L'Illustration, No. 3266, 30 Septembre 1905

Part 2

Chapter 23,242 wordsPublic domain

Après une revue du 8e corps à Coblentz et du 18e à Hambourg par l'empereur, les manoeuvres allemandes ont commencé le 12 septembre entre le corps d'armée national (8e corps) et l'ennemi (18e corps). Elles ont duré quatre jours. Le 8e corps mettait en ligne 6 brigades d'infanterie ou 12 régiments, 2 brigades de cavalerie ou 4 régiments, et 2 brigades d'artillerie ou 24 pièces. Le 18e corps, accru de la 28e division (55e et 56e brigade d'infanterie) lui opposait 6 brigades ou 12 régiments, 3 brigades de cavalerie ou 6 régiments, 3 brigades d'artillerie ou 34 pièces. La supériorité du 18e corps en cavalerie et artillerie lui a valu la victoire hypothétique. L'hypothèse stratégique mise en avant par le grand état-major allemand était l'exacte contre-partie de celle qu'avait adoptée l'état-major français:

Une armée française venant des environs de Nancy a franchi la frontière allemande, s'est engagée dans ce qu'on appelle la trouée de Sarrebruok, c'est-à-dire dans le couloir assez large compris entre les forteresses de Metz et de Strasbourg, entre les Vosges et leur prolongement, le Hardt d'un côté, et de l'autre le Hunsruck. Elle franchit sans encombre le plateau d'Alzey et assiège Mayence. Poursuivant sa route, le long du Mein, entre le Taunus et l'Odenwald, elle va pénétrer dans la Hesse ou la Franconie, quand une armée nationale, se concentrant à Marbourg, détache en avant vers Coblentz un ou plusieurs corps d'armée, avec mission de franchir le Rhin et de tomber sur les derrières de l'armée d'invasion dont une fraction assiège Mayence. Mais l'envahisseur a prévu le danger. Arrêtant un moment sa marche, il dépêche son aile gauche, à travers les contreforts du Taunus, attaquer de flanc l'avant-garde de l'armée allemande détachée vers Coblentz. Notre carte IV montre très exactement la double direction suivie inversement par les deux avant-gardes, ainsi que les manoeuvres fictives ou réelles auxquelles ce thème a donné lieu.

L'état-major allemand, sans doute pour frapper les esprits, avait conféré la supériorité numérique au 18e corps (représentant l'armée française). La victoire est restée, en conséquence, à l'envahisseur.

On fera à ce propos une remarque qui n'est pas dénuée d'intérêt:

Sans parler de la campagne d'Iéna, en 1806, trois exemples anciens ont pu guider l'état-major allemand dans la conception de cette hypothèse stratégique:

1° La marche de Hoche sur le Palatinat en 1793, son échec devant Kaiserslautern et sa revanche devant les lignes de Wissembourg. Le général républicain réussissait à rejeter les Austro-Prussiens au-delà du Rhin, après avoir débloqué Landau;

2° La prise de Cologne, Coblentz et Dusseldorf par le général Jourdan, commandant de l'armée de Sambre-et-Meuse en 1794, et sa victoire d'Altenkirchen;

3° La seconde campagne de Hoche, à la tête de l'armée de Sambre-et-Meuse en 1797, et sa victoire de Neuwied.

Du côté allemand comme du côté français, on a donc trouvé sur ce terrain historique des leçons à méditer.

J. DELAPORTE.

Un singulier chef d'État de l'Amérique du Sud, le président Castro, dictateur de la république vénézuélienne, vient de se signaler par une nouvelle fantaisie qui, cette fois, touche directement la France.

Sous prétexte que la Compagnie française des Câbles ne remplissait pas complètement les obligations de son cahier des charges et n'avait pas assuré de façon parfaite les services télégraphiques avec l'Amérique du Nord, il a fait prononcer la déchéance par les tribunaux à sa dévotion et ordonné la fermeture immédiate de tous les bureaux de la côte, à l'exception de celui de la Guaira, dont il avait besoin pour ses communications avec l'Europe. Ce n'est pas tout: aux réclamations courtoises de M. Désiré Brun, représentant de la Compagnie, il a répondu brutalement par un arrêté d'expulsion.

