L'Illustration, No. 3255, 15 Juillet 1905
Part 3
Les travaux, suivis de loin comme de près avec une anxiété poignante, furent entrepris aussitôt, sous la direction de l'amiral Aubert. Malheureusement, une grue s'abattit, des chaînes se rompirent; deux tentatives effectuées en temps utile échouèrent, faute d'un matériel suffisant, et il fallut renoncer à l'espoir, un instant conçu, de ramener vivantes les victimes de ce drame de la mer, dont les péripéties remplissent le coeur de tristesse et l'imagination d'épouvante.
Il est surtout navrant de constater qu'un arsenal neuf, sur lequel on fondait les plus grandes espérances, puisse, à ce point être dépourvu d'outillage qu'un sous-marin, coulé tout près et à une faible profondeur, soit perdu sans ressource. L'arsenal de Sidi-Abdallah est remarquable, paraît-il, à certains égards: il n'est certainement pas complet--la preuve en est douloureusement faite.
X...
L'ÉTAT-MAJOR DU "FARFADET."--_Phot. comm. par_ le Matin.
LA CATASTROPHE DU "FARFADET" DANS LE LAC DE BIZERTE.
LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE
Deux romans: _l'Isolée_[1], par M. René Bazin, et _les Demi-Fous_[2], par M. Michel Corday.
[Note 1: Calmann-Lévy, 8 fr. 50.]
[Note 2: Fasquelle, 3 fr. 50.]
Un roman politique de M. René Bazin, un roman physiologique de M. Michel Corday: voilà deux livres fort divers qui, cependant, vont fraterniser dans cet article comme ils fraternisent depuis deux jours sur ma table. Toutefois, malgré leurs intentions presque contradictoires, les ouvres romanesques, en apparence les plus opposées, ne manquent pas de ressemblance. Si elles sont écrites par des hommes de talent, on doit y rencontrer de la poésie, une action harmonieuse, des faits naissant les uns des autres, des caractères bien marqués. Aussi, en passant des pages de M. Bazin à celles de M. Corday, n'éprouve-t-on pas une secousse trop vive, ne fait-on pas un saut trop violent?
Qu'a voulu dire M. René Bazin? Professeur--si je ne me trompe, il l'a du moins été--à l'Institut catholique d'Angers, partageant les opinions religieuses de sa bonne contrée de Maine-et-Loire, l'auteur des _Oberlé_ a particulièrement souffert de la loi contre les congrégations et de la fermeture des écoles de soeurs. Il a, dans _l'Isolée_, rendu toute sa pensée et toute son indignation. Cinq religieuses de Sainte-Hildegarde enseignent ans un quartier de Lyon. M. René Bazin se sent attiré vers la ville mystique de Notre-Dame de Fourvières et de l'Immaculée Conception. A leur grand chagrin, les pieuses filles que la maison mère, chargée de bouches nouvelles, ne peut recueillir, sont obligées, en quittant leur école de par la loi, de se faire séculariser. Où iront-elles porter leurs pas, leur douleur, leur inexpérience de la vie? L'une rentre à la ferme maternelle, une autre trouve une place dans une maison d'enseignement. La supérieure, soeur Justine, femme énergique et bonne, toujours préoccupée de ses pauvres compagnes, est installée, dans une famille, auprès d'un jeune phtisique qui bientôt ne peut plus se passer de ses soins. Mais que deviendra soeur Pascale, la plus jeune, la plus jolie, la plus angélique? Il y a de la beauté sous ses cheveux blonds qui vont repousser. Fille d'un canut lyonnais, elle a sucé tout le lait mystique et tendre de la race. Ne sera-t-elle pas exposée à bien des périls? Elle se retire à Nîmes, chez des parents: une veuve Prayou et son fils Jules. Rien de plus dramatique, à partir de ce moment, que l'oeuvre de M. René Bazin; l'écrivain a montré qu'il était capable de peintures fortes, qu'à sa douceur ordinaire il pouvait joindre la plus étonnante vigueur. Qu'il me permette cependant de lui dire mon avis. J'estime qu'il est allé trop loin. Quoi! cette enfant ravissante, sortie du couvent, devient la maîtresse--forcée il est vrai--de son cousin! Pour complaire à son suborneur, elle attire le soir les passants! Et, comme elle veut fuir cet enfer et répondre à l'appel de la soeur Justine, le personnage immonde la tue d'un coup de couteau entre les deux épaules. Sans doute M. René Bazin a voulu, dans toute leur horreur, marquer les effets possibles de la loi. Mais que nous apercevions soeur Pascale, aux ailes d'ange, dans un pareil milieu et dans une aussi monstrueuse déchéance, est-ce que cela ne blesse pas toutes nos délicatesses? Cependant, c'est seulement une opinion personnelle que j'indique. Les pages de M. Bazin se lisent avec passion et nous présentent une tête admirable de stoïcisme chrétien et de solidarité religieuse: celle de soeur Justine.
