L'Illustration, No. 3266, 30 Septembre 1905

Part 1

Chapter 13,573 wordsPublic domain

Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque

L'Illustration, No. 3266, 30 Septembre 1905

Supplément de ce numéro: grande gravure hors texte, RECUEILLEMENT, par Dagnan-Bouveret.

[L'ILLUSTRATION _Numéro: 75 Centimes._ SAMEDI 30 SEPTEMBRE 1905 _63e Année--Nº 3266_]

NOS SUPPLÉMENTS GRATUITS

_L'Illustration_, qui offre à ses abonnés et à ses lecteurs, souvent avec une semaine d'avance sur les autres journaux illustrés, des documents toujours plus nombreux sur les grandes actualités courantes, n'en consacre pas moins une place de plus en plus importante à ses suppléments d'art, gravures hors texte et en couleurs, et à la publication des pièces de théâtre en cours de représentation sur les grandes scènes parisiennes.

Les gravures hors texte, tirées avec un soin minutieux et présentées sur papier de luxe, méritent pour la plupart d'être encadrées. Nous les multiplierons encore pour répondre aux voeux de nos abonnés.

Quant aux pièces de théâtre, nous allons en recommencer la publication avec le mois d'octobre qui marque la réouverture de la saison dramatique. Naturellement, _L'Illustration_ n'entend pas reproduire _toutes_ les pièces jouées de l'automne au printemps sur tous les théâtres de Paris. Nos abonnés et nos lecteurs désirent connaître surtout _toutes_ les oeuvres dramatiques remarquables par leur tenue, leur haute valeur littéraire et leur succès. Nous serons heureux de les leur offrir, cette année comme les années précédentes.

_L'Illustration_ publiera d'abord, après leur première représentation, les deux grandes oeuvres dramatiques qui vont être jouées au commencement d'octobre:

DON QUICHOTTE, comédie en trois parties et huit tableaux, en vers, de _JEAN RICHEPIN_, à la Comédie-Française;

LE MASQUE D'AMOUR, pièce en cinq actes et neuf tableaux, de _DANIEL LESUEUR_, au théâtre Sarah-Bernhardt.

Nous publierons aussi très prochainement: LA MARCHE NUPTIALE, comédie en quatre actes, de _HENRY BATAILLE_, en répétitions au théâtre du Vaudeville; LA RAFALE, comédie en trois actes, de _HENRY BERNSTEIN_, qu'on répète au théâtre du Gymnase.

Nous publierons ensuite, au fur et à mesure de leur représentation sur les grandes scènes parisiennes, les pièces nouvelles des maîtres du théâtre contemporain:

BERTRADE, par _JULES LEMAITRE_, de l'Académie française, qui sera jouée à la Renaissance;

LE GOUT DU VICE, par _HENRI LAVEDAN_, de l'Académie française, qui sera joué au Gymnase;

LE RÉVEIL, par _PAUL HERVIEU_, de l'Académie française, qui sera joué à la Comédie-Française;

PARAITRE, par _MAURICE DONNAY_, qui sera joué à la Comédie-Française;

PAQUERETTE ou LES ÉTRENNES, également par _MAURICE DONNAY_, qui sera jouée au théâtre Antoine.

Nous nous sommes enfin assuré le droit de reproduction de:

LA VIEILLESSE DE DON JUAN, par _MM. MOUNET-SULLY et PIERRE BARBIER_, qui sera jouée à la Comédie-Française.

COURRIER DE PARIS

JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

Lorsqu'un roi fait visite à Paris, c'est M. Lépine, préfet de police, qu'on voit d'abord précéder, en Victoria, son cortège. Aussi quelle joie parmi la foule, quand, dans le vacarme des premiers coups de canon, tout au fond de la grande avenue vide et bordée de baïonnettes, apparaît, comme blotti en un coin de sa voiture, M. le préfet,--barbiche grisonnante, oeil fouilleur, figure osseuse de vieux troupier à l'affût. On rit; on crie: «Vive Lépine!» Lépine aperçu, c'est la fête qui commence. Il porte un doigt au bord de son chapeau, et file.

