L'Illustration, No. 3264, 16 Septembre 1905
Part 1
Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque
L'Illustration, No. 3264, 16 Septembre 1905
Ce numéro est accompagné d'un supplément de quatre pages sur LES TREMBLEMENTS DE TERRE EN CALABRE.
Comme les années précédentes, _L'Illustration_ publiera, au cours de la saison théâtrale qui va commencer, les oeuvres dramatiques nouvelles, au fur et à mesure de leurs représentations sur les principales scènes parisiennes. Nous pouvons dès à présent annoncer à nos lecteurs que nous leur offrirons, entre autres, la primeur des prochaines oeuvres de MM. PAUL HERVIEU _(le Réveil)_, HENRI LAVEDAN _(le Goût du vice)_, JULES LEMAITRE _(Bertrade)_, MAURICE DONNAY _(Paraître)_. Nous nous sommes également assuré le droit de publication d'une pièce dont les Courriers de théâtre ont déjà beaucoup parlé: _la Vieillesse de don Juan_, par MM. MOUNET-SULLY et PIERRE BARBIER.
La saison 1904-1905 nous a fourni dix-neuf suppléments de théâtre, parmi lesquels de grands succès comme _le Bercail, la Massière, Monsieur Piégois_ et _le Duel_. Tout fait prévoir que la saison 1905-1906 ne sera pas moins brillante.
COURRIER DE PARIS
JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE
Promenade aux music-halls. Les théâtres sont encore en vacances et c'est à peine si deux, trois, quatre d'entre eux nous font la grâce de s'entr'ouvrir chaque soir. Et l'on sent si bien qu'ils ne le font qu'à contre-coeur, comme s'ils méprisaient _in petto_ ces auditoires d'été où ne figurent ni l'habitué qu'on sait difficile, ni le riche passant qui paye sa loge au plus haut prix, ni le critique influent dont les-arrêts sont, neuf mois par an, si anxieusement guettés... Cela, c'est la clientèle d'hiver. On recommencera, dans une quinzaine de jours, à s'occuper d'elle, à lui préparer les petits et les grands plats qu'elle aime, au besoin à lui en servir de nouveaux, propres à surprendre agréablement son goût; pour l'instant, on ne songe point à se mettre en frais. Vieux spectacles; troupes d'arrière-plan, formées de «doublures», de petits comédiens inoccupés. Les autres--ceux qui font recette--sont aux eaux ou voyagent. De juillet à septembre, il n'y a au ciel de l'art, comme dit un auteur dramatique de mes amis, que des étoiles filantes.
Et c'est pourquoi les étrangers qui nous font visite se précipitent aux music-halls. Ils y pullulent, et l'on me dit qu'il y a très longtemps qu'ils n'étaient venus à Paris en aussi grand nombre que cette année. A quoi les reconnaît-on? C'est une question que je me suis souvent posée. Ils sont habillés, chaussés, coiffés, comme tout le monde l'est autour d'eux; nulle saisissante particularité de type ou d'aspect ne les distingue; y a-t-il rien de plus international aujourd'hui que nos modes et qui ressemble plus à la figure d'un bourgeois d'Anvers ou de Cassel que la figure d'un bourgeois de Dunkerque? Et, du geste de tel conseiller municipal d'Aix-en-Provence ou de Marseille à celui d'un politicien de Sofia ou de Bilbao, la différence est-elle si grande?...
Cependant, on les reconnaît. On les reconnaît à je ne sais quelles fugaces nuances d'attitude, à des détails de tenue, à de certaines façons de regarder les gens et les choses, de s'amuser à ce qui nous ennuie, de s'ennuyer à ce qui nous amuse. On les reconnaît surtout à l'ignorance charmante ou au dédain qu'ils étalent de nos pudeurs parisiennes; dans les couloirs des Folies-Bergère ou de l'Olympia, on les voit promener avec ingénuité des épouses mûres ou des fillettes,--en braves gens qui visiblement ignorent que ces lieux de plaisir sont de ceux où les maris parisiens préfèrent, en général, venir flâner sans leurs femmes.