Si M. Bazin a exprimé sa pensée et un peu présenté une thèse contre les expulsions, c'est une thèse pareillement--non plus politique, mais physiologique--que soutient M. Michel Corday. Comment se font les mariages? Un beau jour, un jeune homme, possesseur d'une belle fortune, est présenté, par un hasard que créent des amis communs, à une jeune fille dont le physique et l'éducation lui plaisent. On les rapproche, ils font en Suisse ou en Italie l'éternel voyage. Cela s'appelle une union assortie. L'enquête n'a porté que sur la richesse des deux époux et sur des choses tout à fait superficielles. N'aurait-il pas fallu, avant tout, se livrer à des recherches sur les ascendants, demander s'ils avaient eu des tares, s'ils avaient été alcooliques, ou fous, ou même demi-fous? Quand on fiança Céline Desgranges à Raoul Cintrat, les parents de la jeune fille ne considérèrent que la situation financière du fiancé, que ses terres, son beau jardin, sa maison luxueuse et sa bonne mine. Bientôt tout se brouilla dans le ménage. Autoritaire, jaloux, déraisonnable en tout, avec des violences dont les accès le portaient à frapper sa femme, avec des moeurs effroyables, Raoul rendait la vie commune impossible. Était-ce sa faute? Son hérédité l'avait amené là. Son père était mort depuis longtemps, brûlé par l'alcool; sa mère, maniaque, ne savait pas soumettre sa vie à la raison. Hélas! pourquoi les Desgranges n'avaient-ils pas porté de ce côté leurs investigations? Et quels enfants échurent, avec d'immenses douleurs, à leur fille! L'aîné, dans un accès de satyriasisme, se rendit coupable d'un de ces actes qui entraînent la cour d'assises et le déshonneur. Berthe, mariée à un officier, tomba dans une puérile dévotion. Un autre fils, René, exaspéré par la misère dans laquelle le tenait son père et par tout ce qui lui fut révélé des tortures de sa mère, fut en proie à l'obsession irrésistible du meurtre. D'un coup de fusil, il envoya dans la mort Raoul Cintrat. Voilà à quoi s'exposent ceux qui se marient ou qui marient les leurs sans avoir préalablement fait d'enquête médicale sur l'hérédité.
D une phrase lumineuse, brève, tranchante et serrée comme l'acier, M. Michel Corday a développé son récit et sa thèse--son récit qui a pour objet, comme celui de M. Bazin, de prêcher, avec plus d'agrément qu'une dissertation, une idée morale et sociale. Comme M. Bazin--je soupçonne entre eux, malgré la différence de tempérament, quelques ressemblances--M. Corday a poussé les choses à l'extrême; il est allé jusqu'au bout de sa logique, jusqu'à la dernière possibilité. Pascale est tombée là où l'on sait: voilà l'aboutissement de la loi. René tue son père: voilà où conduit le peu de souci de se préoccuper de l'atavisme avant les mariages.
E. LEDRAIN.
DOCUMENTS et INFORMATIONS
L'ACCIDENT DU DIRIGEABLE «LEBAUDY».
