L'Illustration, No. 3262, 2 Septembre 1905

Part 2

Chapter 23,395 wordsPublic domain

Au point de vue de la distribution, Paris est divisé en deux zones: une, desservie par la recette principale, comprend le vieux Paris, les onze arrondissements du centre; la seconde, desservie par neuf bureaux centraux--un par arrondissement--comprend la zone annexée, la périphérie.

Mais l'ancien Paris, lui-même, se subdivise en onze rayons ne présentant d'ailleurs aucune concordance avec les onze arrondissements, car on a cherché surtout, en vue de la bonne exécution du service, à égaliser autant que possible le travail entre les rayons. Ce sont, en somme, onze bureaux autonomes réunis dans le même établissement. A chacun correspond en quelque sorte une case, une division de l'immense hall. Toutes ces divisions sont semblables: une série de hauts casiers à parois de verre où les lettres, d'abord, au cours d'un premier tri à l'arrivée, classées par rayons, sont classées maintenant par _quartiers_ comprenant chacun un certain nombre de rues et desservis chacun par quatre brigades de facteurs de lettres et trois de facteurs d'imprimés. Chaque facteur prend, dans les casiers de verre étiquetés, son lot de lettres qu'il classe à son tour sur une table, par rues, suivant son itinéraire. Au premier coup de 7 heures, c'est un hourvari terrible: «Ficelons! Ficelons! Dépêchons!» répètent les voix des chefs de service, et en un clin d'oeil la salle, si grouillante tout à l'heure, est vide. Tandis que les facteurs ont gagné les grands omnibus qui doivent les déposer chacun dans son quartier, le personnel qui reste à l'hôtel s'en va vers la petite cantine coopérative, ou vers le «chauffoir» où quelque facteur adroit, ancien coiffeur du régiment, rase pour un prix minime, coupe les cheveux des camarades. Et sept fois par jour la salle se remplit de nouveau, s'anime un moment du bruissement des papiers hâtivement maniés, puis retombe dans le silence.

Au service du départ, ce même travail de classement s'effectue en sens inverse. Le personnel des _trieurs_ sépare les correspondances--lettres ou imprimés--par destination dans des casiers de verre tout pareils à ceux de la distribution, où les _releveurs_ viennent les prendre pour les mettre dans des sacs et en former des _dépêches_. S'il s'agit de la province ou de l'étranger, on fera une dépêche de tout ce qui doit prendre la même direction, être confié au même _ambulant_. Par des glissières en spirale, sortes de toboggans traversant de haut en bas tout l'hôtel, on laisse descendre les dépêches bien closes et cachetées, et les employés préposés aux fourgons les recueillent au rez-de-chaussée.

Et un chiffre donnera une idée de ce mouvement de dépêches: 30.000 sacs environ sont manipulés chaque jour, déposés vides, puis triés dans la cour de l'hôtel, en un tas où se mêlent aux sacs gris du service français les sacs rayés ou bariolés des divers offices postaux du monde, enfin, remplis et réexpédiés. Le service des bureaux ambulants, qui fait circuler à travers la France, vers les frontières ou les paquebots, toutes ces lettres, tous ces plis, est l'un des plus pénibles qui soient et l'un des plus chargés.

L'HOTEL DES POSTES DE PARIS

Il faut avoir vu l'intérieur d'un de ces immenses wagons sans fenêtres, aux parois toutes couvertes de casiers, où se recommence, pour chaque point du trajet, l'opération du tri, pour se rendre compte à quel point doivent être rudes aux employés les douze ou quinze heures passées là.

Ils accomplissent leur besogne avec zèle et intelligence, et les correspondances acheminées sur les grandes lignes sont celles qui donnent le moins de sujets de plaintes. On s'étonnera toujours un peu de voir une lettre se rendre de Paris à Bordeaux ou à Marseille en moins de temps qu'une autre de Chantilly à Meudon. C'est que celle-ci, manipulée déjà au départ puis amenée à la gare du Nord, aura encore à subir, au bureau de tri de la gare Saint-Lazare, vers lequel elle sera dirigée, une autre manipulation, le tri définitif, qui l'amènera à bon port.

Evidemment, le service des postes, comme tant d'autres services publics, est perfectible. Le public est patient, l'Administration remplie de bon vouloir, le personnel appliqué à son devoir. Les incidents de ces derniers jours auront heureusement, espérons-le, rapproché la solution. Ils ont montré qu'il y avait, aussi bien du côté des employés que de la part de l'Administration, un égal désir d'aboutir à une amélioration dont tout le monde doit profiter. Souhaitons que cette crise, dont on s'est tant ému, procure enfin à M. Alexandre Bérard les crédits que lui-même réclame depuis si longtemps. Et ainsi il sera démontré une fois de plus qu'«à quelque chose malheur est bon.»

