L'Illustration, No. 3261, 26 Août 1905

Part 2

Chapter 23,454 wordsPublic domain

_L'oukase, depuis de longs mois attendu, créant en Russie une_ Gosoudartsvennaïa douma, _assemblée nationale élue, associée dans une certaine mesure au gouvernement de l'empire, vient d'être publié le 19 août. C'est une ère nouvelle qui s'ouvre pour la Russie. Mais il reste à assurer l'exécution des volontés impériales, à régler le mode d'élection des députés à la Douma. Une commission a été nommée pour y pourvoir. Un des problèmes graves qu'elle aura à résoudre vient de l'extraordinaire variété des races qui peuplent les territoires soumis au sceptre des tsars de toutes les Russies», pour employer la formule protocolaire. Nous avons cherché à donner, par l'image, une idée frappante de ce mélange hétéroclite de races, de familles, de tribus, de peuplades, dont est constitué le peuple russe. Nous n'avons pas la prétention d'avoir représenté en son ensemble cette étonnante agglomération. Sans parler de la Russie d'Europe, habitée par près de vingt peuples différents, les populations de la région du Caucase sont issues de plus de quinze souches diverses, et la Sibérie, en dehors des immigrants ou des exilés russes, est occupée par une dizaine de races, pas même parentes lointaines, puisqu'elles sont de descendance turque, mongole ou finnoise. Ajoutons que les types que nous avons choisis comme représentatifs des électeurs russes de demain peuvent aussi, demain, être les élus du peuple. Il y a là des_ starostes _ou maires de village, auxquels la popularité peut-être sourirait, des marchands opulents des grandes villes, des juifs millionnaires, groupés autour de quelques «intelligents» promoteurs du mouvement libéral qui vient d'aboutir à cette réforme, et qui, eux, ont les origines les plus diverses. On imagine à quel point pourra être panachée et curieuse d'aspect une assemblée parlementaire où se coudoieront Grands et Petits-Russiens, Lithuaniens, Esthoniens, Arméniens, Finnois, Géorgiens, Tatares, Tcherkesses, Bouriates, Roumains de la Bessarabie, tous ayant des croyances, des coutumes, des moeurs différentes, et qui seraient incapables de se comprendre les uns les autres si chacun s'exprimait dans sa langue maternelle: mais l'oukase a eu soin, du moins, de faire de la connaissance de la langue russe la première condition d'éligibilité._

LE MONT-BLANC

_Nous reproduisons en supplément une belle photographie du Mont-Blanc vu du Brévent. Cette reproduction est teintée: on s'est efforcé de rendre aussi exactement que possible la gamme de nuances qui glisse sur cette masse de neige et de glace au coucher du soleil. Le Mont-Blanc est par excellence_ LA MONTAGNE. _Nous avons inscrit cette légende sous notre gravure, à laquelle nous donnerons, dans un prochain numéro, un pendant:_ LA MER.

_Nous avons pensé, d'autre part, être agréables à nos lecteurs en leur fournissant quelques renseignements pratiques sur l'ascension du Mont-Blanc. Bien peu y grimperont sans doute, mais tous sauront ainsi comment ils pourraient y grimper._

_Le croquis schématique ci-dessous, qui reproduit exactement notre grande photographie, fait ressortir tous les détails de l'itinéraire. Voyons ce que cette ascension représente comme danger, comme fatigue, comme dépense et comme intérêt:_

_Difficultés de l'ascension._--Il est reconnu que l'ascension du Mont-Blanc ne présente aucune difficulté. On peut gagner à mulet le chalet de Pierre-Pointue; un sentier ordinaire mène de ce point à la Pierre-à-l'Échelle où l'on aborde le glacier des Bossons. Cette traversée du glacier, jusqu'à la cabane des Grands-Mulets, représente la partie la plus accidentée du voyage. Pour les personnes ignorant ce terrain spécial, on ne saurait mieux comparer l'aspect d'un glacier qu'à celui d'une terre labourée, aux sillons inégaux, dont les creux, larges de 20 centimètres à 2 mètres, avec une profondeur atteignant parfois une trentaine de mètres, sont séparés et coupés tantôt par des paliers, tantôt par des reliefs de largeur et de hauteur très variables. On enjambe les petites crevasses, on contourne les autres et l'on escalade les bosses. Cette gymnastique réclame de l'attention et de la prudence, mais n'exige aucune disposition spéciale pour l'acrobatie.