Le dirigeable _Lebaudy_, que nous montrions, dans notre dernier numéro, atterrissant à Meaux, première étape de son grand voyage de Moisson à Châlons-sur-Marne, avait continué ensuite sur La Ferté-sous-Jouarre pour arriver enfin, luttant contre le vent, au camp de Châlons. Ce raid aérien, si fidèlement exécuté suivant l'itinéraire déterminé à l'avance par le ministère de la guerre, permettait d'affirmer que les chercheurs de la dirigeabilité aérienne avaient acquis, et d'une façon incontestable, un premier résultat.
Malheureusement, à peine le _Lebaudy_ était-il amarré au poste qui lui avait été désigné, qu'une bourrasque, prenant bientôt les proportions d'une tempête, renversant des poteaux télégraphiques et déracinant des arbres, passa sur le camp. L'aéronat n'y put résister. L'enveloppe, poussée sur des arbres, se déchira. Cependant, la machinerie, ayant relativement peu souffert, l'ingénieur Julliot espère, après les réparations faites à l'enveloppe, pouvoir reprendre assez prochainement ses très intéressantes expériences.
LA MALADIE DES TRUITES
L'an dernier un naturaliste allemand, qui fait autorité en matière de maladies des poissons, signalait une curieuse maladie qu'il avait observée chez de jeunes truites arc-en-ciel. Cette maladie n'attaque que les truites très jeunes, âgées de quelques mois au plus: elle est toujours mortelle dans certaines stations; dans d'autres, évoluant plus lentement, elle peut aboutir à la guérison. Les symptômes observés par M. Hofer lui ont permis de rapprocher la maladie des truites du tournis des moutons: dans les deux cas, en effet, il y a des mouvements de tournoiement et du vertige. Chez le poisson l'affection est suivie de lésions osseuses spéciales, d'ankyloses et de nodosités. On sait maintenant à quoi est due cette bizarre maladie: Mlle Marianne Plehn a montré qu'elle est due à un parasite, à un champignon qui se loge, en partie, dans le crâne, déterminant des lésions qui retentissent sur le cerveau, naturellement. Ce parasite viendrait des aliments qu'on donne à la truite. On la nourrit surtout de chair d'égleffin, poisson de mer chez qui le parasite existe normalement, mais sans déterminer chez lui de symptômes pathologiques connus. Pour éviter aux truites le tournis, il suffit donc de ne point leur donner de chair de poisson ou bien de la leur servir bien cuite, la cuisson tuant les parasites.
CHEMINS DE FER ALLEMANDS, ANGLAIS ET FRANÇAIS.
Dans le cours des dix dernières années, les recettes des voies ferrées ont augmenté: en Allemagne, de 828 millions; en Angleterre, de 632 millions et, en France, de 246 millions.
Et, cependant, la longueur de nos voies ferrées a gagné, dans ces cinq dernières années seulement, 1.157 kilomètres, passant de 33.796 à 34.953 kilomètres.
De 1895 à 1903, il n'a été construit en Angleterre que 1.700 kilomètres de voies ferrées; et, en Allemagne, dans le même temps, les lignes ont passé de 45.261 à 51.740 kilomètres, gagnant ainsi 6. 479 kilomètres.
Il est évident que le moindre trafic de nos voies ferrées, s'il est, dans une certaine mesure, un témoignage du malaise de notre commerce et de notre industrie, est aussi une conséquence de la stagnation de notre population.
Il ne faut pas oublier que la France, avec ses 39 millions d'habitants, n'en compte aujourd'hui que quelques centaines de mille de plus qu'il y a dix ans; tandis que la population anglaise s'accroît de 1% par an, et la population allemande de 1,5.
Depuis 1895, l'Angleterre, peuplée de 43 millions d'individus, en a gagné environ 4 millions; et l'Allemagne, peuplée de 60 millions d'habitants, en a gagné plus de 7 millions!
LE FROID ET LA VIE DES GRAINES.
Le froid est-il capable de tuer les graines? C'est là une question qui a été très discutée.
