L'Illustration, No. 3268, 14 Octobre 1905
Part 1
Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque
Avec ce Numéro: L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE CONTENANT VERS L'AMOUR
LA REVUE COMIQUE, par Henriot.
Supplément de ce numéro: L'Illustration théâtrale avec le texte complet de Vers l'Amour, par Léon Gandillot.
L'ILLUSTRATION Prix de ce Numéro: Un Franc. SAMEDI 14 OCTOBRE 1905 63° Année--N° 3268 Phot. Pirou, boul. Saint-Germain. LE PRINCE FERDINAND DE BULGARIE En visite officielle à Paris du 16 au 19 octobre. _Voir l'article, page 256_.
_Nous publions avec ce numéro:_
VERS L'AMOUR
_Comédie en 5 actes de_ M. LÉON GANDILLOT, _qui vient d'être jouée avec le plus grand succès au théâtre Antoine._
_A la longue liste des oeuvres dramatiques nouvelles que nous avons déjà annoncées dans nos précédents numéros et qui paraîtront successivement dans_ L'Illustration théâtrale, _nous pouvons ajouter aujourd'hui:_
RAMUNTCHO, _par_ PIERRE LOTI, _de l'Académie française, qui sera joué à l'Odéon;_
LES OBERLÉ, _par_ EDMOND HARAUCOURT, _d'après le roman de_ RENÉ BAZIN, _de l'Académie française, qui sera joué à la Gaîté._
_Nous offrirons ainsi à nos lecteurs, au cours de la saison théâtrale, une extraordinaire série d'oeuvres toutes signées des plus grands noms de la littérature française contemporaine._
COURRIER DE PARIS
JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE
On recommence à se disputer... Preuve que les vacances sont finies et que le Palais-Bourbon nous rouvrira bientôt ses portes. Une demi-douzaine d'interpellations sont annoncées; et déjà l'on rêve de taquiner, d'injurier le gouvernement à propos de toutes sortes de choses: on le sommera de s'expliquer sur les postes et télégraphes et sur le Maroc; sur les grèves et sur le Venezuela; on l'invitera aussi à nous dire ce qu'il pense de cette singulière catégorie de «travailleurs antimilitaristes» qui avaient imaginé d'organiser, à la veille du départ de «la classe», une grève d'un genre nouveau et dont ce pays nous eût donné pour la première fois le spectacle: une grève de conscrits! Tout cela s'arrangera, comme dit le philosophe; et nous avons connu des émotions pires. On finira même par oublier les incidents dont fut agité, pendant huit jours, le monde du Conservatoire et des théâtres. Quel tapage, juste ciel! Une révocation à la Comédie-Française; à l'école du faubourg Poissonnière, deux démissions, quatre-vingts professeurs ameutés contre un règlement nouveau. «Vous nous discréditez! clament les maîtres.--Je vous protège contre vous-mêmes! réplique M. Dujardin-Beaumetz.--Vous portez atteinte à la dignité du professeur!--Mais non, messieurs, je la sauvegarde.» Et, sur ce feu, les journalistes répandent, comme il sied, le plus d'huile possible. On publie les correspondances échangées; les interviews se multiplient, aggravées de commentaires qui achèvent de brouiller tout à fait des gens disposés, peut-être, à s'entendre.
Y avait-il donc, en ces affaires, de quoi tant émouvoir Paris? Nullement. Mais des comédiens s'y trouvaient mêlés et c'était assez pour que beaucoup de tapage en résultât. Nos journalistes né conçoivent pas qu'un incident qui intéresse le théâtre puisse laisser la foule indifférente. Qu'un fonctionnaire, même de grade élevé, refuse le service à ses chefs et soit, séance tenante, chassé de sa place pour cela, c'est un fait qui ne sera pas jugé digne, par nos nouvellistes, d'occuper cinq minutes l'attention publique; que le rebelle soit, je ne dis pas même un comédien célèbre, mais simplement un pensionnaire, presque obscur, du Théâtre-Français, et voilà de quoi mettre en mouvement tout notre «reportage» et fournir aux salons, pendant plusieurs jours, de quoi causer.