Le revoici... Octobre va s'ouvrir et Paris fait sa rentrée. M. Lépine le précède, comme il précède les rois. La première exposition de la «saison» qui commence demain est un concours de jouets, dont il eut l'idée il y a quelques années et qui porte son nom. Concours Lépine! Les affiches sont posées partout, et cela signifie que les vacances sont finies. Aux coins des rues, les marchands de marrons, réinstallés, considèrent avec satisfaction le cortège de l'hiver parisien qui s'avance; et les familles vont, au Petit Palais des Champs-Elysées, se renseigner sur ce qu'a produit de nouveau, cet été, dans le loisir de la morte-saison, l'imagination des fabricants de jouets.

J'admire beaucoup les fabricants de jouets d'aujourd'hui; je les admire pour l'ingéniosité de leurs trouvailles et leur science profonde; mais, l'avouerai-je? je n'aime pas du tout les jouets qu'ils font. Le jouet d'aujourd'hui m'émerveille et me déplaît. Il est trop savant; il semble moins propre à amuser l'enfant qu'à faire valoir aux yeux des grandes personnes le génie du monsieur très instruit qui l'inventa. Les jouets qu'on me donnait dans mon enfance avaient déjà ce défaut. Je me souviens de ma première poupée. C'était une petite personne trop lourde, luxueusement vêtue, et qui _parlait_. Je la trouvai admirable pendant une heure, et puis elle m'ennuya infiniment, et très vite la monotonie de son sourire, de son gloussement mécanique, de son accoutrement fastueux me la fit détester. Et plus d'une fois je me pris à envier les petites filles du voisinage, enfants d'ouvriers que je voyais manier avec amour de pauvres poupées de carton, muettes et toutes nues; mais de vraies poupées, celles-là, qui ne jacassaient point et que le premier chiffon venu suffisait à parer chaque jour d'un semblant de toilette nouvelle. Le goût du luxe et les progrès de l'industrie ont changé tout cela, et le temps approche où il n'y aura même plus de jouets amusants pour les enfants pauvres. On leur vend pour vingt sous, trente sous, de ridicules petits chefs-d'oeuvre: des personnages ou des bêtes qu'un mécanisme anime et meut comiquement: un ours qui danse, un pompier qui monte à l'échelle, un cuisinier qui râpe une carotte, un perruquier qui taille une barbe... Le concours Lépine nous prodigue ces spectacles. L'enfant passe, regarde, s'étonne. On lui offre l'objet. Au bout de cinq minutes, il a fini d'être étonné; au bout de dix, il a cassé sa mécanique. Au diable le chef-d'oeuvre! Un pantin de bazar, compagnon de ses jeux, confident incassable de ses tristesses et de ses joies, n'eût-ils pas mieux fait son affaire?

Et, tandis que le concours Lépine ouvre ses portes aux petits enfants, le lycée rouvre les siennes à leurs grands frères. J'assiste en ce moment, dans quelques familles amies, à des conversations qui m'intéressent beaucoup:

--Où mettez-vous Pierre à la rentrée?

--A Louis-le-Grand; mais comme externe. Et vous?

--Nous, nous laissons Georges à Janson. Externe aussi, bien entendu. J'ai trop souffert d'être enfermé pendant dix ans.

--C'est ce que dit mon mari. Il pense d'ailleurs que rien n'est, au point de vue moral, plus dangereux que certaines amitiés d'internat; que les enfants doivent être formés de bonne heure à l'usage de la liberté et qu'il n'est de sérieuse éducation possible qu'en famille. C'est absolument mon avis.

--C'est aussi le mien. Qu'en pensez-vous, docteur?

L'homme à qui l'on s'adresse est un des médecins les plus connus de Paris. Il hésite, sourit, et répond:

--L'un de mes deux fils, madame, fut externe. C'est, vous le savez, un assez mauvais sujet, et je ne crois pas que l'internat l'eût fait pire qu'il n'est. J'incline même à penser le contraire.

