L'Illustration, No. 3254, 8 Juillet 1905
Part 2
La liste d'arrivée des concurrents, qui mentionne parmi les quatre premiers deux Français et deux Italiens, appelle une autre remarque: c'est que, dans cette lutte industrielle moderne, où l'ingéniosité doit s'ajouter à la science et l'audace au sang-froid, les deux pays latins se montrent supérieurs à la coalition germano-anglo-saxonne.
Voitures et conducteurs allemands, anglais, américains, autrichiens, n'ont pas «existé» un instant contre les Français et les Italiens qui, prenant le commandement au départ, l'ont conservé jusqu'à la fin, se disputant entre eux seulement les premières places.
Sur les côtes de Norvège.
EN NORVÈGE
Fragments d'un journal de voyage, par BRIEUX
Nous voici embarqués sur _l'Ile-de-France_, bateau touriste qui va emmener au cap Nord cent soixante Français. Nous n'avons à nous occuper de rien. Nous n'avons pas besoin d'initiative. On nous assurera nos repas, soit à bord, soit à terre, le gîte dans la cabine, ou dans les hôtels, et l'on nous conduira devant les beautés à admirer.
C'est une manière de voyager. Ce n'est peut-être pas la meilleure, mais c'en est une qui a ses avantages lorsqu'on veut faire beaucoup de chemin en peu de temps... et qu'on aime la société. Le premier jour, on s'installe et l'on s'observe mutuellement. Nous avons à bord tout un petit monde: savants, médecins, prêtres, généraux, un amiral, des commerçants, des industriels, des notaires et des avocats; des agriculteurs, gens du monde et un acteur. «C'est un bateau d'échantillons», dit quelqu'un.
A première vue, il semble que tous ces passagers soient des heureux de ce monde. Pourtant il y a bien des solitaires. Comment ceux-là se sont-ils décidés à ce long voyage au milieu d'inconnus? Peut-être veulent-ils fuir des proches, et se fuir eux-mêmes?...
Beaucoup de ménages, cependant... Pendant qu'on embarque, nous pouvons chercher à deviner comment ils se sont décidés; nous pouvons nous amuser à évoquer l'arrivée du prospectus _Une croisière en Norvège_ dans un foyer paisible, le soir, au moment où monsieur et madame, confortablement installés, prennent leur café, en pensant au prochain départ pour la mer ou la campagne.
On a ouvert d'une main distraite l'enveloppe qui contenait le papier fatal, on l'a déplié avec indifférence... Un des deux époux s'est intéressé aux descriptions enthousiastes...
Puis, le lendemain, à déjeuner:
Madame.--Enfin, qu'est-ce qu'on risque?... Tu verses vingt francs d'arrhes. Cela ne nous engage à rien. Si, dans huit jours, après avoir pris des renseignements, nous ne nous décidons pas, nous perdrons un louis et voilà tout...
Monsieur.--C'est vrai...
Madame.--Alors, tu vas aller nous inscrire?
Monsieur.--J'irai un de ces jours.
Madame.--Il faudrait y aller aujourd'hui.
Monsieur.--Il est trop tard.
Madame.--Mais non.
Monsieur.--Je suis pris, cet après-midi...
Madame.--Ne te dérange pas, je puis très bien y passer moi-même.
Le soir, en rentrant, monsieur trouve la grande table du salon couverte par un plan immense sur lequel madame est penchée:
Monsieur.--Qu'est-ce que c'est que ça?
Madame, _sans lever la tête_.--C'est le plan du bateau.
Monsieur.--Quel bateau?
Madame.--De notre bateau... Voilà notre cabine... C'est la meilleure. Je l'ai vue. Pas notre cabine, bien entendu... Une petite réduction, grande comme ça... C'est gentil. On dirait une maison de poupée.
Monsieur.--Ibsen, déjà!
Madame.--Et j'ai acheté tous les récits de voyage que j'ai pu trouver.
