L'Illustration, No. 3264, 16 Septembre 1905

Part 3

Chapter 32,697 wordsPublic domain

L'ORIGINAL DE SHYLOCK. On ignore peut-être, même parmi les médecins, que le Shylock mis en scène par Shakespeare n'a point été une imagination du dramaturge. L'original de Shylock a existé; et c'était un médecin. C'était un juif portugais, du nom de Buy, ou Boderigo Lopez, qui, grâce à son habileté médicale et aussi à son esprit d'intrigue, avait gagné la confiance de la reine Elisabeth. Il se fixa à Londres en 1559 et fut plusieurs années le médecin principal de la reine, jusqu'au moment où il se laissa séduire par la politique. Il fut médecin de l'hôpital Saint-Bartholomew, où il était logé, étant peu payé sans doute, mais ayant su se faire attribuer plusieurs petits profits. Peu estimé de ses confrères qui l'accusaient d'indélicatesses diverses, il sut gagner l'amitié de quelques grands personnages, grâce à qui il obtint de la reine le privilège et le monopole de l'importation de l'anis et du sumac en Angleterre. Ce médecin était en même temps un brocanteur dans l'âme. Harvey a écrit de Lopez: «Ce n'est point un des plus savants, ou des plus experts des médecins de la cour; mais il fait un grand plat de lui-même et a su se faire passer pour le meilleur, et, grâce à des pratiques juives, il a su accumuler une grosse fortune et même se faire quelque réputation auprès de la reine même et de quelques-uns des grands seigneurs et des grandes dames.» Des conspirateurs ayant offert 50.000 couronnes à Lopez pour assassiner la reine et participer à un complot espagnol, la cupidité du médecin fut éveillée; il écouta et discuta la proposition et se compromit assez pour qu'on le mît en prison, le complot ayant été découvert.

Son procès fut instruit, et il fut condamné à mort et exécuté en 1594, à la vive satisfaction de beaucoup de ses contemporains. De leur avis, rien n'était trop odieux pour n'avoir pas été fait par Lopez. Il était capable de tout pour de l'argent: sa réputation, à cet égard, était faite. Aussi a-t-il figuré dans plus d'une pièce, après sa mort. Shakespeare s'en est emparé et en a fait Shylock; Marlowe l'a utilisé dans le _Juif de Malte_ et _Faust_; Dekker et Middleton l'ont fait figurer dans deux autres pièces. Shakespeare arriva premier: _le Marchand de Venise_ fut joué deux mois après l'exécution de Lopez, alors que l'histoire de celui-ci était encore le thème de toutes les conversations. Lopez était soupçonné d'empoisonnements et l'on savait sa passion pour l'argent.

Il avait, pour avancer ses affaires, feint d'embrasser le christianisme et ne manquait pas une occasion de proclamer la sincérité de sa croyance. C'est à quoi pensait Shakespeare, sans doute, quand Antonio compare Shylock à «une pomme de belle apparence, dont le coeur est pourri».

UN TRAITEMENT TRÈS SIMPLE DES VERRUES.

Un médecin anglais, M. J. Burdon Cooper, s'étant mis lui-même au régime de l'eau de chaux pendant une dizaine de jours pour cause de troubles digestifs, fut très agréablement surpris en constatant qu'en même temps que ses troubles digestifs, une verrue avait disparu, contre laquelle il avait, jusque-là, vainement employé les traitements les plus variés. Ce pouvait être une coïncidence, sans doute, mais peut-être aussi y avait-il eu une action du remède. Pour s'assurer de la chose, M. Burdon Cooper s'est mis à traiter à l'eau de chaux tous les sujets porteurs de verrues. Il leur en faisait prendre, chaque jour après déjeuner, un verre, avec un peu de lait. Dans tous les cas, il a obtenu la disparition de la verrue; l'action a pu être plus ou moins rapide, mais elle n'a jamais manqué. En un temps qui avarié de quatre jours à six semaines, la verrue a disparu. Il faut donc un peu de patience à qui entreprend ce traitement: il ne faut pas se décourager si le succès n'est pas immédiat. Avis aux porteurs de verrues.

LA MORTALITÉ EN FRANCE DEPUIS VINGT ANS.

Il résulte d'un tableau dressé par le docteur Imbeaux, d'après les documents statistiques du ministère de l'Intérieur, que l'hygiène s'est grandement améliorée dans les 56 principales villes de France depuis vingt ans.

En 1886, pour l'ensemble de ces villes, la mortalité était de 26,4 décès pour 1.000 habitants. En 1903, elle était tombée à 20,14; et, dans ces chiffres, ceux dus à la fièvre typhoïde avaient diminué de moitié.