Ces actes arbitraires, ces abus de pouvoir, constituent à tous égards des illégalités flagrantes; la légitimité de l'annulation du contrat fût-elle admise, qu'elle n'impliquerait nullement une spoliation, et la mesure coercitive prise contre M. Brun, en violation des conventions internationales, ne se justifie pas davantage. Notre gouvernement a donc chargé M. Taigny, remplissant les fonctions de ministre de France à Caracas pendant l'absence de M. Wiener, de remettre au président Castro une protestation et d'exiger de lui les satisfactions que l'affaire comporte.

LE DIFFÉREND FRANCO-VÉNÉZUÉLIEN

LE GLISSEMENT DES QUAIS D'ANVERS

Il vient de se produire, dans le port d'Anvers, un accident assez peu ordinaire: dans la nuit du 17 au 18 septembre, les quais du Sud étaient entraînés vers l'Escaut par un mouvement de glissement. Les murs, ne pouvant résister à la pression des terres, s'écroulaient sur une longueur de 150 mètres. Les terres n'étant plus retenues continuaient leur marche au fleuve et, en quarante-huit heures, se déplaçaient d'un mètre et demi. Sous cette poussée, les conduites d'eau actionnant les grues hydrauliques étaient rompues, les rails des voies ferrées tordus, arrachés, et, enfin, un hangar destiné à recevoir les marchandises s'affaissait à ce point qu'on dut le démolir. Les ingénieurs multiplient les travaux pour enrayer le mal et de nombreuses équipes d'ouvriers sont nuit et jour occupées sous leurs ordres. On évaluait les dégâts à plus de deux millions de francs.

LE PATRIARCHE MARONITE A PARIS

Paris compte depuis quelque temps parmi ses hôtes de marque Mgr Elias Hoyek, patriarche' maronite d'Antioche et de tout l'Orient, commandeur de la Légion d'honneur. Il vient de Rome, où il est allé présenter ses hommages au pape Pie X; le rite dont il est le plus haut dignitaire et qui compte la majeure partie de ses adeptes au Liban appartient en effet, on le sait, à la religion catholique. Mgr Hoyek est âgé de soixante et un ans; il a été élu en 1899. C'est un homme robuste, de belle prestance; son visage ouvert, encadré d'une barbe épanouie, blanche comme la neige, porte l'expression de l'intelligence, de la finesse et de la bonté; il est vêtu d'une longue soutane, par-dessus laquelle se drape une ample houppelande aux longues manches, et coiffé d'une sorte de turban de soie noire.

L'éminent prélat a déjà visité Paris, antérieurement à son élévation au patriarcat. Il y revient aujourd'hui pour affirmer la fidélité des maronites à la France, au service de laquelle il a toujours mis l'influence considérable qu'il exerce dans cette région de l'Orient; aussi notre gouvernement, à son arrivée, l'a-t-il reçu avec les plus grands égards, et c'est le ministère des Affaires étrangères qui a pourvu à son installation durant le séjour que fait chez nous «Sa Béatitude», accompagnée de trois autres prélats et d'une suite nombreuse.

LES ÉVÉNEMENTS DE BAKOU

Les désordres terribles qui ont ensanglanté et ruiné Bakou semblent avoir pris fin. Le calme paraît rétabli. La troupe est enfin maîtresse de la ville. On a annoncé que les belligérants, Arméniens et musulmans, avaient fait la paix, comme après une campagne. On va pouvoir évaluer les tristes résultats de l'émeute, en attendant qu'on songe à réparer les ruines qu'elle a causées.

Mais, sans doute, n'aurons-nous, sur les scènes effroyables de violence, de meurtre, qui se sont déroulées pendant des semaines entières, que peu de documents. Les habitants terrifiés ne songeaient qu'à fuir, à quitter en toute hâte, sans regarder derrière eux, cette ville livrée à toutes les horreurs de la guerre civile. Les amateurs photographes les plus fanatiques sentaient bien que ce n'était guère l'heure ni le lieu d'augmenter leur collection d'un «bel instantané». Il leur eût fallu une vaillance peu commune pour l'oser. A peine, de-ci de-là, quelqu'un dut-il avoir le sang-froid de photographier, à la dérobée, quelque cadavre étendu dans une rue balayée par la trombe des émeutiers et attendant au grand soleil la sépulture, ou encore cet attelage de boeufs abattu à coups de fusil--après son conducteur--par une troupe de furieux.

On a surtout photographié des ruines, qui attestent d'ailleurs assez éloquemment quelle fut la violence de la lutte et à quels excès on s'est porté.

