L'Illustration, No. 3259, 12 Août 1905
Part 2
Les touristes--nous sommes près de deux cents--entourent et absorbent les Lapons. Ce camp de Lapons ne ressemble plus maintenant qu'au pesage d'un champ de courses de province. Il faut se contenter de contempler des groupes. Là, une élégante Française a pris des mains d'une Laponne un travail d'aiguille et lui montre un point de broderie nouveau. La Laponne est dans le ravissement. Ici, un touriste bourre et allume la pipe d'un être bizarre à l'oeil allumé, au visage d'ivrogne, un Quasimodo avec des couleurs de personnage, d'un jeu de cartes barbares. Des enfants norvégiens vendent des cartes postales. La carte postale illustrée a unifié le monde.
Les Lapons font des affaires d'or. Ils vendent, à des prix très exagérés, des objets fabriqués par eux: cornes de rennes, pipes d'os de renne, blagues à tabac en peau de renne, cuillers d'os de renne, etc.
Voici l'heure de la fantasia finale. Un Lapon pénètre dans l'enclos où sont les rennes, tenant un de ces animaux en laisse, un conducteur docile qui donnera l'exemple aux autres. Le troupeau sort en tumulte de l'enclos et, sous les aboiements des chiens et les cris des hommes, traverse un torrent que le mouvement de la multitude de pattes minces raye d'une barre d'écume. Tous les animaux, en un clin d'oeil, se dispersent dans la montagne où ils disparaissent dans le taillis.
Il pleut, lentement, doucement, pleinement, avec constance. Le ciel et la mer sont du même gris, on ne voit pas une ligne d'horizon, de sorte que les bateaux tout noirs, avec leurs mâts, semblent suspendus dans l'espace opalin et laiteux.
* * *
Il y aurait à bord une jolie moisson de confessions à faire. Mais ce serait une trahison que de répéter les secrets qu'on a pu surprendre dans l'abandon forcé d'une vie commune d'un mois. C'est malheureux. On ne peut ici indiquer que des silhouettes de groupes. Il y a tout un clan d'isolées, de veuves ou de femmes mariées dont les maris sont restés en France. Quels drames intimes ces séparations consenties ou imposées peuvent-elles cacher? Il y a aussi des isolés. De quelles peines cherchent-ils l'oubli? Pendant les heures du crépuscule sans fin, on rêve à toutes ces misères et l'on sent qu'elle n'était pas exacte, l'impression du début, qui nous faisait croire que notre bateau était celui des gens heureux; nous avons aussi embarqué des douleurs.
LES ACHATS
Une scène amusante, pendant les escales, est celle du retour à bord des touristes chargés d'achats. Tout le long de l'escalier, c'est une succession de paquets enveloppés de papiers jaunes, de hautes cornes de rennes. Les femmes sont particulièrement heureuses. On a pu faire du _Shoping_ à Tromsoe. Une fois sur le pont, chacun déballe ses acquisitions devant tout le monde. Ce sont des peaux d'ours blancs qui coûtent 150 ou 200 couronnes, c'est-à-dire 200 ou 300 francs, des renards bleus plus chers qu'à Paris, naturellement, non montés, mal préparés, mais qu'on déclare des occasions extraordinaires, chère madame; des bottes de fourrures de tous les modèles; des pantoufles de peau de renne ornées de lainages blancs et rouges qu'on trouve délicieuses et qui, à Paris, seront déclarées des horreurs.
Une dame a acheté... un bateau. Elle en est folle de joie. Dès la montée de l'échelle, ce sont des cris: «J'ai acheté un bateau. Vous savez, j'ai acheté un bateau...!» Et sur le pont: «Vous allez voir mon bateau, parce que je dois vous dire que j'ai acheté un bateau.»
Et comme quelqu'un, peu de temps après, lui dit: «Il parait, madame, que vous avez acheté un bateau...» De très bonne foi, elle s'écrie:
--Comment savez-vous cela? C'est curieux comme on potine à bord...
Les retours sont gais. C'est un babillage, un piaillement, un étalage naïf de petites vanités dans l'ébrouement des parapluies mouillés et des caoutchoucs ruisselants.
