L'Illustration, No. 3254, 8 Juillet 1905

Part 1

Chapter 12,670 wordsPublic domain

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L'Illustration, No. 3254, 8 Juillet 1905

CE NUMÉRO CONTIENT Quatre pages supplémentaires SUR LA COUPE GORDON-BENNETT.

A la première nouvelle des graves événements d'Odessa, un envoyé spécial de _L'Illustration_, M. Gustave Babin, est parti pour cette ville où il est arrivé lundi après soixante-douze heures consécutives de chemin de fer. Outre les photographies qu'il pourra prendre lui-même, il nous enverra, par les voies les plus rapides et les plus sûres, de nombreux documents graphiques (clichés et croquis) préparés et réunis pour L'Illustration aux heures mêmes où le Kniaz-Potemkine menaçait la ville, mais qui n'avaient pu encore nous parvenir.

Notre prochain numéro contiendra les premiers envois de M. Gustave Babin, qui se rendra, en quittant Odessa, dans les autres régions les plus troublées de la Russie.

COURRIER DE PARIS

JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

Hier, en sortant du musée de Cluny où j'étais allée faire mon pèlerinage hebdomadaire d'amoureuse de vieilles reliures et de vieux bijoux, j'ai gagné la rue Saint-Jacques et suis descendue de là vers la rue Dante,--incurable badaude que je suis! Au milieu de cette rue s'élève une maison neuve, qui n'est point habitée encore et dont la porte d'entrée, surmontée d'épaisses cariatides, s'encadre de deux rideaux de tôle derrière lesquels il y a deux boutiques à louer. Les journaux nous ont appris qu'un des appartements de cet immeuble venait d'être loué par M. le président de la République et que c'est là, entre deux étalages de petits marchands, qu'au mois de février prochain M. Loubet viendra goûter la joie d'être redevenu simple citoyen--de n'avoir plus ni fêtes à présider, ni rois à recevoir, ni ministres à choisir... ou à congédier.

Et nous étions bien, devant cette façade blanche, une cinquantaine de curieux attroupés, qui regardions. Des gens entraient, sortaient, posaient des questions à un concierge visiblement exaspéré. Dans la matinée, une voiture de Cook, chargée de touristes, était venue s'arrêter devant la maison (c'est une voisine qui m'a conté cela); et voilà un immeuble qui aura eu l'exceptionnelle fortune d'être «historique» avant même qu'aucun locataire y ait mis le pied.

Les vrais Parisiens (ils sont rares) sauront gré à M. Loubet d'un choix où s'attestent à la fois l'extrême simplicité de ses goûts et un certain amour de Paris qu'on ne lui connaissait pas; car, si ce coin de notre «rive gauche» est tout à fait dénué d'élégance, il en est aussi l'un des plus intéressants et des plus pittoresques morceaux. Logé près de la Seine, à quelques pas de l'antique Cité, M. Loubet pourra consacrer les loisirs de ses matinées à d'amusantes flâneries parmi des ruelles où s'évoque l'histoire d'un Paris très démodé, très oublié et que les habitants du quartier de l'Elysée ne connaissent guère. C'est la rue Galande; c'est la rue du Fouarre; c'est, bornée par les masures lamentables de l'ancien Hôtel-Dieu, la rue Saint-Julien-le-Pauvre, avec sa petite église où, depuis huit cents ans, des Parisiens ont prié; c'est la rue de la Bûcherie, de la Huchette, de la Parcheminerie... Aussi, l'on s'étonne; et j'entends autour de moi des réflexions gentilles. Il est évident que l'on ne s'attendait point à ce que M. Loubet fixât son domicile de demain à une distance si grande des quartiers où ses amis d'aujourd'hui résident de préférence,--et qu'on en est flatté. «C'est un homme qui n'est pas fier.» Voilà ce qui plaît.

Aussi bien cette qualité-là, chez un chef d'État, semble-t-elle la plus rare de toutes. Et l'opinion populaire ne s'y trompe point. Il lui est tout à fait indifférent que le nommé Cincinnatus, consul et dictateur, ait--il y a vingt-trois siècles--rétabli l'ordre dans Rome, sauvé l'armée, conquis des territoires et rasé la maison d'un certain Spurius Malius qui se mêlait d'aspirer à la royauté. La seule chose qui intéresse la foule et qu'elle veuille retenir de cette histoire, c'est que Cincinnatus fut un homme puissant qui, sa tâche finie, ne redouta point la pauvreté et «laboura son champ lui-même». Ce petit trait n'a l'air de rien; cependant, il a contribué bien plus à la gloire de Cincinnatus qu'un demi-siècle de services éclatants rendus à l'État.