M. Paul Becquerel a soumis des graines à l'action du froid intense produit par l'évaporation de l'air liquide et les résultats qu'il a constatés lui ont permis d'affirmer que la résistance des graines aux basses températures dépend uniquement de la quantité d'eau et de gaz que renferment leurs tissus.
Si cette quantité d'eau et de gaz est suffisante, le froid désorganise le protoplasma et le noyau des cellules, et rend impossible tout retour de la vie: mais, si le protoplasma a été préalablement desséché et, par la dessiccation, a déjà atteint son maximum de concentration, alors il échappe à l'action des basses températures et la graine conserve son pouvoir germinatif.
En somme, il semble que le froid ne soit pas capable, par sa seule action, de supprimer la vie. On sait que les microbes lui résistent parfaitement.
Quand il tue, c'est que les phénomènes physiques de la congélation détruisent les cellules vivantes en les faisant éclater et en désorganisant leur contenu. Mais toute cellule capable de résister à la dessiccation est, par cela même, capable de résister à l'action du froid le plus intense.
LE RADIUM SERAIT-IL GÉNÉRATEUR DE VIE?
_Au milieu de tous les événements qui se partageaient, en ces dernières semaines, l'attention publique, on a vu surgir, dans les colonnes de quelques journaux, un titre qui, s'il répondait à une réalité, serait assurément le plus sensationnel de tous:_ «Une extraordinaire découverte.--Création de la vie.» _Il s'agit d'une expérience faite avec le radium par un jeune savant anglais, M. J.-B. Burke. Nous avons demandé à notre collaborateur, M. Henry de Varigny, d'exposer à nos lecteurs cette expérience et d'en déterminer la valeur et la portée._
Il y a quelque temps déjà, M. Raphaël Dubois, professeur de physiologie à Lyon, fit une expérience dont il rappelait, le 3 novembre dernier, dans son discours à la rentrée solennelle de l'université de Lyon, les résultats essentiels. Il déposa un petit cristal de chlorure de baryum et de radium, avec toutes les précautions aseptiques voulues, sur un bouillon de culture gélatineux. Dans la gelée nutritive, il vit bientôt apparaître une quantité considérable de petits corpuscules qui s'enfonçaient rapidement dans la profondeur et qui augmentaient de volume. Ces corpuscules ressemblaient tellement à une culture de microbes que M. Laveran, l'éminent pathologiste à qui M. R. Dubois fit voir un de ses tubes à la Société de Biologie, dit aussitôt: «Mais ce sont des moisissures.» Ce n'étaient toutefois pas des moisissures, mais des granulations. Certaines de ces granulations commençaient à se segmenter, à se subdiviser en deux. Des photographies de ces corps en segmentation furent, à une autre séance de la même Société, présentées à un autre savant de grande valeur, à M. Henneguy, professeur de cytologie au Collège de France. Et M. Henneguy déclara: «On croirait bien voir des oeufs de grenouille en voie de segmentation.» Ces deux réponses font assez voir à quel point les granulations obtenues par M. Dubois ressemblent à de la matière vivante. Ces granulations, on peut les produire sans radium, avec du chlorure de baryum en particulier; mais il y a une parenté entre le baryum et le radium. Elles n'ont pas une durée indéfinie, d'après les observations de M. R. Dubois; on les voit se transformer lentement en cristaux et cette transformation est leur fin; après avoir paru se nourrir, grandir, se multiplier aussi, elles paraissent mourir, en atteignant une condition désormais fixe et stable. Leur multiplication, toutefois, est relative: il n'y a pas de vraie reproduction, il n'y a pas formation de corps similaires qui vivent plus longtemps que leurs progéniteurs et donnent à leur tour naissance à des corps qui font de même. «Ce serait véritablement la vie, dit M. Dubois, en parlant de ses granulations, si elles donnaient naissance à des êtres semblables à elles-mêmes, mais elles sont stériles et meurent, comment dire? radicalement célibataires, sans descendance, de la mort totale, complète, définitive.» Il ne faut donc pas parler de «création de vie» ou de «génération spontanée». Et il y a d'autant moins lieu de croire le radium capable de vivifier réellement une matière quelconque qu'on le sait un destructeur redoutable et puissant de toute vie: il désorganise les tissus, en tue les cellules et organes, comme chacun le sait. Aussi M. Dubois n'a-t-il pas tiré de conclusions sensationnelles de son expérience. Peut-être, toutefois, ne l'a-t-il pas assez fait connaître dans le monde scientifique. Car voici qu'elle a été réalisée, de façon indépendante, semble-t-il, par un jeune physicien anglais. M. Burke, avec les mêmes résultats en gros aussi. Mais une grande publicité a été faite à M. Burke et des conclusions extraordinaires en ont été tirées. Ce qu'elles valent, l'avenir le fera voir: mais il est essentiel d'indiquer qu'en cette affaire la priorité du savant français est éclatante. Les expériences françaises ont été signalées au public de Lyon au début de novembre dernier: les anglaises, fin mai 1905 (voir _Nature_, du 25 mai 1905). Ceci posé, voyons ce que M. J.-B. Burke, qui travaille au _Cavendish Laboratory_ de Cambridge, a découvert.