_Vendredi 15 juillet._--Départ de Tromsoe.
Navigation dans le Lygenfiord. Toute la journée nous avons navigue, par un soleil superbe, dans le Lygenfiord, entre deux rangées de hautes montagnes couvertes de neige et séparées par des glaciers qui descendent jusqu'à la mer. C'est un spectacle merveilleux que ce défilé de verdure, de blancheurs neigeuses et de bleus glaciaires.
Il faudrait abuser des épithètes superlatives pour essayer de dépeindre ce spectacle. J'avoue m'en sentir incapable. Je ne puis que dire notre émotion, et le silence auquel nous étions condamnés par la grandeur de ce décor dont les toiles de fonds étaient d'une hauteur dépassant mille mètres.
Nous longeons la côte et tous les appareils photographiques, délaissés sous les brumes des jours passés sont sortis des étuis, de sorte que la vue des glaciers est, dans mon souvenir, accompagnée des bruits de déclics de kodak et de plaques de vérascope qui tombent.
HISTOIRE DE CHIENS
Il y a eu à Tromsoe et chez les Lapons un enlèvement de chiens. Nous en avons huit à bord, je crois. Les Lapons en font l'élevage en vue de l'arrivée des touristes. Il y en a de gros et de petits, de jeunes et de vieux, de dociles et d'inapprochables; ce sont de gros loulous au poil rude et fourni qui souffriront en France, aux chaleurs de l'été.
Hier, quelqu'un en achète un et l'envoie à bord.
C'est une jeune Norvégienne, trop blonde, qui le conduit. Elle arrive avant l'acheteur, l'attend, s'ennuie. Le chien est _son_ chien, son père l'a vendu malgré elle et elle en a le coeur gros. Elle veut le remporter, heureuse de ce contre-temps. Et c'est un peu triste, ce passage de gens venus de si loin et qui, pour la satisfaction d'un caprice, vont laisser derrière eux ce gros chagrin dans ces yeux bleu pâle.
On ne laisse pas partir la jeune fille avec son chien, qui d'ailleurs est fort beau. Une dame élégante déclare que, si le premier acheteur n'en veut plus, à son retour, elle le prendra. On paye les 30 couronnes à la petite Norvégienne si blonde, qui descend en sanglotant l'escalier du bord et s'éloigne dans une barque que dirigent d'autres fillettes. Elle ne songe plus alors à cacher son chagrin et nous suivons des yeux son petit châle noir que les épaules secouent.
* * *
Je cherche des comparaisons pour donner une idée du spectacle qu'offre le Lygenfiord. Je n'en trouve qu'une vieille, celle des vagues immenses subitement fixées, vagues neigeuses à la base verte. Ces vagues ont plus de mille mètres de haut, et il y en a sur une longueur de quinze lieues.
Au fond d'un des bras du fiord, voici une fumée. Les lorgnettes découvrent un yacht qui vient sur nous. C'est un bateau français. Petite émotion patriotique lorsque les sirènes et les pavillons échangent leurs saluts. Le yacht s'éloigne et bientôt il n'est plus qu'une fumée qui disparaît... Hélas! nous devions le revoir, ce bateau!
On nous promet pour ce soir le soleil de minuit. Nous désespérions, mais le ciel est bleu et la chance nous est revenue.
LE SOLEIL DE MINUIT
J'ai vu le soleil de minuit ou plutôt, j'ai vu le soleil à minuit. Il y a eu sur le bateau, pendant toute la journée, une effervescence, et, dans les groupes, les savants ont expliqué le phénomène. On dîne en hâte, et l'on va prendre sa place sur le pont, la lorgnette à la main. Nous sommes arrivés un peu tôt à la sortie du Lygenfiord et, en attendant l'heure de la représentation, notre bateau décrit un grand cercle dans la baie. Il est onze heures du soir. Le soleil brille d'un éclat affaibli. Vraiment il faut saluer. Devant un tel spectacle, les sentiments religieux s'exaltent, naissent ou ressuscitent en chacun de nous. Nous sommes d'abord effarés, car nos yeux reçoivent des impressions de couleurs qu'ils n'ont jamais ressenties. Nous sommes devant un spectacle tellement différent de ceux que nous avons l'habitude de contempler qu'il y a certainement une inquiétude, un trouble, tout au moins dans notre admiration.
