L'Illustration, No. 3259, 12 Août 1905
Part 1
Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque
AVEC CE NUMÉRO: _SUPPLÉMENT MUSICAL._
SUPPLÉMENT MUSICAL: Fragments de _Maïa_, par MM. Gallois et Samuel-Rousseau, prix de Rome.
_L'ILLUSTRATION_ du 19 août sera accompagnée d'un numéro de _L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE_ contenant une oeuvre--inédite sous sa forme dramatique--d'un des plus grands écrivains contemporains:
CRAINQUEBILLE, par ANATOLE FRANCE.
On n'a pas oublié le succès de ces trois tableaux au théâtre de la Renaissance où le rôle de Crainquebille était tenu par M. Lucien Guitry.
Le même numéro de _L'ILLUSTRATION_ contiendra de beaux dessins de M. Georges Scott sur la FÊTE DES VIGNERONS DE VEVEY.
COURRIER DE PARIS
JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE
Dimanche soir, en wagon. Dix heures. Je suis allée dîner, comme tout le monde, à la campagne et, dans la cohue, parmi les cris et les bousculades du retour, je me suis laissé pousser, hisser vers le premier wagon venu. Troisième classe. Des gens sont debout sur le marchepied; d'autres, assis sur l'escalier qui mène à l'impériale de la voiture. On s'entasse, on s'écrase joyeusement. Quatorze personnes se sont empilées dans le compartiment de dix places où je suis assise. Les jeunes gens, un peu «allumés», s'excusent, en propos comiques, de tenir tant de place; les femmes rient; une petite fille pleure: on lui donne une claque; elle se tait. La chaleur est intenable; on a entassé sur les planches supérieures du compartiment des brassées de fleurs, une brouette d'enfant, des paniers où sonnent la vaisselle et les bouteilles vides du déjeuner, des filets mouillés où il y a du poisson frais, des engins de pêche. On roule... A côté de moi, est installée toute une famille: le père, la mère, la grand'mère, deux petits garçons, un bébé. Types d'ouvriers aisés. La mère secoue sur ses genoux, pour l'endormir, le dernier-né dont les petites mains se crispent sur un biberon; la grand'mère s'est assoupie tout doucement, contre mon épaule; le lumignon jaune de la voiture éclaire de reflets tragiques ses joues en sueur, ses mèches grises dénouées que coiffe un chapeau trop fleuri, posé de travers. D'une voix pâteuse--la voix d'un homme qui a eu soif depuis ce matin et ne semble pas encore désaltéré--le père raconte aux voisins sa journée: lever à cinq heures; quatre heures de course au soleil, à la recherche d'une «bonne place»; déjeuner sur l'herbe, «trop de mouches»; pêche et promenade jusqu'au dîner; orage; retour à la gare sous l'averse... Il bâille en contant cela. Tout le monde s'est endormi; la grand'mère est maintenant affalée sur moi de tout son poids, et ronfle. On la réveille. C'est Paris.
Je les regarde descendre de wagon, chargés de paquets, titubants, les yeux brouillés de sommeil, exténués. On a posé le petit enfant dans la brouette et la famille, lentement, se met en marche, parmi les groupes braillards qui la bousculent.
Et j'admire au prix de quels éreintements le peuple s'amuse, et ce que représente, pour lui, de fatigue une journée de «repos». On mettrait en interdit le patron qui oserait, à quelque prix que ce fût, imposer à des ouvriers de pareilles tâches...
Tous, il est vrai, n'ont pas les mêmes goûts; et, par exemple, un grand nombre de Parisiens avaient, dimanche dernier, préféré au plaisir de la «balade» champêtre celui de demeurer à Paris pour y acclamer Étienne Dolet. Justement, à l'heure de prendre mon train, j'ai vu passer, sous ma fenêtre, un de ces groupes. Une jeune femme, coiffée d'un chapeau rouge, le précédait; derrière elle, un drapeau rouge était déployé, que portaient des jeunes gens. Je les ai suivis jusqu'à l'Hôtel de Ville. Ils criaient, sur un rythme de marche: _Hou! Hou! la calotte!_ Un de mes amis, professeur à l'École des Langues orientales, m'accompagnait; je le priai de me renseigner sur l'étymologie de ce cri, que j'entendais pour la première fois.
--J'ignore, me dit-il, l'origine de _Hou! Hou!_ Je sais seulement que cette sorte de beuglement est très usitée dans les réunions hostiles au clergé. C'est également le clergé que désigne cette expression: _la calotte_, et je ne saurais non plus vous dire à qui revient le mérite de l'avoir lancée.