Le lendemain soir:
Madame, qui a lu depuis la veille.--Je commence à être documentée.
Monsieur, de même.--Moi aussi.
Madame.--J'ai fait la tournée de nos amis les plus intimes. Nous sommes les premiers de notre petit clan qui allons en Norvège.
Monsieur.--C'est quelque chose.
Madame.--Tout le monde nous envie, c'est un voyage admirable.
Monsieur.--Peuh!
Madame.--Tu n'as qu'à lire...
Monsieur.--Si tu t'en rapportes aux livres!...
Trois jours après, monsieur a mis bas les armes parce qu'un soir madame a répondu à ses objections par des larmes et par cette phrase:
--Maintenant que j'ai dit partout que nous allions en Norvège, si nous n'y allons pas, de quoi aurons-nous l'air?
On fait les emplettes nécessaires: imperméables, couvertures de voyage supplémentaires, vérascope Richard, etc.. et, un matin, on part...
... Depuis quelques jours madame a comme un remords. Elle songe que c'est, en somme, un long voyage; qu'il faut s'éloigner de mille lieues de ceux qu'on aime, de ses parents, de ses amis, de son château tranquille, de Paris où l'on est si bien; elle pense qu'en somme un naufrage est toujours possible. Son imagination bat la campagne, il lui semble qu'elle a des pressentiments de malheur et elle se reproche son insistance; elle se dit qu'on aurait été si bien chez soi, avec toutes ses aises et ses habitudes, et elle pense qu'on est un peu fou d'aller troquer tout cela contre la cabine étroite d'un bateau. Elle a envie de pleurer.
Monsieur a des pensées analogues. Il se rappelle le soir où, dans leur paix, est arrivé ce prospectus, fatalement, sournoisement, avec l'impassibilité féroce d'une lettre anonyme... entre deux réclames d'un marchand de vin et celle d'un tailleur pour dames...
La tristesse grave des départs les étreint et c'est d'une voix dolente que l'employé de la gare du Nord a entendu, un matin, une phrase définitive: «Deux premières pour Dunkerque.»
En route, chacun se répète cette phrase du livre de mon aimable confrère Emile Berr:
«J'admire Cook de plus en plus. Cet homme a su organiser jusqu'à la mélancolie des âmes; il a prévu et il a tracé l'itinéraire triste qu'il est «esthétique» d'avoir suivi.»
Ils se demandent encore ce qu'ils vont faire là-bas, eux qui n'ont pas l'âme mélancolique et qui ne sont pas des esthètes... Si l'on allait apprendre, à Dunkerque, que le bateau _l'Ile-de-France_ a eu une avarie et que la croisière n'aura pas lieu, qu'on serait content!... sans trop le laisser voir!...
Dans le train, changement d'humeur. Une fois cassé le petit fil qui vous retient aux choses, une fois acceptée l'idée du départ, une fois le voyage inévitable, la bonne humeur réapparaît.
On regarde le billet délivré par la Compagnie de navigation, et c'est avec des rires qu'on lit ces articles:
La Société n'est pas responsable des pertes ou dommages pouvant provenir d'avaries au navire ou aux machines, abordages, incendies, échouements, ruptures d'apparaux, cordages, échelles ou autres parties de la coque, des accessoires ou du grément, ni des cas de fortune de mer; elle ne répond pas de la baraterie, des fautes ou négligences du capitaine, du pilote, des mécaniciens, des hommes de l'équipage ou de toutes autres personnes. Elle décline toutes responsabilités quant aux accidents pouvant survenir aux passagers, soit à bord, soit dans les embarcations, ou embarquation du débarquant, soit en quelque lieu que ce soit au cours du voyage... Dans le cas où le paquebot viendrait à se perdre...
Voici qui n'est pas rassurant. Mais qu'importe!... On est parti.
A BORD
_Mercredi, deux heures._--On voit le soleil briller à travers les hublots.