A propos de l'incident des professeurs, un très gros personnage de la direction des Beaux-Arts disait devant moi, l'autre jour: «Tout ce bruit eût été évité, s'il n'y avait pas eu, dans l'affaire, deux démissions et une protestation de comédiens.»
C'est vrai. Mais est-ce la faute de M. de Féraudy et de M. Le Bargy si leurs démissions firent à peu près autant de bruit, dans Paris, qu'une crise ministérielle? Est-ce la faute de M. Leloir si son mécontentement parut plus intéressant à noter, et à commenter, que celui de M. Diémer, professeur de piano, par exemple, ou de M. Nadaud, professeur de violon, ou de vingt autres--maîtres distingués et notoires--et qui ne s'affirmaient pas moins mécontents que lui?
Eh! non. Ce n'est pas leur faute; et je suis bien sûre qu'ils eussent préféré nous voir moins attentifs aux détails d'un conflit qui n'intéressait qu'eux. Mais nous entendons, nous autres badauds, ne rien ignorer de ce qui touche à la vie des gens de théâtre, et plus d'une fois j'ai cherché, sans y réussir, à comprendre les raisons de cette singulière curiosité. Nous acclamons la virtuosité d'un Sarasate, d'un Capet, d'un Diémer, d'un Hollmann; mais nous n'éprouvons pas le besoin--le concert fini--de suivre dans la rue l'homme que nous venons d'applaudir au concert. Passée la minute où il a charmé ses oreilles, la foule l'ignore. Elle ne veut rien ignorer de ses comédiens. Sortie du théâtre, elle court les guetter à la petite porte par où ils en sortiront eux-mêmes tout à l'heure. Elle veut les revoir _de près_, saluer au passage la silhouette emmitouflée de Mme Bartet, le chapeau mou de M. Mounet-Sully. Nous reprochons à certains de ces artistes de manquer parfois de modestie. Injuste sévérité! J'admire, au contraire, qu'en dépit d'une telle fureur d'adulation, la plupart demeurent ce qu'ils sont: très sociables, pleins de bonté, aussi sensibles à la louange, chaque fois qu'on les loue, que si c'était là, pour eux, une joie neuve...
* * *
...Assisté, dans l'intimité d'un «five-o'clock tea», à un amusant débat sur la question de savoir s'il est juste qu'un volume de vers suffise à conférer à l'homme qui l'a écrit les honneurs académiques, la gloire,--l'immortalité.
Un romancier, candidat à l'Académie, auteur d'une vingtaine de volumes que tout le monde n'a pas lus, déclare: «Il avait du talent; mais pour tant d'hommages, et si pompeusement rendus, un volume de sonnets, c'est peu...»
Le mort dont on parle est José-Maria de Heredia. Je ne l'avais vu qu'une fois et il m'avait tout à fait séduite par je ne sais quoi d'aisé et de cordial dans l'aspect; par la noble véhémence du parler et la beauté de son sourire. Il me questionna sur les poètes de mon pays; je lui parlai de ses vers, que j'avais lus et appris; je lui en récitai quelques-uns et je lui dis que je l'aimais pour deux raisons: d'abord parce que ses sonnets étaient beaux; ensuite parce qu'en bornant son ambition à la joie d'écrire un seul livre, il m'avait épargné l'ennui d'en feuilleter plusieurs pour apprendre à l'admirer.