--Y a-t-il longtemps, demandai-je, qu'existe cette coutume parisienne de commémorer Étienne Dolet?
--Non, dit mon ami. Cela est tout récent. C'est venu comme une mode. Les libres penseurs cherchaient un ancêtre; ils ont découvert celui-là.
--Ce sont des prêtres qui ont brûlé Dolet?
--Du tout. Ce sont des juges ordinaires.
--Avait-il commis quelque crime de lèse-majesté?
--Non. Dolet respectait et aimait passionnément son roi; et jusqu'à la fin de sa vie--jusqu'au bûcher exclusivement--François Ier le protégea.
--C'était un ennemi de la religion, sans doute?
--Nullement. Dolet fut un parfait catholique, ennemi de toutes les hérésies, et qui ne dut l'ennui d'être brûlé vif qu'à des haines personnelles, à des jalousies, à des cabales d'école où la religion n'était pour rien. En sorte que ce martyr serait fort étonné s'il pouvait apprendre aujourd'hui quelles sortes de gens l'acclament. Il est vrai que ceux qui l'acclament seraient bien plus surpris encore si on leur apprenait au juste ce que c'était qu'Etienne Dolet. La plupart n'éprouvent pas, d'ailleurs, le besoin de le savoir. La statue de Dolet, c'est quelque chose au sujet de quoi l'on manifeste contre quelqu'un; c'est, une fois par an, l'occasion de pousser des cris dans la rue, «d'embêter Lépine», et de remplir d'un peu d'agitation les loisirs d'un dimanche d'été.
Il ne m'a pas paru cependant que cette manifestation, ces défilés de couronnes, de bouquets d'immortelles et de drapeaux causassent à M. le préfet de police beaucoup d'émotion. Il allait et venait, presque souriant, et l'on eût dit que lui aussi était heureux de cette occasion d'occuper sa journée... Car il est devenu, depuis quinze jours, terriblement vide d'événements, notre Paris. C'est effrayant à avouer: on s'y ennuie. Il semble que les vacances aient emporté loin de lui tous les sujets de curiosité, de plaisir ou d'émotion que la vie ordinairement y multiplie; et nous sommes de pauvres abandonnés qui n'avons plus d'autre ressource, pour nous distraire, que de braquer nos lunettes au loin, sur l'horizon de la province et de l'étranger.
Le prince Kadolin et M. Bouvier se reposent, et c'est aux États-Unis que sont engagés, à cette heure, les grands colloques diplomatiques. Witte... Komura... que nous voilà loin du quai d'Orsay! Les fêtes de l'Entente cordiale s'étaient commencées à Brest et continuées à Paris; elles s'achèvent au-delà du détroit, et c'est de Portsmouth que nous vient, cette semaine, le bruit des canonnades fraternelles et des clameurs de fête. Nos champs de courses sont déserts; c'est en Normandie qu'il faut aller pour perdre avec élégance son argent. Les amateurs de théâtre courent à Orange acclamer Berlioz, Eschyle et Boïto, ou célébrer à Vevey la Fête des Vignerons; et, pour ceux qui ne veulent pas, quand même, s'éloigner trop du boulevard, il y a le théâtre de la Nature, à Champigny... Les reporters suivent M. Deibler à Dunkerque; un congrès de _Bleus_ s'ouvre en Bretagne et c'est à Boulogne-sur-Mer que M. le docteur Zamenhof inaugurait, tout à l'heure, un autre congrès: celui des espérantistes.
SONIA.
QU'EST-CE QUE L'ESPÉRANTO?
Les espérantistes viennent de tenir, à Boulogne-sur-Mer, leur premier congrès international. _L'espéranto_, la première «langue universelle» qui ait la chance d'être patronnée par de nombreux savants, compte aujourd'hui en France 30.000 adhérents; mais la plupart des personnes qu'il laisse sceptiques ou indifférentes en ignorent totalement le principe. Essayons de le préciser en quelques lignes.
Pour chaque mot, ou plutôt pour chaque idée, on a choisi la racine correspondant à cette idée dans le plus grand nombre de langues aryennes. Ainsi, on a pris les racines _doktor, honest, pur_, qui se retrouvent dans cinq ou six langues; _dom_ (maison), _via_ (voir), qui existent dans deux ou trois. Les mots spéciaux à une langue, comme _sport_, ont été conservés; enfin, entre deux racines différentes représentant chacune la même idée dans un nombre de langues égal ou sensiblement égal, on a généralement donné la préférence à la racine la plus latine.
