque magasin perdu, attendant des clients venus de lieues et de lieues à la ronde; ou bien encore ils s'aventuraient, par des pistes encombrées et qu'il fallait déblayer, au coeur même de la forêt; là, où ne se voyait plus nulle trace du passage de l'homme, ils campaient, l'un cuisinant tandis que l'autre procédait à la lessive indispensable. Ils passèrent des rivières sur des bacs, en traversèrent d'autres à gué; et leurs automobiles croisaient alors dans le courant quelqu'un de ces légers et fins canoës d'écorce faits à l'image des pirogues des Peaux-Rouges.

Sous bois, le passage de leurs autos faisait se lever et fuir du gibier qu'ils pouvaient parfois tirer en marche. Et leurs chasses furent des plus fructueuses. Leur plus beau coup de fusil descendit un caribou,--un caribou, ô René--un renne superbe qui fut prestement chargé sur l'une des machines.

Enfin ils arrivèrent à un village dont les habitants parlaient une langue d'eux cinq inconnue: un pur français du dix-septième siècle. Là, une personne entendant quelques mots seulement d'anglais était une rareté. Ils supposèrent qu'il en devait être ainsi dans toute la contrée, occupée par de purs Canadiens français. Ils appréhendèrent de poursuivre plus loin leur voyage dans ces conditions, ce qui tendrait à prouver qu'ils étaient moins certains de pouvoir se passer de tout concours étranger qu'ils ne le voulaient bien dire. Ils avaient traversé crânement la forêt enflammée de Patten. Ils redoutèrent de s'aventurer en pays franc. «Autant, disait au retour M. Ezra H. Fitch à un interviewer, autant eût valu voyager en Normandie!»

Et ils rebroussèrent chemin vers la frontière des États-Unis, qu'ils traversèrent près du fort Kent, puis vers le Nouveau-Brunswick, où ils poussèrent une pointe avant de regagner Portland--enchantés.

Le général Kondratenko, qui paraît bien avoir été, plus qu'aucun autre, l'organisateur intelligent et fertile en ressources de la défense de Port-Arthur, et dont la mort glorieuse, aux derniers jours du siège, a été pour la citadelle investie une perte irréparable, va reposer en terre russe: le 1er octobre, le steamer allemand _Munchen_ ramenait à Odessa sa dépouille mortelle.

Sur le pont du navire, où étaient réunis autour de Mme Kondratenko, la veuve du général, et de ses enfants, de nombreux officiers, son cercueil fut en un moment couvert de couronnes. Et ce furent d'anciens combattants de Port-Arthur, d'anciens compagnons d'armes de Kondratenko, qui lui rendirent les derniers devoirs, le portèrent quand il fut besoin, montèrent la garde autour de lui.

Le corps du général a été transporté à Saint-Pétersbourg, où de solennelles obsèques lui furent faites.

_Au prince Worontzof-Dachkof, vice-roi du Caucase, revient l'honneur d'avoir ramené à Bakou une paix qu'on voudrait croire durable. C'est lui qui a réconcilié Arméniens et Tatars,--au prix de quelles objurgations! Dans sa calèche basse, entouré d'une petite escorte de cosaques, on le voyait aller parmi les débris écroulés des maisons, les ruines des usines, amas de pierres calcinées, de cendres, d'où émergeaient de place en place les restes de quelque formidable machine, des roues, des pignons, des volants, des tuyaux, tout cela tordu, déformé, oxydé, tacheté par les flammes de rouilles superbes. Mais l'émeute, éteinte à Bakou, se rallume en d'autres points du Caucase: à Tiflis, neuf bombes, dans la même journée, ont éclaté, et il va falloir, sans doute, au prince Worontzof-Dachkof, reprendre quelque jour par là ses périlleuses promenades._

LIVRES NOUVEAUX

LE PREMIER GRAND ROMAN DE LA SAISON «L'INDOCILE», PAR M. EDOUARD ROD (1).