» Mon fils Gustave était en effet, comme externe, à l'abri des fréquentations mauvaises du lycée; le malheur est qu'il employa la liberté que je lui laissais à boire, de bonne heure, des bocks en des brasseries où ses camarades internes n'entraient pas, à lire des livres qu'ils ne lisaient pas, à rechercher des amitiés, à courir des spectacles, à contracter des habitudes de vie qui ne convenaient ni à son âge, ni à sa condition. J'aurais dû le surveiller; mon métier ne m'en laissait pas le loisir. La chambre où il travaillait était incommode; les visites qui affluent chez moi lui offraient d'incessants sujets de distractions et comme, en attendant de divorcer, je me disputais plusieurs fois par jour avec ma femme, il n'était pas jusqu'à mon ménage qui ne fût un spectacle peu propre à développer chez cet enfant le sentiment de la vie de famille. J'en conclus donc que l'internat, qui a été funeste à tant de petits garçons, eût peut-être été le salut de celui-là; et qu'en matière d'éducation il n'est point de système qui formellement l'emporte sur les autres... Tout dépend de l'homme qu'on est, de la femme qu'on a, du métier qu'on fait, de l'appartement qu'on habite, des gens qu'on fréquente, des qualités natives de l'enfant, de ses défauts, de son tempérament. C'est une grave affaire, madame, que de former un homme...»

Grave affaire et lourde responsabilité! Ainsi, il y a au Tyrol un père et une mère qui, s'ils ont une conscience et lisent les journaux, ont dû vivre ces jours-ci, comme disait Dumas, de supérieures minutes d'émotion. Ce sont les parents de ce jeune Rinaldo Agostini, dit Eitar Amor, arrêté pour vagabondage, et à propos de qui la question se posa, devant les magistrats et les philologues, de savoir s'il n'existait point au monde une langue si jeune que personne ne la connût encore, ou si vieille que tout le monde, sauf ce miraculeux vagabond, l'eût oubliée.

Qu'était-ce que l'_agrach?_ Personne ne savait; et le faux Eitar demeurait, pendant une semaine, l'impassible spectateur des discussions dont sa personne et son aventure étaient l'objet. Il répondait aux questions avec politesse, s'efforçait visiblement d'aider ses juges dans l'éclaircissement d'un mystère qui avait fini par affoler tout le monde. Une fiche trouvée dans les dossiers de M. Bertillon fit connaître le nom véritable de Eitar; que ce «déraciné» dont l'histoire avait ému Paris était un simple aventurier; que la langue qu'il parlait, sans en pouvoir préciser l'origine ni la grammaire, était un argot de son invention.

Cet Agostini me trouble. Je pense à ce qu'une telle aventure suppose d'audace, de volonté, de finesse, d'intelligence, de sang-froid chez le gamin qui en fut le héros et aux très belles choses, aux très grandes choses peut-être, dont eût été capable--orienté vers un idéal noble--cet esprit-là. Je songe aux petites causes mystérieuses, au tragique mystère d'influences de quoi il dépend qu'un enfant paré de tels dons les emploie à conquérir de la gloire ou à mériter de la prison... Et je suis bien contente de n'avoir pas de fils à élever. J'aurais trop peur.

SONIA.

NOTRE GRAVURE HORS TEXTE "RECUEILLEMENT" _D'après le tableau de M. Dagnan-Bouveret._

Le talent grave et doux de M. Dagnan-Bouveret ne s'est peut-être jamais exprimé de façon plus complète que dans cette calme et mélancolique figure, d'une sobre harmonie, d'une pénétrante expression.

Femme de pêcheur, fiancée dont le «promis» vogue au hasard des mers brumeuses ou veuve à tout jamais inconsolable, pour quel absent, quel disparu, prie, de son front grave, de ses yeux navrés, de ses lèvres mornes, de ses longs doigts égrenant d'un mouvement machinal un pauvre chapelet, cette femme blanche et noire, en habits de deuil?

Depuis quelque temps déjà, M. Godefroy Cavaignac vivait très retiré et il avait annoncé sa résolution de ne pas solliciter le renouvellement de son mandat législatif.