Fait à noter, d'ailleurs, cette langue internationale n'est pas construite comme l'exigerait une langue «universelle» dans l'acception scientifique du mot; elle se préoccupe surtout d'être accessible au monde américo-européen. Or, si l'on songe que l'anglais peut être considéré comme une langue franco-allemande, on ne s'étonnera point de rencontrer les racines latines en majorité dans le vocabulaire espéranto.
Ce vocabulaire comprend actuellement un millier de racines, chiffre très suffisant pour répondre aux besoins normaux de la conversation et de la correspondance. Toute la connaissance de la langue se réduit à la possession de ces racines, en général faciles à retenir pour les Latins, surtout s'ils possèdent quelques notions d'allemand.
Avec ces racines qui expriment des idées, nous formons les mots et les phrases, à l'aide d'une trentaine de préfixes et de suffixes et de seize règles extrêmement simples ne comportant aucune exception.
L'article défini _la_ est invariable comme le _the_ anglais. Le genre grammatical n'existe pas: il n'y a que le genre de sexe.
Tous les modes d'un mot s'expriment par un changement de finale: _patro_, père; _patra_, paternel; _pâtre_, paternellement; _patrino_, mère; _patrina_, maternel.
Le verbe ne change pas pour les personnes, celles-ci sont désignées par le seul pronom. Tous les temps sont déterminés par douze finales: _mi jaras_, je fais; _mi jaris_, je faisais ou j'ai fait; _mifaros_, nous ferons; _mi farus_, nous ferions, etc.
L'emploi des préfixes et des suffixes évite encore un nombre considérable de mots nouveaux. _Mal_ indique le contraire: _ami_, aimer; _malami_, haïr. _Ist_ indique la profession: _boto_, botte; _botisto_, bottier, etc.
Ces quelques exemples nous paraissent résumer de façon très claire les principes de l'espéranto.
Ajoutons que chaque mot se prononce absolument comme il est écrit, les lettres gardant le son alphabétique qui se trouve presque toujours conforme à celui de l'alphabet français. L'accent tonique se place sur l'avant-dernière syllabe. On supprime ainsi toute difficulté sérieuse pour l'intelligence de la langue entre personnes de nationalités différentes.
Le volapük, qui occupait le monde vers 1885, était plus compliqué et empruntait presque tous ses éléments aux langues saxonnes. Cette phrase: «La vie de l'homme est courte», s'exprimait en volapük: «Lif mena binom blefik.» En espéranto, elle se traduit: «La vivo de l'homo estas mallonga.»
L'espéranto est justement considéré comme un chef-d'oeuvre et il est à prévoir que, d'ici quelques années, il sera parlé et compris sur tous les points du globe par les personnes possédant une certaine culture intellectuelle. Il fut créé de toutes pièces par un Russe, le docteur Zamenhof, né en 1859, à Biélostok, dans le gouvernement de Grodno (Pologne). Ce savant, dont le nom encore ignoré du grand public deviendra bientôt mondial, a ainsi résolu un problème qui, depuis deux siècles, hantait les esprits les plus remarquables et auquel on n'avait apporté que des solutions lamentables. Il conçut son projet de langue universelle vers 1878, alors qu'il était élève au gymnase de Varsovie; c'est seulement en 1887 qu'il publia son premier ouvrage sous le pseudonyme de Doktoro Espéranto (qui espère).
Détail amusant et éloquent: c'est la librairie Hachette, la maison classique par excellence, qui édite tous les ouvrages concernant l'espéranto, approuvés par le docteur Zamenhof.
LA POLICE AU CONGRÈS DES ZEMSTVOS
Nous avons publié la semaine dernière deux photographies du Congrès des zemstvos à Moscou. Celle que nous donnons aujourd'hui présente un intérêt tout particulier et l'on peut dire qu'elle était attendue de tous nos lecteurs depuis que _le Temps_ du 21 juillet avait publié le récit suivant:
Au moment où le comte Heyden va occuper le fauteuil présidentiel, le prince Paul Dolgoroukof entre, annonçant l'arrivée de la police et demandant au Congrès la permission d'introduire les agents.
Le maître de la police, accompagné de plusieurs sous-officiers, pénètre et déclare qu'il a l'ordre de la préfecture d'interdire la réunion et de saisir les documents. Il lit les articles du code et la circulaire du ministre de l'Intérieur en vertu desquels il se prépare à instrumenter. Le président proteste; le maître de la police voulant dresser la liste des membres du Congrès, une voix s'élève: «Inscrivez toute la Russie!» Les membres des zemstvos présents comme témoins, non comme délégués, sont les premiers à lui donner leurs noms. Le maître de la police prend alors le parti de sortir pour rédiger un procès-verbal et la séance continue.