LA GRANDE-CHARTREUSE DE FARNETA

Nous avons reproduit récemment (29 octobre 1904) une série de photographies prises par M. Boyer d'Agen à l'intérieur d'un couvent de carmélites, ordre dont le cloître est justement considéré comme le plus inaccessible de tous les cloîtres. Notre collaborateur nous introduit aujourd'hui dans le monastère de la nouvelle Grande-Chartreuse. Plusieurs artistes avaient essayé déjà de nous représenter l'existence des disciples de Saint-Bruno; on possédait des photographies «inanimées» de certaines parties de leurs monastères. Mais celles que nous publions ici sont les premières qui aient surpris le chartreux lui-même dans son cloître et jusque dans sa cellule.

En quittant la France, les moines de la Grande-Chartreuse se partagèrent en deux groupes: l'un s'installa à Tarragone, en Espagne, où fonctionne aujourd'hui la distillerie jadis établie à Fourvoirie; l'autre, plus nombreux, comprenant le général de l'ordre, dom Michel II, se réfugiait provisoirement au Monte Oliveto, en Italie. Non loin de là, entre Pise et Florence, à 5 kilomètres de Lucques, la vieille chartreuse de Farneta restait abandonnée depuis l'époque où Bonaparte, après en avoir fait un hôtel de passage pour ses généraux, la donnait à la famille Bacciocchi qui se borna à cultiver aux alentours une olive considérée comme la plus délicate de la Péninsule. Les chartreux de France achetèrent l'immeuble avec ses dépendances et assurèrent, en quelques mois, la restauration de l'antique monastère presque entièrement construit en marbre de Carrare, dont les fameuses carrières sont toutes proches.

Le touriste qui s'acheminera vers cette nouvelle Grande-Chartreuse éprouvera des sensations différentes de celles que lui offrait la route à la fois sauvage et verdoyante du Désert. Nous sommes ici dans le doux pays de Toscane, à une vingtaine de kilomètres de Pise, en allant à Florence par Pistoie. De l'autre côté des remparts de la petite ville de Lucques, silencieuse et recueillie, la campagne est fertile et chaude; des villas nombreuses éclairent les massifs d'oliviers qui garnissent la montagne; et, bientôt, la chartreuse de Farneta étale sa blancheur de marbre que rend encore plus éclatante le voisinage des cyprès et des pins parasols.

Nos gravures nous montrent le chartreux aux principales heures de son immuable journée. Tout d'abord le défilé silencieux sous le grand cloître pour se rendre à la chapelle où s'alignent les vagues silhouettes des moines, telles que le profane peut, chaque jour, les appercevoir de loin. Après la rentrée dans la cellule, impénétrable aux étrangers, voici les religieux se distrayant des longues méditations par une heure ou deux de travail manuel. Parfois le visiteur rencontre le Frère lai chargé de porter à chaque Père son maigre repas; mais l'entrée du réfectoire reste interdite à l'heure où la communauté s'y rassemble pour le repas du dimanche. Et c'est seulement le jour de la promenade hebdomadaire que nous pourrons rencontrer sur la route, et saluer d'un bonjour auquel il leur est permis de répondre, les disciples de Saint-Bruno arrachés un instant à leur cloître et à leur silence.

Le chapitre général a récemment défini le monastère de Farneta _Grande-Chartreuse_, c'est-à-dire maison mère de toutes les chartreuses existantes; et c'est encore un Français, dom Herbault, qui a remplacé dom Michel, prieur général de l'ordre, lequel, malgré les fatigues physiques et morales résultant de si dures épreuves, ne voulut point quitter son poste avant d'avoir donné un nouvel abri à sa chère communauté.

L'INCIDENT DE MISSOUM-MISSOUM

Le courrier du Congo vient de nous apporter quelques documents sur la rencontre qui eut lieu, le 9 mai dernier, entre les troupes allemandes au service de la Compagnie du Sud-Cameroun et les miliciens du Congo français, rencontre qui fit, parmi ces derniers, cinq victimes: quatre morts et un blessé.

La carte ci-dessous nous fera comprendre l'origine du conflit. La frontière entre le Cameroun et le Congo français sépare en même temps les territoires exploités par la Société du Sud-Cameroun de la concession de 60.000 kilomètres carrés accordée, dans le Congo français, à la Compagnie N'Goko Sangha, et qui s'étend entre le 9e et le 14e degré de longitude est. Or, la détermination de cette frontière est encore incomplète.

