L'Illustration, No. 3258, 5 Août 1905

Part 1

Chapter 13,255 wordsPublic domain

Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque

Avec ce Numéro _Une Gravure hors texte_ EN COULEURS.

COURRIER DE PARIS

JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

... Gare de Lyon. Un landau qui passe, à grande allure; des agents de police affairés; des passants qui saluent. On entend: «C'est lui... L'avez-vous vu? Où va-t-il?» C'est M. Loubet qui part en vacances.

Je le regarde descendre de voiture, souriant, serrer des mains, distribuer de bonnes paroles auxquelles répondent d'autres sourires. Et je pense à la chose exquise, ineffablement douce, que doit être un mois de repos à la campagne, quand on a été pendant onze mois «monsieur Loubet»!

Le hasard et ma curiosité m'ont souvent mise, depuis quelque temps, sur le chemin de M. Loubet. Je l'ai vu recevoir des rois, présider des revues, inaugurer des salons de peinture, assister à des fêtes de gymnastique, suivre des courses de chevaux à Longchamp, et des concours d'animaux gras au Champ de Mars, et des concours culinaires aux Tuileries; je l'ai rencontré dans des expositions de fleurs, dans des expositions de chiens, dans des expositions de tout; et je pensais souvent: «S'amuse-t-il?» Or, s'il s'ennuyait, c'était merveille de voir combien sincèrement, en quelque lieu que ce fût, il avait l'air de s'amuser, d'être pris par l'intérêt, grave ou léger, des choses qu'on lui montrait. Je l'observais à distance. Il parlait. Et, qu'il s'agît de peinture, d'élevage, d'horticulture, d'art militaire, de politique, d'hippisme, de médecine, de gymnastique ou de charité, j'étais frappée de voir combien ceux qui l'écoutaient goûtaient son éloquence familière, semblaient lui savoir gré d'être venu leur dire précisément les paroles qu'il leur disait.

M. Loubet, à présent, se repose sous les arbres. Il rêve. Il jouit de la volupté de ne rien inaugurer, de ne rien présider, de ne rien célébrer, de ne rien commémorer. Pour quelques semaines, il a reconquis le droit de ne point sourire égalitairement à tout le monde; il se sent libre de bâiller, libre d'aimer ce qu'il aime et de ne pas aimer ce qu'il n'aime pas. Ce sont là ses débauches...

Nos «potaches» aussi sont heureux. Ceux qui ont bien travaillé ont la joie, en ce moment, de trouver leurs noms imprimés dans la gazette... Et cela nous fait, en vérité, des journaux très ennuyeux, où s'alignent des citations de discours de distributions de prix, en caractères minuscules, et des noms, des noms, des noms... Je n'aperçois pas l'intérêt de cette réclame, faite à de petits succès d'enfants, et j'aimerais qu'on habituât les écoliers à triompher de façon plus modeste, à n'avoir pas, dès l'âge de huit ans, la préoccupation de la «bonne presse». Cela vaudrait mieux pour eux, et pour la presse aussi. Il en est un peu des journalistes comme des comédiens. Nous sommes, à l'égard des gens de théâtre, animés d'une curiosité folle, puérile, un peu maladive; nous n'entendons rien ignorer de leurs propos, de leurs gestes, des plus secrets incidents de leur vie; et, comme si nous avions conscience de ce qu'il y a d'inconvenant et de ridicule dans cette curiosité-là, nous nous vengeons d'elle sur eux-mêmes, en leur reprochant de tenir trop de place chez nous et de s'imposer abusivement à l'attention de la foule. Nous feignons d'oublier qu'il ne tient qu'à nous de ne point tant nous occuper d'eux et que, le plus souvent, il leur serait fort agréable que notre badauderie les laissât en repos.

Les journalistes, de même, ne tirent leur influence que de l'excès de nos vanités. Nous nous plaignons d'être à leur merci; mais les opinions qu'ils expriment, leurs critiques, leurs louanges n'ont que l'importance qu'il nous plaît d'y attacher; et, si nous nous montrions moins puérilement préoccupés d'être bien traités par la presse; si nous savions opposer plus de sincère indifférence à ses dédains, à ses facéties, à ses mauvais gestes, elle aurait tôt fait de redevenir la personne discrète que nous lui reprochons tant de ne pas être...

