L'Illustration, No. 3267, 7 Octobre 1905
Part 3
Les bouteilles en papier ont été d'abord adoptées pour le transport du lait et elles ont, dans ce cas, le grand avantage de ne servir qu'une fois. Ainsi elles écartent du précieux liquide les adultérations résultant des lavages imparfaits et des fermetures incomplètes. Ces bouteilles en papier, de forme conique, sont en effet pourvues d'un système de bouchage irréprochable.
Quant au contact du lait avec le papier lui-même, il est évité par une imperméabilisation obtenue en passant les bouteilles dans un bain de paraffine à 100 degrés.
A Philadelphie, où l'on fait grand usage de ces bouteilles, on a reconnu que le lait contenu dans les bouteilles en verre était toujours plus riche en microbes que celui contenu dans les bouteilles en papier.
UN OBSERVATOIRE IMPROVISÉ EN ALGÉRIE.
Parmi les observatoires provisoires installés par les astronomes de tous pays, aux points où l'on pouvait le mieux suivre les phases de l'éclipse de soleil du 30 août, l'un des plus curieux était celui que la mission allemande, dirigée par le docteur Knopf, directeur de l'observatoire d'Iéna, avait établi près de Souk-Ahras (département de Constantine). Aux portes de la petite ville algérienne qui, pour le dire en passant, grandit et se développe avec la rapidité d'une ville américaine, et dont la population a doublé en trois ans--le docteur Knopf avait installé, au seuil de la plaine, tout son campement, que dominait de ses deux tubes, braqués comme des canons énormes vers le ciel, la lunette de Zeiss qui allait servir aux observations. Et ça été pendant quelques jours le lieu de promenade favori des flâneurs de Souk-Ahras. Ajoutons que le temps, très clair, a favorisé particulièrement les travaux de la mission allemande.
LES PLUS GRANDES PLUIES.
L'endroit où il pleut le plus est la région de Cherrapunji, dans la province indienne d'Assam. La hauteur annuelle moyenne de la pluie que reçoit cette localité a été, pour 1895-1903, 11 m. 223.
Au second rang, lui disputant de près le record de l'humidité, vient la station de Debundscha, en Cameroun, qui a reçu, année moyenne, de 1895 à 1903, une hauteur d'eau de 10 m. 454. C'est pendant l'été que cette station est surtout inondée.
Mais ces quantités d'eau reçues ne sont que des moyennes, qui sont assez fortement dépassées par les maximums. Ainsi, en 1851, à Cherrapunji, il est tombé 14 m. 785 d'eau, et, en 1902, il en est tombé 14 m. 133. Dans une seule journée, dans cette localité, il en est tombé 456 millimètres, près d'un demi-mètre.
Que sont nos pluies, dans le bassin de Paris, où la moyenne annuelle ne dépasse pas 378 millimètres d'eau, à côté de ces déluges!
LA CUEILLETTE DES NOIX DE COCO.
Le cocotier, tout le monde le sait, est une sorte de palmier commun dans les régions tropicales et fort apprécié pour les multiples qualités qui permettent d'utiliser son bois, ses feuilles, ses fleurs, son fruit, voire l'enveloppe de ce fruit; mais il est un point que bien des gens sans doute--on ne pense pas à tout--négligent d'élucider Etant donné qu'un cocotier peut atteindre une vingtaine de mètres de hauteur, comment cueille-t-on les noix de coco placées au sommet? A la réflexion, on ne s'imagine guère l'indigène provoquant par la secousse ou par le gaulage (avec quelle perche?) la chute plutôt dangereuse de ces énormes et lourdes noix ayant souvent la grosseur de la tête humaine dont elles menaceraient la sécurité. Toucher à la cime empanachée?
La grande échelle de nos pompiers suffirait à peine. Faute d'un pareil engin, les nègres des Antilles, ceux de Porto-Rico entre autres, y suppléent en faisant de l'arbre lui-même, au tronc relativement grêle et capable de plier sous le poids de plusieurs hommes, l'échelle où ils accomplissent des prodiges d'équilibre et d'agilité. Ainsi qu'en témoigne notre document photographique, c'est justice et non malice de comparer, en l'occurrence, à des bandes de quadrumanes ces équipes de noirs acrobates grimpeurs.