A peine après avoir dépassé la cabane des Grands-Mulets, on quitte le glacier, et, jusqu'au sommet, on gravit des champs de neige. La pente est souvent raide, mais on ne l'aborde presque jamais de flanc et il n'existe point de passage vertigineux. La fameuse arête des Bosses, qui présente une inclinaison d'environ 40 degrés, n'a rien d'effrayant et, à moins d'y être contraint par la violence du vent, personne ne songe à l'éviter en prenant l'itinéraire du Corridor, qui exige environ une heure de plus.

Le tableau suivant résume toutes les données de l'ascension:

M. Janssen, membre de l'Institut, qui est impotent, a gravi deux fois le Mont-Blanc... en chaise à porteurs. Avant lui, en 1881, je crois, l'ascension a été faite par un aveugle accompagné de sa fille.

_Les dangers._--Comment concilier ces faits qui semblent exclure toute idée de danger réel avec les accidents nombreux qui se sont produits au Mont-Blanc. Ici, encore, je ne crains pas d'être très affirmatif: l'ascension ne présente, pour ainsi dire, aucune espèce de danger, si l'on ne commet pas de grave imprudence.

De 1786, date de la première ascension de Jacques Balmat, jusqu'à l'année 1900 incluse, 2.600 personnes sont montées au Mont-Blanc. On compte 21 accidents ayant fait 50 victimes, proportion assez faible (2%). Sauf un ou deux cas où la fatalité joua son rôle, toutes ces catastrophes résultent d'imprudences de la part des touristes ou... des guides. Car, il faut bien le dire, si l'on compte à Chamonix quelques guides de premier ordre, l'élévation des tarifs et l'absence de tout contrôle sérieux sur le recrutement ont poussé tous les gens de la vallée à se faire guides, et la plupart constituent des auxiliaires plutôt dangereux.

Comme on l'a vu plus haut, il n'existe aucun passage difficile, aucun point de dégringolade. Jusqu'aux Grands-Mulets, on peut, comme chaque fois qu'on s'engage sur un glacier, tomber dans une crevasse masquée par un pont de neige; mais, si l'on marche comme on doit marcher et si l'on n'est pas attaché avec une corde usée, le cas n'est point grave: les camarades vous retiennent ou vous repêchent. Quant aux avalanches, leur «lit» est aujourd'hui bien connu, et le chemin définitivement adopté s'en trouve abrité à partir d'une certaine époque de l'année.

La seule chose à craindre est de se voir surpris par une tempête de neige ou même simplement par le brouillard; la situation peut alors devenir terrible. Mais c'est encore un cas auquel un touriste prudent ne se trouvera pas exposé. A certains signes locaux qui ne trompent guère, surtout quand leurs indications concordent avec celles du baromètre, on sait toujours, dans les pays de montagne, si une perturbation se prépare. On l'attend souvent huit et dix jours; parfois le temps se rétablit sans qu'elle arrive; mais, quand elle se manifeste, elle ne surprend personne.