Mais comment connaîtraient-ils ces choses,--et les préjugés, les précautions, les pudeurs dont notre morale mondaine est faite? Ceux qui pourraient les renseigner là-dessus sont absents et Paris, d'où s'est enfuie pour trois mois l'élite «indigène» qui l'anime d'une vie si brillante et si jolie, ressemble à ces châteaux de province que d'obligeants portiers entr'ouvrent aux touristes à l'époque de l'année où les maîtres de la maison ne sont pas là.
Aussi bien, le Paris dont nous offrons en ce moment le spectacle aux étrangers en vacances doit-il les effarer un peu; et je ne serais pas surprise que quelques-uns emportassent de cette visite une déception.
Ils avaient rêvé, en y venant, de s'y perdre au milieu d'une agitation folle et de la plus amusante des cohues: ils trouvent les Champs-Elysées vides de voitures, et ce sont des compatriotes qui leur sourient, aux tables des restaurants. On leur avait vanté l'incomparable beauté de certaines de nos places et de nos rues: ils en trouvent les chaussées éventrées, obstruées de fortifications véritables, au fond desquelles s'ébauchent les itinéraires du Métro de demain. Ce ne sont partout qu'équipes d'ouvriers qui s'agitent, creusent, pavent ou dépavent, nettoient, restaurent ou démolissent. Paris pudiquement profite, pour faire sa toilette, du moment où les Parisiens ne le regardent pas.
Et ces brillantes soirées de music-halls ne sont-elles pas propres aussi, par leur éclat même, à discréditer un peu Paris aux yeux des étrangers qui y affluent? Ils observent, ces étrangers; ils réfléchissent; à la médiocrité de tels spectacles «de vacances» que leur servent certains théâtres dont on leur a vanté la renommée, ils comparent la somptuosité joyeuse d'autres spectacles où chaque soir brillent la danseuse rare, l'acrobate illustre, le dresseur de fauves ou le prestidigitateur que tout le monde veut voir et qu'il faut avoir vus; ils ont l'impression que c'est vers ce genre d'amusements que se portent sans doute, de préférence, nos curiosités et nos goûts, puisque ce sont ces _premières_-là qu'à l'ouverture de la saison on a voulu nous offrir avant toutes les autres; et, fort légitimement, ils en concluent que Paris demeure la capitale des joies faciles et de la futilité.
C'est ainsi que, de peuple à peuple, on n'arrive que bien difficilement à se connaître et à se comprendre. On se fréquente volontiers, et beaucoup plus qu'autrefois; mais, dirai-je, à tort et à travers; et, de là, des malentendus, un continuel danger de se mal «interpréter» les uns les autres. Nous visitons les pays chauds pendant l'hiver et les pays froids pendant l'été; nous oublions qu'on ne _comprend_ Biskra, par exemple, ou Kairouan qu'à condition d'y avoir eu trop chaud; que ce n'est point à l'époque des «nuits blanches» qu'il faudrait s'aller promener à Christiania, mais durant les jours noirs où les lampes s'allument à deux heures de l'après-midi,--où s'épanouit la joie des jeux d'hiver. Et, de même, on ignorera Paris si l'on ne veut ou si l'on ne peut lui faire visite qu'en ces mois de vacances où lui-même est absent de chez lui, où l'art dramatique n'a que Bobèche à donner en spectacle à ceux qui rêvaient d'y rencontrer Sarah Bernhardt, Mounet, Granier, Coquelin, Bartet, Réjane...
Il est vrai qu'il reste à Paris ses promenades, dont certaines, à cette époque de l'année surtout, ont une grâce unique. Mais voilà-t-il pas que leur existence est menacée et n'a-t-on pas très sérieusement parlé, ces temps derniers, d'entamer les futaies du bois de Boulogne pour y construire des gâteaux de pierre de taille et de ciment,--de belles maisons modernes où l'art nouveau sévira?
