L'Illustration, No. 3251, 17 Juin 1905
Part 2
Mais le général ne s'est pas borné à faire de la pacification et de l'organisation administrative, il a créé des oeuvres d'assistance qui vont permettre de régénérer la race malgache et de sauver les milliers d'enfants indigènes qu'un manque de soins et d'hygiène vouait chaque année à une mort inévitable; et alors sera résolu dans son essence même le difficile problème de la main-d'oeuvre à Madagascar, la population s'accroîtra chaque année dans de notables proportions et la grande île africaine, qui ne compte à l'heure actuelle que 2 millions et demi d'habitants pour une superficie égale à la France, la Belgique et la Hollande réunies, aura des bras suffisants pour défricher son sol et mettre en valeur ses richesses incontestables, mais jusqu'à présent inexploitables par suite du manque de travailleurs. Ce beau résultat ne sera, il est vrai, pas atteint avant nombre d'années; mais c'est en cela qu'il faut surtout admirer l'oeuvre féconde du général Gallieni, c'est que, dédaignant les sentiers battus et les satisfactions personnelles immédiates, il a, avec une hauteur de vues remarquable, jeté les bases d'une administration modèle et orienté dans le sens unique de la prospérité future de la colonie tous les actes de son gouvernement.
Aussi a-t-il lui-même la plus grande confiance dans l'avenir de Madagascar; et il est le premier à dire bien haut que, si nous avons eu, en ces derniers temps, quelques déboires dans la grande île, si des révoltes se sont produites dans certaines régions encore réfractaires à notre autorité, si la prospérité économique de la colonie n'a pas tenu tous les espoirs qu'avaient fait naître deux années particulièrement heureuses, si des intempéries successives ont causé des ravages nombreux,--il ne faut point désespérer; ce sont là épreuves passagères et inhérentes à toute entreprise humaine.
Peut-être le général Gallieni ne retournera-t-il plus à Madagascar, mais son oeuvre survivra à sa présence sur les rives de l'océan Indien et son nom est pour toujours lié à l'avenir et à la prospérité de la grande île africaine.
Avec le général sont revenues en France Mme et Mlle Gallieni qui, toutes deux à Madagascar depuis quatre ans, n'ont pas peu contribué, par leur charme et leur exquise amabilité, à faire aimer notre pays par nos nouveaux sujets. MARC CLIQUE.
Le 6 juin, après la cérémonie civile, le kronprinz et sa fiancée, la duchesse Cécile de Mecklembourg-Schwerin, furent conduits en grand cérémonial à la chapelle du château royal. Le pasteur Dryander, chapelain de la cour, attendait le cortège sur les marches de l'autel. Il posa les questions de consentement aux fiancés, qui échangèrent les anneaux d'or--or de Silésie, selon la tradition. Puis il prononça un discours dont le texte, choisi par l'empereur, qui règle tout lui-même, était emprunté aux paroles de Ruth à Booz: «Là où tu iras, j'irai; là où tu habiteras, j'habiterai. Ton peuple sera mon peuple et ton Dieu sera mon Dieu.»
_Mouvement littéraire_
_Histoire de l'Art_. T. Ier: _Des débuts de l'art chrétien à la fin de la période romane_, sous la direction de M. André Michel (Armand Colin, 15 fr.).--_Douris et les Peintres de vases grecs_, par Edmond Pottier (Laurens, 2 fr. 50).
Histoire de l'Art.