En 1901-1902, une commission, où la France était représentée par le docteur Cureau, a fixé au 2°10'20" un parallèle antérieurement prévu comme base de délimitation. Elle a, ensuite, établi la frontière à partir des rapides de Chollet, sur la rivière N'Goko, jusqu'à la rivière Sangha. Aucune ratification n'est encore intervenue, le gouvernement allemand ayant soulevé des objections pour la partie qui touche la Sangha; toutefois, le caractère restreint de ces protestations semble prouver que les deux parties admettent le parallèle 2°10'20" comme frontière entre un point situé à l'est de la N'Goko et l'océan Atlantique, soit sur une longueur d'environ 500 kilomètres.

Mais, jusqu'ici, aucune mission officielle n'a repéré sur le terrain, par rapport à cette ligne purement astronomique, les villages ou les points saillants qui s'en trouvent rapprochés. Les diverses cartes existantes présentent souvent des indications contradictoires; aucune, d'ailleurs, ne saurait, en l'absence d'un accord précis, faire loi diplomatiquement.

Une telle situation devait provoquer des difficultés continuelles entre les deux Compagnies voisines. A en croire la N'Goko Sangha, dont les dires paraissent appuyés de documents sérieux, la Société du Cameroun s'était attribué un morceau important du territoire français. Depuis trois ans, nos compatriotes l'obligeaient à reculer peu à peu, en opposant, aux incertitudes et aux erreurs des cartes, des observations astronomiques partielles dont les agents du Sud-Cameroun pouvaient aisément contrôler l'exactitude. Il est, en effet, aussi facile de déterminer la position exacte d'un village que de relever le point sur un navire; l'opération est identique. Ces restitutions forcées, quoique légitimes, dont notre croquis fait ressortir l'importance, ont, sans doute, exaspéré ceux qui s'y voyaient contraints.

Le 10 février dernier, la chaloupe _Madeleine_, de la N'Goko Sangha, remontant la N'Goko, dont la navigation est libre, est arrêtée au poste allemand de Moloudou où l'on confisque une partie du chargement, alors qu'aucun règlement douanier n'autorisait cette mesure.

Quelques semaines plus tard, la Compagnie française revendiquait le village de Missoum-Missoum, auquel on assigne trois positions différentes, indiquées sur notre carte, mais qui, d'après un relevé opéré en 1904 par le lieutenant français Braun, se trouve incontestablement à 4 ou 5 kilomètres au sud de la frontière, par conséquent en territoire français. La Compagnie Sud-Cameroun aurait pris l'engagement d'évacuer, pour le 9 mai, la factorerie qu'elle possédait à 500 mètres au nord du village. En attendant, la Compagnie N'Goko Sangha installait dans le village même un poste de miliciens dont les indigènes célébrèrent l'arrivée par des danses... en grand costume, comme le montre notre gravure.

Le 9 mai, au petit jour, un groupe de soldats allemands, qui s'étaient avancés en se dissimulant dans la brousse, envahissent le poste français, sous les ordres du capitaine Schoenemann, tuant quatre hommes, dont le sergent Maïssa-Coumba, chef de poste, représenté ci-dessus entre M. Dupont, administrateur français, et M. Karmel, agent de la Compagnie N'Goko Sangha. En outre, un cinquième milicien était sérieusement blessé.

D'après l'officier allemand, c'est notre sous-officier qui tira le premier. D'après le rapport de l'agent français, Maïssa, en luttant contre les soldats qui s'étaient jetés sur lui, fit partir son fusil dont la balle frappa la terre, et, aussitôt, le capitaine Schonemann commanda le feu. Cette version paraît plus vraisemblable, car on ne signale aucun mort ni blessé du côté allemand, alors qu'il y eut, du côté français, quatre morts et un blessé.

Quoi qu'il en soit, ces faits regrettables constituent moins un incident international, dans le sens politique du mot, qu'un incident privé de cette vie coloniale où les différences de nationalité, l'influence du soleil et la puissance des Compagnies concessionnaires contribuent si souvent à augmenter, dans une mesure peu fréquente en pays civilisé, l'âpreté de la lutte pour la vie.

LE PASSAGE DU MÉTROPOLITAIN SOUS LA SEINE

Voir la gravure, page 161.