Aucun des deux camps n'a montré moins de passion sanguinaire et destructrice que l'autre. On s'entre-tuait en conscience; on brûlait, on pillait, on démolissait les maisons, les exploitations industrielles avec un pareil entrain.

Entre les deux partis--contre les deux serait plus juste--avec cette consigne de «rétablir l'ordre», les cosaques tiraient à l'aveuglette tour à tour sur les Tatars et sur les Arméniens. Et si la maison de Toumanoff, un des plus riches Arméniens de Bakou, a été incendiée par les Tatars, en revanche, la maison du Tatar Alieff, un notable, aussi, parmi les siens, a été bombardée par les cosaques eux-mêmes.

Les pertes matérielles qui résultent de cette émeute sont incalculables, et les compagnies' qui exploitaient les sources de naphte, comme celles qui leur servaient d'auxiliaires, compagnies de transports, par exemple, ont subi des dommages presque irréparables.

CE QU'ON VOIT DANS LES RUES DE BAKOU

DANS L'AFRIQUE ALLEMANDE

Une dépêche du Cap, en date du 20 septembre, annonçait un nouvel et grave échec des troupes allemandes dans la campagne entreprise pour la répression des indigènes rebelles: pendant la marche du général de Trotha contre Henrik Witboï, celui-ci, se dérobant à la colonne principale, attaqua son long convoi près de Keetmansoop surprit l'escorte et l'anéantit complètement: mille têtes de bétail, une centaine de fourgons de munitions, quantité de fusils auraient été pris.

C'est, on s'en souvient, au commencement de l'année dernière, qu'éclata la révolte des Herreros, une des peuplades de la colonie allemande du Sud-Ouest africain, dont elle occupe la partie septentrionale, le long du littoral de l'océan Atlantique, jusqu'à la colonie portugaise de Mossamedès [2] Les Herreros ou Beest-Damara (Damara du bétail) appartiennent à une des plus belles races de l'Afrique; ils sont de haute stature, vigoureux, de physionomie assez ouverte, mais de caractère irritable et, pour peu que la lutte les surexcite, enclins à la férocité. Au nombre de cent mille, ils ont pu mettre sur pied environ trente mille guerriers, aujourd'hui bien entraînés; quoique la plupart d'entre eux aient conservé la tenue sommaire des sauvages, ils ont emprunté aux Européens certaines de leurs façons de combattre et savent faire «parler la poudre», le fusil à la main.

[Note 2: Voir _L'Illustration_ du 30 janvier 1904.]

Il fallait compter sérieusement avec de pareils adversaires, favorisés d'ailleurs par les conditions naturelles du pays et par l'agitation belliqueuse de peuplades voisines, Hottentots, Ovambas. L'Allemagne l'a constaté à ses dépens: depuis bientôt deux ans que dure cette campagne, elle lui a déjà coûté la vie de près de deux mille soldats et plus de trois cents millions de francs; à diverses reprises, et récemment encore, elle a dû expédier là-bas des renforts considérables, hommes, chevaux, artillerie, matériel, service d'ambulances.

Le général de Trotha va, il est vrai, avoir un successeur en qualité de gouverneur de la colonie: M. de Lindiquist, ancien consul général au Cap, qui se fait fort de réaliser promptement la pacification par des mesures énergiques; un avenir prochain nous apprendra si sa tâche est aussi aisée qu'il le présume.

En somme, au bout de vingt ans, l'Allemagne n'a pas réussi à consolider définitivement sa domination dans le Sud-Ouest africain. Après s'y être établie en 1884, elle n'y a ménagé ni les hommes, ni les capitaux; elle y a multiplié les ouvrages fortifiés, les casernes; elle s'est efforcée d'y attirer les Boers, notamment à l'époque de la guerre du Transvaal, et, malgré tout, son oeuvre coloniale n'est guère plus avancée qu'au début. Aussi, ces soulèvements d'indigènes, cette résistance prolongée des Herreros, ne sont-ils pas, à l'heure présente, un des moindres soucis du gouvernement de Berlin.

LA MISSION BRAZZA

Le gouvernement de la République prépare à Savorgnan de Brazza des funérailles solennelles. En attendant, il a veillé à ce qu'aucun honneur ne fût marchandé à la dépouille mortelle du grand explorateur, amenée à Marseille par le paquebot _les Alpes_, au moment où elle allait toucher la terre de France. Mais, quelques devoirs qu'on lui prodigue, rien ne saurait effacer, dans le souvenir de ceux qui accompagnaient de Brazza dans son voyage, la vision de son débarquement à Dakar lorsque, terrassé par la maladie, il dut quitter la _Ville-de-Maceio_, qui le rapatriait, laissant les compagnons de son dernier labeur poursuivre leur route vers la patrie, tandis qu'il s'en allait expirer à l'hôpital, sur cette terre d'Afrique où il avait accompli une si grande oeuvre, au temps de sa belle vigueur.

