L'Illustration, No. 3255, 15 Juillet 1905
Part 2
Non pas, dit-on, tout de suite sur les fauteurs d'émeute. Au premier commandement, beaucoup de fusils partirent en l'air. Mais les assiégés ripostèrent, et ce fut effroyable. Les soldats, comme on dit, défendirent leur peau. Et avec quelle frénésie! Ce qu'il a pu être tiré de balles est inimaginable. Il est des endroits, aujourd'hui encore, sur les môles et les quais, où on les ramasse à poignées. Quiconque tentait de fuir était reçu par des feux de salve.
Les cosaques, les farouches cosaques, furent à leur tour de la partie. Et on les avait munis de mitrailleuses qui crachaient la mort sans discontinuer avec un bruit de rouet. De temps à autre, des charges, à bride abattue, avec les terribles _nagaïkas_ cinglant à la volée, repoussaient les fuyards vers le brasier ardent ou poursuivaient ceux qui semblaient sur le point de s'échapper. Ce fut atroce.
Ceux qui, de loin, ont pu entr'apercevoir ces scènes dantesques, frémissent encore en vous les racontant et il est tels détails que la plume se refuserait à écrire.
Cela égala en horreur les massacres les plus tristement fameux. Et qui saura jamais combien de personnes périrent cette nuit-là! La flamme dut supprimer bien des cadavres.
Quant aux gens du Potemkine, ils ne firent rien pour essayer de défendre leurs amis. Que pouvaient-ils? Ils gardaient leur poudre pour le lendemain--et encore, il faut bien leur rendre cette justice, ne la gaspillèrent-ils pas.
Ici, on ne sait pas exactement ce qui s'est passé ce second jour.
Quand l'équipage rebelle eut obtenu l'autorisation de donner à Omeltchouk une autre sépulture que celle des marins--escomptant peut-être quelque mouvement--un groupe de matelots descendit à terre pour conduire le camarade à sa dernière demeure. Mais il fut bien spécifié que, si on les inquiétait, si on portait la main sur un seul d'entre eux, si, enfin, ils n'étaient pas de retour à bord à une certaine heure, le navire bombarderait la ville.
Les funérailles se déroulèrent sans incident. Toutefois, elles se prolongèrent, et les marins demeurés sur le navire s'impatientèrent. Ils le firent connaître vers 7 heures 1/2, par un premier coup de canon tiré à blanc, puis par un second. Et, comme on ne leur répondait par aucun signal, ils lancèrent deux obus, l'un dirigé sur le _Sobor_, sur la cathédrale aux toits d'azur violent, l'autre sur le dépôt des poudres, au faubourg Bougaïefka. Tous deux, assez bien pointés, cependant, manquèrent le but précis. Le premier démolit, à 100 mètres du _Sobor_, la corniche d'une maison de la rue Niejinskaïa et vint s'abîmer sur le pavé devant la maison du consul général d'Italie; l'autre traversa de part en part, sans éclater, le dernier étage d'un immeuble de Bougaïefka. C'étaient vraisemblablement, à en juger par le peu d'importance des dégâts qu'ils ont fait, deux obus d'exercice peu chargés.
Bien vite, on envoya du port au cuirassé le signal que les matelots rentraient à bord.
La nuit qui suivit fut plus impressionnante presque que celle de la veille. Ce fut la «nuit noire».
Sur cette ville sans lumière, car le gouverneur avait fait couper les fils électriques, une terreur indicible plana.
Tandis que la plupart des habitants demeuraient tapis chez eux, improvisaient des dortoirs dans les caves, n'osaient faire un pas dehors, dans l'obscurité, tremblaient au moindre bruit, d'autres, éperdus, fuyaient vers la gare. Quelles scènes il y aurait à décrire, shakespeariennes et où le burlesque se heurtait à chaque instant au tragique! Des malins achetaient par lots des billets aux guichets, prenant tout, sans s'occuper de la destination, moins du prix. D'aucuns réalisèrent, cette nuit-là et le lendemain, de superbes bénéfices. On cite un quidam, habitué des sleeping-cars les plus capitonnés, qui donna 1.000 roubles d'un simple billet de seconde classe qui n'en avait pas coûté cinq! De ces affolés soudoyèrent à prix d'or les employés de la gare et des trains pour pouvoir monter sans billet dans le convoi en partance, s'arrêtèrent à une ou deux stations... et rentrèrent le lendemain à Odessa par le premier train. En deux jours, 30.000 personnes quittèrent ainsi la ville!