Les Parisiens qui, vendredi dernier, vers 5 heures du matin, suivaient les quais de la Seine entre le pont de Solférino et le pont au Change ont joui d'un spectacle peu banal. Tandis que de nombreux agents cyclistes couraient d'un pont à l'autre au milieu d'automobiles dont les allées et venues accentuaient cette animation insolite, la navigation était complètement interrompue. Seul, un immense coffre en fer glissait sur l'eau entre deux remorqueurs chargés l'un de le traîner, l'autre d'assurer sa direction. Comme le montre notre gravure, cette masse puissante mais peu élégante jetait dans le décor pittoresque et endormi de la Seine une note étrange. De la berge du pont de Solférino, où il fut construit, on amenait, au point du fleuve où il va être immergé, puis «foncé», le premier des cinq caissons devant former le tunnel qui permettra à une prochaine ligne du Métropolitain de passer sous les deux bras de la Seine.

Cette ligne relie la porte de Clignancourt à la porte d'Orléans, en touchant les gares du Nord et de l'Est et en desservant les Halles, la Cité, le boulevard Saint-Germain, la rue de Rennes et la gare Montparnasse. Elle atteint la Seine en débouchant de la place du Châtelet, un peu en amont du pont au Change, et traverse en biais les deux bras du fleuve dans la direction de la place Saint-Michel.

C'est la première fois que l'on procédera de cette façon pour passer sous une rivière. Jusqu'ici on avait coutume d'avancer directement sous l'eau au moyen du bouclier. En raison des dimensions nécessaires pour placer les deux voies dans un même tunnel, ce mode d'exécution n'a point paru offrir une sécurité assez grande, et les ingénieurs ont préféré inaugurer la solution du problème par l'emploi des caissons foncés verticalement avec emploi d'air comprimé.

Le caisson que représente notre gravure mesure les dimensions suivantes: longueur, 36 mètres; hauteur, 9 mètres; largeur extérieure, 9 m. 60; largeur intérieure, 7 m. 30. Il pèse 280 tonnes.

Deux autres caissons, de longueur un peu différente, formeront, avec celui-ci, un tunnel courbe de 120 mètres de longueur, ayant un rayon de 350 mètres, dans lequel on franchira le grand bras du fleuve; le tunnel du petit bras, rectiligne, sera formé par deux caissons donnant une longueur de 60 mètres.

Le _cuvelage_, ou revêtement intérieur du caisson, en fonte, a une épaisseur de 4 centimètres avec nervures en saillie de 12 centimètres. A l'intérieur, il est garni d'un enduit imperméable; à l'extérieur, il est hérissé d'une armature destinée à fixer le béton que l'on coulera tout autour, enveloppant ainsi la fonte d'un revêtement de béton armé qui aura 90 centimètres d'épaisseur à la clé. La paroi extérieure, en acier, interrompue au dossier du niveau des naissances du cintre, n'a d'autre objet que de former un compartiment étanche pour le coulage du béton jusqu'au point où le caisson sortira de l'eau quand il reposera sur le fond de la Seine.

Dans quelques jours, ce caisson, qui plonge actuellement sur environ 2 m. 30, sera lesté de manière à toucher le fond de la Seine qui se trouve à 5 mètres du niveau normal. Il émergera donc, encore, d'environ 4 mètres. On procédera, alors, au bétonnage en ménageant plusieurs cheminées pour le travail ultérieur de fonçage. Le cuirassement terminé, on enfoncera cette énorme masse sous le lit de la Seine par le procédé classique de l'air comprimé. Comme on compte laisser un intervalle d'un mètre entre la clé de voûte et le fond de l'eau, on devra donc creuser jusqu'à une dizaine de mètres.

Ce travail, qui ne présente dans sa dernière période aucune difficulté technique particulière, demande une précision de calculs et une sûreté d'exécution absolues. L'opération de la mise à l'eau et du transport, en apparence si simple, était déjà fort délicate. Préparée et dirigée par M. Bienvenue, ingénieur en chef du service du Métropolitain, et M. Locherer, ingénieur en chef adjoint, elle s'est effectuée sans le plus léger accroc. Une huitaine de jours ont été consacrés à l'établissement de glissières que des scaphandriers ont assujetties au fond de l'eau. Le 25 août, à 4 h. 35 du matin, le caisson, mis à l'eau la veille, commençait à s'éloigner du pont de Solférino; il s'arrêtait à 6 heures près du pont au Change.

Nous pouvons avoir assez de confiance en nos ingénieurs pour ne pas craindre de voir un jour la Seine tomber dans le Métro.