Il prévoyait, dès ce moment, sa fin prochaine, et ses adieux calmes et touchants à M. Hoarau-Desruisseaux, inspecteur général des colonies--à qui il confiait la direction de la mission--montrèrent qu'il ne conservait aucune illusion sur le sort qui l'attendait.

C'était déjà un agonisant que des marins tout blancs transportèrent, le 13 septembre, du bord dans une chaloupe à vapeur et débarquèrent sur le wharf de Dakar; un moribond qui ne pouvait déjà plus supporter la lumière du jour, et qui gisait presque inanimé sur ce brancard, drapé comme d'un poêle funèbre, pour le protéger contre le grand soleil.

QUELQUES INSTANTANÉS SUR LA MISSION D'ENQUÊTE AU CONGO FRANÇAIS

Tandis que son cercueil s'en venait vers la France, des polémiques regrettables--à tout le moins intempestives--se sont élevées au sujet de ce Congo, dont M. de Brazza était chargé de préparer l'organisation définitive. Une lettre de lui a été livrée à la publicité, qui adresse à M. Gentil, commissaire général du Congo, des reproches assez vifs. M. Émile Gentil, qui avait précédé le retour de la mission, est défendu énergiquement par ses amis, car, malade en ce moment, il est dans l'impossibilité de se défendre lui-même. Nous nous garderons de prendre parti dans ce débat: les rapports de la mission Brazza sont aux mains de M. le ministre des Colonies. Il entendra M. Gentil. Les pièces du procès seront publiées. Alors seulement on pourra prononcer équitablement.

Ce sont deux bons Français que cet incident oppose l'un à l'autre. Il faut souhaiter que leur gloire à tous deux sorte indemne de ce débat.

APRÈS LE TREMBLEMENT DE TERRE

Il faudra de longs mois, sans doute, avant que la vie ait repris son cours normal aux champs désolés de la Calabre. Le sol y tremble encore, on y vit toujours dans l'inquiétude, dans les transes, et chaque soleil qui se lève éclaire là-bas des scènes navrantes, des drames quotidiens de misère et de douleur. A-t-on, même, pu évaluer jusqu'à présent, d'une façon précise, les désastres causés par la catastrophe?

Aux pays ravagés par le tremblement de terre, la plupart des maisons, comme on sait, ont été détruites. C'étaient, le plus souvent, en certains endroits dans la campagne, de misérables huttes aux murs de terre, de pisé, aux toits fragiles. Les bâtiments solidement construits, les gares de chemin de fer, par exemple, édifiées en bonnes briques, ont presque partout résisté. Les cabanes des paysans se sont écroulées, dès les premières secousses sismiques, plus facilement que des châteaux de cartes, ensevelissant trop souvent sous leurs décombres ceux qu'elles abritaient.

Mais, même parmi les demeures qui ont échappé à la destruction immédiate, combien sans doute ont dû et doivent encore être abattues, parce qu'elles n'assuraient plus à leurs hôtes un logement assez sûr, et que leurs murailles, ébranlées par les premiers assauts, menaçaient ruine. L'épisode que reproduisent d'une façon si saisissante trois de nos photographies, où l'on voit s'écrouler en trois temps, comme dans un cinématographe, un pan de mur d'une maison de Parghelia, est une scène de tous les jours, à laquelle doivent commencer à s'accoutumer les malheureux sinistrés. Que de pauvres gens qui, au premier examen, s'imaginaient pouvoir réoccuper le soir la maison qu'il leur avait fallu fuir, affolés, dans la nuit du désastre, ont dû renoncer à cet espoir chimérique et se sont trouvés, le lendemain, sans abri, comme les voisins!

L'une des premières préoccupations du roi Victor-Emmanuel, au cours de son voyage à travers la contrée dévastée, avait été d'assurer des asiles momentanés à ces populations sans feu ni lieu et, sur son ordre, dans les bourgades qu'il traversait, des soldats--dont le dévouement dans ces circonstances si pénibles a été héroïque et touchant--s'occupaient à construire des baraquements pour recevoir ces malheureux.