«Navrant, dit quelqu'un.--Comment? navrant?--Certes, nous ne connaîtrons pas la Norvège. Regardez cette mer, elle est bleue; ce ciel, il est bleu. Nous allons rapporter en France des idées fausses.»
Les côtes apparaissent, bien semblables aux nôtres: ici, c'est la Méditerranée; puis nous entrons dans un golfe interminable au fond duquel se trouve Bergen: c'est le lac des Quatre-Cantons.
On a ouvert une malle énorme contenant des cartes postales. Tout le monde se les arrache et passe son temps à écrire des adresses. Hélas! j'en achète aussi. Avant le départ, combien de fois n'avons-nous pas entendu la phrase:
--Vous nous adresserez des cartes postales? Ce n'est pas pour moi; mais, vous savez, ma fille en fait collection.
On dit la messe tous les matins, dans le salon. L'après-midi, une dame qui, certes, chante fort bien, fait entendre dans le même salon des cris d'amour très profane. Les prêtres, qui ont revêtu l'habit civil, fument des cigarettes au milieu d'une cour de dames âgées.
BERGEN
Il y a eu une joie, ce soir, à bord. La petite humanité que nous constituons a cru trouver, dans l'un des siens, un jouet, une tête de Turc, un naïf, dont on allait s'amuser pendant tout le voyage. Nous venions d'arriver en vue de Bergen. Au fait, je vais manquer à mon devoir si je ne décris pas Bergen. Ne manquons pas à notre devoir. Comme je n'aime pas plus faire des descriptions que vous n'aimez à les lire, vous pouvez ne pas avoir peur. Je serai bref. Voici:
A travers les fines rayures d'une pluie qui paraît être ici l'état normal, tant elle tombe avec régularité, on voit, au fond d'un golfe, un amas de maisons en tas, serrées les unes contre les autres et coiffées de toits rouges avec de grosses enseignes en lettres blanches, des enseignes où les voyelles sont rares... («Les consonnes ne doivent pas coûter cher en Norvège», dit quelqu'un.)
Au-dessus de la ville, un clocher pointu, noir et rouge; au-dessus du clocher, la montagne verte; au-dessus de la montagne, des nuages gris. Et tout cela baigné de pluie, mais baigné de pluie de façon constante, persistante; non pas violente, mais habituelle, nécessaire, inévitable, perpétuelle, définitive... Quand il ne pleut pas ici, les gens se demandent si ce dérangement de l'atmosphère ne présage pas un cataclysme.
Malgré cela, un grand nombre de passagers se préparent à descendre à terre. Ils forment un groupe compact devant la coupée. Tout à coup un grand éclat de rire. On ne sait d'où vient de surgir un petit homme vêtu du suroit des marins du Nord, et d'un suroit dont la couleur jaune-serin éclate au milieu des imperméables gris. On ne voit que lui. Il resplendit. Et l'esprit français ruisselle:
«Bravo! bravo!--Les Bergenois vont vous prendre pour un phoque.--Un loup-phoque.--Mais, monsieur, vous avez un parapluie, il gâte votre joli costume...--Il détonne...--Donnez votre parapluie, par grâce!--Pour l'amour du beau!--Pour nous faire plaisir!--Eh! quoi, vous avez gardé votre casquette de voyage?--Vous n'avez donc pas le casque? le casque en cuir, le casque en toile huilée?
--Mais si, répond le héros, qui fait bonne contenance sous l'averse des quolibets, il est dans ma cabine.
--Allez le chercher.--Allez chercher le capuchon.
--Ca-pu-chon!... ca-pu-chon!...»
Un prêtre se montre plus excité que les autres dans cette réclamation du capuchon. Le phoque lui répond:
--L'abbé, mettez le vôtre. Par ce temps-là, vous devriez marquer la pluie... vous n'êtes qu'un baromètre dérangé.
L'abbé se tait, car les rires s'égarent sur sa tête sacrée.
Et la caravane s'écoule lentement par l'escalier de la coupée.