C'est l'évolution fatale à tous les romanciers de race de s'élever peu à peu des oeuvres de pure fiction romanesque aux plus hautes thèses philosophiques et sociales. Le Paul Bourget de 1905 a d'autres préoccupations que celles dont s'inspirèrent _Cruelle Enigme_ ou _Mensonges_. Récemment, M. Marcel Prévost marquait une ascension parallèle vers l'examen des problèmes capitaux qui intéressent une époque, une généralité. M. Edouard Rod, qui compte parmi les plus nobles esprits de ce temps, n'a pas échappé à cette sollicitation évolutionnaire. On en peut suivre les étapes dans chacun de ses livres. Le dernier s'attaque à la question la plus passionnante et la plus actuelle: celle de la liberté de croire.

(1) Fasquelle, édit. 1 vol., 3 fr. 50

Incroyant lui-même, M. Rod s'est fait l'avocat de la tolérance universelle; calviniste de naissance, il apporte au monde et à la pensée catholiques le tribut d'un respect qui, au besoin, ne craint pas de censurer.

Il intitule son roman _l'Indocile_. Il eût pu mettre: _les Indociles_, car on en compte au moins deux dans le livre.

Par son oncle, Romanèche,--un des grands chefs du parti avancé, une façon de Jaurès tumultueux, mais sincère,--Valentin Délémont a été introduit comme précepteur dans la maison d'un riche industriel rémois, M. Frumsel. Celui-ci est veuf; il a des ambitions parlementaires et se croit des convictions philosophiques. M. Frumsel veut que son fils, Désiré, soit élevé en dehors de toute religion et tenu jalousement à l'abri de la contagion catholique. Pour y réussir, il compte sur la collaboration, du jeune précepteur, qui saura se faire le camarade de son élève et qu'on lui a présenté comme un garçon sûr, bien inféodé aux «principes». Mais quelque hérédité tenace ou une naturelle propension poussent invinciblement Désiré Frumsel vers la religion qui fut celle de sa mère. A sentir l'opinion du précepteur peser constamment sur sa conscience pour l'éloigner de l'idéal qui la charme et qui l'obsède, l'âme de l'élève se tient fermée et comme hostile. Valentin, pareillement indocile aux pressions trop exigeantes, commence à penser que c'est faire oeuvre mauvaise de vouloir contraindre cette mentalité d'adolescent à un joug qu'elle refuse, d'imposer la négation de tout à cet enthousiasme affamé de leurres sublimes. Il s'ouvre au père de ses inquiétudes et de son impuissance. Le seul remède, concluent ensemble Frumsel et le précepteur, serait un voyage à Rome; «le spectacle de la décadence catholique» aurait la plus heureuse influence sur un esprit droit. Mais, de ce voyage, l'élève, contre toute attente, revient fortifié dans sa foi juvénile; Valentin en revient plus hésitant, plus timoré. Un jour, à Reims, dans un meeting bruyant où Romanèche a pris la parole, le fils du radical Frümsel siffle éperdument l'agressif tribun, ennemi de son culte. Scandale!... Evictions!... Frümsel, furieux et inconsolé, chasse de sa maison l'infortuné précepteur dont la faiblesse et l'insuffisance n'ont pas su lui épargner telle humiliation devant son parti.

Derrière cette trame, d'apparence un peu menue, mais à laquelle le conflit dramatique des opinions, le heurt incessant des volontés, prêtent une ampleur parfois majestueuse, M. Rod a, par scrupule de romancier, estompé une gracieuse idylle. Elle s'efface presque sous la grandeur des problèmes et des discussions qui, à chaque page, accaparent l'oeuvre.

Ceux dont l'auteur de _l'Indocile_ a dénoncé si rudement la tyrannique intolérance ne manqueront pas de donner à ce livre l'épithète de «clérical».

L'écrivain ne mérite pas un tel reproche. Son impartialité se tient à égale distance d'Urbain Lourtier, qui voit le seul salut de la société dans la destruction des croyances religieuses, et de Claude Brévent, cet autre intransigeant, catholique militant, disciple de Marc Sangnier et adepte du «Sillon».

L'un et l'autre sont les meilleurs amis de Valentin et, à chacun d'eux, comme son héros, M. Rod reconnaît une part de sincérité. Il a simplement repris la grande ligne de Flaubert, que nul n'osa appeler un clérical, et sait nous montrer que l'Homais du vingtième siècle, pour avoir plus d'intellectualité qu'un pharmacien de province, reste encore et quand même Homais.

RÉMY SAINT-MAURICE.

LE DERNIER OUVRAGE DE M. G. LENOTRE: «LE DRAME DE VARENNES» (2),