«La fécondité des auteurs, lui disais-je, est devenue le supplice des pauvres gens qui ont le souci d'étudier les littératures. On fait _métier_ d'écrire; on écrit donc le plus qu'on peut. Et ainsi l'on disperse son génie; on en met un peu dans chacun des livres qu'on fait; on n'en met beaucoup dans aucun et l'on oblige le lecteur à poursuivre à travers dix, quinze, vingt volumes, la pensée qu'il aime; on joue à cache-cache avec lui; on l'essouffle... C'est une course éreintante, monsieur, où les écrivains seront de moins en moins suivis. La vie est trop courte, et nous avons tant de choses à faire! Aussi ai-je souvent rêvé ceci: une littérature qui ne serait un métier pour personne; où l'homme hanté du besoin d'écrire apporterait, vers l'âge de quarante ou cinquante ans, le trésor de ses pensées,-en trois cents pages. Trois cents pages, où se condenseraient le rêve et l'expérience de toute une vie... Vous avez fait cela, vous; vous vous êtes donné à nous en une seule fois, tout entier. Vous ne tenez pas de place; on vous sait par coeur en un mois, et vous coûtez trois francs... Vous êtes un bienfaiteur.»
M. de Heredia se mit à rire. Mais c'était le plus sérieusement du monde que je lui parlais ainsi.
SONIA.
LE CONGRÈS DE LA TUBERCULOSE
UNE COMMUNICATION DU DOCTEUR BEHRING.--LA SCIENCE FRANÇAISE ET LA SCIENCE ALLEMANDE.
Un fait a dominé de très haut tous les travaux du Congrès international de la tuberculose et accaparé l'attention aussi bien du monde médical que du grand public: c'est la communication du docteur Behring, délégué du gouvernement allemand, sur les recherches qu'il poursuit, depuis plusieurs années déjà, en vue de découvrir un traitement curatif de la tuberculose.
Au premier moment, et sur des rumeurs recueillies hors des murs du Grand Palais des Champs-Elysées, on a affirmé que le docteur Behring avait définitivement trouvé ce remède, qu'appellent tant de voeux si ardents. Pas encore, hélas! et le savant médecin a dû calmer lui-même l'enthousiasme qui commençait à se donner carrière: s'il entrevoit le but, il ne l'a pas atteint. Il a précisé, dans son mémoire au Congrès, les résultats obtenus. Ils sont fort beaux, mais pas encore décisifs.
Le docteur Behring est dans la science médicale un homme considérable.
Ce fut lui qui, de concert avec le Japonais Kitasato, découvrit en 1890 le principe de la sérothérapie antidiphtérique et antitétanique. Il fallut d'ailleurs quatre années de travaux persévérants, poursuivis simultanément en France et en Allemagne, avant qu'on parvînt à appliquer à la diphtérie humaine le sérum dont le savant allemand avait doté la médecine. L'honneur de cette application devait revenir au docteur Roux, l'éminent directeur de l'Institut Pasteur qui, en 1894, au Congrès de Budapest, put enfin annoncer qu'il était en possession d'une méthode pratique permettant de guérir par la sérothérapie la diphtérie. On se rappelle quelle émotion s'empara alors du monde entier. Quant au tétanos, on n'a pu jusqu'ici arriver à le vaincre par un moyen similaire, bien que les principes posés par le docteur Behring soient reconnus rigoureusement exacts. Ce double précédent permet de se rendre compte très nettement de l'état actuel de la question en ce qui concerne la guérison de la tuberculose.
Le docteur Behring avait démontré, il y a trois ans, à Cassel, qu'il était en possession d'un procédé de vaccination préventive des grands animaux--comme les bovidés--contre la tuberculose. Il nous fait espérer aujourd'hui que ce remède guérit également chez eux cette même maladie. Il faut le croire, car sa parole n'est pas de celle qu'on révoque en doute. Mais, même alors, il restera à trouver le moyen d'appliquer à l'homme le même traitement. Le professeur Behring avoue n'avoir pas essayé et ne va aborder qu'à présent ce nouveau problème. Que de voeux vont l'accompagner! Que de collaborations vont lui être offertes!
Déjà, très galamment, il a promis aux chercheurs de l'Institut Pasteur de mettre à leur disposition une certaine quantité de son remède, afin qu'ils puissent contrôler ses propres expériences... et les continuer, souhaitons-le. Il faut attendre, avec pleine confiance: le passé de M. Behring répond hautement de l'avenir.