L'affaire a fait du bruit et je suis contente de voir que, depuis huit jours, une belle fureur s'est déchaînée contre l'architecte ambitieux par qui fut lancé ce projet fou. Car l'idée est d'un architecte, je le jurerais. Pour éprouver le besoin de raser une forêt et de mettre à la place des maisons à six étages que personne ne réclame, il faut être celui qui les construira. Ou alors on est inexcusable.
Mais il est probable que, cette fois, les amis des arbres auront raison des amis du bâtiment et que notre bois de Boulogne nous sera conservé. L'opinion publique, ordinairement si divisée sur la moindre des affaires qui nous occupent, s'est prononcée de façon trop unanime et trop violente sur celle-ci pour qu'il n'y ait pas imprudence à dédaigner sa protestation.
C'est que les Parisiens aiment passionnément leurs vieux arbres. Pourquoi? Encore une question que les moralistes se sont posée. Quelques-uns, pleins d'esprit et de sensibilité, prétendent attacher un sens philosophique à cet amour. Ils pensent qu'inconsciemment nous sommes séduits, émus par ce qu'un bel arbre exprime de solidité, de puissance, de vitalité toujours renouvelée. Au milieu d'une société qu'agitent tant de fièvres, un si frénétique besoin de mouvement et de changement, l'arbre est un reposant symbole: il est ce qui ne bouge pas, et qui dure.
Sans doute. Mais nous aimons les arbres, je crois, pour de plus simples raisons, et moins «littéraires»: parce que, dans une ville où l'on a la passion de la campagne, ils sont pour nous l'illusion de la campagne et nous en apportent--à domicile, presque--la fraîcheur et le parfum; et que nous restera-t-il de cette illusion-là quand nos arbres n'existeront plus? D'autres villes ont des fleuves, des rivières, le long desquels il est de douces flâneries permises; Paris ne connaît pas cette joie, et n'est-ce pas une chose lamentable que la Seine y soit, à peu près partout, inaccessible aux promeneurs?
Nous avons fait de la Seine un ruisseau d'eau sale à l'usage des chalands et des bateaux-mouches; de ses ponts, l'abri des gens sans domicile; de ses quais, l'asile des tondeurs de chiens. Pas une terrasse où s'asseoir; pas un coin propice à la rêverie. Il est vrai que, dimanche dernier, la foule s'y précipita et que, sur ses berges, du pont de Bercy au viaduc d'Auteuil, plus une place, dès huit heures du matin, n'était à prendre: on s'y disputait un prix de natation! Mais ce sont là des événements exceptionnels et qui ne sauraient fournir aux Parisiens amants de la nature un suffisant aliment de plaisir. Ils préféreraient un fleuve dédaigné de Holbein, de Burgess et de Paulus, mais au bord duquel une heure de bonne sieste fût possible...
SONIA.
LES GRANDES MANOEUVRES
L'importance et la qualité des troupes engagées, le thème stratégique et la configuration du terrain, la personnalité des officiers généraux, donnaient un intérêt particulier aux grandes manoeuvres qui viennent de se dérouler dans la région de l'Est. Chacune des deux armées en présence comprenait deux corps d'armée et deux divisions de cavalerie. D'un côté, le 6e corps, ayant son siège à Chalons-Sur-Marne, et le 6e corps provisoire, sous les ordres du général Hagron, considéré comme le futur généralissime; d'autre part, le 20e corps (Nancy) et le 5e (Orléans), commandés par le général Dessirier, gouverneur de Paris. La direction suprême était exercée par le généralissime Brugère.
