L'Illustration, No. 3262, 2 Septembre 1905

Part 1

Chapter 13,420 wordsPublic domain

Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque

L'Illustration, No. 3262, 2 Septembre 1905

Suppléments de ce numéro: 1° Quatre pages tirées à part sur la COUPE DES PYRÉNÉES. 2° Supplément musical contenant un fragment des «HÉRÉTIQUES».

COURRIER DE PARIS

JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

Une amie m'écrit: «Vous vous plaignez d'avoir retrouvé Paris sur les plages du Sud-Ouest? Alors, remontez au nord et suivez la côte bretonne. Il y a bien là encore, pour la femme sauvage que vous êtes, quelques coins à éviter et, si les élégances de Biarritz vous ont fait peur, je doute que celles de Dinard vous séduisent. A Dinard aussi, vous trouverez une nature terriblement pomponnée, ratissée, truquée; trop de magasins à l'instar de Paris; tout l'implacable attirail des grandes villégiatures mondaines... Mais n'allez pas jusque-là. Simplement promenez-vous, en deçà de Saint-Enogat, le long de ce délicieux morceau de littoral qui va du cap Fréhel à Saint-Lunaire. Là vraiment vous savourerez la volupté d'ignorer Paris pendant quelques jours, ce qui vous sera une bonne façon de vous préparer à le mieux _raimer_ le mois prochain.»

J'ai suivi le conseil qu'on me donnait. Je connaissais un peu ce pays; j'y suis retournée, et depuis une semaine j'ai vécu selon mon rêve, en effet,--au milieu de braves gens venus ici, comme moi, pour s'y abrutir délicieusement dans la contemplation d'un horizon d'émeraude; pour y regarder du matin au soir la vague ourler d'écume les granits noirs de la plage silencieuse, en ne pensant à rien du tout.

J'avais emporté des livres, je ne les lis pas. Et mes voisins d'hôtel ont les poches bourrées de journaux dont ils oublient de déchirer les bandes. Qu'est-ce que cela nous fait, ce qui se passe hors d'ici? On n'imagine pas quelle distance prodigieuse il y a entre Paris et tels coins d'univers que sépare à peine du boulevard un trajet de dix heures d'express et comme l'attrait de ce qu'on appelle «des nouvelles» s'amoindrit, se banalise, se dénature au cours de certains voyages... On m'apporte à la plage mon journal tous les matins. Et, tandis qu'autour de moi les enfants jouent, construisent des forts dans le sable et que, tout là-bas, l'eau dort parmi les rochers nus ou mugit doucement dans l'effort de travail qui la ramène, comme à lentes enjambées, vers l'alignement rose et blanc de nos cabines, je regarde ce que dit, ce que fait Paris... Déplacements ministériels... Assemblée générale des actionnaires du Printemps... L'escroc Gallay ramené de Bahia... Au courrier des théâtres: le directeur du Gymnase vient d'engager je ne sais qui; celui du Vaudeville nous fait connaître le programme de sa saison. Pourquoi ces choses, qui m'intéressaient il y a quinze jours, ne m'intéressent-elles plus? Je n'éprouve même pas le besoin d'en vouloir à M. Bérard, contre qui je vois qu'une campagne furieuse est engagée par quelques journaux. On reproche à ce haut fonctionnaire d'accabler ses commis de trop d'ouvrage, sans profit pour une clientèle qui se plaint de n'avoir jamais été plus mal servie. En effet, il se peut que les lettres que j'ai écrites cet été n'aient pas toutes atteint leur destination dans le délai prescrit; et, plusieurs fois aussi, il m'a semblé que mes dépêches n'excédaient guère en vitesse l'allure d'un train de marchandises. Je n'en ressens aucun dépit; et, dans l'immense paix qui m'enveloppe, j'excuse les télégraphistes d'avoir, eux aussi, en ce moment, l'âme distraite ou la main molle...

J'excuserais même les politiciens de ne point faire ce mois-ci de politique. Je lis--j'essaye de lire ce qu'ils écrivent. Je les vois échanger les mêmes injures que l'hiver dernier, pour les mêmes raisons qui les feront de nouveau s'entre-dévorer l'hiver prochain; et j'admire la ténacité de passions si fortes qu'elles résistent même aux séductions d'une trêve possible--la trêve des grandes vacances.