_La fatigue._--Donc, pas de danger; mais, bien entendu, de la fatigue. Le premier jour, on va déjeuner à la Pierre-Pointue d'où l'on gagne les Grands-Mulets en quatre heures. Le lendemain, on repart entre deux et trois heures du matin, pour toucher le sommet vers dix ou onze, et l'on rentre à Chamonix pour dîner. Cela représente, évidemment, une journée un peu dure. La descente n'est pas plus scabreuse que la montée; elle ne ménage, en aucun point, la légendaire sensation de vide si désagréable sur d'autres montagnes. Avec neige ferme, on descend très vite par de longues glissades; si le soleil a été chaud, on doit marcher et, souvent, on enfonce littéralement jusqu'à mi-jambe. A la fatigue musculaire qu'engendre cet exercice vient alors s'ajouter une sensation très pénible, faite de l'inquiétude d'enfoncer... tout à fait, et dont, en faisant appel à toute sa raison, on n'arrive pas à se dégager complètement. Quoi qu'il en soit, cette somme de fatigue, commune à toutes les grandes ascensions, est peu de chose pour les gens entraînés.

_La dépense._--Si la crainte injustifiée du danger empêche, seule, quelques touristes de tenter l'ascension, d'autres sont surtout arrêtés par la question de dépense. Pour une ou deux personnes, il faut un guide à 100 francs et un porteur, euphémisme désignant un guide de second ordre, qui coûte 50 francs. Le séjour à la cabane des Grands-Mulets est cher: lit, 12 francs; dîner, 6 francs; vin ordinaire, 4 francs, etc. Ces prix sont plus élevés que ceux de n'importe quelle autre cabane des Alpes située à la même altitude, et il faut ajouter que l'auberge n'est pas des mieux tenues: à peine de feu; on mesure, à 10 grammes près, une tranche de viande souvent fort médiocre; le lit coûte 18 ou 24 francs au lieu de 12 si l'on n'achète pas les provisions de route à la cabane. Ces provisions réglementaires, cotées 6 francs, comprennent: deux ou trois oeufs durs, une très modeste tranche de viande, un morceau de fromage et un morceau de pain, c'est-à-dire de quoi mourir de faim si l'on n'emportait pas autre chose. Cette exploitation dure depuis vingt-cinq ou trente ans, malgré les réclamations des alpinistes de tous pays, considérée d'un oeil bienveillant par la commune de Chamonix, propriétaire de la cabane, dont elle tire un revenu de 3.000 francs.

_La vue_.--Et maintenant, il serait puéril de supputer dans quelle mesure ces dangers relatifs, cette fatigue, cette dépense, sont en rapport avec les agréments de l'ascension. Les amis de la montagne, qui ont simplement franchi les cols du Grimsel ou du Saint-Bernard, ignorent l'aspect des suprêmes altitudes et l'impression que l'on éprouve à se trouver perdu dans ces chaos de glace et de neige, au milieu d'une lumière vierge de toute souillure et d'une atmosphère spéciale où, seuls, le craquement de la glace et la chute d'une pierre viennent, par instants, troubler le plus grand silence existant dans l'univers.

Quant à la vue que l'on a du sommet du Mont-Blanc, elle ne ressemble en rien à celle dont on jouit sur d'autres cimes célèbres. A la Jungfrau ou au Cervin, par exemple, on se trouve isolé au milieu d'un ravin de glace étroit bordé ou semé de masses blanches énormes se découpant brutalement, à quelques centaines de mètres en apparence, sur des fonds qui s'étagent jusqu'à l'horizon. La situation du Mont-Blanc est toute particulière. Entre la vallée de Chamonix et le val d'Aoste, il émerge d'une contrée verdoyante, et il n'y a de neiges rapprochées que celles qui couvrent ses propres flancs. Les hautes montagnes sont éloignées et n'apparaissent que derrière des premiers plans secondaires; leurs bastions de neige se détachent des teintes violettes et grises; mais, dans la succession indéfinie de ces profils collés les uns aux autres, la majesté particulière de leurs crêtes s'évanouit. Cet horizon unique, déconcertant, donne une sensation de puissance grandiose, plus douce, plus floue qu'ailleurs, et cette sensation est une des plus étrangement impressionnantes que nous offre la nature.

JEAN CERVIN.