On commence à peine à se remettre de cette alerte, et qui sait quelles inquiétudes hantent encore, la nuit venue, ce bourgeois qui s'en va, à pas comptés, à ses affaires, ce commerçant qui rêvasse au seuil de sa boutique?
Tant que le diable de «Potemkine» ne sera pas arrêté, capturé, mouillé à son coffre, à Sébastopol, on tremblera encore.
Cependant, les troupes de renfort ont été retirées d'ici ou à peu près. Le campement établi près du _Sobor_ se dépeuple de jour en jour. On déblaye le port; des trains entiers de décombres partent d'heure en heure. Une armée de pauvres diables cherchent leur vie au milieu de ces détritus sans forme, où se mêlent les matières les plus diverses.
Tout naturellement ma première préoccupation professionnelle fut d'aller un peu voir de ce côté. Vous pensez si l'on chercha à m'en dissuader. A s'aventurer seulement avec un kodak en bandoulière, on risquait sa tête!... Pure exagération de Méridionaux.
Nanti d'une autorisation que me délivra le capitaine Viasmitinof, aide de camp du nouveau gouverneur, le général Karangosof (tous deux d'une parfaite urbanité), j'ai pu parcourir tout à loisir les décombres amoncelés, les bâtiments ruinés.
Au premier plan, dès qu'on arrive sur le port par l'escalier monumental, il faut traverser les ruines du viaduc qui portait la ligne ferrée. Les ruines!... Cela se réduit sur cinq cents mètres, à des piles de maçonnerie espacées d'où retombent les rails affaissés comme des rubans, car toute la construction en bois a disparu. La petite gare est encore debout et dresse assez crânement, à ciel ouvert, ses murs calcinés. Mais, au loin, de longues rames de wagons brûlés et dont demeurent seulement les bâtis de métal encombrent la voie inférieure sur le quai. De la maison qui abritait les bureaux de la direction du port, il ne reste que les murailles.
Tout près, en face, c'est le nouveau môle, séparant le port au Charbon du Nouveau Port. La partie centrale, sur toute la longueur, en était occupée par des hangars appartenant soit à la Compagnie _Rossia_ (ou _Rossiiskaïa_), soit à la Compagnie _Koshkim_. Mais gondolés, éventrés par places, leurs cloisons et leurs toitures de tôle tordues, boursoufflées, ils sont à démolir en entier et, dès qu'on aura noyé les décombres qui fument encore, on va s'y employer.
A gauche du môle, deux navires consumés étalent leurs coques écaillées, rouillées déjà, souillées de longues coulées de coaltar ou de pourriture, tous leurs ponts détruits, leurs fines et jolies membrures toutes déformées: à quai, le _Piotr (le Pierre)_ de la Compagnie _Rossia_, dont le pavillon flotte encore, souillé de fumée, mais épargné par la flamme; à côté, l'étrave à terre, _l'Iekaterina (la Catherine)_, et, près d'elle, sabordé sans doute et coulé, le _Serguief_. Vous pouvez aller de bassin en bassin, ce sera tout le long la même désolation, les mêmes ruines et vous venez d'avoir un résumé du spectacle qui va se renouveler sur un kilomètre et demi peut-être de longueur: toitures écroulées, murs de briques chancelants, coques vides, rouges et lépreuses d'avoir été léchées par la flamme. Et puis des tas informes de débris, goudrons fondus, caisses brûlées, cafés à demi calcinés, sucres gluants, noirs, dégageant d'acres odeurs, amas d'où montent de nauséabondes vapeurs. Et, de-ci de-là, des amoncellements invraisemblables de bouteilles vides, le goulot rompu, parfois à demi fondues et agglutinées en paquets, bouteilles de vins fins, de Champagne, de _vodki_ surtout. Parfois, quelque coffre-fort, la porte arrachée, sur les parois duquel on voit les traces des cartouches qui le firent sauter. Puis encore, de petits fragments qui scintillent au soleil et qui sont les robes de nickel des balles qu'on écrase.
Tout à l'extrémité du nouveau môle, au bout de l'interminable enfilade des hangars en ruines, voici la place où l'idée de l'émeute, sans doute, a germé dans bien des cerveaux; la place où, tout un jour, sans entraves, ont retenti les déclamations les plus révolutionnaires, les excitations les plus criminelles: c'est là où fut exposé le corps d'Omeltchouk.
Vers huit heures, une chaloupe du _Potemkine_ l'amena, beau grand cadavre d'homme robuste et jeune, que la mort déjà commençait d'altérer.