A Paris, en particulier, la mortalité a passé, dans ce laps de temps, de 24,5 pour 1.000 habitants à 17,24; et la fièvre typhoïde a diminué de plus d'un quart.

Toutefois, il est encore des villes où les progrès de l'hygiène ne se font pas sentir. En 1903, on a relevé une mortalité de 27,9 à Rouen; de 25,9 à Brest; de 25,3 à Avignon; de 25,1 à Cette; de 25 à Marseille, etc.

C'est Belfort qui détient le record de l'hygiène: la mortalité n'y a été, en 1903, que de 15,7 pour 1.000 habitants. Après Belfort, viennent Douai et Vincennes, avec le chiffre 16.

LA BOMBE DE BARCELONE.

Les attentats anarchistes n'ont jamais signifié grand'chose. Le plus récent de tous, qui vient de terrifier Barcelone, en est peut-être aussi le plus incohérent.

C'est le 3 septembre dernier, à 1 h. 30, sur la Rambla, la promenade des fleurs, située au bord de la mer, qu'éclata la bombe. Il passait, à ce moment, des gens inoffensifs, des ouvriers, des enfants, des femmes. La détonation fut si violente qu'elle retentit jusqu'aux extrémités les plus éloignées de la ville. Le déplacement de l'air jeta un cocher à bas de son siège. Et ce fut, naturellement, un sauve-qui-peut général, au milieu d'une panique indescriptible. Suivant les détails que les journaux ont publiés sur cet événement, le nombre des blessés--presque tous cruellement atteints--serait de soixante environ. Deux femmes seulement sont mortes sur le coup. D'après les indications de la police, l'engin, enfermé dans une enveloppe de plâtre, de forme cubique, avait été déposé au pied d'un arbre. On ne croit guère à un complot. L'attentat est plutôt l'oeuvre d'un isolé, ayant agi d'après sa propre impulsion. La police suit des pistes et surveille des blessés.

En attendant l'arrestation du coupable, on a procédé à l'enterrement des victimes. Ces obsèques ont eu lieu le 5 septembre au matin, à 9 heures, au milieu d'une grande affluence de population. Toutes les autorités y assistaient. La famille royale et le gouvernement s'étaient fait représenter. Tout Barcelone suivait le convoi.

UN «SANTOS-DUMONT» AMÉRICAIN.

Un nouveau ballon dirigeable a fait, le 20 août dernier, ses débuts à New-York. Il a été construit sous les auspices, avec le concours d'un journal de là-bas, le _New-York American_, par M. A. Roy-Knabenshue, qui l'a piloté dans les airs. Il rappelle étonnamment--à s'y méprendre--les _Santos-Dumont_ que nous vîmes évoluer à différentes reprises, avec des succès différents, au-dessus de Paris, de Monte-Carlo ou de Trouville: même enveloppe en forme de fuseau et, surtout, même poutre armée à section triangulaire; enfin, comme le dernier, celui de Trouville, hélice à l'avant.

La grande nouveauté que présenta l'_American's_, ce fut, à sa seconde ascension, le 23 août. Car, ce jour-là, l'aéronaute emportait avec lui cent chèques, variant de 1 à 100 dollars, qu'il lança, du haut des airs, aux badauds qui suivaient ses évolutions. «Tenez les yeux aux ciel et ramassez un des chèques», disait une proclamation, dans le style de Mangin, publiée le matin par notre confrère américain.

D'après le _New-York American_, 100.000 personnes avaient suivi la première ascension; toute la ville de New-York s'intéressa, le jour de la seconde, aux évolutions du ballon, avec passion, au point que les «affaires étaient abandonnées». On le croit sans peine. Ce détail, même mis à part, il semble, à en lire les comptes rendus, que les deux ascensions ont donné d'excellents résultats, l'_American's_ est demeuré le premier jour cinquante-quatre minutes en l'air; le second, un peu plus d'une demi-heure. Et il est revenu chaque fois sans dommage à bon port.

LE CHOLÉRA EN ALLEMAGNE.--LES PRÉCAUTIONS SANITAIRES À BERLIN.

LE TREMBLEMENT DE TERRE EN CALABRE

La carte ci-dessous indique la zone la plus atteinte par le tremblement de terre qui vient de secouer la presqu'île de Calabre.

C'est sur la côte occidentale, dans le district de Monte Leone, que le cataclysme semble avoir produit le plus de ravages. La secousse s'est propagée dans toutes les directions, touchant au nord l'extrémité de la province de Cosenza et atteignant, par delà le détroit, le territoire de Messine. En dehors de Monte Leone, Catanzaro, Martirano, Palmi, Tropea, ont été fort éprouvés.