Ce grand travail ne pouvait être placé sous une direction plus sûre que celle de M. André Michel. Ses études particulières, son cours à l'École du Louvre, ont groupé autour de lui beaucoup de jeunes savants. Mais quelle entreprise! Sortir des monographies pour donner des ensembles où les idées générales, les classifications et en même temps l'érudition minutieuse se doivent combiner, n'est pas chose facile. Plusieurs collaborateurs de marque se sont distingués dans ce tome Ier. M. André Pératé s'est occupé des origines premières--on ne parlera pas dans cette _Histoire_ de l'art antique. Il a pris les catacombes avec leurs fresques, avec leurs représentations symboliques de la colombe, du phénix, avec, surtout, l'Orante, ou l'Ame, sous la forme d'une femme en prière, enveloppée de longs vêtements, avec le Bon Pasteur portant sur son dos une brebis, ou faisant paître des brebis et des agneaux dans les prairies vertes et lumineuses du paradis. Les miracles de Jésus et, en particulier, la guérison du paralytique, la multiplication des pains et la résurrection de Lazare; l'histoire de Jonas, la Vierge et l'Enfant, apparaissent dans les différents cimetières où étaient ensevelis et où s'assemblaient les premiers chrétiens. Plus tard, après le triomphe, au quatrième et au cinquième siècle, quand s'élevèrent les basiliques, ce fut un art nouveau, avec mosaïques et peintures, avec des compositions historiques; ce fut aussi un Christ nouveau, non plus imberbe et d'une jeune beauté, mais semblable à un Jupiter majestueux. Il y a de la sagacité, du savoir et de la poésie dans l'étude harmonieuse de M. André Pératé, qui connaît fort bien Rome et l'Italie. Il nous rend les figures des sarcophages et nous montre l'art byzantin s'emparant de la mosaïque à partir du sixième siècle. Au onzième, vers la fin, naît dans les fresques de saint Clément l'art italien; on y perçoit comme une aube des jours de Giotto.
Mais comment analyser dans ce court article tout ce grand volume? M. Eulard nous explique l'origine de la basilique, ce qu'elle 'est devenue sous l'influence byzantine, pourquoi les tours y ont été ajoutées; il dépeint les deux basiliques de Saint-Apollinaire, à Ravenne (Ve et VIe siècle), qui influencèrent toute l'architecture religieuse. M. Gabriel Millet s'étend longuement et savamment sur l'art byzantin, mélange d'hellénisme et d'orientalisme, et le montre s'installant en Italie au cinquième et au sixième siècle. Les miniatures, les soies byzantines brodées avec représentation, les sculptures sur bois et sur pierre, les ivoires, l'orfèvrerie de Constantinople, se répandent partout; une iconographie débordante succède aux images sobres, naïves et symboliques des catacombes. M. le Prieur s'est surtout préoccupé, dans les pages qui lui ont été dévolues, des miniatures qu'il étudie avec soin et classe avec méthode. Enfin, avec le travail de M. Bertaux sur la peinture dans l'Italie méridionale du cinquième au onzième siècle, le premier volume publié sous la direction de M. André Michel constitue un sérieux monument qui, malgré la diversité des architectes, ne manque pas d'unité.
Douris.
_La Collection des grands artistes_, qui, jusqu'ici, s'était bornée à nous rappeler les peintres et les sculpteurs modernes, nous présente, cette fois, trois anciens: _Lysippe_, par M. Maxime Collignon; _Praxitèle_, par M. Georges Perrot, et _Douris_, par M. Edmond Pottier. C'est au petit volume de M. Pottier que je veux m'attacher. Après s'être étendu sur la fabrication des vases peints en Grèce, sur les procédés techniques de cette industrie et nous avoir introduits par l'image dans un premier atelier où des ouvriers façonnent et cuisent des poteries, puis dans un autre où des artistes en couvrent quelques-unes de représentations, M. Pottier examine l'oeuvre de Douris, qui vivait au cinquième siècle, à la belle époque de l'art hellénique. Pourquoi a-t-il choisi parmi tous les autres Douris et n'a-t-il pas adopté, par exemple, Brygos ou Euphronios? C'est qu'en même temps que très curieuse, pleine de mouvement, fort caractéristique, l'oeuvre connue de Douris est la plus considérable. Nous possédons de lui vingt-six coupes, un canthare, un vase à rafraîchir le vin, lesquels nous fournissent environ quatre-vingts tableaux.