Il était en tenue de service, en gris, comme disent les marins de chez nous, avec sa chemise à col bleu entre-bâillée sur sa gorge musclée. On fit à terre un lit de paille et l'on y déposa le corps, étendu sur des planches ramassées aux environs. Devant la foule des débardeurs, des flâneurs, qui commençait à s'assembler, ou procéda à toute une funèbre toilette. On joignit ses deux mains sur sa poitrine et, entre ses doigts, on plaça un cierge qu'une âme pieuse était allée chercher. On étendit sur ses pieds, comme un suaire, le drapeau blanc écartelé de la croix bleue de Saint-André, le pavillon de la marine impériale russe et, au-dessus des mains, on posa un écriteau tout préparé qui relatait le drame du bord et apprenait au peuple comment Omeltchouk était mort pour ses camarades, en allant porter à l'état-major leurs doléances.
Quelque temps il demeura là en plein soleil, deux marins en armes montant la garde à son chevet, entouré d'une foule sans cesse grossissante, sans cesse renouvelée, où des femmes s'agenouillaient, où des popes priaient, des hommes invectivaient, foule impressionnable, vibrante, à laquelle on distribuait des imprimés de propagande et que, de temps en temps, haranguaient des orateurs enflammés. Auprès du pauvre mort, on avait mis une caisse ramassée sur les quais, une caisse énorme dans laquelle les kopecks pleuvaient, pour la famille d'Omeltchouk, pour les frais de ses funérailles.
A un moment donné, quelqu'un eut pitié de ce pauvre mort étendu, que caressait l'ardent soleil de juin et l'on dressa, avec trois espars et une bâche, une sorte de petite tente pour le protéger contre l'ardeur du jour.
Le soir, l'orgie ici battait son plein. Et c'est à cet endroit que j'ai vu le plus de balles.
Tout cela va s'éloignant et les détails s'en perdent déjà dans les mémoires. N'était ce terrible _Potemkine_, dont le nom sans cesse nous retentit aux oreilles, on aurait à peu près repris sa vie normale.
J'incline à croire, pourtant, que les âmes trempées commencent à n'y plus penser--surtout le soir, aux approches de minuit, alors que les divettes des beuglants expédient leur dernier morceau dans le cliquetis des assiettes et des couverts, en reniflant les apprêts du souper--car les cafés-concerts ont rouvert leurs portes. Dans leurs jardins abrités de grands arbres, l'eau verte du Léthé doit sourdre quelque part. Sous les ombrages de l'un d'eux, l'autre nuit, une société de ces brillants guerriers qui assurent l'état de siège était même tellement bruyante que l'officier de police dut intervenir aimablement, mais fermement. Nulle inquiétude, je vous assure, ne planait sur eux ni sur nous.
Quand nous sortîmes, un joli ciel de cuivre pâle s'éveillait sur la ville. La mer luisait comme un beau satin sombre. Et nous demeurâmes longtemps à admirer l'accord harmonieux de ce ciel rosé, caressant de reflets cette mer violette, en écoutant caqueter une caille matineuse déjà éveillée dans les arbres du Boulevard. A nos pieds stridulaient les grillons qui pullulent et qui, du soir à l'aube, se chantent à eux-mêmes leur grêle et monotone chanson. Un souffle de bucolique était épars dans l'air frais et il faisait, en vérité, fort bon vivre sous la loi martiale.
GUSTAVE BABIN.
_Le 8 juillet, le cuirassé révolté faisait sa soumission à Constantza. Aussitôt informé, notre collaborateur s'embarquait four le fort roumain. C'est de Constantza que sera daté son prochain envoi qui, sans doute, nous révélera enfin la véritable aventure du_ Kniaz-Potemkine-Tauritchesski.
LES CYCLONES DU 30 JUIN ET DU 4 JUILLET
EN FRANCE.
Longtemps on a pu croire que les cyclones étaient des phénomènes particuliers aux régions tropicales, ne se produisant dans nos pays qu'à l'état de rare exception; or il semble qu'ils y deviennent de plus en plus fréquents et, en France notamment, on a eu trop souvent, depuis quelques années, l'occasion de les constater. Tout récemment encore, les orages ont été accompagnés, sur plusieurs points du territoire, de perturbations atmosphériques extraordinaires.
C'est ainsi que, le 30 juin, une trombe d'une violence inouïe a dévasté les départements de l'Aisne et des Ardennes, sur un parcours de 80 kilomètres, causant pour une vingtaine de millions de dégâts. Un exemple entre les plus saisissants pourra, surtout avec un document photographique à l'appui, donner une idée des désastreux effets du fléau.