LE NOUVEAU CANON ALLEMAND

Comment nous avons pu nous procurer la photographie du nouveau canon à tir rapide et à bouclier que les Allemands construisent pour l'opposer à notre 75, alors que l'artillerie allemande cache son nouveau matériel à tous les yeux, aussi soigneusement que l'artillerie française dissimulait autrefois son canon actuel, c'est ce que nous croyons inutile de faire connaître. Philippe de Macédoine prétendait jadis qu'il n'existait point de ville si bien gardée où ne pût entrer un mulet chargé d'or; nous donnons aujourd'hui la preuve qu'il ne se trouve point de quartier ou de champ de manoeuvres où ne puisse pénétrer le photographe chargé de renseigner les lecteurs de _L'Illustration._

Cette nouvelle pièce est destinée à remplacer le canon à _tir accéléré_ que les Allemands adoptèrent en 1896, sur les renseignements erronés que leur fournit à cette époque leur service d'espionnage habilement aiguillé sur une fausse piste par le général Deloye, alors directeur de l'artillerie au ministère de la Guerre. Persuadés que nous allions construire un canon de ce genre, ils réarmèrent en quelques mois toute leur artillerie, et quel ne fut pas leur désappointement quand ils nous virent, un an après, adopter un canon très supérieur au leur et surtout quand ils eurent pu constater en Chine les qualités si remarquables de ce matériel[1].

[Note 1: Voir _L'Illustration_ du 30 août 1902]

Aussi, depuis cinq ou six ans, leurs ingénieurs et leurs officiers d'artillerie n'ont-ils cessé de travailler à la construction d'un véritable _canon à tir rapide_, mais leurs recherches avaient été si mal orientées dans les débuts qu'ils n'ont pu encore rattraper les dix ou douze années d'études qui constituaient notre avance.

On sait en quoi consiste le problème du tir rapide. Il s'agit de construire une bouche à feu qui, après chaque coup tiré, revienne exactement à la même position, si bien qu'on n'ait pas besoin de la repointer. Pour y arriver, le meilleur procédé jusqu'ici a paru être de réunir le canon proprement dit, le tube, à son affût par un frein et un ressort. L'affût est fixé au sol par une bêche qui le maintient immobile; au départ du coup, le canon recule seul en glissant sur l'affût; il est retenu dans ce mouvement par un frein et il comprime en même temps un ressort. Quand il a fini de reculer, le ressort, qui s'est bandé, le ramène à sa première position et l'on peut tirer à nouveau.

Le système en lui-même n'était pas nouveau; il avait déjà été appliqué aux canons de marine, pour lesquels il est facile de trouver des points d'attache. Mais dans l'artillerie de terre il n'en est point de même; la bêche qui fait partie des nouveaux affûts ne peut maintenir ceux-ci immobiles qu'à une condition, c'est que l'effort exercé par elle sur le terrain ne soit pas trop grand, sinon elle laboure le sol en reculant. Il faut donc que le canon ne tire pas trop fort sur l'affût par l'intermédiaire de son frein. Comment arriver à ce résultat? Tout simplement en allongeant le frein. Au lieu de faire reculer le canon de 60 centimètres en exerçant un effort de 2.000 kilos, on le fait reculer d'une longueur double et l'effort devient de 1.000 kilos seulement. Dans ces conditions, la bêche ne bouge plus, et l'affût pas davantage. Ce n'est pas tout, il faut encore que l'affût ne se soulève pas au choc du départ, il ne faut pas qu'il se cabre, sinon il se détériorerait en retombant et, de plus, se dépointerait. On l'empêche de se _cabrer_ en le faisant suffisamment lourd et suffisamment long.

Le canon à tir rapide diffère donc des bouches à feu précédentes en ce que son affût est long, bas et peu incliné; il doit être de plus suffisamment lourd, résultat qu'on obtient en partie en faisant asseoir dessus deux hommes pendant le tir.