_Un photographe, qui a enregistré l'incident, se hâte de mettre ses instantanés en sûreté..._
Le maître de la police rentre à ce moment et lit son procès-verbal...
La séance est levée après une déclaration de M. Golovine. _Le photographe, qui a seul instrumenté, pendant que le commissaire s'en allait bredouille, est arrêté; la perquisition faite dans ses appareils reste sans résultat._
Nous n'ajouterons à ce compte rendu que quelques lignes. L'opérateur incorrigible qui, en dépit du maître de la police et au péril de sa liberté, photographia ce grave incident, n'était autre--on l'a deviné--que le correspondant de _L'Illustration_ en personne.
Malgré toutes les vicissitudes qui en ont retardé l'envoi, la photographie séditieuse nous est enfin parvenue. Le maître de la police de Moscou a fait arrêter notre photographe et perquisitionner dans ses appareils. Nous prenons aujourd'hui notre revanche malicieuse en dédiant à ce fonctionnaire sa propre image dans un document historique que les circonstances ont rendu inestimable.
L'IMPÉRATRICE EUGÉNIE A STOCKHOLM
Parfois, au hasard de ses croisières sur le yacht _Thistle_, l'impératrice Eugénie passe en vue d'une capitale étrangère. Il y a là, tout auprès, le palais d'une famille dont jadis, au temps des fêtes impériales, les membres furent reçus, en pompe, aux Tuileries. L'impératrice errante, qui se souvient, interrompt son voyage pendant quelques heures. Elle fait une courte visite à ces princes et ces reines qui sont demeurés ses amis. A la souveraine détrônée, on rend les honneurs dus aux souverains régnants qui voyagent incognito; on lui prodigue, en plus, les marques de vénération que commandent son grand âge et le souvenir de ses infortunes.
Notre photographie représente l'ex-impératrice au moment où, après avoir déjeuné, le 25 juillet, avec le roi Oscar, à Stockholm, elle se dispose à regagner son yacht.
La visite de la flotte française en Angleterre a été l'occasion de grandes fêtes maritimes qui ont duré toute cette semaine. Suivant le programme arrêté par l'Amirauté britannique, notre escadre du Nord venait mouiller en rade de Cowes, ayant en tête le _Masséna_, battant pavillon de l'amiral Gaillard, commandant en chef. Celui-ci, aussitôt après le mouillage, se faisait conduire à bord du yacht _Victoria-and-Albert_, pour saluer le roi; puis Édouard VII lui rendait sa visite à bord du _Masséna_. Cette première journée était, d'ailleurs, plus particulièrement consacrée aux réceptions officielles; dans le bruit des canons tonnant en salves d'allégresse, ce fut, sur le pont du vaisseau-amiral français, un va-et-vient de brillants uniformes: l'amiral Wilson, commandant en chef de la flotte anglaise de la Manche, les états-majors, les ambassadeurs, etc. Spectacle curieusement animé, dont, malgré la sévérité des consignes prohibitives, le correspondant de _L'Illustration_, posté à une hauteur favorable, a réussi à obtenir les curieuses photographies que nous reproduisons en première page.
Vevey est une gracieuse cité vaudoise, assise sur la rive nord-est du lac de Genève, à l'endroit même où se jette la Vevayse. Cette petite ville de 6.000 habitants est deux fois célèbre, à cause d'un livre et à cause d'une tradition. C'est dans les environs de Vevey que Rousseau trouva le cadre de sa _Nouvelle Héloïse_. C'est à Vevey même que, de loin en loin, une fête fameuse, la Fête des Vignerons, réunit d'innombrables spectateurs dans un admirable théâtre de la nature.
La scène de ce théâtre est une place de la ville. Le décor, c'est, aux plans lointains, au-dessus des toits et des clochers, le paysage des monts abrupts et des verts pâturages. Les acteurs, ce sont tous les habitants du pays, en costumes de fête nationaux.
La Fête des Vignerons se présente sous un double aspect: elle est à la fois antique et moderne. Il y a des nymphes, des bacchantes et des bergers à houlettes. Les musiciens portent l'habit et la perruque du temps des baillis de Vevey. Les données du poème ne varient guère depuis l'année 1797. Ce sont, exaltés par les chants et mimés par des danses, les principaux événements de la vie rustique au cours des quatre saisons. Cette année, comme lors des représentations précédentes, on a applaudi la danse du _Printemps_, le pas des _Bacchantes_, le ballet des _Feuilles mortes_, le chant des _Glaneuses_, le défilé des chars de l'Été et l'_Hymne à Gérés_, et, naturellement, le _Ranz des vaches_.