Il se pourrait que la même fortune fût réservée à M. Loubet et que, bien longtemps après que les écoliers de France auront oublié ce que fut ce «septennat», à quels événements historiques le nom de M. Loubet s'associe et quels rois firent visite à ce républicain, ce seul souvenir demeure: «M. Loubet fut un président de République (1899-1906) qui, son mandat étant expiré, quitta l'Elysée pour aller habiter, dans une petite maison de la rue Dante possédée par un négociant en vins, un appartement dont le loyer n'excédait pas cinq mille cinq cents francs.»

En attendant, de toutes les parties du monde, les visiteurs de marque continuent d'affluer, souriants et cordiaux, vers l'Elysée. Ce seront, la semaine prochaine, les marins anglais; ce sont, cette semaine, les marins d'Amérique,--les compatriotes de cet amiral Jones dont on vient chez nous, très solennellement, quérir la dépouille.

Je vois qu'on a beaucoup discuté sur l'authenticité de cette dépouille et qu'il n'est pas tout à fait sûr que ce soient les restes de l'amiral Jones qu'emportent chez eux les Américains. Mais ils affirment, eux, qu'il n'y a point d'erreur, et je trouve infiniment noble l'empressement de ces hommes à vouloir honorer un mort dont il ne semble pas que l'identité soit irréprochablement établie.

Les Français, les Anglais, les Allemands, se fussent montrés, je crois, dans une circonstance pareille, plus difficiles à satisfaire. Les Américains sont, eux, un peuple jeune et dont l'histoire ne remonte pas très loin dans l'infini des temps. Les Américains n'ont ni vieux monuments ni vieux livres; les Américains manquent d'ancêtres... De là un penchant très excusable à ne point examiner de trop près les «pièces» du mort qu'on leur présente. Est-ce bien lui? Peut-être... mais il n'importe. L'essentiel et l'urgent, c'est d'offrir à la piété populaire des monuments à saluer.

Et comme cela est significatif! Nous nous étions habitués à considérer ce peuple américain comme uniquement avide de bien-être; nous pensions qu'il n'avait d'autre orgueil que celui d'être riche et fort; et longtemps il n'eut, en effet, que cet orgueil-là. Un autre lui vient: celui de se composer une belle histoire et d'orner son passé. Il a d'énormes usines, de vastes banques et des bibliothèques somptueuses; et il souffre de n'avoir pas assez de glorieuses sépultures où s'inscrivent des dates un peu vieilles. Il y a un an, le poète Mistral avait fait remettre, au président Roosevelt, un exemplaire de sa _Mireille_ en provençal et je me souviens d'avoir lu dans les journaux la traduction d'une jolie et très touchante lettre qu'à cette occasion le président fit remettre au poète. Il avouait, le président--un peu mélancoliquement, me sembla-t-il--que les _trusts_ ne sont pas l'unique moyen qu'aient découvert les hommes d'être forts et qu'il y a d'autres joies dans la vie que celles de bien fabriquer et de bien vendre...

Ne dénigrons donc point notre idéalisme; il fait des jaloux parmi ceux dont nous sommes jaloux; et saluons très bas les braves gens qui ont fait huit jours de mer pour venir chercher à Paris un vieux cercueil où il est _probable_ que gît la dépouille d'un de leurs grands hommes. Il y a là l'indice d'un sentiment neuf que les Yankees d'il y a cinquante ans ne connaissaient pas.

Mais ne méprisons pas trop non plus les joies que donne l'argent, ni surtout les délicieux rêves que suscite en nous la possibilité de conquérir la fortune tout d'un coup!

Cette Loterie de la Presse a mis, autour de moi, toutes les têtes à l'envers. «Trois lots d'un millions! Que feriez-vous si vous gagniez un million demain?» Et l'on discute, on fait ses comptes. Les moins gourmands déclarent qu'un lot de cent mille francs les contenterait. «Cent mille francs? dit ma modiste; j'en demande la moitié pour être heureuse.» On se promet des cadeaux les uns aux autres; on bâtit mille projets puérils et charmants. Et cela déjà est un bonheur qui vaut bien la pièce d'or dont on l'aura payé.

Car, si gagner à la loterie est une joie, c'en est une aussi, même si l'on n'y gagne rien, de penser que, peut-être, on y gagnera quelque chose; c'est une joie, en somme, et très réelle, que d'_espérer_; que de vivre un mois ou deux dans l'attente du coup de hasard qui vous fera riche. Certains philosophes trouvent immoral cet espoir-là. En quoi l'est-il?