M. J.-B. Burke étudiait depuis quelque temps la formation des agrégats moléculaires instables, et les propriétés extraordinaires du radium lui firent penser que cette substance éminemment instable pourrait, en agissant sur d'autres corps, déterminer la production de composés instables aussi. Il prépara donc un bouillon à la gélatine et, tout comme M. Dubois, y ensemença aseptiquement, cela va de soi, un peu de chlorure ou de bromure de radium. Nos figures font voir de quelle manière il s'y prit pour briser, à l'intérieur du tube contenant le bouillon gélatinisé, un petit tube contenant du radium. Comme M. Dubois, il vit se produire une apparence de culture à la surface du bouillon. Au bout de quelques heures, 24 avec le bromure, et 3 ou 4 jours avec le chlorure, il sembla se former une colonie microbienne. Cette colonie paraissait localisée à la surface d'abord; puis, avec le temps, tout comme dans l'expérience de M. Dubois, elle gagna la profondeur de la gélatine, descendant d'un centimètre en une quinzaine environ. Comme rien de tout ceci ne se passe dans les tubes de bouillon témoins, non ensemencés avec du radium, il faut bien conclure qu'on n'est pas en présence d'une contamination accidentelle par des germes quelconques. Les phénomènes sont évidemment occasionnés par le radium, et c'est pourquoi M. Burke a appelé radiobes les corps particuliers dont le radium provoque la formation dans le bouillon. Ces radiobes ne sont pas des microbes, d'ailleurs. M. Sims Woodhead, excellent bactériologiste, l'affirme positivement. Du reste, les radiobes présentent deux caractères qui les distinguent à fond des microbes. La forte chaleur qui tue les microbes n'en détruit pas les cadavres: or, par la chaleur, les radiobes se dissipent et disparaissent totalement. Mais on les voit reparaître quelque temps après le refroidissement. Autre fait: les radiobes sont solubles dans l'eau et les microbes ne le sont pas. Chose curieuse qu'il faut encore signaler: c'est qu'exposés à la lumière ils disparaissent. Mais si l'on met le bouillon à l'obscurité, on les voit reparaître au bout de quelques jours. Or, les microbes ne font rien de pareil et il n'y a pas à rapprocher de ceux-ci les radiobes: trop de différences, et de trop importantes, distinguent, ces deux groupes de corps.