Où Douris a-t-il pris ses motifs? D'abord, comme ses émules, dans l'histoire héroïque et mythique de la Grèce. Voici, sur une coupe, le combat de Ménélas avec Paris, d'Ajax avec Hector; sur une autre, du musée de Vienne, la dispute des armes d'Achille. Les exploits de Thésée, Hercule combattant les Amazones, ont été traités par Douris. Ce qui est singulier, c'est la façon toute libre dont il a représenté les Silènes jouant et dansant, et, ailleurs, dans le _Rapt de Thétis par Pelée_, les Néréides fuyant vers Nérée et Doris. Dans ce dernier tableau surtout, rien de conventionnel, mais de gracieuses jeunes filles effarouchées; c'est presque le _fugit ad salices_. Un des chefs-d'oeuvre mythiques de Douris, c'est la coupe où Eos (l'Aurore) est représentée tenant douloureusement dans ses bras le corps inanimé de son fils Memnon, roi des Ethiopiens et allié de Priam.
A ces sujets mythiques s'ajoutent des peintures purement militaires et surtout, au nombre de quarante et une, des scènes de la vie familière. Qu'il est vivant, l'éphèbe gracieux sur les genoux duquel est posé un lièvre sollicitant une caresse! Grâce à Douris, nous pouvons entrer dans une école de la Grèce antique où nous attend un spectacle ravissant: des écoliers apprennent en même temps à déchiffrer des poèmes et à manier la lyre.
Peu de paysages, peu de cadre dans l'art grec, c'est l'homme qui absorbe tout; c'est lui uniquement que l'on représente, non dans ses détails anatomiques, mais dans son geste, tel que l'oeil le perçoit. M. Pottier, avec une connaissance minutieuse de son sujet, un goût parfait, nous a fait comprendre en Douris tout l'art du peintre de vases et en même temps beaucoup de traits du caractère ethnique des Grecs et de leur façon de concevoir et de rendre la beauté.
E. LEDRAIN.
Ont paru: _Grandeur et Décadence de Rome_, par G. Ferrero, t. II. 1 vol. in-16, Plon-Nourrit et Cie, 3 fr. 50.--_L'Espionne_, par Ernest Daudet. 1 vol., librairie Ollendorff, 3 fr. 50.--_Le Génie du peuple_, par Emile Blémont. 1 vol., Lemerre, 3 fr. 50.--_En Amérique: De San-Francisco au Canada_, par Jules Huret. l vol., Fasquelle, 3 fr. 50.--_Les Variétés_, 1850-1870, par Roger Boutet de Monvel. 1 vol. in-16, Plon-Nourrit et Cie, 3 fr. 50.--_Les Litiges de l'automobile_, par J. Imbrecq et Lucien Périssé. 1 vol. in-8°, veuve Ch. Dunod. 6 francs.--_Principes d'anatomie et de physiologie appliqués à l'étude du mouvement_, par le lieutenant-colonel Chandezon. 1 vol., Charles-Lavauzelle, 7 fr. 50.--_Fleur de Lys_ (un ouvrage sur Louis XVII et ses descendants), par Osmond. 1 vol.. imprimerie Dugas et Cie, à Nantes, 2 francs.
LE NOUVEAU DIRECTEUR DU CONSERVATOIRE
M. Gabriel Fauré, l'exquis musicien qui vient d'être appelé à succéder à M. Th. Dubois à la direction du Conservatoire de Paris, n'est l'élève d'aucun conservatoire. Il est né le 13 mai 1845, à Pamiers (Ariège). Ses maîtres fuient Niedermeyer, Dietsch et Saint-Saëns.
Il a débuté comme organiste à Bennes (1866), puis il vint à Paris où, après divers postes, il fut nommé à la Madeleine (1896). M. Fauré, que l'on appelle souvent «le Schumann français», est l'auteur de mélodies délicates, telles que les _Berceaux, les Poses d'Ispahan_, le recueil de la _Bonne chanson_ (sur des vers de Verlaine), qui ont fait sa réputation. Sa musique de piano, sa musique de chambre, son _Requiem_ d'une conception très moderne, sa suite d'orchestre pour _Pellêas et Mélisande_, son _Prométhée_, son _Shylock_, sont d'une rare originalité.