J'ai connu un homme de lettres très illustre (mort aujourd'hui) qui était joueur. Il m'avouait un jour sa passion. Et, comme elle lui avait coûté très cher, cette passion-là, je lui demandais:

--Ne vous corrigerez-vous jamais?

Il sourit:

--Non, dit-il; car, pour celui qu'amusent vraiment les caprices du hasard, il y a, au jeu, deux émotions et, par conséquent, deux joies: la première, c'est de gagner; la seconde, c'est de perdre.

Je crois que, tout de même, celui-là exagérait.

SONIA.

NOTES ET IMPRESSIONS

Rien ne marque tant le jugement solide d'un homme que de savoir choisir entre les grands inconvénients. CARDINAL DE RETZ.

* * *

Notre étrange Paris, dans ses populations et ses aspects, est comme une carte d'échantillons du monde. ALPHONSE DAUDET.

* * *

Un homme un peu malin devient plus facilement ministre que chef de bureau. GUY DE MAUPASSANT.

* * *

Les déclassés deviennent si nombreux qu'ils commencent à former une Classe. A. CAPUS.

* * *

Ce n'est point le vin, c'est la parole qui fait l'ivresse sobre du Midi. ETIENNE LAMY.

* * *

On voit tout à coup surgir, des couches profondes de l'histoire, des problèmes nouveaux, comme, de celles du globe, des volcans inconnus.

* * *

Dans toutes les luttes de la vie, c'est l'imprévu qu'il faudrait s'attacher à prévoir. G.-M. VALTOUR.

FIN D'EXIL

La semaine dernière, M. Chaumié, garde des sceaux, a saisi le Sénat d'un projet de loi d'amnistie, précédé d'un exposé des motifs concluant en ces termes: «La République est assez forte pour n'avoir plus à redouter les entreprises qu'on voudrait diriger contre elle et qu'elle saurait déjouer. Elle peut être clémente et jeter maintenant l'oubli sur des fautes dont quelques-unes ont été payées par leurs auteurs de plusieurs années d'exil.»

Le gouvernement estime enfin que le moment est venu de réaliser une idée généreuse, depuis assez longtemps déjà «dans l'air», et, tenu d'en référer au Parlement, c'est l'assemblée du Luxembourg qui, constituée en haute cour de justice pour juger un procès politique, prononça la condamnation, qu'il invite la première à décréter la mesure de clémence. Le plus notoire des condamnés de 1899, M. Paul Déroulède, va bénéficier de cette amnistie. Accusé--et il ne s'en défendit pas--d'avoir, le 23 février, lors des funérailles du président Félix Faure, tenté d'entraîner les troupes dans un mouvement insurrectionnel afin de substituer au régime existant une république plébiscitaire, il fut frappé d'un bannissement de dix ans; voilà donc la sixième année que le chef de la Ligue des patriotes passe sur la terre étrangère. Il a, on le sait, fixé sa résidence en Espagne, le moins loin possible de son pays, à Saint-Sébastien, où il habite une demeure baptisée d'un nom significatif, la _Villa Alta_. M. Déroulède a mené là une existence de repos forcé, particulièrement pénible à l'ardeur active de son tempérament, supportant, d'ailleurs, la pesante monotonie des jours d'épreuves et les affres obsédantes de la nostalgie avec la dignité inhérente à son caractère; recevant la visite de quelques amis, rompant rarement le silence de sa retraite par une lettre ou un télégramme plus ou moins sensationnels, destinés à montrer son constant souci des événements politiques.

On n'a pas oublié le duel du 6 décembre dernier, où M. Jaurès et lui échangèrent deux balles et comment, interdite sur le territoire espagnol, la rencontre, grâce à la tolérance de notre gouvernement, eut lieu sur le territoire français, près de la frontière. Le 17 du même mois, M. Déroulède conduisait jusqu'à la même frontière, mais sans qu'il lui fût permis de la franchir, cette fois, M. Marcel Habert, son fidèle Achate, dont la peine de bannissement arrivait à, expiration.

Souvent le poète proscrit aimait aller méditer dans la solitude d'un site romantique, aux environs de Saint-Sébastien, à la pointe d'un promontoire de Pasages, tel, sur son rocher de Guernesey, Victor Hugo, qui a dit:

Oh! n'exilons personne! Oh! l'exil est impie!

Le front soucieux, il contemplait l'immensité de la mer changeante; mais, certainement, toute sa pensée se portait vers la France, où il aura bientôt le droit de rentrer.