Sur l'affût devenu immobile, on peut alors fixer ce que l'on veut, en particulier des boucliers en acier à l'épreuve de la balle, sans que ceux-ci risquent d'être détériorés par le tir. On obtient ainsi le canon _à tir rapide_ et à bouclier. (Ce bouclier s'aperçoit sur la figure entre les deux canonniers assis sur les sièges d'affût. Le haut et le bas se rabattent pendant la marche sur la partie centrale qui est peu élevée et par suite peu visible.) Le ressort ou _récupérateur_ qui ramène à chaque coup le canon à sa place peut être soit un ressort en caoutchouc, soit un ressort en acier, soit même un ressort en air. La première solution est celle des Russes, la seconde celle des Allemands, la troisième est celle du matériel français. Or, jusqu'ici, le ressort en caoutchouc s'est montré carrément mauvais; le ressort en acier est lourd, fragile et peu puissant; le ressort _en air_ est aussi léger que puissant et peu encombrant, mais il ne peut être employé qu'à condition d'avoir trouvé un truc, un tour de main, un joint empêchant l'air de se sauver malgré la pression énorme à laquelle il est soumis. Ce truc, qui constitue le secret du 75, les Allemands ne l'ont pas et ils ont dû remplacer notre matériel _à pneumatiques_ par un matériel _à ressorts_. Or leurs ressorts sont aussi bons qu'on peut les faire, ils cassent rarement et sont du reste très faciles à remplacer, mais ils ramènent lentement le canon à sa place et sont exposés à ne pouvoir le faire si les glissières sont sales ou détériorées et le canon très incliné. Ce manque de puissance des récupérateurs des Allemands empêche leur canon de 75 d'atteindre la puissance du nôtre. Il possède une vitesse initiale légèrement moindre, un projectile plus léger (soit 13 livres au lieu des 14 livres 1/2 du nôtre), des balles moins lourdes et, par suite, moins efficaces.

Sa rapidité de tir, _dans de bonnes conditions_, est comparable à celle de notre 75, vingt-cinq coups au maximum, quinze à seize coups en temps normal. Encore faut-il que le canon allemand se trouve dans de bonnes conditions, c'est-à-dire que le canon soit pointé dans la direction exacte de l'axe de l'affût. S'il se trouve tant soit peu à droite ou à gauche, l'affût se déplacera de plus en plus latéralement à chaque coup et il faudra refaire le pointage, ce qui ralentira le tir.

Pour tous les autres détails, les Allemands ont copié notre matériel. Ils ont adopté notre _cartouche_ à obus, notre caisson blindé qu'on place près de la pièce pour avoir les munitions sous la main, nos sièges fixés à la flèche d'affût, notre ligne de mire indépendante, nos galeries porte-sacs, placées contre les dossiers des coffres, etc. Ils étudient nos méthodes de tir qu'il faut s'attendre à les voir démarquer.

Tout cela n'est pas pour nous inquiéter, car, tout compte fait, ils n'arrivent qu'à imiter à peu près ce que nous avons. Mais ce qui doit par contre nous préoccuper, c'est la supériorité numérique écrasante qu'aura bientôt l'artillerie allemande sur la nôtre.

Les Allemands auront en effet, en 1906, 144 canons par corps d'armée alors que nous n'en avons que 96, c'est-à-dire qu'ils disposeront d'un nombre de bouches à feu supérieur de moitié au nôtre.

Dans ces conditions, la lutte ne serait pas possible. X.

LES GRANDES MANOEUVRES FRANÇAISES ET ALLEMANDES COMPARÉES

_A quelles conceptions stratégiques ont obéi les états-majors français et allemand dans la préparation des grandes manoeuvres de 1903? Nos lecteurs pourront les déterminer de façon très précise en consultant les schémas que nous publions ci-dessous. Les cartes I et II montrent le lieu de concentration des divers corps d'armée et la direction générale qu'ils ont suivie pour s'y rendre. Les cartes III et IV font voir le thème général des manoeuvres pour les troupes des deux pays._

GRANDES MANOEUVRES FRANÇAISES

Du 3 au 6 septembre, se sont déroulées les manoeuvres de «corps d'armée contre corps d'armée» et, du 6 au 10, les manoeuvres dites «d'armée contre armée» (deux corps de chaque côté).