Certainement, parmi tous les vaillants de la navigation aérienne, M. Santos-Dumont demeure l'enfant gâté du public. Ses _sorties_, aussi fantaisistes qu'audacieuses, dans des dirigeables sans cesse perfectionnés, provoquent chaque fois un enthousiasme nouveau. Mardi dernier, il lui a pris fantaisie d'évoluer au-dessus de la mer et de la plage de Trouville, avec le vent et contre le vent, pour inaugurer le _Santos-Dumont n° 14_. Le nouveau dirigeable diffère des précédents par quelques simplifications intéressantes. Ainsi, l'hélice a été déplacée de l'arrière à l'avant. De cette façon, on a pu supprimer l'arbre de commande de l'hélice, qui est fixée tout à côté de la nacelle et contre le moteur. Il en résulte qu'au lieu d'être poussé par l'hélice le dirigeable est tiré par elle, ce qui donne, comme on en eut la preuve, d'excellents résultats.

UN CENTENAIRE A VERJUX (SAONE-ET-LOIRE), VILLAGE NATAL DE Mme BOUCICAUT

Partout en France, sauf à Verjux--près de Chalon-sur-Saône--la moyenne de la mortalité humaine est trente-trois ans, dit-on. A Verjux, par exception, et pendant les trois dernières années, cette moyenne s'est élevée à soixante-quatre, soixante-cinq et soixante-six ans. Pour peu que la progression continue, tout le monde, dans ce pays-là, deviendra centenaire comme M. Augustin Farion.

M. Farion est né à Verjux le 17 août 1805. Il a vu et entendu beaucoup de choses, pendant un siècle, sans quitter son lopin de terre. Il a connu et vénéré Mme Boucicaut, la bienfaitrice du pays. Il a élevé trois enfants qui sont maintenant des vieillards.

Actuellement, le centenaire de Verjux a toujours bon pied, bon oeil, ou presque. Il possède encore sa femme, l'heureux homme! Ah! dame, ce n'est pas une jeunesse, la femme du père Farion. Elle va bien sur ses quatre-vingt-onze ans puisqu'elle est née le 7 mars 1815. Mais cela n'empêche pas le ménage d'être très uni, au contraire. Et l'on a pu se convaincre, la semaine dernière, tandis que l'on célébrait leurs noces de platine--organisées par le châtelain de Gergy, M. Louis Morin--que les deux bons vieux s'aimaient encore et se taquinaient comme à vingt ans. Ah! ces noces! Imaginez-vous une escorte d'honneur d'octogénaires, un garçon d'honneur de quatre-vingt-six ans et une fille d'honneur de quatre-vingt-sept, échangeant des galanteries chevrotantes, un banquet et un bal de vieux, tout cela formant un très attendrissant tableau. Ajoutons que l'on accède à Verjux par un pont que fit construire Mme Boucicaut. Sur l'une des places du village, un monument commémore la vie charitable de la noble femme dont la maison natale--une simple chaumière--est située à Monts, à un kilomètre de Verjux.

LA FÊTE DE LA PROMOTION D'AUSTERLITZ, A L'ÉCOLE DE SAINT-CYR

Le triomphe de Saint-Cyr du 17 août dernier a eu le succès habituel de cette fête de tous les ans. Le _Père Système_--le dernier de la promotion--qui organisa cette solennité bouffonne, avait bien fait les choses... D'abord, en l'honneur de la promotion de la Tour d'Auvergne, autant que pour décider un cheik arabe à s'allier avec lui contre l'Europe coalisée, l'empereur du Sahara voulut bien passer une revue de ses troupes très spéciales. Puis il y eut des sauts d'obstacles, fort applaudis, par des couples d'élèves costumés en officiers étrangers. La _Croisade contre la Pompe_, c'est-à-dire contre les matières non militaires du programme, mit aux prises une bête apocalyptique avec des chevaliers du moyen âge. Bien entendu, ce fut le monstre qui périt. Le programme comportait bien d'autres numéros pittoresques ou gracieux, comme le carrousel des gardes-françaises, le baptême de la promotion, le discours du _Père Système_. Signalons particulièrement le curieux défilé dans lequel tous les personnages qui donnèrent leurs noms aux bâtiments de l'École, depuis saint Louis jusqu'à Napoléon, reçurent de multiples ovations. Au cours de cette fête, Mme de Maintenon et une demoiselle de Saint-Cyr, souriantes et minaudières, furent très galamment accueillies, en dépit de leur taille un peu forte et de leurs moustaches naissantes.