Une heure après, ceux qui la composent reviennent, trempés, naturellement. Ils ont pris, au débarcadère, un tramway, sont allés jusqu'au bout de sa course et ne l'ont pas quitté.
Il est dix heures et demie du soir et il fait encore clair. Quand je dis qu'il fait encore clair, c'est une manière de parler. Ce n'est pas le jour qui dure, c'est le crépuscule, c'est l'heure douteuse, l'heure triste du soir, et cela fait comprendre la couleur des idées norvégiennes. La brume enveloppe tout, ne laissant en valeur que les premiers plans, mais avec une netteté pas encore vue.
«On dirait de la mauvaise peinture», dit quelqu'un assez justement.
_Jeudi._--Réveil. A travers le hublot: la pluie... Si vous le permettez, désormais je vous parlerai du temps lorsqu'il ne pleuvra pas, ce sera plus simple. Tout de même, il ne faut pas oublier que nous sommes venus ici pour voir Bergen, et que nous ne pouvons rester à l'abri, puisque nous voyageons pour notre plaisir.
Embarquons!
... Que se passe-t-il?... Il ne pleut plus!... Rassurez-vous, ça ne durera pas. Et voici la description obligée de l'intérieur de la ville... Première impression: que les places sont grandes!... Une, deux, trois places aussi spacieuses que celle de la Concorde. Pourquoi ce terrain perdu?... C'est qu'on espère ainsi circonscrire les incendies qui trouvent, dans cet amas de maisons en bois, je dirais un «aliment facile» si cette façon de s'exprimer pouvait être admise.
Les tramways électriques sous les trolleys et avec leurs incessants coups de cloche donnent à toutes les villes une uniformité dont on peut se plaindre, puisque nous sommes venus chercher d'autres choses que les nôtres.
Il faut passer au marché, parce que les poissons qu'on y voit tout vivants, dans les bassins d'eau de mer, sont vraiment différents des nôtres. Il en est de rouges et de bleus, de jaunes et de verts, énormes. Le marchand les pêche d'une puisette sur le choix de sa cliente et, en un tour de main, avec deux ou trois coups de couteau jetés ça et là sur la tête et sur la queue, la jolie bête luisante et colorée disparaît dans le panier ou le filet à provisions.
Ici, des coins pittoresques. Noir et rouge, toujours. Mais vous entendez bien qu'il s'agit d'un rouge de Norvège, lavé, déteint, éteint, détrempé... Un quai long, long, est bordé de hautes maisons blanches, à pignons très pointus. C'est l'ancien quai de la Hanse.
On a conservé ou plutôt reconstitué le logis d'un de ces marchands de la Hanse. Cela donne l'idée de la tyrannie dans le commerce. Et la maison se divise très nettement en deux parties: ce qu'on laissait voir au public et ce qu'on l'empêchait de regarder. Ici, le bureau vitré; mais vous connaissez la maison Plantin, à Anvers?... C'est la même chose en moins bien. Imaginez cependant, dans la partie publique, les livres de commerce, les balances, les faux poids; dans l'autre, le coffre-fort, des nerfs de boeuf pour donner du zèle aux employés, des lavabos de cuivre, des armes et des lits dans des niches comme les lits bretons.
Les touristes, à Bergen, à terre, reçoivent une leçon de choses. S'il leur arrive, à la fin du repas, de demander un petit verre de fine Champagne, on le leur refuse d'un air scandalisé; puis, après un moment, le garçon, avec un geste qu'ont nos sympathiques camelots du boulevard (ils deviennent sympathiques à cette distance), leur dit en anglais ou en allemand:
--Maintenant, si vous voulez que je vous rende un grand service, je vous dirai que, personnellement, je possède un peu de bénédictine, mais elle sera marquée «eau de Seltz» sur la carte...
... Est-ce que ces Septentrionaux vertueux n'auraient, par hasard, de plus que nous, que l'hypocrisie?