Mais nous n'avons pas ce courage; ses caresses nous tentent et le pouvoir dont elle jouit de nous distribuer un peu de gloire nous la rend sacrée. Nous pestons contre ses erreurs, ses injustices et l'énormité de sa puissance;--et nous nous tournons vers elle pour lui mendier un brin de réclame en faveur du fils ou du neveu que nous avons ramené du lycée, cette semaine, chargé de couronnes. Ecorche-t-elle un nom? Vite, nous la supplions de «rectifier»; elle rectifie, et nous sommes contents.

A qui la faute si, de temps à autre, tant de prestige la grise?

Août... septembre... les deux mois de léthargie de Paris. Bruyamment, mon Quartier latin se vide; mes amis se dispersent. Il y a bien encore, ça et là, des choses neuves à voir, d'amusants ou de beaux spectacles grâce auxquels on se réjouira d'avoir quitté Paris après les autres et qu'on sera fiers d'avoir goûté dans une sorte d'intimité, de huis clos parisien... Il y a les salles nouvelles du Petit Palais; il y a l'exposition triomphale de Ziem; il y aura tout à l'heure le retour aux Tuileries du pesant et ronflant cortège des «véhicules industriels», qui soulevèrent, cette semaine, tant de poussière et firent un si beau bruit sur nos routes; et il y a les étrangers qui viennent voir Paris au moment où nous l'abandonnons.

On les rencontre à l'heure de «l'apéritif», assis aux terrasses des boulevards et, le soir, à la Comédie-Française, à l'Opéra, ou, si la chaleur est trop forte, aux cafés-chantants des Champs-Elysées, devant le cinématographe du Jardin de Paris, autour des tziganes dont ils écoutent rêveusement les mélodies ou les cake-walks en buvant des choses glacées au bout de longues pailles... Ils sont un spectacle pour nous, ces étrangers, et souvent un spectacle instructif. On reçoit d'eux des confidences amusantes et très inattendues.

--Te doutais-tu, Sonia, me disait hier un vieux cousin d'Odessa que je promène dans Paris depuis quelques jours, que cette ville-ci est, en vérité, pleine de lacunes et d'incommodités que ses habitants ne soupçonnent pas?

Et mon parent m'énumérait, d'un ton doux, ses griefs. Il est accompagné à Paris de ses deux filles, et il avait voulu, la veille au soir, les conduire au concert. Son hôtelier lui apprit que la saison des grands concerts était close; qu'on ne chantait plus guère à Paris, depuis un mois, qu'en plein vent, et qu'au surplus ce n'était point à des oreilles de jeunes filles que cette littérature foraine était destinée.

Mon cousin demanda:

--Y a-t-il du moins quelque endroit où d'honnêtes bourgeois puissent s'assembler pour écouter un orchestre supportable?

On lui répondit qu'il y avait bien, dans Paris, des cafés où ces auditions se donnaient, mais que de fâcheux voisinages y étaient à craindre. On lui conseillait plutôt le bois de Boulogne... Il résolut de s'y rendre et chercha, dans la rue, une voiture à quatre places pour s'y faire conduire.

Un agent de police qu'il consultait lui déclara que ce genre de véhicule n'existait point à Paris, et cet aveu stupéfia mon parent.

Alors, l'agent bienveillant, lui signala l'omnibus qui le conduirait le plus commodément vers la destination qu'il indiquait; il y fit monter sa famille et fut surpris d'y devoir payer une somme triple de celle que lui coûte ordinairement une course en omnibus dans son pays.

Mon cousin se plaint de beaucoup d'autres choses: il lui déplaît que nos trottoirs s'encombrent de tant d'édicules dont la vue choque à la fois le sentiment des convenances et celui de la beauté; ses yeux sont excédés par le désordre de ces réclames lumineuses «intermittentes» qui font, la nuit venue, succéder sur les façades des maisons de nos boulevards, sans répit, des tristesses de ténèbres à des surprises de feu d'artifice et rendent sa chambre d'hôtel inhabitable. «Il y aurait, dit-il, sur les incommodités de ce Paris dont vous êtes si fiers, un petit livre bien amusant à écrire.»

Mais tout de même il y vient, depuis trente ans, passer, chaque été, ses vacances... Et c'est là la gloire de Paris. Cette ville pleine de défauts est nécessaire à tout le monde, on ne sait pourquoi; telles ces femmes dont on médit d'autant plus qu'on les aime davantage...

SONIA.

SUR LES PLAGES

(Voir les gravures des pages 96 et 97.)

Août: la saison des bains de mer, suivant l'expression consacrée, «bat son plein»; l'exode en masse des villes vers les nombreuses stations du littoral s'est accompli, et la vie parisienne elle-même n'est autre, à l'heure actuelle, que la vie des plages à la mode.