LA COUPE DES PYRÉNÉES

_La «Coupe des Pyrénées», dernière épreuve importante de cette saison automobile, concours de tourisme en montagne organisé par le grand journal quotidien du Sud-Ouest,_ la Dépêche de Toulouse, _de concert avec_ la Vie au Grand Air, _s'est courue cette semaine. La première journée--le dimanche 20--a été malheureusement attristée par un accident qui a coûté la vie à l'un des voyageurs. Mais la course s'est poursuivie ensuite dans des conditions excellentes, à travers cette admirable région pyrénéenne, de l'une à l'autre de ces aimables villes ensoleillées: Toulouse, Carcassonne, Perpignan, Poix, Luchon, Bagnères, Argelès, Cauterets, Oloron, Biarritz, Bayonne,--pour ne citer que les plus fameuses._

MOUVEMENT LITTÉRAIRE

LES CORRESPONDANTS DE GUERRE EN MANDCHOURIE

Nous avons déjà signalé le _Journal d'un correspondant de guerre en Extrême-Orient_, de M. Reginald Kann, qui suivit l'armée japonaise jusqu'à Liao-Yang; _Dix Mois de guerre en Mandchourie_, par M. Raymond Recouly, qui fut attaché à l'armée russe, et _Pays de mousmés, pays de guerre_, amusant tableau satirique du Japon pendant la guerre, par M. Charles Pettit.

Voici trois livres nouveaux sur la guerre russo-japonaise, par trois témoins, MM. Victor Thomas, Villetard de Laguérie et Georges de la Salle[1]:

[Note 1: _Trois mois avec Kuroki_, préface de M. Henri Houssaye, par Ch.-Victor Thomas (Challamel).--_Trois Mois avec le maréchal Oyama_, par Villetard de Laguérie (Hachette, 3 fr. 50).--_En Mandchourie_, par Georges de la Salle (Armand Colin, 3 fr. 50).]

MM. Thomas et Villetard de Laguérie ont été correspondants de guerre, l'un pour _le Gaulois_, l'autre pour _le Petit Journal_, dans l'armée japonaise. Arrivé avant M. de Laguérie et de la première fournée, M. Thomas a essayé de voir la bataille du Yalou (1er mai 1904). Il l'a vaguement entrevue. Pendant que le canon grondait, on tenait les représentants de la presse emprisonnés dans un emplacement déterminé. Quelle amabilité montraient les Japonais! Par quelles prévenances ils tentaient d'adoucir leur rude règlement! Mais le petit Nippon est défiant; il craint les indiscrétions et, pratiquant avec maestria l'espionnage, ne veut pas le subir lui-même. Envoyaient-ils des dépêches sur le peu que leur oeil ou leur oreille avait saisi, les correspondants de guerre ne pouvaient se faire d'illusions. On arrangeait leurs missives; on les expédiait singulièrement raccourcies et défigurées. Une dépêche de cent trente mots, par exemple, ne parvint à Londres qu'avec huit mots, adresse comprise. Que fit donc, pendant la campagne, M. Thomas? Il observa le Nippon, brave, patriote, courtois, mais rusé jusqu'à la fourberie, tout à fait aux antipodes moraux de notre race. Nous mettons le point d'honneur dans la loyauté, tandis que lui considère l'art de tromper et de mentir comme une vertu. Eloigné des engagements et des batailles, M. Thomas put cependant se rendre compte de ce qui fait la faiblesse de l'armée nippone et de ce qui a rendu si longue cette guerre interminable. Les Japonais sont d'excellents stratèges; d'avance ils tracent leur plan avec beaucoup de minutie, mais sur le terrain ne savent pas le modifier suivant les circonstances; de là une certaine lenteur et une absence réelle de tactique. Ils ont été pareillement les dupes du bluff de Kouropatkine, lequel, au début, avec peu de troupes sous la main, a su déployer celles-ci de telle sorte qu'on l'a cru en possession d'une armée suffisante. Si faibles étaient les forces russes que les Japonais eussent dû rapidement terminer la campagne.