DOCUMENTS et INFORMATIONS

LES ASSASSINS DU COMMANDANT DE CUVERVILLE.

Le mystère qui enveloppait la mort du malheureux commandant de Cuverville, notre attaché naval à l'ambassade de Saint-Pétersbourg, envoyé à Port-Arthur pour y suivre les opérations de guerre, s'est éclairci à la suite de l'arrestation de trois de ses assassins.

On se rappelle que le commandant de Cuverville avait quitté, le 17 août 1904, la place assiégée, en compagnie de l'attaché naval allemand, M. de Gilgenheim, et d'un officier lusse. Ils s'étaient embarqués à la baie du Pigeon à destination de Tché-Fou, sur une jonque chinoise qui battait pavillon français. Jamais ils n'arrivèrent au port, et toutes les recherches faites pour les retrouver, aussi bien par la marine allemande que par la marine française, demeurèrent infructueuses. En janvier suivant seulement, les autorités chinoises signalèrent qu'elles avaient mis la main sur la jonque que montaient les disparus. Elles firent arrêter le patron de cette embarcation et deux des hommes de l'équipage; deux autres ont jusqu'ici échappé à toutes les poursuites. Emprisonnés d'abord à Tché-Fou, puis à Fu-San-Chien, le centre judiciaire auquel ressortit Tché-Fou, le patron Yuc-Chich-Yen et les deux matelots Chang-Yen-Ga et Li-Chang-Fat, savamment bâtonnés et torturés, ont fini par confesser leur crime: les trois officiers furent tués à coups de hache pendant leur sommeil et leurs cadavres jetés à la mer. Après quoi, on se partagea ce qu'ils avaient. Quelques-uns de leurs bijoux ont été retrouvés. Mais l'enquête se poursuit encore, les trois assassins n'avouant la vérité que par bribes. Et puis, des accusations graves ont été portées contre les Japonais. On s'efforce de faire sur ce point la lumière.

LE PRIX D'UN COEUR.

Quelle peut bien être la valeur marchandé d'un coeur humain? Il ne s'agit pas de la somme qu'une personne indélicate peut devoir à une autre, du sexe opposé--et plutôt du sexe faible--en Angleterre ou en Amérique, pour avoir brisé cet organe au sens figuré du mot: il s'agit de la valeur de l'organe même. Une annonce a récemment paru dans un journal de New-York, par laquelle une personne met en vente son coeur, après sa mort. Il faut dire que cette personne en a deux, et elle voudrait tirer quelque argent de cette malformation, de son vivant, en cédant ses coeurs à qui voudra en prendre livraison après sa mort. Ce possesseur de deux coeurs est un charpentier de l'État de New-York, âgé de trente-cinq ans, et pourvu d'une santé satisfaisante. Il mène une vie active et laborieuse. Il y a deux ans, son médecin lui a découvert l'anomalie dont il cherche maintenant à tirer profit. On raconte qu'un spécialiste a offert 50.000 francs au charpentier, pour le privilège de lui enlever un de ses coeurs; mais, sagement, le charpentier a refusé. Il n'avait pas confiance! D'autres personnes lui ont offert, à ce qu'il prétend, de grosses sommes pour son corps, après décès. Ceci lui plaît davantage, mais il veut obtenir le meilleur prix, et c'est pourquoi il se met aux enchères _post mortem_. Il a un émule. C'est un Bâlois qui, lui, aurait déjà trouvé acquéreur: l'Académie de médecine de Londres lui aurait retenu sa dépouille pour l'honorable somme de 75.000 francs. Quel prix l'Américain obtiendra-t-il? Nous ne savons; mais il ne peut décemment se vendre au rabais. De toute façon, le prix d'un coeur--ou plutôt de deux coeurs--est élevé: le tarif actuel ne permet pas d'en acquérir dans des conditions médiocres.

UN SOUVENIR DE L'ATTENTAT DE LA RUE DE ROHAN.

Le roi Alphonse XIII va recevoir ces jours-ci un original cadeau. Le propriétaire d'une de nos plus grandes tanneries, M. Lepage, de Segré, ayant acheté les peaux des deux chevaux tués par la bombe de la rue de Rohan, l'un appartenant au capitaine Schneider et l'autre à un garde républicain, les a transformées, grâce à un tannage spécial, en deux étranges tapis qui, pour être neufs, n'en sont pas moins criblés de trous. Bien que le protocole des cours s'oppose à la réception de cadeaux faits par un simple particulier, le roi a déclaré qu'il acceptait les deux tapis, en raison de l'événement, qu'ils lui rappelaient.