Mais, en dehors de la mode et de ses aimables tyrannies subies par tant de gens empressés à lui payer un tribut volontaire; en dehors des casinos, avec leurs spectacles et leurs concerts; des promenades d'apparat, avec leurs élégances, la villégiature maritime offre de multiples agréments, goûtés surtout des amis du plein air, des sains exercices, du repos réparateur: la pêche aux coquillages et aux crevettes, facile et pourtant non dépourvue d'émotions; les libres ébats des gentils bambins barbotant à plaisir dans des lacs minuscules ou construisant de fragiles ouvrages; la lutte vaillante de la charmante baigneuse contre la vague; le farniente somnolent des paresseux, mollement étendus sur un tapis de sable fin, que sais-je encore?...

Les malheureux citadins que l'austère devoir ou quelque motif d'ordre économique retiennent attachés, non pas même au rivage, mais très loin du rivage, en sont parfois réduits, par ces jours caniculaires, à attendre de leur imagination l'illusoire sensation d'un peu de fraîcheur et recherchent volontiers des images suggestives, dussent-elles exciter leur légitime envie.

C'est à ceux-là, plus particulièrement, que nous dédions cette série de photographies de saison, dont certaines, prises au moyen du cerf-volant--curieux procédé expliqué dans _L'Illustration_ du 18 octobre 1902--donnent d'amusants effets de perspective panoramique et de raccourci.

NOTRE GRAVURE EN COULEURS

UNE NOCE DANS L'ILE DE MARKEN

Nous avons reproduit récemment (n° du 8 avril 1905) une aquarelle de Georges Scott représentant _le Coche d'eau d'Edam à Volendam, en Hollande._ Nous lui donnons aujourd'hui un pendant, avec _Une noce dans l'île de Marken_, du même artiste. Comme Volendam, Marken est bien connu des touristes qui, partant d'Amsterdam, visitent les côtes du Zuiderzée. Ces deux villages de pêcheurs sont voisins: de Volendam on aperçoit nettement l'île de Marken. Mais les costumes et les types des habitants sont tout différents. Les femmes de Marken se distinguent d'une façon toute spéciale par deux grosses mèches de cheveux, non nattées, qui sortent de leur coiffe et leur encadrent le visage. D'un attachement opiniâtre à leur passé, les treize cents habitants de l'île se marient entre eux. Tous ou à peu près sont parents ou alliés, et une noce est une fête générale pour la population entière.

LE PREMIER MILLION DE LA LOTERIE DE LA PRESSE

Le premier tirage de la grande loterie autorisée au profit des caisses de retraite des Associations de la Presse fut un des notables événements de la semaine.

Le Crédit Foncier étant l'organisateur de la loterie, l'opération eut lieu à l'hôtel de la rue des Capucines, siège de cet établissement financier. A neuf heures précises, on ouvrait au public matinal, déjà rassemblé dans la cour, les portes du hall situé à droite du rez-de-chaussée. Une salle assez vaste, bien éclairée; au fond, une longue table recouverte d'un tapis vert; devant cette table, les roues de la Fortune,--car, pour la circonstance, elle en avait deux, de diamètres inégaux, contenant, l'une 100 numéros de série, l'autre les 15.000 numéros dont chacune des séries se compose.

Bientôt prenaient place au bureau, sous la présidence de M. Morel, gouverneur du Crédit Foncier: MM. Olagnier, administrateur; Touchard, secrétaire général; Leblanc, censeur, et M. Alfred Mézières, de l'Académie française, sénateur, président de l'Association des journalistes parisiens. Après les formalités et vérifications préliminaires d'usage, des employés de l'administration mirent les roues en mouvement; la tâche d'en extraire les étuis était confiée, suivant la tradition, à deux jeunes pupilles de l'Assistance publique. Au milieu d'un silence solennel, où l'attention se mêlait d'anxiété, on entendit proclamer le numéro 2.174 (série 77), gros lot de _un million_.

Dès ce moment, curiosité naturelle et phénomène d'altruisme impulsif, chez les assistants, l'amertume de la déception, vite oubliée, faisait place à une préoccupation unique, obsédante, qui, tout à l'heure, au dehors, allait s'emparer des acheteurs de listes et même des gens n'ayant pas pris de billet: quel était l'heureux gagnant du gros lot?