La concentration des troupes s'est effectuée dans les vallées de la Marne et de l'Aube. L'armée du général Dessirier, manoeuvrant au sud, dans la région de Bar-sur-Aube, devait s'opposer à la marche de l'armée du général Hagron, descendant de Vitry-le-François sur Brienne, où elle devait se frayer un passage vers la vallée de la Seine. C'est dans cette même plaine de Champagne qu'avaient été inaugurées, en 1891, les manoeuvres d'armée. A quelques kilomètres de la petite ville de Brienne, dont l'école militaire eut pour élève Bonaparte, les deux armées se retrouvaient à l'endroit même où Napoléon préparait les victoires de Champaubert et de Montmirail. Ces vastes champs peu accidentés, propices aux longs déploiements, mais ne leur offrant point d'abris, coupés de quelques rivières suffisantes pour compliquer les mouvements de retraite, offraient aujourd'hui à nos généraux un terrain excellent pour comparer les enseignements de la tactique napoléonienne avec les exigences et les ressources de l'outil militaire moderne.
Après une série de manoeuvres partielles destinées surtout à établir un lien entre les diverses unités, le général Dessirier, conformément au programme, s'est laissé refouler jusqu'à l'Aube, sous les yeux de M. Loubet qui avait tenu à assister, en compagnie de M. Berteaux, ministre de la Guerre, au dernier épisode des manoeuvres.
Malgré un temps peu favorable, les troupes ont fait preuve d'une rare endurance. Les débuts du corps des cyclistes, dont nous avons rapporté les prouesses dans notre dernier numéro, ont été fort remarqués. Parmi les officiers étrangers, la mission américaine, ayant à sa tête le lieutenant général Chaffee, fut très entourée. Le représentant des Etats-Unis, qui a paru très frappé de la vivacité du soldat français et qui était en complet kaki a, comme tant d'autres, à tort ou à raison, déclaré nos uniformes beaucoup trop voyants.
UNE NOUVELLE "MINISTRESSE"
Parmi les manies parisiennes, il y en avait une, récemment encore, qui se manifestait à l'occasion des fêtes officielles, bals et cérémonies, où, à côté de nos présidents et de nos ministres, apparaissaient leurs femmes, et qui consistait à déclarer de confiance: «Comme nos grandes dames républicaines sont mal! Comme elles s'habillent mal!» Ce n'était, le plus souvent, que l'expression d'un préjugé injuste et qui faisait sourire ceux qui avaient été admis à voir de près le personnel féminin de certaines cours d'Europe.
En publiant les portraits des «ministresses», au moment de la formation des derniers cabinets (Waldeck-Rousseau, Combes et Rouvier), _L'Illustration_ a prouvé péremptoirement que la beauté, la grâce et l'élégance sont, au contraire, loin d'être exclues des salons officiels.
Nous sommes heureux de pouvoir ajouter ici, à la série des portraits de femmes de nos ministres actuels (parue le 11 février dernier), un nouveau portrait, qui ralliera les suffrages des plus difficiles.
On annonce en effet la très prochaine entrée dans le ministère d'une nouvelle «ministresse», qui sera admirée entre toutes. M. Clémentel, ministre des Colonies, veuf depuis plusieurs années [1], se remarie: il épousera, au mois d'octobre, une jeune veuve, Mme Knowles, que les fées d'autrefois et celles d'aujourd'hui ont comblée de leurs dons. Les fées anciennes ne lui ont pas marchandé, notre portrait l'atteste, les grâces ordinaires de la femme; les fées de la fin du dernier siècle l'ont dotée des qualités sportives, devenues non moins nécessaires, lui ont donné le goût de la chasse et de l'automobile, ont fait d'elle un type accompli de femme moderne.
[Note 1: Nous avons reproduit dans _L'Illustration_ du 18 février un buste de la première Mme Clémentel, qui était fille d'un colon français d'indo-Chine et d'une mère annamite.]
Il convient d'ajouter que la future Mme Clémentel, pour être capable de conduire habilement une 40 chevaux, n'en est pas moins une très bonne mère de famille: elle a un fils âgé de neuf ans.