Je me rappelle qu'un jour un Irlandais de mes amis, à qui je rendais visite, à Dublin, me dit:

--Quel dommage, madame, que vous n'ayez pas été ici le 12 juillet dernier. C'est le jour où les catholiques et les protestants se battent dans les rues. Vous ne sauriez imaginer combien cela est curieux. Dès le matin, la police et la troupe prennent leurs dispositions en vue des bagarres de la journée. De leur côté, catholiques et protestants s'assemblent, s'organisent et s'arment. Il y a chaque fois des blessés et des morts.

--Pourquoi ce jour-là, demandai-je, et non un autre?

--C'est que le 12 juillet marque l'anniversaire de la fondation de notre Ligue catholique en Irlande. Les adversaires des deux camps, qui se détestent toute l'année, ont donc choisi ce jour pour régler leurs comptes et foncer loyalement les uns sur les autres. Cela fait, chacun retourne à ses affaires et, pendant tout le reste de l'année, on est tranquille.

Voilà de la sagesse. Pourquoi les polémistes de France n'imitent-ils pas cet exemple? On ne saurait leur demander de ne s'injurier qu'un jour par an; mais ne serait-ce pas charmant qu'ils consentissent à se reposer, l'été venu, et que, durant ces deux mois d'été où la mer est si belle, ils fissent semblant de s'oublier les uns les autres? En vérité, l'inutilité de toute cette prose me confond.

Mais ce sont surtout nos chroniqueurs, nos échotiers--les professionnels de la fantaisie--qui me semblent falots, vus de si loin... Car eux non plus ne désarment pas. Ils ne consentent pas à cesser d'être spirituels un instant. Même à la campagne où ils se sont retirés--et feignent de vouloir qu'on les oublie--ils ont des mots «cruels» ou charmants que leurs amis rapportent diligemment, comme un butin précieux, aux gazettes, ou qu'eux-mêmes prennent soin d'y adresser. Et ces mots ne semblent plus drôles du tout... Ils ressemblent à ces coquillages qu'on voit au bord de la mer, sur lesquels l'humidité de l'eau fait chatoyer mille couleurs tendres et qui ont, dans l'instant où on les ramasse, une grâce étrange de joyaux vivants. Tirez-les, au bout de quelques jours, du filet ou de la poche où vous les avez mis. Ce sont de petites choses desséchées, sans couleur, et qui semblent mortes. Les «mots» que nous fabrique l'esprit parisien ressemblent à cela. C'est _sur place_ qu'il les faut ramasser et qu'il en faut jouir. A distance, ils n'amusent plus; leurs couleurs s'éteignent, leur grâce semble fanée. Ce sont les coquillages de la plage parisienne; des coquillages qui, à cette époque-ci de l'année surtout, ne supportent point les déplacements.

Car il nous importe si peu qu'il y ait, à cinq ou six cents kilomètres d'ici, des hommes d'esprit! La mer nous procure une joie supérieure à toutes; en amusant nos yeux par l'incessante diversité de ses spectacles, elle nous ôte le goût, la volonté de penser; et c'est--au gré d'une force, implacable et très douce à la fois, qui le berce--comme un anéantissement délicieux de tout l'esprit.

Nous sommes ici, à l'heure de la marée basse, à l'heure du bain--à toutes les heures--quelques centaines de flâneurs qui goûtons cette joie et qu'a rassemblés sur cette petite plage lointaine un même besoin de fuir pour un instant le monde, de nous reposer de «l'esprit de Paris». Cette communauté de sentiment crée parmi nous des rapprochements inattendus, des amitiés éphémères, mais qui ont leur charme et leur prix. «Liaisons de plage.» J'ai entendu souvent des gens se moquer de ces liaisons-là. Et il est vrai que ce coin de grève où je passe mes journées est le centre d'un bien étrange assemblement de personnes. Les conditions sociales les plus diverses sont représentées là et fraternellement s'y coudoient, s'y mêlent... Je note: une famille de fonctionnaires, un peintre connu, les femmes et les enfants de deux industriels et d'un banquier parisiens, une cantatrice célèbre qui goûte en notre compagnie le réconfort de quelques semaines d'«embourgeoisement»... L'agrément de cette réunion a attiré vers nous une clientèle de jeunes gens dont la jovialité entretient autour de nous une atmosphère de bonne humeur un peu folle. Et, petit à petit, un courant de familiarité s'est établi. La continuité du contact incite à de vénielles audaces. On affuble de sobriquets les jeunes gens; les enfants, après huit jours de tennis, se tutoient. Nous formons une espèce de grande famille, improvisée on ne sait comment, qui se disloquera dans quelques jours. Et cette séparation, je le sens déjà, nous laissera au coeur une petite mélancolie.