La caractéristique du grand talent de M. Gabriel Fauré, c'est une technique très simple; il arrive à noter l'impalpable avec une extraordinaire précision. Debussy ne s'expliquerait guère si M. Gabriel Fauré n'existait pas.
M. Gabriel Fauré est, en outre, le critique musical du _Figaro_ où son savoir élégant, sans pédanterie, lui a conquis tous les suffrages. L. S.
L'ASSASSINAT DE M. DELYANNIS
Le président du conseil des ministres de Grèce, M. Delyannis, a été assassiné, le 13 juin, au moment où il entrait à la Chambre, par un nommé Ghera Karis, joueur de profession, qui l'a frappé d'un coup de couteau, pour se venger, a-t-il dit, des mesures rigoureuses prises récemment contre les maisons de jeu.
M. Théodore Delyannis était âgé de soixante-dix-neuf ans; il avait commencé sa carrière politique en 1862, sous le gouvernement provisoire, après la chute du roi Othon. Successivement ministre des affaires étrangères, de l'intérieur, de l'instruction publique, plénipotentiaire au congrès de Berlin, il occupa plusieurs fois la présidence du conseil, qu'il reprenait, il y a un an, avec le portefeuille de l'intérieur.
La mort tragique du vénérable homme d'État, activement mêlé depuis quarante-trois ans aux affaires de son pays, a causé une profonde émotion et de vifs regrets. Il avait été ministre de Grèce à Paris, poste actuellement occupé par M. Nicolas Delyannis, son neveu.
_Documents et Informations._
A QUOI TIENNENT LES TACHES BLANCHES DE LA ROBE DES ANIMAUX.
Beaucoup d'animaux blanchissent en hiver et, chez beaucoup d'animaux aussi, on observe des taches blanches qui font un contraste frappant avec la couleur sombre du reste de la fourrure. A quoi tient ceci? Un naturaliste anglais, M. Barret Hamilton, vient d'essayer de résoudre l'énigme. Il observe que le blanchiment du poil accompagne toujours le développement du tissu adipeux, et que les taches blanches se montrent surtout aux endroits où il se fait le plus de graisse. Ce développement des dépôts graisseux serait la manifestation d'une oxydation insuffisante et d'une nutrition ralentie, c'est-à-dire d'une atrophie qui s'étendrait de la peau même au pigment des poils. Comme les taches blanches se montrent aussi en des endroits où il n'y a pas de graisse, il faut admettre que l'atrophie peut se produire par un autre mécanisme: au crâne et ailleurs elle serait due au contact direct de la peau et du squelette. La façon de voir de M. Barret Hamilton explique la calvitie de l'homme; elle explique pourquoi les animaux marins sont d'autant plus glabres que plus gras, et pourquoi les veaux à l'engrais perdent leur poil, etc.
Le «Santos-Dumont XIV».
Depuis plusieurs mois, le silence s'était fait autour de M. Santos-Dumont, mais cela n'indiquait pas que le brillant aéronaute fût inactif. Il faisait reconstruire, sur des plans légèrement modifiés, un nouveau dirigeable --le quatorzième--et, au premier jour favorable, nous le verrons de nouveau s'élancer et, sans nul doute, se diriger dans les airs.
Le _Santos-Dumont-XIV_ se distingue des précédents par sa forme beaucoup plus allongée, plus effilée, et par la distance qui sépare l'enveloppe de la nacelle qui porte le moteur, les hélices et le voyageur.
COMMENT ON ABÎME LES CHEVAUX DE COURSE.