Les Colonies étant le plus mal logé de tous nos ministères, M. et Mme Clémentel n'habiteront pas le pavillon de Flore: ils ont loué un hôtel particulier à Neuilly.
NOTES ET IMPRESSIONS
Ceux-là sont mauvais juges de la marche d'un gouvernement légal qui ne connaissent que la révolution et ses violences. CHATEAUBRIAND.
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Les taxes qui grèvent la plupart des actes de notre vie lui donnent l'aspect d'une carte à payer. H. BAUDRILLART.
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Le peuple est encore plus prompt que l'individu à oublier les faits et à travestir ce qu'il en retient.
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Les illusions, filles de la jeunesse, sont des enfants condamnés, généralement, à ne pas survivre à leur mère. G.-M. VALTOUR.
LES DÉSORDRES AU CAUCASE
Les troubles qui viennent d'éclater à Bakou semblent dépasser en importance et en horreur tous ceux qui, en ces derniers temps, se sont produits sur divers points de la Russie. C'est un nouvel épisode de la lutte constante que le fanatisme religieux et les haines de races entretiennent parmi les populations du Caucase. Le mouvement est d'autant plus violent qu'il a surgi entre les deux peuples les plus foncièrement hostiles: d'un côté, les Tatars, appelés plus couramment Tartares, sans cesse tourmentés de la passion panislamique, population de culture nulle, d'instincts plutôt sauvages, vivant pauvrement des produits du sol ou du travail dans les mines, comme le groupe d'ouvriers que montre plus loin une de nos gravures; d'autre part, les Arméniens, riches, habiles, détenant l'industrie et le commerce, également acharnés à la défense de leurs intérêts et de leur religion. Les uns et les autres étant armés, le moindre conflit dégénère en massacres.
La situation particulière de Bakou devait, en outre, favoriser dans une rare mesure les actes de vandalisme. Cette cité de 120.000 âmes, bâtie sur la rive occidentale de la mer Caspienne, est le centre de l'industrie pétrolière du Caucase. Autour de la ville, à Bibi-Eybat, à Surakhany, et surtout à Balakhany dont nous donnons une vue générale, s'élèvent, innombrables, les pyramides de bois ou _derricks_, à l'intérieur desquelles jaillissent les colonnes de naphte qui se rendent, par des ruisseaux à l'air libre, dans des lacs noirâtres formant de gigantesques réservoirs d'incendie. Il a suffi d'une torche pour changer toute cette région en fournaise et provoquer en quelques heures une centaine de millions de ruines.
Les photographies reproduites ici nous ont été envoyées par un de nos correspondants russes à qui _L'Illustration_ doit déjà de nombreux documents de premier ordre. Représentent-elles l'incendie allumé ces jours derniers par les bandes tartares? Ou bien ont-elles été prises antérieurement, lors d'un des embrasements accidentels si fréquents de tout un district pétrolifère? Quoi qu'il en soit, leur authenticité n'est pas douteuse, et elles évoquent avec une vérité saisissante le spectacle de ruine qu'offre actuellement une des plus grandes sources de richesse du monde.
A TOKIO.--La foule devant les bureaux du journal Tchou-wo-Shimboun (Journal du Centre).
LES TROUBLES DE TOKIO
Le peuple japonais n'a point partagé l'enthousiasme facile des autres peuples pour le rétablissement de la paix. Dès que le texte du traité de Portsmouth fut connu à Tokio, la presse nippone, à l'exception du _Kokumin_, le journal semi-officiel, publia des articles violents contre le gouvernement. Des partisans et des amis du comte Katsura, premier ministre, rompirent même toutes relations avec le cabinet. Enfin, cette indignation générale se traduisit, dans le peuple, par l'insurrection du 5 septembre dernier. Au Japon, les insurrections sont plutôt rares. Aussi la police, prise un peu au dépourvu, ne sut pas empêcher des milliers de manifestants d'entourer l'hôtel du ministre de l'Intérieur et les bureaux du _Kokumin_. Mais, grâce à l'intervention de la troupe, la personne du premier ministre et celles des rédacteurs du _Kokumin_ restèrent sauves. Il y eut, par contre, de nombreux agents de police blessés et quelques commissariats livrés aux flammes. Aujourd'hui tout paraît être rentré dans l'ordre, mais le mikado doit penser qu'il est bien difficile de contenter à la fois tout le monde et son peuple.