FANTOFT
Il y a, non loin de Bergen, une toute petite église de bois qui ressemble à une pagode, mais qui y ressemble à un tel point qu'il est impossible de croire qu'à cette distance deux peuples aussi différents aient pu concevoir sans entente une architecture aussi identique... Alors, il faudrait donc accepter que ces diables de Norvégiens soient allés dans l'Inde, en Chine? Par où alors?
--Par le détroit de Behring, dit un savant de la croisière...
Qui donc l'aurait cru! Comme on s'instruit en voyageant!
Retour sous une pluie battante... oui, je sais bien, j'avais dit que je ne vous en parlerais plus, mais c'est irrésistible.
On dîne, à bord, par petites tables de dix couverts. On agite quelques questions. A une table de millionnaires, on vient de trouver le moyen d'éteindre le paupérisme. Après dîner, dans la cordialité qui commence à régner entre les sauvages que nous sommes plus ou moins, on nous annonce pour demain l'arrivée de l'empereur d'Allemagne. Tous les cours français battent à cette nouvelle et les femmes lancent des regards mécontents à un intrus qui prétend que c'est seulement un bateau de touristes allemands qui est attendu.
_Vendredi._--Il pl... Non... Toute l'eau du ciel mise en réserve depuis le déluge s'est précipitée sur nous pendant la nuit et continuera à nous inonder pendant toute la journée; j'aime mieux vous le dire tout de suite.
On cause. On s'émeut, non sans raison, de la façon dont notre littérature est représentée aux devantures des librairies. Rien que des livres pornographiques ou des ouvrages inconnus aux titres prometteurs. On comprend l'indignation du pasteur Malders en trouvant sur la table de Mme Alving des «romans français».
(A suivre.)
UN SAGE
_Maison neuve, 5, rue Dante (Ve arrondissement).--Rue nouvelle de 16 mètres de large, en vue du boulevard Saint-Germain, à proximité de la Sorbonne, la Faculté de Droit, l'École de Médecine, le Sénat..._
Ainsi s'exprime l'alléchant prospectus qu'il est loisible à tout un chacun de cueillir, en passant, chez le concierge dudit n° 5. Le document est parfaitement véridique: une des plus récemment percées à travers cet îlot du vieux Paris de la rive gauche, la rue offre un curieux contraste avec les vestiges moyenâgeux de ses voisines immédiates. Quant à la maison, elle est on ne peut plus neuve, en effet, comme l'atteste le millésime 1905, gravé sur la façade; son architecture extérieure a bien la physionomie typique du «bel immeuble de rapport» moderne. Pénètre-t-on à l'intérieur, on constate, dès le vestibule, qu'il a fort bon air et, en poussant plus avant la visite, que les principaux appartements sont vastes et confortables.
Or, un de ces appartements, celui du premier étage (cinq mille cinq cents francs de loyer), aura l'insigne fortune d'abriter un locataire de marque, qui l'a retenu tout de suite, quoiqu'il ne doive l'occuper que dans sept mois. Ce locataire, éminent entre tous, n'est autre que M. Emile Loubet, président de la République française, dont le septennat expire le 18 février 1906. Son intention, maintes fois exprimée, de ne pas solliciter le renouvellement de son bail présidentiel, M. Loubet vient de l'affirmer en signant un bail en bonne et due forme avec le propriétaire du n° 5 de la rue Dante.
C'est donc là que, l'an prochain, aussitôt libéré de la charge du pouvoir, il s'installera, en compagnie de Mme Loubet et de ses deux fils, heureux de se retrouver au milieu de ce quartier latin qu'il habita longtemps, non loin de ce palais du Luxembourg qu'il quitta pour le palais de l'Elysée. Cette résidence du chef de l'État, les salons somptueux où il reçut des souverains et donna des fêtes splendides, le parc ombreux où naguère encore une garden-party réunissait une brillante assemblée, s'imposeront certes à son souvenir, mais sans lui laisser de regrets. Au faste, à l'apparat officiels, il préférera certainement l'intimité familiale de son _home_, relativement modeste; honoré, conscient de la tâche terminée, du devoir accompli, goûtant un repos bien gagné, il y mènera, selon ses goûts simples, la vie bourgeoise d'un «brave homme» dont les grandeurs n'ont pas altéré la sagesse.