La Fortune, on ne tarda pas à l'apprendre, avait favorisé Mme Hofer, cantinière au 28e dragons, en garnison à Sedan, laquelle avait pris trois billets--et qui, déjà, n'était pas sans une certaine fortune. Née à Coulanges, en Lorraine, mais élevée à Paris--où elle va revenir--Mme Hofer, dont nous donnons le portrait, est une accorte brune de trente-huit ans, veuve depuis un an, sans enfants. Devenue millionnaire du jour au lendemain, ce coup du sort ne paraît pas lui avoir tourné la tête, qu'elle a solide, et, douée d'un bon coeur, elle projette, tout en vivant désormais de ses rentes, de faire du bien autour d'elle. Son premier acte de largesse, est-il besoin de le dire, a été de régaler son régiment.

[La salle de la manufacture de Sèvres. AU PALAIS DES BEAUX-ARTS DE LA VILLE DE PARIS.]

LES NOUVELLES SALLES DE "SÈVRES", DE DALOU ET DE ZIEM

Le Petit Palais, musée des beaux-arts de la ville de Paris, vient d'ouvrir trois nouvelles salles, consacrées respectivement à Sèvres, au sculpteur Dalou et au peintre Ziem.

Sèvres est représenté par des spécimens typiques de ses principaux produits, naguère admirés à l'Exposition de Saint-Louis.

Du regretté Dalou, on a réuni ce qui restait dans son atelier, à sa mort, et qu'il avait légué à l'Orphelinat des arts: quelques morceaux achevés, et surtout quantité de maquettes, précieux documents attestant avec quelle conscience le noble artiste tâchait à réaliser ses conceptions.

Quant à Ziem, cinquante-six tableaux, soixante-quatorze études, quarante et une aquarelles, constituent sa contribution à cette exposition permanente, vraiment digne de la faveur du public.

LE PEINTRE ZIEM CHEZ LUI

Comme on le mentionne d'autre part, le musée de la ville de Paris, au Petit Palais des Champs-Elysées, vient de s'enrichir d'une importante collection d'oeuvres de Ziem; il convient d'ajouter que, cette bonne fortune, il la doit à la libéralité du maître. De pareils cadeaux sont le plus souvent posthumes; en effet, pour les offrir de son vivant, il faut que le donateur ait pleine conscience de la consécration de sa renommée avant le verdict définitif de la postérité. Or, tel est, sans conteste, le cas du peintre des splendeurs lumineuses de Venise.

Mû par un sentiment de respectueuse curiosité, j'ai ambitionné l'honneur d'être admis en présence de ce notoire contemporain. Des gens soi-disant avertis m'avaient objecté la témérité de mon dessein: «Ziem, assuraient-ils, est un original peu sociable; depuis des années il mène une existence d'ermite au fond de sa retraite de Montmartre et l'on n'entre pas chez lui comme au proche Moulin de la Galette.» Baste! pensai-je, risquons toujours l'aventure!

Donc, me voici devant le numéro 72 de la rue Lepic, tirant timidement le fil de fer qui sert de cordon de sonnette. Certes, la maison est d'aspect peu engageant: un cube massif de briques rouges, aux baroques adjonctions parasitaires, aux étroites fenêtres, la plupart masquées d'auvents, une porte de prison. Ouverture préalable d'un judas, pourparlers, entre-bâillement de l'huis, introduction. Dès l'entrée du jardin foisonnant de folles verdures, le pied se heurte à un sarcophage de pierre et à des fragments de sculpture antique, tandis que la tête s'incline instinctivement sous la menace illusoire d'un énorme crocodile empaillé pendu au toit. Cela sent déjà l'alchimie, la sorcellerie; que sera-ce quand on pénétrera dans les ténèbres de l'«antre» mystérieux? Mais un octogénaire de belle prestance, d'une verdeur extraordinaire, paraît sur le seuil, et la légende s'évanouit. Le sorcier se contente d'être un magicien de la palette; le prétendu misanthrope rébarbatif est un homme d'un accueil avenant, prêt à faire au visiteur, avec une exquise courtoisie, les honneurs de ses deux ateliers, de son «capharnaüm», étrange pêle-mêle d'oripeaux fanés, de bibelots précieux, de bouquins rares, où se complaît son recueillement. Causeur disert, le maître parle d'une voix très douce: un susurrement musical, où revient souvent le mot «superbe», qualifiant les réalités pittoresques, sujets de son enthousiasme, et que l'auditeur, lui, applique aux tableaux qu'elles ont inspirés à son prestigieux pinceau. Et enfin, soulignée d'un geste large vers une esquisse toute nouvelle, une phrase ayant l'éloquente concision d'une devise lapidaire: «Travailler jusqu'au bout!...»