Comme M. Thomas, ancien officier de cavalerie, s'occupe presque exclusivement de choses militaires et qu'on les lui cachait, il n'a pas séjourné longtemps là-bas et, désespéré, avec un livre honnête où n'est consigné que ce qu'il a vu, a regagné la France, en septembre 1904.

M. Villetard de Laguérie n'a pas été plus libre que M. Thomas; mais, s'il n'a pu contempler mieux que ses confrères les mouvements des troupes nippones et le détail des grandes luttes, il a recueilli, en dehors de cela, une masse de renseignements fort précieux. Pour se rendre au Japon, il a pris la route des États-Unis, ce qui lui a permis de constater jusqu'à quel point la grande République était japonophile. Les sentiments de l'oncle Jonathan, de quelque grande idée qu'il essaye de les masquer, ne sont pas souvent désintéressés. Il craignait, pour son commerce avec la Chine et avec la Mandchourie, l'habitude qu'a la Russie de monopoliser les ressources naturelles des pays qu'elle s'annexe. Débarqué à Yokohama, le 22 mars 1904, M. de Laguérie eut tout le loisir de se promener dans la ville et ses environs et d'examiner sur place le Japon. Il ne fut autorisé que le 15 juillet à suivre l'armée du maréchal Oyama! Ne nous en plaignons pas trop. Pendant son séjour forcé dans le pays nippon, M. de Laguérie a fait une ample moisson de faits précis. Par le menu, il a analysé cette grande caserne. Peu de manoeuvres routinières. Ce que l'on enseigne aux soldats, c'est-à-dire à tout le peuple, c'est surtout le tir et l'assaut. Supprimés chez nous, les bataillons scolaires sont florissants au Japon et, dès les premiers pas, s'emparent de l'enfant pour le dresser à la guerre, la grande chose de ce peuple qui a maintenant six cent mille hommes sous les armes. Mais comment entretenir une pareille multitude et la munir des engins dont elle est si bien approvisionnée? Le Japon s'endette, de telle sorte que le marquis Ito lui-même, le vieux diplomate, a, dans une réunion de banquiers, laissé un peu échapper l'expression de ses inquiétudes. Au mois de juillet 1904, les frais de guerre s'élevaient déjà à près d'un milliard et demi. Le Japon eut recours à ses bons et riches amis d'Amérique pour un emprunt de 250 millions à 6%. Défiant, l'oncle consentit à l'emprunt, mais à la condition de prendre une hypothèque de 60% sur les douanes japonaises. Un emprunt intérieur de 250 millions vint s'ajouter à la dette publique en mai 1905. La mauvaise récolte du riz, l'année dernière, n'a pas contribué à relever les finances du Japon. De Saïgon les navires français ont apporté environ 800.000 tonnes de riz. Au fond, le volume de M. de Laguérie est d'un historien soucieux de tout rassembler et avec méthode.

Le 25 juillet, il fut autorisé à se rendre en Mandchourie. Il assista à cette grande bataille de Liao-Yang qui dura du 30 août au 3 septembre, mais ne put guère qu'entendre le sifflement des shrapnells et en apercevoir de loin la blanche fumée. Avec calme, le général Kouropatkine fit replier ses troupes et présida à leur retraite. Après avoir vu, toujours de très loin, les batailles du Cha-Ho, en octobre, M. de Laguérie, auquel on ne communiquait, sur les opérations militaires, que des rapports officiels, embellis et arrangés, et dont les dépêches étaient mutilées, quitta, au commencement de novembre, l'armée du maréchal Oyama. Il rentra en France, exaspéré contre les vexations de toutes sortes qu'il avait subies.