Devant nous, la pleine mer et le soleil.
Au-dessus de l'horizon et sur une ligne parallèle, de petits nuages verts, rares comme des choses très précieuses et très belles, nous étonnent, car ils sont à la fois verts comme du bronze et délicats comme une soie vaporeuse effilochée.
Voilà ce qui est devant nous. A droite et à gauche, de hautes montagnes avec des plis verticaux, dans lesquels la neige est restée et qui font de larges lignes blanches sinueuses du sommet jusqu'à la mer, et non seulement jusqu'à la mer, mais jusqu'à nous, par leurs reflets dans l'eau.
Au fond, loin, des glaciers.
Tout cela si grand, si beau, n'est rien en soi... Cela vaut par l'éclairage. Ce qui est extraordinaire ici, c'est la lumière, elle est autre et cela rend l'évocation presque impossible. Elle est différente à ce point de celle dont nous avons l'habitude que la sensation persistante est celle d'être non pas dépaysé, mais déplanétisé.
A vrai dire, le paysage est, en bien, un paysage de la terre. Il y a autre part la mer, des montagnes neigeuses et des glaciers, mais la coloration qui les baigne ici les rend tels que la comparaison qui vient à plusieurs de nous est que nous pourrions nous croire dans la planète Mars... On s'aperçoit du petit nombre de mots que nous possédons pour désigner les couleurs...
Dans la partie que le soleil couchant n'éclaire pas, la masse sombre et lumineuse pourtant est éclairée par des neiges qui sont bleues et mauves. Le reflet dans la mer moire tout cela dans une vibration lente. Vers le soleil, c'est une coulée d'or. D'un bout à l'autre de la baie, il y a jusqu'à l'horizon, jusqu'au soleil, une succession de vagues minces comme des frissons, parallèles, et qui sont véritablement de l'or vert en fusion.
La mer derrière nous, vers les glaciers, est grise, mais du gris le plus fin et le plus varié, le plus lumineux. Il faut encore évoquer ici l'idée d'un métal en fusion, mais d'un métal léger, fluide. Ces gris comportent des violets et des blancs effacés.
Le rire d'un groupe de passagers qui échappent à l'émotion générale nous irrite jusqu'à la crispation. On voudrait un silence absolu. Seule la petite musique que fait l'eau refoulée doucement par l'étrave ne détonne pas ici.
Nous sommes à l'extrême-avant. De là, en nous retournant, nous voyons se projeter sur les glaciers voisins la cheminée et les mâts de notre bateau, qui deviennent gigantesques et fantastiques, dans la solitude, dans la désolation du paysage. Grosse surprise: lorsque nous détournons nos yeux éblouis, toutes les colorations sont changées, et le pavillon rouge de notre grand mât est vert. L'irritation de notre rétine nous fait voir partout non les couleurs réelles, mais leurs complémentaires. C'est une fantasmagorie.
Les sentiments religieux évoqués sont ceux du paganisme. Nous venons certes de faire une sorte de pèlerinage à l'astre qui entretient la vie sur notre planète, nous sommes venus de très loin pour saluer la perpétuité, la continuité visible du soleil. Il y a eu comme une adoration dans notre attente silencieuse et recueillie. A voir ce soleil qui ne meurt pas et la joie naïve que nous avons éprouvée devant sa pérennité évidente, les profanes pensent au cri de la Pâque russe: «Christ est ressuscité», et aux baisers qu'échangent les fidèles. Nous les avons remplacés par un toast au soleil--libations aux dieux--parce que certains voulaient choisir leurs voisines.
_(A suivre.)_ BRIEUX.