Deux heures après, je sortais de la sombre maison, foyer de radieuse lumière, emportant la certitude d'avoir approché et entendu non seulement un incomparable virtuose, mais encore un très grand artiste.

EDMOND FRANK

Pour la troisième fois, le raid hippique organisé par la revue _Armée et Marine_ vient d'être couru du 26 au 28 juillet. Les précédentes épreuves, Paris-Deauville et Lyon-Vichy, furent disputées sur route; le programme de celle-ci portait que la course s'effectuerait en «terrain varié», à travers champs et bois, afin de rendre l'expérience plus démonstrative. Trois étapes: 1° Lyon à Lagneu, 55 kilomètres; 2° Lagneu à La-Tour-du-Pin, 65 kilomètres; 3° La Tour-du-Pin à Lyon, 55 kilomètres. Sur 47 partants, 24 concurrents sont arrivés, le premier ayant accompli le parcours total en 10 heures 32 minutes.

LE RAID HIPPIQUE LYON-AIX-LES-BAINS.

Mme Bartet, doyenne de la Comédie-Française, vient d'être nommée «chevalière» de la Légion d'honneur. L'éminente artiste appartient à la Maison de Molière depuis vingt-cinq ans; elle y compte à peu près une égale durée de sociétariat et, en y accomplissant la plus brillante partie d'une carrière dramatique de plus de trente ans, elle en est devenue incontestablement une des gloires.

Si tous ceux qui l'ont admirée et applaudie avaient eu à trancher par voie de référendum la question: «Mme Bartet mérite-t-elle la croix?» le résultat du vote n'eût pas été douteux, étant donné que la toute-puissance du talent n'est point seulement du côté de la barbe et qu'aujourd'hui, dans les arts comme dans la littérature, la suprême distinction honorifique a cessé d'être un privilège exclusivement masculin. Or, le public n'eut pas voix au chapitre; l'affaire ressortissait au gouvernement et à la grande Chancellerie et, pour ces deux hautes autorités, soucieuses du formalisme, la question préjudicielle se posait ainsi: «Pouvait-on décorer Mme Bartet?» Pourquoi pas? Il y avait deux précédents: l'un récent, celui de Mme Adelina Patti; l'autre datant d'une dizaine d'années, celui de Mme Marie Laurent. Mais, objectait-on, la célèbre cantatrice a, suivant des conventions admises, bénéficié de sa qualité d'étrangère et la populaire actrice reçut le ruban rouge comme fondatrice de l'Orphelinat des arts, tandis que, s'agissant simplement d'une grande comédienne, le cas était grave. Fort heureusement ces chinoiseries n'ont pas prévalu; on a opté pour la solution la plus juste et la plus élégante. Voilà comment Mme Bartet a la fortune, que sa modestie avérée n'ambitionnait probablement pas, d'être la première artiste femme décorée au seul titre de comédienne et de voir son nom attaché à une petite révolution de palais--et de théâtre.

En mentionnant (nº du 29 juillet) l'échouement, dans les parages du cap Guardafui, du _Chodoc,_ paquebot de la Compagnie des Chargeurs-Réunis, venant d'Extrême-Orient, nous avons dit le concours précieux, sinon désintéressé, apporté par les indigènes de la côte au sauvetage des passagers.

Débarqués sur le rivage, les naufragés, au nombre d'environ six cents, durent, bon gré mal gré, rester là jusqu'au dénouement problématique de leur fâcheuse aventure. Ils installèrent donc un campement dont les intéressants documents photographiques reproduits ici montrent l'aspect, d'autant plus pittoresque et curieux que l'on comptait cent cinquante femmes et enfants parmi les hôtes accidentels des Somalis. Ceux-ci, d'ailleurs, profitant d'une rare aubaine, ne pratiquèrent nullement l'hospitalité à l'écossaise: non contents de vendre aux voyageurs jusqu'à l'eau potable, ils ne se firent pas faute de les alléger de leurs bagages.

Aussi, pendant un jour et demi d'attente, les victimes de cette robinsonnade forcée, les yeux anxieusement fixés vers l'horizon, multiplièrent-elles les signaux de détresse. On juge avec quelle joie elles saluèrent l'apparition du bateau sauveur, le vapeur russe _Smolensk_, quel empressement elles quittèrent une plage n'ayant rien des commodités ni des agréments des plages mondaines désignées d'autre part.