MOUVEMENT LITTÉRAIRE
Un livre nouveau de M. Jules Lemaître: _En marge des vieux livres_[1].
En matière de critique, le formulaire de l'éloge, médiocrement pourvu, est condamné à la banalité par l'inévitable abus des mêmes expressions. Ainsi, le qualificatif «régal littéraire», appliqué à une oeuvre de M. Jules Lemaître, est une sorte d'épithète de nature, on pourrait presque dire un «cliché». Comment l'éviter? Comment trouver mieux? Le plus sage est, je crois, de n'y point prétendre et de recommander tout uniment aux gourmets ce nouveau régal d'une essence rare.
[Footnote 1: Soc. Française d'Imprimerie et de Librairie, 3 fr. 50.]
J'ignore ce que l'élève Jules Lemaître griffonnait en marge de ses cahiers et de ses livres d'écolier: probablement, comme les camarades, des bonshommes, la charge du pion ou du professeur, des épigrammes plus ou moins classiques, où peut-être se révélait déjà la précoce virtuosité de sa plume; ce qu'il importe davantage de savoir, c'est ce que l'académicien d'aujourd'hui a écrit «en marge des vieux livres».
Ceci, vous entendez bien, est manière de parler, et il ne faut pas prendre les mots au pied de la lettre. Les vieux livres dont il s'agit sont: _l'Odyssée, l'Iliade, l'Énéide, les Evangiles, la Légende dorée_, vénérables monuments sur lesquels M. Jules Lemaître était incapable de porter une main sacrilège. Mais il les a beaucoup fréquentés, il les connaît à fond, et ils lui ont suggéré les sujets d'une série de contes philosophiques, tout ensemble concis, substantiels et savoureux. _La Sirène, le Mariage de Télémaque, Thersite, le Premier Mouvement, Anna Soror, les Idées de Liette, le Salut des bêtes, le Voyage du petit Hozaël, la Onze-millième vierge_--pour ne citer que la moitié du volume--autant de pages absolument exquises.
Le conteur subtil et disert en a emprunté la matière première à ses lectures favorites, elles lui ont fourni le canevas sur quoi il a dessiné de délicates broderies. Il s'est inspiré directement de ses auteurs; mais il s'est bien gardé de les trahir, de les travestir, tel un parodiste irrévérencieux. Son procédé, si j'ose employer ce terme, consiste en une sorte d'adaptation fort habile, part où sa touche personnelle, sa fine ironie, se glissent discrètement parmi des pastiches imitant à merveille le caractère et la couleur propres des modèles. A peine va-t-il parfois jusqu'à risquer la note franchement moderne; par exemple, au dénouement de l'aventure de sainte Cordula, la onze-millième vierge, récit tout imprégné d'un poétique parfum de légende, il conclura: «Certes, elle l'avait bien gagné, cette patronne ingénue des ratés, des malchanceux, des retardataires, de tous ceux qui «manquent le train».
Ce sont là, en somme, fantaisies de lettré, que seul peut se permettre sans témérité un écrivain de la valeur de M. Jules Lemaître, un esprit sagace nourri du suc de l'antiquité.
Tout cela est vif, alerte, pimpant, amusant même, encore bien qu'il s'en dégage toujours une idée de haute moralité. Il est impossible d'exprimer de façon plus ingénieuse de très vieilles vérités, de façon plus aimable des choses très graves, en un mot de pratiquer avec plus de maîtrise l'art difficile de charmer le lecteur en lui donnant à penser.
EDMOND FRANK.
ONT PARU