Nous publierons la semaine prochaine les dessins de notre envoyé spécial, M. Georges Scott.
_Au bord de la mer: un coin de plage, le ciel et l'eau se confondant presque en une vaste étendue; à l'horizon, les voiles d'une flottille de pêche; au premier plan, deux personnages. Sujet d'une composition très simple, que Mme Colin-Libour a traité avec la sobriété qui convenait; mais, en sa simplicité, quelle scène émouvante évoque ce tableau! S'écartant des abords trop fréquentés de la terrasse banale, une jeune mère s'est aventurée au loin, avec sa fillette, sur une de ces langues de sable où l'on se sent en pleine sécurité, à marée basse. Là, pendant qu'elle partageait les jeux ingénus de l'enfant, elle a perdu la notion du temps, s'est attardée, sans prendre garde au flot perfide; et voici que la mer, continuant de monter, menace de couper toute retraite en couvrant la langue de sable déjà transformée en îlot. La situation est critique: l'imprudente, affolée, dans une anxiété poignante, multiplie les appels, les signaux de détresse; espérons qu'elle en sera quitte pour la peur et que, grâce à un prompt sauvetage, l'aventure n'aura pas un dénouement tragique._
EN NORVÈGE
_Fragments d'un journal de voyage._
(Suite III.--Voir les numéros des 8 et 29 juillet:)
LES LAPONS
Dans les rues de Tromsoe; de-ci de-là, de bizarres personnages, petits, roux, coiffés d'un bonnet bleu et rouge, comme des valets de carreau, déambulent, couverts de fourrures, chaussés de bottes en peau de renne, avec un assortiment d'objets bizarres en os, pendus à la ceinture et au bout des doigts. Ce sont des Lapons. Ils sont moins sales qu'on ne s'y attendait. Le visage rose ou rouge est éclairé par des yeux bleus, et des cheveux filasses encadrent les pommettes saillantes du type mongol.
Ce sont bien des Lapons; mais ils sont trop liants, trop bons vendeurs, ils parlent trop bien l'anglais; ils ressemblent trop, comme mentalité commerciale, aux Italiens marchands de moulages qui nous mettent dans les mains, à Paris, un objet dont on a offert le dixième du prix demandé. Les Lapons suivent les touristes, offrant des _spoons_, cuillers faites d'un os de renne et ornées d'un dessin en profil de cet animal.
À Tromsdal, en face de Tromsoe, se trouve le fameux camp des Lapons tant «blagué», tant attendu aussi. Il est établi à quatre kilomètres de la côte. Pourquoi? Parce que le propriétaire du terrain qui le reçoit l'a voulu ainsi afin de forcer les touristes à utiliser des voitures sur le prix de location desquelles une part d'argent lui est remise.
Par un chemin impossible, cahoteux, détrempé, étroit, rocailleux, franchissant des torrents et sur lequel les voitures tressautent, on arrive au camp, après avoir traversé un bois de bouleaux qui, l'hiver, disparaît sous la neige.
On nous a tellement dit que, ces Lapons, nous aurions pu les voir au Jardin d'acclimatation, que nous sommes ravis de les trouver tout de même un peu plus pittoresques. Sur un mamelon vert environné de montagnes, trois ou quatre huttes ressemblent à de gros tas de terre. Dans un enclos, voici les rennes, deux cents environ. Ils sont tout petits et leurs ramures confondues font comme un fouillis agité de branchages.
Nous entrons dans une hutte. Elle est bien telle qu'on l'a décrite, avec le feu de bois au centre, au-dessous du trou ménagé au sommet. Tout autour, à terre, sur des peaux, sont étendus les habitants. Des têtes de morues sont suspendues pour sécher. Une montre en argent, à remontoir, brille dans un coin. Une femme vêtue de fourrures et de lainages rouges et bleus surveille un bébé tout blanc, bien emmailloté, dont le berceau est un grand sabot de bois. Sur la prière d'un touriste, prière affirmée par le don d'une pièce blanche, elle sort de la hutte pour être photographiée, et, complaisamment, lève le voile qui cachait la figure de l'enfant; mais, lorsque survient un nouveau touriste armé d'un nouvel appareil, le voile est précipitamment baissé et ne se relèvera que contre une nouvelle obole. Vous vous rappelez les tableaux d'église dont le sacristain lève le rideau en Italie?