Pourtant certains faits rapprochent les radiobes de la matière vivante. M. J.-B. Burke a, en effet, observé, comme M. R. Dubois, que les radiobes, d'abord très petits, grossissent. Ils présentent une sorte de croissance. D'abord imperceptibles, ils acquièrent peu à peu des dimensions appréciables au microscope (3 dixièmes de millième de millimètre: ce n'est pas énorme...). Chez les radiobes les plus volumineux, qui se présentent sous forme de petits corps d'apparence générale sphérique, il semble même y avoir un épaississement intérieur, quelque chose qui ressemble au noyau dont sont pourvues les cellules animales ou végétales. Enfin, comme l'a vu M. R. Dubois, M. J.-B. Burke constate que les radiobes, ayant atteint une certaine grosseur, se désagrègent, se brisent, se subdivisent. Mais ces produits secondaires n'ont guère de vitalité. M. Burke a ensemencé des parties de colonies sur des bouillons neufs: elles n'ont paru présenter qu'un accroissement insignifiant. D'autre part, la conduite particulière que manifestent les radiobes à l'égard de la chaleur, de l'eau et de la lumière, montre bien qu'on n'a pas affaire à des organismes vivants. Ce sont bien plutôt des agrégats physico-chimiques, purement et simplement. Et la mort à laquelle ils succombent, la fixation, l'immobilisation sous forme de cristaux, est un fait d'ordre physico-chimique encore, et non d'ordre vital.
Il est vrai qu'on peut très bien imaginer qu'il y ait des formes de vie aussi inférieures à celle du microbe que celle du microbe est inférieure à la vie de l'oiseau ou du mammifère. Mais, si le radiobe doit être considéré comme une de ces formes, on est obligé de reconnaître aussi que sa vie est à peine digne de ce nom; elle n'a point de permanence ni de transmissibilité. Aussi sera-t-il plus raisonnable de ne pas chercher dans les radiobes une forme de vie élémentaire; on y verra plutôt un cas curieux et intéressant d'agrégats moléculaires instables, qui n'arrivent à quelque fixité et stabilité qu'après des modifications et des transformations variées d'ordre physique ou chimique. C'est tout à fait l'avis de M. R. Dubois, c'est bien un peu celui de M. Burke. Inutile de tenir compte de l'avis de tant de personnes qui ont fait dire aux expériences de M. Burke des choses qu'elles ne disent point, en parlant de la «création de la vie». Il n'y a pas, dans les expériences singulièrement similaires de M. R. Dubois et de son successeur, M. J.-B. Burke, à parler d'une «création de vie»: les caractères essentiels de la vie font défaut. Il est vrai que la mort existe; mais il y a une mort de la matière inerte et surtout des composés peu stables de celle-ci. Mais la vie des radiobes n'existe pas: on ne rencontre pas chez eux ce flambeau que les individus successifs se passent et qui continue à circuler, porté par les derniers-nés, alors que les ancêtres ont disparu. Les radiobes ne se multiplient pas.
Tout ceci ne fait toutefois pas que les résultats des expériences de MM. Dubois et Burke manquent d'intérêt. Ils sont, au contraire, très intéressants, quand bien même ils n'aboutiraient qu'à nous faire voir dans la matière inerte des semblants de vie, du genre de ceux qu'on peut, dans le fond des cieux, observer chez les nébuleuses et chez les agrégats instables en voie d'évolution. Si ce n'est pas la physiologie qui en bénéficiera, ce sera la physique ou la chimie. Il y aura toujours profit. Et le radium en sera responsable, puisque derrière les radiobes, le véritable problème qui se présente est encore celui du plus fantasque et du plus anormal des corps que nous connaissons. Donc, tous nos compliments au radium et à MM. R. Dubois et J.-B. Burke aussi, qui nous ont ouvert des horizons nouveaux sur l'activité de la substance essentiellement anormale à laquelle M. Pierre Curie doit son fauteuil à l'Institut.
Henry de Varigny.
VISITE DE L'ESCADRE ANGLAISE A BREST
La municipalité socialiste de Brest avait préparé, concurremment avec les autorités maritimes, un programme de fêtes franco-anglaises. Elle avait commencé, le 10 juillet, par une retraite aux flambeaux, aux chants de _l'Internationale_ et de la _Carmagnole_; elle devait offrir, le 14 juillet, un banquet populaire aux marins des deux escadres. L'amiral May, commandant de l'escadre anglaise, ayant déclaré que les exigences du service à bord de ses navires ne permettaient pas d'y envoyer ses équipages, le ministre de la marine a refusé aux soldats et marins français l'autorisation d'y assister.