On se rappelle que le prix Nobel a récompensé, en 1901, ses travaux antérieurs, notamment la découverte du sérum antidiphtérique. A ce propos, nous permettra-t-on de relever une erreur commise ces jours derniers: on a dit et répété que M. Behring avait partagé ce prix avec le docteur Roux; il y a confusion et elle vient de ce que le docteur Roux, honoré lui-même par l'Académie française du prix Louis, en offrit spontanément la moitié à son confrère allemand, dont la découverte avait servi de base à ses recherches.
Le jour de la visite du président de la République et des congressistes au sanatorium de Montigny-En-Ostrevent, le photographe de _L'Illustration_ a eu la bonne fortune de prendre l'excellent cliché du docteur Behring que nous reproduisons dans ce numéro. Le savant allemand conversait à ce moment avec un savant français, le docteur Louis Martin, directeur de l'hôpital Pasteur, un des principaux collaborateurs du docteur Roux. Nous nous félicitons de voir cette photographie associer ainsi le docteur Behring et un représentant de l'Institut Pasteur: c'est là une collaboration qui a été assez féconde hier pour qu'on puisse l'espérer aussi heureuse demain.
Dans la nuit du 5 au 6 septembre, un incendie se déclarait à bord du navire anglais _Chatham_, qui passait le canal de Suez et qui portait dans sa cargaison, entre autres marchandises, 80 tonnes de dynamite. Cette dangereuse substance était placée dans la cale fort peu loin de la chambre dans laquelle le feu avait pris. Devant la menace d'une explosion imminente, l'équipage descendit à terre et la Compagnie du Canal fit couler le vapeur.
Il sombra à 18 kil. 800 de Port-Saïd, au bord de la rive d'Asie, à un endroit où le canal se déroule en plein désert. L'épave n'obstruait pas complètement la grande voie navigable; elle laissait libre, du côté de la rive d'Afrique, un chenal de 27 mètres qu'on porta rapidement à 37 mètres en reculant la berge, et la navigation put ainsi continuer. Pourtant, le passage des navires n'était pas sans danger: le bateau coulé pouvait se déplacer, se rapprocher du milieu du canal; une collision eût provoqué une explosion. La Compagnie de Suez décida, pour plus de sécurité, de faire sauter cette redoutable épave, en entourant l'opération, toujours délicate, de toutes les précautions possibles et en cherchant à réduire au minimum les dégâts matériels.
On dévia notamment, vers l'intérieur, le canal qui, sur la rive africaine, approvisionne Port-Saïd en eau douce et qu'on craignait de voir obstruer par la violence de l'explosion.
L'explosion fut fixée au jeudi 28 septembre.
En vue de parera tout accident de personne, on avait disposé, à 10 kilomètres de l'épave, un cordon de soldats égyptiens, chargés d'empêcher toute circulation; des gardiens montés sur des barques sillonnaient le lac Menzaleh, au sud, interdisant à quiconque l'approche de la zone dangereuse, et des patrouilles chevauchaient en plein désert.
La veille au soir, à 4 heures, la navigation avait été interrompue dans tout le canal. Des scaphandriers avaient pénétré dans la cale du _Chatham_ et avaient disposé, non loin de l'explosif qui y était accumulé, des caisses de dynamite amorcées, qu'un fil électrique reliait à une cabane située à 7 kilomètres de distance. De cette cabane, un ingénieur de la Compagnie pouvait, en pressant simplement un commutateur, déterminer l'explosion.
Le jeudi matin, à 9 h. 50 exactement, la charge entière sautait, soulevant avec un fracas terrible une énorme masse d'eau et de fumée. Cette gerbe montait à 890 mètres de hauteur. Sur la seconde de nos photographies, ce n'est qu'un nuage visible à peine sur l'azur uni du ciel. Mais notre correspondant avait dû, soumis aux mesures de police, se placer à 11 kilomètres du _Chatham_. Si l'on y pense, on se rendra compte à quel point les effets de l'explosion durent être formidables, pour avoir été enregistrés ainsi, par l'objectif, à une pareille distance. C'est d'ailleurs la plus forte explosion de dynamite qui ait jamais eu lieu, depuis que cette substance est connue.