Personne n'ignore, dans le monde sportif, que beaucoup de personnes peu scrupuleuses n'hésitent pas à faire usage de procédés particuliers pour donner artificiellement aux chevaux de course l'énergie nécessaire à l'obtention de la victoire. Elles droguent et médicamentent ceux-ci de façons variées: c'est le _doping_, un truquage d'importation américaine. Ce truquage se fait avec des alcaloïdes divers, le plus souvent. On n'attend point de nous l'indication des doses à employer et de la manière de les administrer: mais nous pouvons indiquer les poisons dont les maquignons font le plus souvent usage pour donner aux bêtes une énergie factice. Ce sont surtout la strychnine, la caféine, la cocaïne, l'atropine et le cacodylate de soude. Ces matières sont généralement administrées les unes par la bouche, d'autres en injection, pendant les quelques jours ou heures qui précèdent l'épreuve. Les uns sont des stimulants nerveux; d'autres sont des excitants de la nutrition. Les pauvres bêtes qui ont été traitées sont généralement reconnaissables: elles transpirent beaucoup, elles salivent, elles sont agitées, tremblantes, l'oeil est vague, inexpressif, atone, la démarche est celle du maquignon qui a absorbé quelques petits verres de trop, incertaine, titubante. Ces signes, toutefois, ne peuvent donner la certitude; seule une expertise chimique peut la fournir. La circonstance qui fait du _doping_ une pratique frauduleuse et délictueuse, c'est que le possesseur du cheval cherche à donner à celui-ci les apparences de qualités qu'il ne possède pas réellement. Les courses ont pour but--paraît-il--de permettre une sorte de sélection des individus les mieux doués, de ceux qu'il convient d'employer comme reproducteurs. Or, il est bien évident que, si un amateur achète un cheval sur une victoire qu'il vient de remporter et qui le classe parmi les sujets d'élite, propres à propager une race plus rapide, cet amateur est volé si le cheval ne doit son succès qu'à un artifice médicamenteux. Il est induit en erreur sur la valeur réelle de l'animal. Car celui-ci n'a aucune chance spéciale de donner une progéniture supérieure: en outre, c'est un animal qui sera vite à bout de forces. Les excitants qui lui sont administrés le ruinent: il arrive à la neurasthénie et à la maladie de coeur. Jamais le _doping_ ne donnera de résultats pouvant être, même du plus loin, comparés à ceux de la nutrition rationnelle et de l'entraînement scientifique. Il ne peut que ruiner les chevaux. C'est donc une pratique immorale et inintelligente à la fois.
LA CROISIÈRE DU DUC D'ORLÉANS.
Le 1er juin, la _Belgica_, portant l'expédition arctique du duc d'Orléans, quittait Tromsoe, pour se rendre d'abord au Spitzberg.
Chasseur émérite et sportsman accompli, le duc d'Orléans est admirablement armé et équipé pour toutes les chasses auxquelles on peut se livrer dans la zone arctique. Mais il a tenu, d'autre part, à donner à son voyage vers le nord un but scientifique qui en doublât l'intérêt et le mît à même de faire profiter la science de sa croisière. Aussi emporte-t-il à bord tout le matériel spécial que nécessitent les pêches pélagiques et abyssales et les observations océanographiques sur les conditions d'habitat des organismes récoltés. Si l'état des glaces le permet, les recherches de l'expédition porteront surtout sur la partie de l'océan Glacial qui s'étend entre le Spitzberg et le Groënland. Tant par leur nature que par les engins avec lesquels elles se feront, ces recherches apporteront une contribution intéressante aux travaux de la Commission internationale de la mer à laquelle, seule des nations riveraines de la mer du Nord, la France n'a pas cru devoir adhérer.
L'état-major de la _Belgica_ comprend, outre le duc d'Orléans et le commandant de Gerlache qui a repris, pour cette nouvelle campagne scientifique, le commandement de son ancien navire, le docteur Récamier, de Paris, ami personnel du prince; le lieutenant Bergendahl, de la marine suédoise; M. Mérite, le peintre animalier bien connu à Paris, et M. Koefoed, zoologue danois, attaché à la station biologique de Bergen.
Les aménagements de la _Belgica_ ont subi d'importantes modifications qui en font un bâtiment d'un type nouveau, un véritable yacht polaire.
LA MORT DE L'ARCHIDUC JOSEPH.