Pendant la première période, les combats ont eu lieu dans le sens est-ouest: le 5e corps (Orléans) est en lutte avec le 20e (Nancy), entre Brienne et Doulevant. Le corps provisoire (Paris-Reims) se déploie contre le 6e corps (privé de sa 12e division), entre Châlons et Vitry.

Dans la seconde période, les combats se déplacent dans le sens nord-sud; le 6e corps et le corps provisoire s'unissent contre le 5e et le 20e, devenus alliés, et la bataille finale se livre dans le triangle Vitry-Brienne-Doulevant. C'est l'armée _ennemie_ qui, d'une façon générale, a remporté le plus de succès.

Bien que ces deux périodes de manoeuvres paraissent répondre à un double thème qui serait celui-ci: 1° combats isolés entre corps d'armée français et corps d'armée allemand, placés l'un en face de l'autre; 2° combat final de deux armées, l'une allemande, venant du nord-nord-est, dans la direction Sedan-Châlons, l'autre française, paraissant venir du centre de la France, on doit considérer le thème général des manoeuvres françaises comme beaucoup plus complexe qu'il ne semblerait à première vue.

En réalité, les deux périodes de manoeuvres (3-10 septembre) répondaient à l'unique hypothèse que voici: un groupe d'armées allemandes a envahi la France par l'Argonne, et a réussi à traverser la Meuse. Sur la gauche de ce groupe d'armées, une force considérable, opérant de flanc, et venant du Palatinat, s'est avancée entre Nancy et Lunéville, entre Toul et Épinal, jusque dans la vallée supérieure de l'Ornain, petit affluent de la Marne. Là, cette armée détache en avant deux corps, l'un vers Vitry, l'autre vers Doulevant et Brienne, de façon à explorer les deux routes (route de l'Aube, route de la Marne) qui conduisent dans le bassin de Paris. Mais une armée française s'est concentrée derrière la Loire et s'est avancée jusqu'à Troyes. De là, pour riposter à la manoeuvre ennemie, l'armée française lance en exploration un corps vers Châlons, un autre vers Brienne. Des combats d'avant-garde se livrent pendant trois jours entre ces corps d'armée; puis les deux armées, concentrant leurs forces, s'avancent, l'une (l'armée allemande), de la vallée supérieure de l'Ornain vers Vitry, et l'autre (l'armée française), de Troyes vers Brienne, sur la rive droite de l'Aube, où se disputera la bataille décisive, dans un engagement général qui mettrait face à face les Allemands adossés aux Ardennes et les Français ayant derrière eux le plateau de Langres.

Il est à remarquer que l'hypothèse d'une invasion de la France par l'Argonne est une hypothèse fréquemment envisagée par les stratégistes et qui fut, du resté, réalisée une fois dans l'histoire. Quatre fois, en un siècle, la France a été foulée par le pied de l'envahisseur, en 1792, en 1814, en 1815 et en 1870, et chacune de ces invasions s'est acheminée vers Paris par une route différente. En 1792, les Prussiens, conduits par le maréchal de Brunswick, empruntèrent justement cette route de l'Argonne, et ne furent arrêtés qu'à Valmy, en Champagne.

En 1814, Blucher et Schwarzenberg, poursuivant Napoléon, envahirent la France par les vallées de l'Aube, de la Marne et de la Seine.

En 1815, l'armée anglo-prussienne de Wellington, Blucher et Bulow, venant de Waterloo, se dirigea vers Paris par les vallées de l'Escaut, de l'Oise et de l'Aisne.

En 1870, les armées du prince Frédéric-Charles et du Prince Royal purent, après les journées de Sedan et de Metz, atteindre la capitale, sans coup férir, en suivant le cours de tous les affluents de la Seine.

On est en droit de dire que les manoeuvres françaises étaient la répétition, sur une plus vaste échelle, de la campagne désormais fameuse de 1792, où fut battu Brunswick, et où s'immortalisèrent Kellermann et Dumouriez.

GRANDES MANOEUVRES ALLEMANDES