N'avons-nous pas joui, en effet, durant ces journées si vite passées à ne rien faire, d'un des plus rares plaisirs que la vie offre aux hommes: celui de s'abandonner librement aux sympathies que crée le hasard des rencontres?

Toute l'année, des nécessités de métier, des préjugés, le souci de je ne sais quelles convenances familiales ou mondaines, nous ont interdit d'user de cette liberté-là, car nos amitiés sont soumises; dans l'ordinaire de l'existence, à un régime de discipline et de précautions qui ne souffre guère qu'on l'enfreigne... C'est le charme des vacances, justement, de rendre pour quelques semaines ces infractions possibles. Et il en résulte une infinie douceur de vivre. Nul souci des conditions et du rang: on a fui, pour se reposer, l'agitation des villes; on a ressenti, devant les prodigieuses beautés du ciel et de la mer, des émotions pareilles; en causant, on s'est aperçu qu'il y a un certain nombre de choses qu'on aime ou qu'on déteste de la même façon; on s'est rapproché; et voilà une amitié improvisée pour un mois, pour huit jours. Amitié nécessaire? Non. Solide? J'en doute. Désintéressée? Assurément. Et sont-elles si nombreuses, les amitiés où l'intérêt, l'habitude, le préjugé, la vanité, n'ont point de part et qu'a seule formées la fraternité spontanée de deux esprits, de deux coeurs, de deux caprices?

Ne médisons pas trop des «liaisons de plage».

SONIA.

LE 19 AOUT A MOSCOU

S'il est, entre toutes les villes de Russie, une ville qui ait dû être déçue par la promulgation du manifeste impérial instituant la douma d'empire, c'est bien Moscou.

Aspirant tout à coup à reprendre son rang de capitale politique de l'empire, au point d'éveiller les susceptibilités de Saint-Pétersbourg, la capitale administrative, Moscou, a joué, dans le développement de la crise actuelle, le rôle le plus actif, le plus efficace. C'est là qu'est né, sous l'inspiration de M. Chipof, ancien maire de Moscou, tout ce mouvement des zemstvos qui a ému la bureaucratie et le gouvernement et précipité, évidemment, la décision impériale. Moscou est, et va demeurer pour longtemps, sans doute, la première citadelle du parlementarisme russe.

Les Moscovites sont si bien conscients de l'action qu'ils ont exercée; ils étaient si intimement persuadés qu'on leur rendait, au dehors, une justice entière, qu'ils n'avaient manifesté nulle surprise quand on leur avait annoncé que c'est du haut du Kremlin, de l'iconostase de cette cathédrale de l'Assomption où les tsars ceignent la lourde couronne bilobée, que serait promulguée «la Constitution». On leur avait fixé la date de cette cérémonie: le 30 juillet--12 août, jour anniversaire de la naissance de l'héritier impérial. On leur avait laissé espérer que le tsar, en personne, viendrait solennellement proclamer _urbi et orbi_, en ce lieu auguste, ses volontés. Puis, le 12 août avait passé sans rien réaliser de toutes ces espérances. Et Une semaine seulement, jour pour jour, après cette date tant attendue, le manifeste paraissait au _Moniteur du gouvernement_, sans éclats, sans fanfares. Le lendemain, il en était donné lecture, à la fin de l'office, dans la cathédrale de l'Assomption--comme par les popes dans chaque église des Russies--par le métropolite chargé d'or et de gemmes.

Mais la foule qui l'écoutait, recueillie, sans trop comprendre au juste, peut-être,--cette foule, en majeure partie, connaissait déjà et la proclamation et la loi qu'elle annonce. Elle était venue là surtout pour jouir de la pompe habituelle à ces offices solennels, du défilé des équipages amenant au Kremlin la phalange brillante des fonctionnaires, des officiers en uniformes de gala. Car tout ce qui sait lire avait longuement lu et relu, dès la veille, la parole impériale. Les voyageurs placides des tramways, les flâneurs désoeuvrés des jardins et des boulevards, les _izvosztchiks_ sur leur petit siège bas, guettant le client à quelque coin de rue, tous penchés, attentifs, sur les pages blanches et noires des journaux, sur les larges feuilles vertes des télégrammes, avaient médité ce manifeste de Nicolas II, ces articles de loi, qui remplissaient quelques colonnes des gazettes et qui vont changer peut-être du tout au tout les destinées de la vieille, de la sainte Russie.

LES JAPONAISES DE LA CROIX-ROUGE

Depuis le commencement de la guerre russo-japonaise, nous avons publié de nombreuses gravures initiant nos lecteurs au fonctionnement des ambulances nippones dans les diverses phases d'une bataille. On sait que l'organisation de ce service a provoqué l'admiration de tous les officiers européens.