LES FÊTES DE L'INDÉPENDANCE BELGE
LE GRAND CORTÈGE HISTORIQUE DE BRUXELLES
Dans le programme de ces fêtes, il faut citer, comme une des parties les plus réussies, le grand cortège historique organisé à Bruxelles.
Pendant trois après-midi, les 22 juillet, 6 et 15 août, il aura parcouru les rues de la ville, suivant chaque fois un itinéraire différent. Au point de vue de la reconstitution pittoresque du passé, sa sortie de dimanche dernier offrait un attrait particulier, en raison de l'itinéraire de ce jour, comprenant la fameuse Grand'Place, d'un caractère si original, avec son superbe hôtel de ville et le décor si complet de ses vieilles architectures. Nul autre cadre, en effet, ne pouvait mieux s'adapter au groupe du cortège correspondant à la «période bourguignonne» de l'histoire des Flandres, puisque celui-ci représentait, abrités sorts le dais ducal et accompagnés d'une brillante escorte, Philippe le Bon et son fils, le comte de Charolais, se rendant au tournoi qui eut lieu sur cette même Grand'Place, le 20 février 1452, et où le futur Charles le Téméraire reçut le baptême des armes. Personnages et milieu s'harmonisaient donc à merveille, et les spectateurs, fortement illusionnés, auraient pu se croire transportés en plein quinzième siècle, sans l'anachronisme discordant de leurs costumes modernes.
LE PLUS HAUT ASCENSEUR DU MONDE
On vient d'inaugurer, au Burgenstock, une des plus charmantes stations d'altitude (800 m.), vis-à-vis de Lucerne, très fréquentée surtout par des Français, un ascenseur électrique, qui peut transporter six à sept personnes à la fois, en moins de trois minutes, au sommet de la Hammetschwand (1.140 m.), d'où la vue sur le lac des Quatre-Cantons et sur les Alpes d'Uri et d'Unterwalden est incomparable. On arrive en funiculaire de Kehrsiten (aux bords du lac), aux hôtels du Burgenstock, d'où un chemin des plus pittoresques, longeant la montagne tout droit au-dessus du lac et creusé en grande partie dans le rocher, vous conduit en trente minutes à l'ascenseur, caché dans une grotte rocheuse à côté de la chambre des machines. La cabine, de 4 mètres carrés, s'élève d'abord dans une cage en pierre, de 64 mètres de hauteur, au sommet de laquelle s'érige une tour aérienne en fer de 116 mètres. Cette tour, cela va sans dire, est solidement attachée au rocher à différents endroits, sans compter le pont d'accès, très solide, qui conduit les voyageurs sur le sommet de la montagne.
La cabine, suspendue à deux cordes en acier, offre toutes les garanties de sécurité: en cas d'excès de vitesse, arrêt automatique par un contrepoids; en cas d'interruption du courant, possibilité de conduire à la main la cabine à l'un des points de départ; enfin, une échelle en fer le long de la tour permet de monter ou de descendre aux personnes qui ne souffrent pas du vertige.
DR. GUGLIELMINETTI.
UNE BAIGNADE DANS UNE FONTAINE PUBLIQUE
Une bande de gamins à demi dévêtus a envahi le bassin d'une fontaine publique: plongés dans l'eau jusqu'à la ceinture, ils barbotent à coeur joie, s'éclaboussent copieusement, se livrent, avec des cris aigus et de francs éclats de rire, à toute sorte de jeux aquatiques; quelques-uns, sous les jets en chute de la vasque supérieure, ont, inconsciemment, un mouvement, une pose du torse nu d'un tel caractère sculptural que l'on croirait voir s'animer les tritons de bronze du parc de Versailles ou de la place de la Concorde.
Mais ce n'est pas chez nous que s'offre ce tableau d'un réalisme pittoresque; nos règlements de police n'autorisent ni ne tolèrent la transformation des fontaines publiques en piscines populaires où nos gavroches puissent prendre leurs ébats devant les badauds amusés. Ce privilège est un de ceux de la libre Amérique, et la scène reproduite ici, à titre d'exemple, a été photographiée récemment dans un square de New-York: là-bas, pendant les chaleurs de l'été, particulièrement torrides cette année, il est permis aux _boys_, parmi lesquels il y a peut-être de futurs milliardaires, de se procurer gratis l'agrément et les bienfaits du bain froid complet, douche comprise; cette hydrothérapie en plein air n'offusque personne et l'hygiène y trouve son compte.