UNE ESCADRE AMÉRICAINE A CHERBOURG

UNE ESCADRE ANGLAISE A BREST

DEUX DOCUMENTS RÉTROSPECTIFS SUR LA DÉFAITE RUSSE DE MOUKDEN

A PÉTERHOF

La situation de la Russie est de jour en jour plus tragique. Comme les désastres de Mandchourie, les désordres intérieurs forment une série ininterrompue et qui va s'aggravant. Peut-être la paix est-elle maintenant prochaine en Extrême-Orient; mais quand se fera-t-elle dans le pays russe?

Les événements d'Odessa, la révolte de l'équipage du _Kniaz-Potemkine_, ont causé dans le monde entier une émotion profonde. Jamais, dans leur lutte contre toutes les puissances gouvernementales, les forces révolutionnaires n'avaient obtenu un résultat aussi retentissant; et elles l'ont obtenu à la fois dans le pays de l'autocratie absolue et contre l'autorité qui paraissait la plus intangible de toutes: celle qu'exercent à leur bord les officiers d'un navire de guerre.

En présence de ce désarroi formidable, les pensées vont irrésistiblement à celui que tous les coups visent et frappent: le tsar. La France, qui l'a acclamé et fêté deux fois, le plaint, mais l'observe aussi. Que fait-il? Que va-t-il faire?

Nous avons annoncé la semaine dernière qu'il avait quitté Tsarskoïé-Sélo, sa résidence depuis le mois de janvier, pour Péterhof, au bord du golfe de Finlande. Là, il a accompli aussitôt un acte politique important en recevant officiellement les délégués du Congrès des zemstvos, en écoutant le discours respectueux mais ferme du prince Troubetzkoï, en promettant que les élus de la nation russe seraient bientôt appelés à participer aux affaires de l'État. Maintenant, tandis qu'en Pologne, au Caucase, sur les rivages de la mer Noire et de la mer Baltique, les grèves, les pillages, les révoltes et les massacres attestent combien seraient urgentes les réformes qui s'élaborent si lentement, la vie de Cour se poursuit à Péterhof, sans fêtes assurément, mais avec toutes ses autres obligations monotones: parades militaires, cérémonies religieuses.

A l'heure même où le _Kniaz-Potemkine_, avec son équipage de mutins, bravait Sébastopol et menaçait Odessa, le tsar et l'impératrice, les officiers de leur palais, les chambellans et les dames d'honneur, inauguraient solennellement une nouvelle église, dédiée aux saints Pierre et Paul.

Le photographe de _L'Illustration_ n'a pas voulu laisser passer cette occasion de prendre, avec quelques épisodes de la cérémonie, un nouveau portrait du souverain russe, à l'heure la plus critiqué de son règne. Il nous semble que ce portrait sera beaucoup et longuement regardé. On interrogera la physionomie, la démarche de l'empereur; on cherchera son regard; on voudra deviner l'énigme de ses pensées et de sa volonté.

Au même titre que les plus tragiques clichés pris sur les champs de bataille de Mandchourie, une telle photographie est un précieux document pour les historiens futurs.

LE CUIRASSÉ 'ERRANT' "KNIAZ-POTEMKINE"

Le Kniaz-Potemkine, cuirassé d'escadre de 12.500 tonneaux, a été lancé à Nicolaïef en 1900 et achevé en 1903; il est armé de 48 canons et de 5 tubes lance-torpilles; il peut marcher à 16 noeuds: c'est une arme formidable aux mains des révolutionnaires russes. _Peint par A. Normann Phot. Braun, Clément et Cie._

Supplément:

LA COUPE GORDON-BENNETT

(Voir aux pages suivantes les photographies prises par les collaborateurs de L'ILLUSTRATION pendant la course.)

LA COUPE GORDON-BENNETT (5 JUILLET): INSTANTANÉS PRIS AU DÉPART, PENDANT LA COURSE ET A L'ARRIVEE.

La grande épreuve automobile internationale de la Coupe Gordon-Bennett, qui s'est disputée pour la dernière fois peut-être en 1905, a été remportée une fois de plus par la France. C'est le populaire coureur Théry, déjà vainqueur, en 1904 au Taunus, qui a triomphé de nouveau sur le circuit d'Auvergne. Les conditions de la course exigent, on le sait, que les voitures mises en ligne par chaque pays pour disputer la Coupe soient, dans tous leurs détails de fabrication exclusivement nationale. Avec la construction Richard-Brasier, à laquelle appartiennent les voitures arrivées la première et la quatrième; avec les pneumatiques Michelin, dont leurs roues étaient munies et qu'il est de notre devoir de citer en une circonstance aussi mémorable, c'est l'industrie française qui a triomphé sur toute la ligne.