Un deuil qui vient de frapper le duc d'Orléans pourrait malheureusement interrompre la croisière de la _Belgica_ dont nous parlons plus haut: l'archiduc Joseph, père de Mme la duchesse d'Orléans, vient de mourir à Fiume (Hongrie). Il était né à Presbourg, le 2 mars 1833, de l'archiduc Joseph, palatin de Hongrie, et de la duchesse Marie-Dorothée de Wurtemberg. Il avait pris part, comme général de brigade, à la bataille de Sadowa et s'y était brillamment conduit. Il y conquit le grade de feld-maréchal-lieutenant que lui conféra sur-le-champ l'empereur. Son rôle militaire s'était poursuivi dans la paix par l'organisation, qui lui avait valu en Hongrie une grande popularité, de l'armée des honveds, dont il avait conservé le commandement jusqu'à sa mort. Sur un autre terrain, on lui doit d'intéressants travaux sur l'ethnographie et le folklore hongrois.
LES FÊTES DU CREUSOT
Le Creusot a célébré dimanche dernier le centenaire de son véritable fondateur, M. Eugène Schneider, né en 1805, mort en 1875.
C'est en 1836 que M. Eugène Schneider prit possession de la pauvre usine dont il devait faire le premier établissement industriel de France. Avant son arrivée au Creusot, cette usine avait trois fois périclité; aujourd'hui elle est connue et réputée dans le monde entier.
En 1836, le Creusot comptait 2.700 habitants; il en compte actuellement 32.000. La ville vit de l'usine, dont elle tire la totalité de ses ressources. Si l'usine disparaissait, la ville disparaîtrait aussi. Sur les 32.000 habitants du Creusot, 3.000 tout au plus, c'est-à-dire moins du dixième, ne dépendent pas directement des établissements Schneider et Cie. Ces établissements occupent 8.700 ouvriers et 950 employés, soit 9.650 personnes. Si l'on supprimait tout d'un coup ces 9.650 personnes et les membres de leurs familles qui vivent de leur travail, il ne resterait plus dans la ville que des commerçants qui, désormais sans clientèle, seraient contraints de fermer leurs magasins et d'aller chercher fortune ailleurs.
Mais l'usine est prospère et la ville l'est aussi. Humble bourgade il y a trois quarts de siècle, la ville a aujourd'hui des rues larges, des boulevards et des squares, des maisons bien construites, de nombreuses fontaines, de belles écoles, un vaste hospice. Aussi, dès 1856, reconnaissante à M. Eugène Schneider de ce qu'il avait fait pour elle, la population adressa au gouvernement une pétition dans laquelle elle demandait que la ville prît le nom de Schneiderville; mais M. Schneider exprima le désir que ce projet n'eût pas de suite et que le nom de Creusot fût toujours conservé.
C'est donc justice que, dimanche dernier, les Creusotins aient honoré la mémoire de celui à qui ils doivent leur existence et leur bien-être. Ce fut une manifestation grandiose, à laquelle, sans exception, chacun voulut prendre part. En quelques jours, la ville se revêtit d'une brillante parure de feuillage et de fleurs, de lanternes et de lampions, avec, aux principaux carrefours, des arcs de triomphe. Tous les habitants avaient décoré leur demeure; toutes les corporations et toutes les sociétés s'étaient unies dans un sentiment commun de reconnaissance. Et, pour bien marquer qu'elle s'associait à l'élan populaire, la municipalité avait fait placer les lettres E. S. au-dessus du portail d'entrée de l'hôtel de ville.
La fête commença le samedi soir par une retraite aux flambeaux. Le dimanche matin, à six heures, le canon tonne. Sur la place de la Couronne, qui domine le Creusot, une pièce d'artillerie, qui partira dans quelques jours pour la Chine, tire sept coups auxquels répondent, d'autres points culminants qui entourent la ville, des coups tirés par des pièces destinées au Portugal. Ainsi, avant de semer la mort, ces canons auront résonné pour la fraternité.