Aussitôt après l'explosion, les agents de la Compagnie de Suez allaient en constater les effets: certains débris avaient été projetés à 1.500 mètres de l'épave. Quant à la berge la plus rapprochée du _Chatham_, elle était endommagée sur une longueur de 200 mètres et une profondeur de 50 mètres. Enfin on amenait immédiatement sur place des bigues et des ouvriers pour enlever les épaves.
Comme on l'a vu plus haut, notre correspondant n'avait pu, pour opérer, se placer qu'à 11 kilomètres du lieu de l'explosion. La Compagnie de Suez, de son côté, désirait vivement avoir un cliché de l'explosion, qui eût constitué en effet un intéressant document.
Elle avait donc fait installer, à 350 mètres seulement du _Chatham_, sur un des pieux d'amarrage de la berge, un appareil tout armé et dont un dispositif, ingénieux en son principe, devait, croyait-on, produire au bon moment le déclanchement: une planche était suspendue, en équilibre instable, au-dessus de la poire de caoutchouc; on comptait sur le déplacement d'air produit par l'explosion pour la faire basculer et actionner l'obturateur.
Il y eut malheureusement un à-coup; avant que le mouvement atmosphérique eût déterminé la chute de la planche, la masse d'eau et de gaz soulevée par la dynamite était retombée, et l'appareil recueillit seulement le spectacle que présentait le canal immédiatement après l'explosion. On voit, par la reproduction que voici de l'épreuve qui nous a obligeamment été communiquée par la Direction du Canal, ce qu'il fut: la nappe d'eau, si calme sur les photographies précédentes, était pareille à une mer agitée, sillonnée de remous, ou mieux aux rapides impétueux d'un grand fleuve équatorial, avec des vagues écumeuses montant à l'assaut de la berge sous un ciel noir et bas, voilé, comme par une nuée d'orage, de fumées si denses qu'elles cachaient l'autre rive.
Et, détail curieux, une bouée, bien fragile pourtant, et toute voisine du lieu de l'explosion, puisqu'elle balisait l'emplacement de l'épave, flottait encore sur ces eaux tumultueuses, intacte, épargnée par tout ce fracas.
LE MONUMENT COMMÉMORATIF D'ANVERS
Dimanche dernier a eu lieu, à Anvers, dans le cimetière de l'église Saint-Laurent, l'inauguration d'un monument élevé, comme le porte l'inscription, à la mémoire des officiers, sous-officiers et soldats de l'armée du maréchal Gérard, tombés au siège de la citadelle en novembre 1832.
Parmi les notabilités réunies pour la cérémonie, on remarquait: M. Carteron, consul général de France, et M. Ed. Borniche, le premier, président d'honneur, le second, président effectif de la Société de bienfaisance française, à qui revient l'initiative de cet hommage; M. Gérard, notre ministre à Bruxelles; le général Pinsonnière, commandant le génie à Lille, délégué par notre gouvernement; le gouverneur de la province, le bourgmestre et les échevins de la ville, etc. Dans les discours prononcés, on a rappelé les circonstances où l'intervention de la France assura à la Belgique cette indépendance dont elle vient de célébrer le 75e anniversaire.