Deux courants, l'un venant du sud-ouest, l'autre du sud-est, se rencontrèrent au centre même du hameau de Montigny-la-Cour (Aisne), formé d'une agglomération de fermes; en quelques secondes, la tornade résultant de ce choc formidable détruisait les bâtiments: il n'en restait plus que des pans de murs effondrés, des carcasses de toitures, dont les charpentes de fer avaient été tordues comme des brins d'osier, les lourdes plaques de tôle ondulée emportées à des distances invraisemblables; les chariots renversés, les meubles brisés gisaient pêle-mêle parmi l'amas des décombres. Quant aux champs environnants, ils étaient littéralement fauchés. De pareils sinistres ont signalé la journée du 4 juillet. A Cravant, commune du canton de Beaugency (Loiret), une partie des maisons renversées ont enseveli sous leurs ruines leurs habitants, plus ou moins grièvement blessés. La ville d'Angers a été également fort éprouvée: outre des dégâts matériels considérables, on a eu à y déplorer deux morts; quantité d'arbres jonchaient le sol; sur les bords de la Maine, on remarquait un tronc robuste que le cyclone avait non seulement décapité, mais encore décortiqué d'une façon curieuse.
A la même date, l'ouragan sévissait en Belgique. Sur la grande route de Bruxelles, entre Ath et Enghien, au hameau de Bourlon, commune de Bassilly, le moulin dit «du Prince» était détruit par la foudre; celui de Ghislenghien, occupant une éminence, à l'intersection des routes de Bruxelles et de Soignies, était complètement rasé.
LA TRANSLATION DES RESTES DE L'AMIRAL PAUL JONES
La translation des restes de l'amiral John-Paul Jones, au sujet de laquelle nous avons publié une information préliminaire dans notre dernier numéro, s'est effectuée, comme il convenait, avec un apparat solennel. A cette occasion, le gouvernement des États-Unis avait envoyé à Paris un détachement de marins et de soldats d'infanterie de marine comptant 486 hommes et 22 officiers, qui, reçus à l'école militaire, trouvèrent auprès de leurs camarades de l'armée française un fraternel accueil.
Le jeudi 6 juin, après une cérémonie religieuse célébrée à l'église américaine de l'avenue de l'Aima, cérémonie où notre gouvernement était représenté par les personnalités les plus qualifiées, la dépouille mortelle de l'illustre amiral fut placée sur une prolonge d'artillerie, attelée de huit chevaux et décorée de drapeaux aux couleurs des deux nations, puis, escortée des troupes du service d'honneur et suivie du cortège officiel, conduite à la gare des Invalides.
A Cherbourg, la préfecture maritime avait fait établir une chapelle ardente dans le hangar de l'appontement des transatlantiques. C'est là que, gardé par des sections américaines et françaises, le corps devait reposer jusqu'au départ. Le samedi 8, les honneurs militaires rendus, un torpilleur de haute mer, _Zouave_, embarquait le cercueil, qui bientôt était hissé à bord du _Brooklyn_.
Le peuple russe est devenu une énigme pour le reste du monde: est-il un peuple de révoltés ou de loyaux sujets? Les faits se succèdent et se démentent. A Moscou, se tiennent les assemblées qui exigent la paix et une constitution nationale; à Moscou, les révolutionnaires assassinaient, il y a quelques mois, le grand-duc Serge et, il y a deux jours, le préfet de police Chouvalof; et c'est à Moscou, sur la place Rouge, que l'on pouvait voir, le 25 juin, une énorme foule d'hommes et de femmes s'associer pieusement à des prières publiques pour le succès des armées du tsar.
L'OCCUPATION DE SAKHALINE PAR LES JAPONAIS.
Les Japonais ont occupé Sakhaline. Le 7 juillet, l'escadre de l'amiral Kataoka est arrivée à la pointe du jour dans les eaux de l'île. Le lendemain, la position de Korsakofsk, faiblement défendue, tombait entre les mains de l'infanterie de marine nippone. Voilà le grand événement de ces derniers jours dans la guerre d'Extrême-Orient. L'importance de ce nouveau succès des Japonais n'échappera à personne. Pour la première fois depuis le commencement de la guerre, les Nippons pénètrent véritablement sur le territoire russe et, maintenant qu'ils ont Sakhaline, ils émettent déjà la prétention de ne plus jamais s'en dessaisir.