UNE ACADÉMIE PROVINCIALE.
Dans notre avant-dernier numéro, à l'occasion du centenaire de la fondation de l'Académie de Mâcon, nous avons constaté la prospérité de cette compagnie et cité, entre autres chiffres à l'appui, le nombre de ses membres associés. Ceux-ci ne sont pas moins de 340; mais, le zéro étant tombé à l'impression, les 340 n'étaient plus que 34 dans nos colonnes. Plusieurs membres de l'Académie mâconnaise, abonnés à _L'Illustration_, nous ont écrit pour nous signaler cette erreur que nous nous empressons de réparer.
JOSÉ-MARIA DE HEREDIA
Le poète José-Maria de Heredia, qui a succombé lundi dernier à une douloureuse maladie, était né, en 1842, à la Fortuna, près de Santiago-de-Cuba, d'un père espagnol et d'une mère de souche française. Venu de bonne heure en France, il fut élevé au collège Saint-Vincent, à Senlis, puis suivit les cours de l'École des chartes et obtint, sa naturalisation.
Dès la vingtième année, sa vocation poétique commença de se révéler par une remarquable virtuosité en un genre où il devait atteindre à la maîtrise; mais, arrivé à la maturité de l'âge et du talent, une des originalités de ce poète, ainsi qu'on l'a dit justement, était d'être à la fois presque inédit et presque célèbre. Longtemps, en effet, ces sonnets ciselés avec une laborieuse lenteur, aux rythmes d'une sonorité retentissante comme les syllabes mêmes du nom de l'auteur, celui-ci s'était contenté de les déclamer de sa voix chaude dans l'intimité des cénacles littéraires, de les laisser répéter de bouche en bouche, et un petit nombre d'entre eux, très connus: _les Conquérants, le Samouraï, le Récif de corail, le Vieil Orfèvre_, restaient épars dans quelques journaux, revues ou anthologies, lorsqu'en 1893 il se décida enfin à les réunir et à les publier sous le titre: _les Trophées_.
L'année suivante, il entrait à l'Académie français; se piquant, elle aussi, d'originalité, la docte compagnie daignait ouvrir son sein à l'«homme d'un seul livre». Les fervents admirateurs de ce livre, à leurs yeux plus précieux que l'or et plus durable que l'airain, ne pouvaient qu'applaudir à ce rare et beau geste.
Brillante étoile de la pléiade parnassienne, disciple préféré de Leconte de Lisle--qui lui avait légué son habit d'académicien--José-Maria de Heredia s'était cependant assez dégagé de l'influence du maître pour affirmer sa personnalité.
«Le sentiment qu'il exprimait de préférence, a écrit Jules Lemaître, c'était je ne sais quelle joie héroïque de vivre par l'imagination à travers la nature et l'histoire magnifiée et glorifiée...
»Mais ce qui peut-être le distinguait entre tous, c'était la recherche de l'extrême précision dans l'extrême splendeur. Il joignait à l'ivresse des sons et des couleurs le goût d'une forme dont la brièveté, l'exactitude et la plénitude rappelaient en quelque façon nos écrivains classiques.»
En 1901, M. de Heredia avait remplacé Henri de Bornier comme administrateur de la bibliothèque de l'Arsenal. Il consacrait cette studieuse retraite à la préparation d'une édition nouvelle des _Bucoliques_, d'André Chénier.
Rappelons--ce souvenir n'a d'ailleurs qu'un intérêt anecdotique--qu'en 1896, lors de la visite de Nicolas II et de la tsarine à Paris, il eut l'honneur de haranguer en vers les souverains russes.
UN CINQUANTENAIRE MILITAIRE SÉBASTOPOL, 1855-1905, PORT-ARTHUR
En examinant les photographies que reproduit aujourd'hui _L'Illustration_ (pages 234-235), on serait tenté de s'extasier sur les terribles effets de l'artillerie moderne et sur les progrès qu'elle n'a cessé d'accomplir. Cependant l'artillerie moderne et ses progrès n'ont ici rien à faire, car il ne s'agit point de vues prises à Port-Arthur, ainsi qu'on pourrait le croire, mais de photographies _authentiques_ exécutées en 1855, à Sébastopol. Il y a, en effet, cinquante ans que nous sommes entrés à Malakoff, et il a fallu des raisons de haute convenance pour nous empêcher de célébrer dignement le cinquantenaire d'une journée qui fut glorieuse pour nos armes.