LE CHAH DE PERSE A PETERHOF
Le chah de Perse, Mouzaffer-ed-Din--cette personnalité si parisienne--était, ces jours derniers, l'hôte du tsar à Peterhof. Nicolas II, selon l'usage, était allé recevoir à la gare son auguste visiteur, et c'est à la gare même que notre photographe a réussi à prendre l'instantané des deux souverains. Si l'on songe que cette réception avait lieu juste à l'instant critique de la conférence de Portsmouth, on n'observera pas sans intérêt les traits de celui qui devait être, à ce moment-là, l'homme le plus préoccupé du monde.
On a dit que cette visite de Mouzaffer-ed-Din, pendant les angoisses des négociations de la paix, avait causé quelque embarras à la cour impériale. La chose est possible et même probable. Mais le malaise--s'il y en eut--dura peu. La paix, décidée à point, a permis au souverain asiatique de voir autour de lui tous les visages s'éclairer. Les dîners à la cour furent moins lugubres. Nicolas II, familier et charmant; accompagna son hôte dans toutes ses promenades.
[LE CHAH DE PERSE EN RUSSIE.--Le tsar et le chah passent en revue la garde d'honneur à la gare de Peterhof.--_Phot. C.-O. Bulla._]
LE TENNIS A DINARD
_Dinard est la «reine des plages» de la Côte d'Emeraude, admirablement située, près de Saint-Malo et de Saint-Servan, à l'embouchure de la Rance, une rivière délicieuse. Bien que sa fortune soit moins ancienne, cette plage bretonne ne le cède guère aujourd'hui à Trouville, sa rivale normande, pour la vogue et la «mondanité». Toutefois, sa population d'été et d'automne--car la saison de Dinard se prolonge jusqu'en octobre--compte plus d'éléments cosmopolites, des Anglais et des Américains surtout, et l'on s'y livre davantage aux sports anglo-saxons: le «lawn-tennis» y fait rage et, surtout en ce mois de septembre, tous les «cours» à la mode sont pris d'assaut. Le tableau dessiné d'après nature par notre collaborateur M. Simont est une évocation de cette vie élégante particulièrement réussie et forme une antithèse frappante avec les autres gravures de notre numéro, consacrées aux tragiques actualités de cette semaine._
SHAKESPEARE AU JAPON
Non contents d'emprunter au monde occidental ses machines, ses engins les plus perfectionnés, les canons, les navires de guerre et les fusils dont ils viennent de faire un si brillant usage, les Japonais, depuis quelques années, s'appliquent aussi à connaître et à s'approprier les arts et les littératures de l'Europe.
Il n'apparaît pas, jusqu'à présent, qu'ils en aient fait un aussi bon usage que de nos armes. On nous a montré, à quelques-unes de nos expositions, les envois de jeunes artistes japonais qui avaient fréquenté d'un coeur convaincu les ateliers de peinture de Paris ou de Munich; et nous avons été généralement d'accord pour regretter qu'ils ne soient pas demeurés à l'école d'Hiroshighé ou d'Outamaro, «le vieillard fou de dessin». Nous avons vu, naguère, _la Dame aux camélias_ assaisonnée à la mode japonaise par la troupe de Mme Sada Yacco, grande actrice, pourtant; et il n'a pas paru que l'oeuvre émouvante de Dumas y ait gagné quoi que ce fût.