Au Japon même, on a surtout remarqué le rôle des femmes. Toutes se sont affiliées à la Croix-Rouge et, non contentes de travailler pour les soldats tombés en Mandchourie, les plus grandes dames ont tenu, comme leurs soeurs des autres pays en pareille circonstance, à soigner elles-mêmes les blessés des deux nations qui avaient été ramenés dans l'empire du mikado. En Russie, d'ailleurs, on avait constaté le même élan et, au début des hostilités, nous avons montré l'impératrice présidant elle-même l'ouvroir des dames de Saint-Pétersbourg.

La gravure que nous donnons aujourd'hui traduit, avec une éloquente et gracieuse simplicité, cet état d'âme des nobles japonaises. Dans un coin de parc, les princesses Nashimoto et Yorihito ont fait apporter un mannequin spécialement construit pour cet usage. Sous les yeux de la baronne Sannomiya, Anglaise d'origine, directrice de la Croix-Rouge, guidées par un vénérable docteur de leur pays, elles apprennent à panser les blessures que font les balles et les shrapnells. Et la grâce du tableau forme un contraste saisissant avec les scènes de tuerie qu'il évoque.

ASPECT DE MOSCOU, LE 19 AOUT, JOUR DE LA PUBLICATION DE L'OUKASE CRÉANT UNE ASSEMBLÉE NATIONALE

DEUX GRANDS ÉVÉNEMENTS EN RUSSIE: L'ASSEMBLÉE NATIONALE ET LA PAIX AVEC LE JAPON

Nous avons montré plus haut quelle impression avait produite, à Moscou, la publication du manifeste impérial annonçant l'institution d'une assemblée nationale, avec quel empressement on s'était jeté sur les feuilles où était reproduit ce document historique, et quel spectacle, assez inusité, avait offert toute une journée l'ancienne capitale des tsars, avec cette multitude de gens pressés de lire la proclamation impériale depuis si longtemps attendue. A quelques jours de là, un autre événement, non moins grand, non moins désiré, la conclusion de la paix avec le Japon, allait donner aux journaux russes l'occasion d'un gros tirage,--fait rare dans leurs annales. Et l'on put revoir, au seuil des maisons, aux carrefours, dans les petits marchés que tiennent, de place en place, les marchands ambulants, les mêmes scènes se reproduire, et les «lettrés» déchiffrant pour leurs camarades ignorants les gazettes, et leur apprenant, d'une Voix souvent mal assurée, l'émouvante nouvelle après laquelle soupirait depuis des mois la Russie entière.

Les photographies scientifiques prises par les astronomes en Espagne ou en Tunisie, dans les régions de l'éclipse totale, n'ont pu nous parvenir encore. Mais nous pouvons du moins enregistrer, dès cette semaine, le succès de curiosité qu'a obtenu à Paris même l'éclipse partielle, dont toute la France a dû se contenter. C'était à l'heure du déjeuner, et les quartiers ouvriers, avec le va-et-vient qui les anime à ce moment, comme les boulevards et les rues du centre, où les flâneurs semblaient s'être donné rendez-vous avec les employés et les «midinettes» échappées de leurs, ateliers, ont présenté le spectacle le plus original. Les nuages s'étant écartés à la minute voulue, vers une heure, chacun cherchait à voir de son mieux le phénomène à sa façon, d'après les recettes de son journal, qui à travers de vieux clichés photographiques ou des verres fumés à la flamme d'une bougie et qui noircissaient les doigts, qui par des trous d'épingle percés au fond de son chapeau ou au travers d'une feuille de carton, tel fantaisiste ingénieux enfin à travers l'étoffe mince de son parapluie. Dans les restaurants soudain vidés, les tables demeuraient désertes. Mille petites scènes amusantes s'offraient, le long du trottoir, à l'observateur. Ce sont quelques-unes d'entre elles que _L'Illustration_, grâce à l'ubiquité et à la rapidité de ses services photographiques, peut offrir ici à ses lecteurs.

LA "CRISE" DES POSTES

Personne ne peut plus l'ignorer. Elle a fait trop de bruit. Les journaux sont remplis de doléances et de plaintes: public d'un côté, employés de l'autre se répondent en lamentations alternées, comme les strophes et les antistrophes du choeur antique. Ceux-ci sont surmenés, ceux-là sont mal servis. Le public y met plus d'acharnement que les employés, disposés en général à rendre hommage à la bienveillance particulière du sous-secrétaire d'État aux Postes et Télégraphes, M. Alexandre Bérard, et à mettre hors de discussion les bonnes intentions d'un chef qui a fait pour eux plus qu'aucun de ses prédécesseurs.