AU RÉGIMENT: LE «BLEU» ET L' «ANCIEN»
Quelques jours avant la récente incorporation de la classe, M. Berteaux, ministre de la Guerre, adressait aux chefs de corps une circulaire dont quelques phrases typiques précisent suffisamment l'objet et l'esprit: «On s'efforcera de rendre aussi faciles que possible au jeune soldat les débuts de la vie militaire...»--«Les chefs de corps et les commandants d'unités s'ingénieront tout d'abord à donner à la réception du nouveau contingent le caractère d'une véritable fête de famille...»--«Le capitaine présentera personnellement les recrues aux anciens soldats et profitera de cette circonstance pour tracer aux uns et aux autres leurs devoirs réciproques...» Les prescriptions dictées à notre ministre civil de la Guerre par une sollicitude paternelle ont été assurément observées, puisque nous pouvons donner la physionomie d'une de ces présentations entre «bleu» et «ancien», scène prise sur le vif dans une caserne de Paris. Quant a leur efficacité, il serait peut-être téméraire d'en juger sans le contrôle préalable de l'expérience. Souvent les circulaires passent tandis que les habitudes restent.
LE «QUARTIER LATIN» DE TOKIO
_Il n'est rien de ce qui se passe au Japon qui ne nous intéresse en ce moment. Toutes nos curiosités sont éveillées, attirées vers ce pays que nous avons si longtemps ignoré ou mal jugé, sur lequel nous nous étions fait tant d'idées fausses. Nous voudrions, maintenant, en connaître d'un coup, en détail, la vie, les moeurs, et quiconque nous en révélera un trait nouveau est sûr de retenir notre attention. Nous sommes donc persuadés qu'on lira avec plaisir ces notes sur la vie des étudiants à Tokio, que nous rapporte M. J.-C. Balet, à qui nous avons déjà dû les intéressantes correspondances du Japon qu'on se rappelle avoir lues ici pendant la guerre._
Surpris par une averse, un soir d'orage, dans une rue tortueuse du quartier de Kanda, il m'advint une petite aventure qui vaut d'être contée.
Comme toujours en pareil cas, les _kurumayas_ stationnés au coin des rues, coiffés de leur chapeau-parapluie et revêtus de leur _kappa_ en toile cirée, bravaient la pluie et faisaient les offres les plus pressantes aux passants en détresse.
«_Danna! danna!_ (monsieur!) s'il vous plaisait de monter? Je viendrai à bas prix.»
N'ayant plus que 500 mètres de chemin pour arriver à destination, je dédaignais leurs importunes sollicitations, lorsque l'un d'eux, plus hardi, me lança d'une voix mal assurée:
«_Sir, will you take my kuruma?_» (Monsieur, voulez-vous prendre ma voiture?)
Ce fut moins son anglais que la mine de ce jeune homme qui me décida. Après tout, il pouvait avoir besoin de dix sous.
Au moment de le quitter, après lui avoir payé sa course, il me regarda avec une certaine fierté:
--Monsieur, je suis un élève de l'Université.
--Bah!... Et pourquoi as-tu quitté l'Université pour le _kuruma_? C'est beaucoup moins intéressant.
--Je n'ai pas quitté l'Université. _Je fais les deux_ (sic).
L'état du ciel ne me permettait pas un long dialogue. J'appris en peu de mots que ce jeune homme, originaire de Fukushima, fils de modestes paysans, gagnait ainsi, par les nuits obscures, le supplément d'allocation qui lui manquait pour acheter des livres.
Je triplai le menu pourboire qu'il avait si bien gagné, et je rentrai chez moi, décidé à explorer ce coin de Tokio où l'on découvrait de si curieuses choses.
Ce que j'ai nommé, par une analogie un peu forcée, le _Quartier latin_ de Tokio, ce sont les deux arrondissements de Hongo et de Kanda, le premier sur une hauteur qui domine la capitale, le second à ses pieds, dans la plaine.
Avant la révolution de 1867, Hongo était en partie occupé par le _yashiki_ (domaine) du _daimyô maeda_, seigneur de la province de Kaga.
L'Université impériale, avec les immenses établissements afférents aux six Facultés de droit, de médecine, des lettres, des sciences, d'agriculture et polytechnique, couvre la presque totalité de ce superbe enclos.
Dans les environs, une foule d'écoles sont venues se grouper: lycée supérieur, écoles normales supérieures des garçons et des filles, arts et métiers, etc.
Kanda a l'École des langues étrangères, la haute école de commerce et diverses institutions secondaires.