Plusieurs gravures de notre supplément représentent ces gracieuses petites villes, pittoresquement situées dans une région assez malsaine, mais luxuriante, presque réduites aujourd'hui à des amas de ruines et où la densité de la population fait craindre un nombre de victimes dont on ne connaît encore que très approximativement l'importance.

Nous publions en même temps les premiers documents (dessins et photographies) que nous envoient nos correspondants italiens, accourus en Calabre dès la première nouvelle du désastre:

Une vue des fouilles dans les décombres à Monte Leone, et deux dessins de notre collaborateur, M. G. Amato, nous montrant, l'un, la procession de Saint-Michel, à Tropea, petite ville entre Monte Leone et Palmi, pour conjurer de nouveaux désastres; l'autre, la foule campée devant la cathédrale de Reggio.

ÉBOULEMENT D'UNE FALAISE

La falaise du cap de la Hève, près Sainte-Adresse, haute de 80 mètres, s'est effondrée, le 7 septembre au matin, sur une longueur de 250 mètres et une profondeur d'environ 40 mètres. Peu s'en est fallu que le sémaphore de la Hève fût emporté avec ses deux gardiens; il ne se trouve plus qu'à une quinzaine de mètres du bord de la falaise et, par mesure de prudence, on l'a évacué.

Un éboulement semblable s'est produit, au même endroit, il y a dix ans. Il est probable qu'il s'en produira encore d'autres. On se trouve en présence du phénomène géologique de «dénudation par la mer» qui concourt, avec tant d'autres aussi inéluctables, à modifier sans cesse, de façon lente mais sûre, le profil des continents.

M. RENÉ GOBLET

Nous apprenons, au moment de mettre sous presse, la mort, à l'âge de soixante-seize ans, de M. René Goblet, ancien président du Conseil.

Né à Aire (Pas-de-Calais) en 1828, M. Goblet était avocat à Amiens lorsque, en 1871, les électeurs de la Somme l'envoyèrent à l'Assemblée nationale. Réélu député en 1877, puis en 1881, il fut sous-secrétaire d'État à la Justice en 1879, ministre de l'Intérieur en 1882, de l'Instruction publique en 1885 et forma, en 1887, un cabinet où il prit le portefeuille de l'Intérieur. Renversé l'année suivante, il revenait au pouvoir comme ministre des Affaires étrangères (1888-1889). Après avoir occupé un siège au Sénat, il se fit élire député de Paris en 1893. Depuis son échec aux élections de 1898, il était rentré dans, la vie privée.

LE CHOLÉRA EN ALLEMAGNE

Quelques cas de choléra ont été signalés, à la fin du mois d'août, à Varsovie et dans la Prusse orientale, sur la frontière russe. De son point de départ sur la Vistule, le mal est arrivé graduellement aux environs de Berlin en suivant l'Oder et en contaminant les vallées adjacentes. Jusqu'en ces derniers jours on a constaté en Allemagne 139 cas avec 46 décès.

Des mesures énergiques sont prises pour arrêter l'invasion du fléau qui tend à se propager par les voies fluviales. Des postes d'observation sont établis de tous côtés; une commission spéciale, que notre gravure montre à bord du canot officiel, est chargée d'arrêter les bateliers et de les soumettre à une visite médicale. On peut donc espérer que l'épidémie, nettement circonscrite, aura bientôt disparu.

M. ARNOUS DE RIVIÈRE

_L'Illustration_ vient d'avoir le vif regret de perdre un de ses plus anciens collaborateurs, M. Jules Arnous de Rivière, décédé dans sa soixante-quinzième année, à la suite d'une courte maladie. De longue date, il s'occupait spécialement, avec autant d'ingéniosité que de compétence, de la partie du journal consacrée à la Science récréative et aux Jeux d'esprit; demeuré jusqu'à la fin en pleine possession de son activité intellectuelle, la mort seule a marqué le terme de son labeur assidu.

Port expert en tous les jeux, habile à résoudre les problèmes les plus compliqués, M. A. de Rivière a écrit divers ouvrages sur les échecs, le damier, le billard, les cartes, le trente et quarante; il est l'inventeur du _damier diagonal_, des _dominos à deux couleurs_, du _salta-steeple_, de _l'étoile nationale_, etc.

C'est surtout dans le monde des échecs qu'il avait acquis une réputation universelle: jadis, il eut l'honneur de tenir tête au célèbre joueur américain Murphy, surnommé «le Napoléon des échecs», et parfois même il réussit à le battre.