Certes ce fut une laborieuse entreprise que ce siège de près de douze mois, entamé aussi loin de la mère patrie, sur un sol étranger où tout manquait et où il nous fallut tout apporter; aussi, sur un total de 225.000 hommes que la France envoya successivement en Crimée, 75.000 succombèrent, autant furent blessés et un tiers seulement de l'effectif rentra sain et sauf après une campagne de plus de deux ans. Les Anglais perdirent de leur côté 22.000 soldats et les Turcs environ 35.000. Quant aux Russes, on peut évaluer le total de leurs pertes à près de 200.000 hommes. Le seul assaut du 8 septembre 1855 coûta aux alliés 10.000 soldats et aux Russes 13.000. Les travaux exécutés devant Sébastopol furent gigantesques et dépassent de beaucoup tout ce que l'on a jamais fait dans ce genre. Les alliés construisirent plus de 80 kilomètres de tranchées ou de cheminements divers; ils mirent en batterie 800 pièces de canon qui lancèrent sur la place plus d'un million et demi de projectiles, soit près de 2.000 coups par pièce, tandis, que les 1.500 bouches à feu des Russes tirèrent de leur côté trois millions d'obus, de bombes ou de boulets.
Et cependant tant de fatigues supportées, tant de sang répandu ne nous donnèrent que la stérile possession d'une ville détruite par le canon et par l'incendie. C'est que la guerre de Crimée n'avait été, d'un bout à l'autre, comme l'écrivait, le 24 août 1854, le général Bosquet, qu'une «aventure». Aventure du côté de la France qui, au moment de s'engager dans une pareille entreprise, n'avait que «14 batteries disponibles... des escadrons qui comptaient 40 à 50 sabres, des compagnies qui n'avaient que 30 à 40 fantassins et des magasins vides...» Aventure aussi du côté de la Russie qui avait à peu près oublié de fortifier Sébastopol du côté de la terre et de relier ce grand port militaire au reste de l'empire par des routes et des voies ferrées, qui avait oublié surtout de préparer sérieusement la mobilisation de son armée.
Cinquante ans plus tard, les Russes devaient recommencer en Mandchourie une aventure analogue qui, faute de préparation, devait tourner plus mal encore.
Sébastopol était à peine fortifié, mais Port-Arthur ne l'était guère davantage, et encore les quelques défenses qui s'y trouvaient avaient-elles été élevées non par les Russes, mais par les Chinois.
Sébastopol était comme isolé du reste de la Russie; Port-Arthur n'était relié à l'Europe que par une voie ferrée d'un rendement presque ridicule.
Mais alors que Sébastopol se trouva _par hasard_[2] abondamment pourvu d'artillerie et de munitions, alors que le commandement y disposait du génie de Todleben, Port-Arthur se trouvait aussi dépourvu que possible de tous les éléments de défense autres que l'incomparable solidité du soldat russe.
Il est vrai que, comme à Sébastopol, l'attaque pécha par bien des côtés: les Japonais entreprirent le siège avec un matériel insuffisant et ils durent se résigner à procéder à coups d'hommes, comme nous l'avions fait en 1855. Comme nous, ils finirent par réussir, et il faut avouer qu'ils l'avaient mieux mérité, car leur entreprise était, au fond, mieux préparée que la nôtre; mais, à Port-Arthur comme à Sébastopol, les fautes du défenseur contribuèrent peut-être plus encore au succès que les efforts de l'assaillant.
Une dernière comparaison s'impose entre la campagne de Crimée et celle de Mandchourie, c'est la comparaison des résultats acquis.
En 1855, le bénéficiaire de la campagne, ce ne fut point la France, qui n'eut pour elle que l'honneur et les coups; ce fut, sans contredit, l'Angleterre qui sut, sans bourse délier, se faire prêter une armée, et, grâce à l'entente cordiale, parvint sans effort à atteindre son but, la destruction d'une marine rivale et l'éclipsé prolongée de la puissance russe en Europe.