Samedi dernier 5 août, les plénipotentiaires russes et japonais, chargés de discuter les bases de la paix, entraient en contact au large d'Oyster-Bay, à bord du _May-Flower_, yacht du gouvernement américain, où les présentations étaient faites par le président Roosevelt; mardi 8, ils s'installaient à Portsmouth (New-Hampshire), lieu choisi pour les travaux de la conférence, dont les résultats sont si impatiemment attendus.
L'attention se porte tout naturellement vers les éminents diplomates auxquels incombe la tâche difficile de mettre un terme à la guerre désastreuse allumée depuis un an et demi en Extrême-Orient, et qui, dès maintenant, sont des figures historiques.
Nous avons déjà donné de M. Witte, le premier plénipotentiaire russe, un portrait obtenu lors de son récent passage à Paris; une photographie du baron Komura, prise au moment de son arrivée à New-York, nous permet de montrer sous un aspect caractéristique le premier plénipotentiaire japonais, accompagné de M. Sato, son premier secrétaire, le personnage le plus _interviewé_ de la délégation.
LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE
Un livre d'actualité: _Dans l'intimité du sultan du Maroc_, par Gabriel Veyre[1].
[Note 1: Librairie Universelle, 1 vol., 3 fr. 50.]
Un premier mérite de ce livre, et qu'on peut lui accorder _a priori_ sur le seul vu de son titre, c'est l'opportunité; il paraît au moment où la question marocaine occupe le premier plan de l'actualité, s'impose à l'attention de l'Europe et met particulièrement en jeu la politique extérieure de la France. Les autres mérites, le chapitre introductif les fait pressentir par les explications de l'auteur touchant les motifs et les conditions de son séjour au Maroc.
M. Gabriel Veyre est un ingénieur dont on a eu plus d'une fois l'occasion de remarquer le nom dans _L'Illustration,_ sous d'intéressants documents relatifs précisément au sujet qu'il traite aujourd'hui. Après avoir déjà pas mal couru le monde, il se reposait aux bords du Rhône, lorsqu'il apprit qu'on cherchait un homme capable d'enseigner tout d'abord au sultan Mouley Abd-el-Aziz la photographie pour laquelle il s'était passionné, puis de l'initier, au besoin, aux plus récentes inventions: cinématographe, applications de l'électricité à la télégraphie, à la téléphonie, à la phonographie, à l'éclairage; modes de locomotion modernes, bicyclette, voire automobile. Tenté par l'attrait d'un pays nouveau, plus mystérieux et plus fermé encore que tous ceux qu'il avait parcourus jusque-là, il posait sa candidature, était agréé, débarquait à Tanger au commencement de 1901 Son séjour, qui, suivant ses prévisions, ne devait guère excéder une durée de six mois, se prolongea quatre ans, et, à son retour en France, à la fin de 1904, il possédait, pour une utile contribution à l'histoire de l'Afrique contemporaine, de précieux éléments, sinon régulièrement notés sur des carnets et systématiquement classés dans des dossiers, du moins nettement fixés dans sa mémoire.
Car M. Veyre, il tient à le déclarer, n'avait pas le dessein préconçu de faire un livre. La moindre ambition littéraire était si loin de sa pensée qu'à aucun moment il ne tint de «journal» et que, pour préciser ses souvenirs sur certains points, il a dû feuilleter, avant d'écrire ces pages, tout un lot de lettres adressées de Marakech et de Fez à ses proches, à des amis, «conversations très libres au courant de la plume».
Cet aveu n'est pas, tant s'en faut, de nature à déprécier la valeur de l'ouvrage ainsi composé.