En 1870, M. A. de Rivière, bien qu'approchant de la quarantaine, avait pris une part active à la défense de Paris et sa vaillance lui avait valu la médaille militaire.

C'était un homme d'une haute courtoisie, d'une affabilité parfaite, chez qui des revers et des déboires dignement supportés n'avaient altéré, jusqu'au déclin de la vie, ni les qualités de l'esprit, ni celles du coeur.

LE «MIKASA» COULÉ

Le cuirassé japonais _Mikasa_, qui portait, dans la guerre récente, le pavillon de l'amiral Togo et qui se trouvait, depuis quelque temps, à l'ancre à Sasebo, vient de couler à la suite d'un incendie qui fit exploser la soute aux munitions, déterminant une voie d'eau importante au-dessous de la ligne de flottaison. Nous avons publié une belle photographie du pont de ce cuirassé dans notre numéro du 22 avril dernier.

_NOUVELLES INVENTIONS_

_(Tous les articles compris sous cette rubrique sont entièrement gratuits.)_

SERRURES «YALE» Le type de serrure que nous décrivons à nos lecteurs offre des caractères d'inviolabilité et de commodité des plus intéressants. Assez connue en Amérique, la serrure «Yale» l'est peu ou pas en Europe, et son originalité mérite une description détaillée. Cette serrure est dite à cylindre et à clé paracentriques.

Un rapide coup d'oeil sur les figures ci-dessous permet de se rendre compte du mécanisme et de sa remarquable sûreté.

La figure 1 représente la coupe du cylindre, la clé à demi engagée dans son logement, et soulevant au fur et à mesure une série de goujons mobiles dans le canon de la serrure. L'emplacement de ces goujons est en concordance parfaite avec les encoches de la clé.

La figure 2 montre une clé engagée à fond, mais n'étant pas celle de la serrure. Le canon intérieur, arrêté par les goujons, ne peut tourner, bien que la clé soit engagée entièrement. A plus forte raison ne pourra-t-on le faire manoeuvrer avec un instrument de crochetage, qu'il est du reste presque impossible de faire pénétrer dans l'entrée paracentrique, en raison de ses dimensions minuscules et de sa forme.

La figure 3, au contraire, montre le fonctionnement du mécanisme intérieur sous l'action de sa clé propre. Le canon tourne librement, entraînant dans sa course la série des goujons inférieurs et actionnant une came fixée à l'extrémité et qui agit sur le pêne de la serrure.

La petite clé Yale, qui mesure peut-être moins d'un millimètre d'épaisseur pour 4 à 5 centimètres de long, est en melchior, d'une grande solidité. Elle est légère, élégante; un trousseau d'une dizaine de ces clés prend place facilement dans un porte-monnaie, une poche de gilet. Elle est elle-même tout un trousseau, les serrures «Yale» pouvant être ajustées sur clés passe-partout. Une clé peut ouvrir un très grand nombre de serrures, toutes différentes les unes des autres, ayant chacune leur clé propre. Ces serrures peuvent se diviser en plusieurs séries, commandées dans chaque série par une clé maîtresse. Une clé passe-partout peut être ajustée à la fois sur des serrures de portes d'entrée, des serrures de meubles et même sur des cadenas munis de ce mécanisme. C'est dire qu'il suffit d'une seule clé pour ouvrir toutes les serrures d'une même maison.

Fig. 3.

On conçoit aisément l'avantage de ce système pour les administrations, les grandes usines, les grands hôtels.

Nous devons ajouter que le cylindre Yale s'applique à bon nombre de modèles de serrures. Notre figure 4 représente une serrure pour portes d'entrée, à tirage (prix: 25 fr. 50), possédant à l'intérieur et à l'extérieur un double mécanisme; celui de l'extérieur est indépendant et fixé par une barre d'assemblage d'épaisseur variable, suivant celle de la porte, et permettant par suite d'adapter la serrure à des portes variant de 22 à 76 millimètres d'épaisseur, sans modification de grandeur de la clé. Les serrures «Yale» se trouvent dans les principales maisons de quincaillerie. Pour tous renseignements, s'adresser à _la maison Yale et Tourne, 107, avenue Parmentier, Paris._

LES TREMBLEMENTS DE TERRE EN CALABRE

LES TREMBLEMENTS DE TERRE EN CALABRE

VUES DES VILLES ET DES VILLAGES DE CALABRE LES PLUS ÉPROUVÉS PAR LE TREMBLEMENT DE TERRE. _Voir le texte et la carte à la page 192 du numéro._