L'île de Sakhaline est, comme on le sait, une étroite langue de terre qu'un détroit de 33 kilomètres à peine, le détroit de la Pérouse, sépare de l'île nippone de Yéso. La convention d'Aïgoun (1858), ratifiée en 1860 par le traité de Péking, avait donné la presque totalité de l'île à la Russie. En 1876, la partie sud de Sakhaline avait été cédée par le Japon à la Russie en échange des îles Kouriles. Mais le Japon avait considéré qu'il avait fait là un marché de dupes. Les pêcheries de Sakhaline présentent pour les Japonais, qui se nourrissent en partie du produit de leur pêche, une grande importance économique. Aussi, maintenant que le contrat de 1876 est déchiré par la fortune des armes, il semble bien improbable que la Russie puisse jamais en faire rétablir les clauses.
LES GRÉVISTES ET LE PROCUREUR
Marennes est une petite ville très paisible en temps ordinaire. On y cultive l'ostréiculture avec succès et les autorité y sont respectées tout aussi bien que dans les autres villes. Mais voici que, ces jours derniers, une grève survint, et ce fut la guerre allumée. Un certain nombre d'ouvriers de l'usine des produits chimiques de Saint-Gobain ayant réclamé vainement une augmentation de salaires, avaient cessé le travail. D'autres ouvriers furent engagés pour prendre la place des chômeurs, ce que voyant, les rouges vinrent mettre le siège devant les portes de l'usine. Cela se passait le 5 juillet au matin. Les grévistes, armés de gourdins, étaient rangés devant les grilles de l'établissement et s'opposaient au passage des jaunes. Selon l'usage, on alla prévenir le procureur de la République. Et ce magistrat, fidèle à son devoir et soucieux de sa responsabilité, courut se jeter entre ces frères ennemis et supplia les grévistes de ne plus assiéger l'usine. Ceux-ci trouvèrent plaisant d'arrêter le procureur et de le conserver comme otage. Ils poussèrent le malheureux magistrat contre la grille, l'enveloppèrent dans un cercle qu'il ne songea pas à franchir et, comme il faut bien se distraire un peu pendant les heures de chômage, l'obligèrent à saluer le drapeau rouge. On devine l'émoi que provoqua cet événement quand il fut connu dans Marennes. Les autorités, un peu désemparées par ce fâcheux précédent et redoutant la contagion de l'exemple, n'hésitèrent pas, pour faire délivrer ce prisonnier de marque, à passer sous les fourches caudines des grévistes. Le maire et le président du tribunal civil allèrent, en personne, prier le directeur de l'usine de faire cesser le travail... jusqu'au lendemain. Le lendemain, il y avait enfin des gendarmes devant l'usine.
LA CATASTROPHE DU "FARFADET"
Une terrible catastrophe vient d'éprouver notre marine de guerre: le sous-marin _Farfadet_ a coulé, avec douze hommes appartenant à l'élite de la flotte. Et, comme si ce n'était pas assez de la gravité du fait même, la douloureuse émotion causée par ce sinistre s'est accrue de la pensée des souffrances et des angoisses indicibles des naufragés, d'une trop longue incertitude au sujet de leur sort, pendant les tentatives de sauvetage réitérées, demeurées vaines, hélas!
C'est le 65 juillet, vers 8 heures du matin, que se produisit l'accident. Le Farfadet, construit à Rochefort sur les plans de M. l'ingénieur Maugas, mesurant 40 mètres de longueur, 2 m. 90 de diamètre, et déplaçant 185 tonneaux, évoluait devant l'arsenal de Sidi-Abdallah, au fond du lac de Bizerte, lorsque son commandant, le lieutenant de vaisseau Ratier, donna l'ordre de plonger. A ce moment le panneau d'avant refusa de se fermer; l'eau, y pénétrant, en chassa l'air violemment; le commandant, le second maître Le Troadec et le quartier-maître Lejean furent projetés au dehors: ils durent leur salut à cette circonstance.
Mais l'enseigne de vaisseau Robin, le maître Maheu, les quartiers-maîtres Moleuc, Reuflet, Simon, Boujard, Rabin, Moulin, Cheval, Lessausse, Rolland et Paume restaient emprisonnés dans le bateau, qui avait coulé à 20 mètres de profondeur. On avait lieu de les supposer protégés par les cloisons étanches et pourvus d'une provision d'air pour plusieurs heures; les réponses faites aux premiers appels des scaphandriers, au moyen de coups frappés contre la coque, confirmèrent cette hypothèse: il y avait donc de sérieuses chances de sauver l'équipage en opérant rapidement le renflouement du sous-marin.