Les auteurs de relations de voyage et autres travaux similaires pourraient, en effet, se diviser en trois catégories: 1° le voyageur qui passe rapidement, note à la hâte quelques observations superficielles, quelques impressions fugitives, et, mettant dans son récit plus d'imagination et de littérature que de faits positifs et scrupuleusement vérifiés, risque des affirmations téméraires comme le proverbial: «Ici, toutes les femmes sont rousses»; 2° le chargé de mission--officielle ou officieuse--embarrassé d'un programme ou trop vaste ou trop étroit, qui, dans un temps limité, accumule documents, statistiques, renseignements de seconde main, regarde les réalités à travers les verres brouillés ou déformateurs de lunettes spéciales, et, rédigeant sa relation en style de rapport, y fait tout converge vers des conclusions préméditées et tendancieuses; 3° l'hôte indépendant,--commerçant, industriel, ingénieur, peu importe!--séjournant un temps assez long parmi les étrangers pour s'initier peu à peu, par la force même de l'habitude, à leur vie qu'il partage, observant d'un oeil curieux mais tranquille hommes et choses, caractères et moeurs, sachant simplement voir, écouter et retenir.
M. Veyre appartient à cette troisième catégorie, la meilleure, à notre sens, parce que c'est celle qui présente le plus de garanties de sincérité, d'impartialité, partant d'exactitude, et l'on a eu bien raison de l'engager à réunir, rédiger et publier les souvenirs personnels que sa situation tout exceptionnelle et privilégiée là-bas lui a permis de recueillir sur le jeune sultan et la cour chérifienne; certes, surtout dans les circonstances actuelles, l'intérêt n'en est pas douteux. Il les a, d'ailleurs, résumés, coordonnés et présentés d'excellente façon, en une série de chapitres bien coupés: _Comment j'abordai au Maroc.--Les Commencements d'un règne.--El Menebhy, ministre de la Guerre.--Le Caïd Mac Lean.--Dans la cour des Amusements.--La Vie au palais: une journée du sultan.--Mouley Abd-el-Aziz: l'homme, le souverain.--Moeurs marocaines: l'esclavage.--La France au Maroc: la «pénétration pacifique»_.
Ce chapitre final contient, au sujet du rôle de notre diplomatie, diverses critiques et indications formulées avec beaucoup de réserve et de modestie par un homme étrange--il s'empresse de le proclame--aux subtilités de la politique, mais qui n'en semblent pas moins fort judicieuses et dignes d'être prises en sérieuse considération.
En somme, un volume à la fois maniable et substantiel, dont le texte s'agrémente et se complète de nombreuses reproductions photographiques; une narration sans prétention, mais claire, concise, alerte, relevée fréquemment d'une note pittoresque, d'une pointe d'humour, abondante en anecdotes caractéristiques; des portraits qu'on sent dépourvus d'artifices conventionnels, tant les personnages apparaissent vivants; un livre de bonne foi, mieux approprié que tels ouvrages compacts, de pâte ferme, à la propagation d'utiles enseignements, parce que, sous la légèreté de la forme, qui n'exclut pas la solidité du fond, il est plus accessible à tous et, d'une lecture captivante, répand la lumière sans engendrer l'ennui.
EDMOND FRANK.
ONT PARU:
Peu de livres nouveaux en cette saison d'été. Parmi les derniers ouvrages parus, il faut mentionner spécialement:
ROMANS.--_Dans l'ornière_, par Mme la duchesse de Brissac (Plon-Nourrit et Cie, 3 fr. 50).--_L'Impossible Pardon_, oeuvre très émouvante de M. Antoine Albalat, qui, après avoir publié des livres sur _l'Art d'écrire_, prouve l'excellence de ses leçons en écrivant lui-même avec beaucoup d'art (E. Petit, 3 fr. 50).--_L'Invasion de la mer_, la première oeuvre posthume de Jules Verne (Hetzel, 3 fr.).--_Les Visites d'Elisabeth_, le célèbre roman anglais d'Elenor Glysa, traduit par Arnelle (Ollendorff, 3 fr. 50).--_Les Chevaliers teutoniques_, par Henrik Sienkiewiez, le célèbre auteur de _Quo vadis?_ (Fasquelle, 3 fr. 50).