Il en était qui, sous la frayeur encore que leur avaient causée les événements dramatiques dont ils venaient d'être témoins, n'eussent consenti qu'à grand'peine à se réfugier sous un toit. Ils s'établirent comme ils purent, campèrent dans des wagons de chemin de fer, ou s'endormirent en plein champ. A Pizzo, la population s'installait, au lendemain du désastre, sur la plage, au bord des flots.

A Martirana, on transforma en hôtel le théâtre de la petite ville. Des familles y logèrent comme elles purent, au milieu du parterre, sur la scène, dans les couloirs. Les plus favorisés de ces infortunés furent ceux qui purent, arrivés les premiers, retenir quelque loge, bien étroite sans doute, et y improviser leur chambre à coucher.

Et dans quelles conditions inconfortables, dans quel dénûment, pour tout dire, il faut vivre! On a tout perdu. Les ustensiles les plus indispensables sont demeurés ensevelis sous les débris des maisons écroulées.

Tant qu'il fait jour, aidés par la troupe, les pauvres sinistrés vont et viennent sur les ruines de leurs anciennes demeures, essayant de retirer du milieu des décombres les morceaux de leurs lits, quelques pièces de vêtements, souvent dans quel état, grand Dieu! ou quelque pièce de leur mobilier rustique. Et c'est un spectacle étrangement poignant que de voir circuler, entre des murailles branlantes, ces sauveteurs emportant des planches fendues, quelque panneau d'armoire, le tiroir d'un buffet, des chaises bancales, un sac de linge, des vaisselles sorties ébréchées à peine de ce cataclysme, et risquant leur vie pour sauver ces épaves! Une atmosphère pestilentielle plane sur ces maisons éboulées, sur ces murs qui vacillent, sur ces amoncellements de pierres, de poutres, qui recèlent encore des cadavres en décomposition, et que fouillent et déblayent des soldats, défaillant parfois devant les douleurs dont ils sont les témoins. C'est vraiment le pays de l'épouvante et de la désolation.

Comment décrire, encore, ces hôpitaux pleins de gémissements et de râles, regorgeant de blessés, de malades, de patients demi-fous et qui conservent encore dans leurs yeux hagards les visions effroyables qui les frappèrent dans la nuit du désastre? Ce sont des impressions qu'on ne peut supporter qu'à condition d'avoir les nerfs solides, le coeur cuirassé du triple airain du poète! E. M.

COMMENT ON DESSINE UNE ÉCLIPSE DE SOLEIL

_M. l'abbé Moreux, directeur de l'observatoire de Bourges, était à la tête de celle des missions françaises qui avait choisi Sfax, en Tunisie, pour observer F éclipse totale du 30 août dernier. Il a bien voulu nous communiquer le croquis qu'il a exécuté pendant l'éclipsé même et le dessin qu'il a fait ensuite d'après ce croquis, en expliquant à nos lecteurs «comment--et pourquoi--on dessine une éclipse de soleil»._

Malgré tout ce que les journaux ont publié, nous ne pensons pas faire injure à nos lecteurs en supposant que bien peu d'entre eux se font une idée nette d'une éclipse totale. On pense généralement que la beauté d'un semblable phénomène est réservée aux seuls initiés, aux astronomes surtout, munis de puissants instruments. En réalité, c'est exactement le contraire. Beaucoup de ceux qui sont attachés aux missions scientifiques céderaient volontiers leur place derrière un instrument pour pouvoir observer à leur aise et en dilettanti le spectacle merveilleux d'une éclipse totale.

A ceux qui m'interrogent à ce sujet, je me plais toujours à citer les paroles du célèbre Warren de La Rue. On lui demandait un jour quel instrument il préférait pour observer une éclipse: «Un coussin», répondit-il.

C'est qu'en effet le spectacle d'une éclipse totale ne revêt jamais dans un instrument le caractère de grandeur et de beauté du phénomène vu à l'oeil nu. La moindre lentille interposée entre l'oeil et la couronne solaire suffit à enlever une partie de la faible luminosité de ce voile léger et ténu auréolant le soleil à la façon d'une gloire et dont la constitution intime est le but de toutes les missions scientifiques.

L'un des points les plus essentiels est l'extension de cette lumière coronale qui varie avec l'activité solaire; or, il est d'expérience que la plaque photographique est impuissante à déceler les dernières limites de la couronne atteintes par un oeil expérimenté.