En somme, cette crise est périodique: elle se reproduit chaque année avec la saison des villégiatures. On donnait, l'autre jour, un exemple bien caractéristique de cette augmentation du trafic postal qu'apporte l'été: la receveuse d'une petite commune du Pas-de-Calais qui n'a, en hiver, que 1.500 habitants, a dû expédier, du 20 juillet au 20 août, 30.000 cartes postales illustrées--1.000 par jour! Le croirait-on: la carte postale illustrée, la malencontreuse carte, est à peu près la seule cause, la principale du moins, du mal dont on se plaint.

Sans doute, ce mal sévissait depuis quelques années déjà. Il est allé croissant. Le voici arrivé à l'état aigu, au moment où il faut impérieusement lui trouver un remède rapide.

Pourtant, à voir fonctionner, à la recette principale de Paris, si régulièrement, si parfaitement, les rouages délicats et compliqués dont l'ensemble compose le service postal, on s'étonne de toutes ces doléances qu'on a entendues. Mais, précisément, cet organe formidable est peut-être celui dont on ait le moins lieu de se plaindre. Sous la direction de M. G. Serres--qui fut naguère l'organisateur du service postal de l'Exposition de 1900, l'un des rares services de la foire du monde qui ait marché à souhait--la recette principale de Paris apparaît comme un modèle auquel on voudrait voir ressembler, toutes proportions gardées, pour la régularité, la ponctualité, le plus infime des bureaux de France. C'est ici qu'il faut venir pour se faire rapidement une idée, au moins sommaire, de l'organisation du service postal en France.

Une lettre jetée à la boîte, en un point quelconque, passe par trois phases principales: l'expédition, le transport, la distribution. Au point de vue de l'expédition des correspondances, les bureaux de Paris, sont classés en deux catégories: 1° bureaux à service restreint dits _bureaux satellites_; 2° bureaux de tri ou de transit dits _bureaux de passe_.

Au bureau, quel qu'il soit, sont centralisées les correspondances jetées dans ses boîtes mêmes et celles qui sont confiées aux boîtes de quartier, placées sur la voie publique. Il les traite de la même façon. Bureau satellite, il les sépare en quatre parts: 1° lettres pour Paris; 2° pour la banlieue parisienne; 3° pour les départements français; 4° pour l'étranger. Il forme ainsi quatre liasses insérées dans un même sac envoyé au bureau de passe. Celui-ci a donc à expédier ses propres lettres, plus celles des bureaux satellites de son rayon. Il a d'abord procédé pour ses correspondances à un classement identique à celui de ces bureaux. Il joint à chacune de ses quatre liasses à lui les liasses ayant mêmes destinations qui lui arrivent dans des sacs. Il achemine à son tour vers la recette principale, vers l'hôtel des Postes, les trois sacs collecteurs, appelés _dépêches_, qui contiennent les lettres pour Paris, la banlieue et l'étranger. Il garde les lettres pour les départements, car il est chargé d'en effectuer le tri et de les acheminer directement vers les gares, vers les bureaux ambulants qui les conduisent à destination.

Donc, toutes les lettres pour Paris, la banlieue et l'étranger sont centralisées à l'hôtel des Postes. Dix fois le jour, de 7 h. 30 du matin à 10 h. 20 du soir, chaque bureau de passe les lui expédie. Ce service des transports, très important, est assuré, tant de bureau à bureau que des bureaux aux gares, par 123 tilburys, 70 fourgons à un cheval, 53 fourgons à deux chevaux et 12 automobiles. Tout ce matériel appartient à l'Administration. Un entrepreneur fournit les chevaux, les cochers et les chauffeurs, moyennant une indemnité de tant par kilomètre. Le crédit annuel qui lui est versé va aux environs de 1.400.000 francs.

L'HOTEL DES POSTES DE PARIS

Voici donc les correspondances centralisées à la recette principale, qui les joint à son tour à celles qu'elle a recueillies dans ses boîtes. Des services différents vont être chargés d'en assurer l'expédition ou la distribution.

Le service de la distribution dans Paris est, de tous, le plus vivant, le plus pittoresque. La photographie même donne une bien pâle idée de l'animation endiablée qui y règne pendant une demi-heure, de 6 h. 1/2 à 7 heures, pendant la période de préparation de la distribution du matin, la plus forte de la journée. Ce labeur précipité et silencieux, dans cette haute salle aux élégantes membrures de fer, est extraordinairement impressionnant.