Sans doute les Japonais se sont montrés, en 1905, moins naïfs que nous ne l'avions été nous-mêmes cinquante ans auparavant: ils ont su se réserver leur part, mais le véritable triomphateur de la guerre russo-japonaise n'est-ce pas encore l'Angleterre qui, sans même brûler une amorce, a, pour la deuxième fois, obtenu l'anéantissement d'une marine rivale, arrêté pour longtemps les progrès menaçants de la puissance russe et entraîné par surcroît la France et le Japon dans l'orbite de l'entente cordiale? Tant il est vrai que, s'il est des nations auxquelles les leçons de l'histoire ne profitent jamais, il en est d'autres pour qui l'histoire est un perpétuel recommencement. L. S.
[Note 2: L'approvisionnement de Sébastopol, _exclusivement destiné à la marine_, tut tout entier employé aux besoins d'un siège qu'on n'avait pas prévu.]
LÉGENDE DÉTAILLÉE DES GRAVURES du siège de Sébastopol (pages 234-235).
LA COLLINE DE MALAKOFF, APRÈS L'ATTAQUE (VUE PUISE DES PENTES DU MAMELON VERT).--On aperçoit _en haut_ quelques débris de la fameuse tour ainsi que les ruines du parapet russe; puis, _descendant la pente_, les zigzags de nos tranchées et enfin, au premier plan, la batterie n° 34 comprenant six obusiers de siège de 22 centimètres. Cette batterie, construite du 24 juillet au 7 août 1855 par le capitaine Sémonin, de la 1re batterie du 8e d'artillerie, ouvrit le feu sur Malakoff le 17 août et ne l'interrompit qu'après la prise de la ville.
LE QUARTIER DE L'INFANTERIE (VUE DES GRANDES CASERNES, PRISE DE MALAKOFF).--On aperçoit dans le fond l'escadre anglo-française. Une partie des casernes est intacte, mais celles du centre et tous les bâtiments en arrière, qui se trouvaient sur la ligne de tir des batteries de l'attaque Malakoff, sont en ruines.
ENTRÉE DE LA RADE (VUE PRISE DE MALAKOFF).--Au fond, la presqu'île portant le fort du Sord et se terminant, à gauche, par le fort Constantin. Au-dessous du fort Constantin, le fort Nicolas, qui forme avec ce dernier l'entrée de la rade et avec le fort Paul l'entrée du port Sud; au centre, les docks compris entre les casernes et le faubourg de Karbelnaïa.
INTÉRIEUR DU BASTION RUSSE N° 1 (VU DE SÉBASTOPOL).--Au milieu de la photographie se trouvent un abri à munitions en maçonnerie et un escabeau de pointage. A droite et à gaucho sont deux caronades de 30 sur affût marin, muni d'une longue _brague_ passée dans l'anneau de culasse pour amortir le recul. Les embrasures sont garnies de _portières_ en cordages pour arrêter les balles; la caronade gauche porte en outre, autour de sa volée, un _masque_ circulaire en cordages pour boucher l'ouverture qui se trouve à la partie inférieure de la _portière_ correspondante.
LE QUARTIER DES MATELOTS À KARBELNAÏA (VUE PRISE DE MALAKOFF).-Ce quartier, qui comprenait quatre longues files de maisons, est entièrement anéanti. On aperçoit en arrière la rade et la presqu'île où se trouvait le fort du Nord; à droite, le viaduc sur lequel la route passe le ravin Ouchakoff.
INTÉRIEUR DU BASTION RUSSE N° 6 (VU DE SÉBASTOPOL).--Les embrasures sont détruites, le parapet éventré, les portières qui garnissaient les embrasures sont tombées sur les affûts. Les gabions disloqués jonchent le sol et recouvrent, au premier plan, une grosse pièce de marine à moitié enfouie dans le sol. Au centre, un canon de 30 sur affût marin a été abandonné par les servants qui cherchaient à le mettre en batterie et qui n'ont pu tenir sous la pluie des projectiles.
SUPPLÉMENT.