L'Illustration, No. 3248, 27 Mai 1905
Part 3
M. Marcel Prévost s'est éloigné, pour un moment, de la vie parisienne et des cas de conscience. Nous n'avons ici rien de semblable à cette casuistique subtile et mondaine dans laquelle il est passé maître. Pendant quelques semaines de villégiature au pays gascon, il a rencontré un _accordeur aveugle_, duquel il s'est servi pour remettre en état un piano abandonné. Quelle part d'amour et de douleur a été octroyée à cet homme? Pourquoi, doué d'un art musical exquis, se borne-t-il à restaurer des pianos? L'aveugle, un jour, lui a confessé sa vie et détaillé ses chagrins. Appelé dans un château voisin par une femme dont la voix est séduisante et la beauté renommée, l'artiste s'est mis à l'aimer. Elle est seule, délaissée par un mari débauché et grossier. Comme le pianiste est jeune, attendrissant, qu'il a un talent merveilleux, la châtelaine lui rend tous ses sentiments. Rien ne fait naître l'amour comme la musique, à deux, surtout en pleine campagne, dans la paix des champs, dans la mélancolie des soirs ou sous les rayons mystérieux d'Astarté. Leur passion reste aussi chaste que profonde. A sa tendresse, le jeune aveugle sacrifie tout. Comme l'amie est absorbante et jalouse, il ne fait entendre ses mélodies que pour elle seule et renonce à toute soirée et à toute gloire.
Dans de pareilles circonstances, c'est toujours la femme qui demande à quitter la maison conjugale; elle s'énerve dans la vie inquiète et partagée; elle ne peut longtemps conserver le masque et dérober l'état de son coeur. Aussi Mme d'Escarpit--c'est le nom de l'héroïne--songe-t-elle à s'enfuir au loin dans l'espoir d'un prochain divorce. Mais, atteinte d'une maladie de coeur, frappée encore par ses émotions amoureuses, elle a des syncopes, elle perd toutes ses forces et, après avoir vécu tout un hiver en présence de la mort, finit par s'éteindre aux premières chaleurs de mai. Elle expire pendant que l'ami lui dit, au piano, les airs aimés et alanguis. Avec quelle subtile compréhension M. Marcel Prévost nous a rendu ce qu'il y a de plus particulièrement douloureux en cet aveugle passionné, qui ne voit l'objet de son amour, ni dans les ravages progressifs du mal, ni après que la mort a passé! Du moins, il ne gardera pas de la belle Mme d'Escarpit un souvenir de déchéance. Cette histoire simple, animée et enveloppée de poésie par M. Marcel Prévost, est une jolie petite chose d'art et de sentiment raffiné. Aussi lui a-t-on donné un bel écrin. Le volume est une merveille de typographie et rien n'égale le goût habile avec lequel ont été aquarellées les nombreuses illustrations de M. François Courboin.
E. LEDRAIN.
Mme Claude Lemaître n'est point une nouvelle venue pour nos lecteurs, et leur suffrage a contribué à consacrer sa réputation; une de ses oeuvres de début. _Ma Soeur Zabette_, fut, en effet, publiée ici même, il y a quelque trois ans.
Lorsque l'auteur apporta son manuscrit à _L'Illustration_, sa démarche y rencontra un accueil tout ensemble sympathique et réservé. La sympathie allait spontanément à la personne, une jeune femme parée de grâces naturelles, physionomie ouverte et avenante, regard clair et franc, sourire prompt à s'épanouir dans l'ovale régulier d'un visage délicat, La réserve s'appliquait au manuscrit. Il faut toujours se méfier un peu d'un rouleau de papier contenant de la littérature; or, en l'occurrence, si quelque chose pouvait dissiper cette prudente méfiance, ce n'était pas l'indication préalable fournie par l'écrivain sur le genre de son roman. Etude de moeurs maritimes? D'une si fine main, quelle qu'en fût la dextérité, cette peinture, présumait-on, devait manquer plus ou moins des qualités requises: vérité, vigueur, originalité; elle péchait probablement par trop d'élégance; en un mot, suivant la locution vulgaire, ce n'était pas tout à fait «ça». La personnalité apparente de Mme Claude Lemaître plaidait préventivement contre son oeuvre, faisait douter de son aptitude à traiter de tels sujets; on était porté à lui prêter, en pareille matière, les notions superficielles d'une jolie baigneuse qui fréquente, chaque saison, les plages à la mode, et qui, pour s'y être promenée, coquettement coiffée d'un béret, avoir, sur le sable humide, dessiné des arabesques du bout de son ombrelle, péché aux creux des rochers quelques poignées de crevettes, coudoyé des gens de mer, se croit initiée à la «marine». D'une observation à courte vue, superficielle, incomplète, qu'attendre, au mieux, sinon d'honnêtes tableautins ou de proprettes aquarelles d'amateur?
Eh bien, ces préventions se trompaient d'adresse: le rouleau suspecté ménageait au premier lecteur la plus agréable surprise, et l'on s'empressa de réformer un jugement téméraire, en présentant au public _Ma Soeur Zabette_, touchante figure de victime volontaire, autour de qui évolue tout un monde spécial dont elle est, mais qu'elle domine de sa supériorité morale, payant d'un coeur généreux, par le sacrifice de son propre bonheur, la rançon du bonheur des siens.
Ah! que nous sommes loin du pittoresque de fantaisie, de l'artificiel, du convenu, de la mièvrerie redoutés! Comme Mme Claude Lemaître le connaît bien, ce monde de la «marine» boulonnaise! Elle l'a observé d'un oeil sagace et compréhensif, ne se bornant pas à la superficie, mais l'explorant à fond, depuis les moeurs et le caractère, jusqu'à l'âme; elle a vécu sa vie, à terre et en bateau, au milieu des matelots et des «matelotes», des armateurs, caboteurs, pêcheurs, saleurs, mareyeurs, ramendeuses de filets, serviciers libérés, retraités, rudes «fieux», filles accortes, veuves de naufragés, mères admirables de résignation et de vaillance virile, capables de remplacer le père auprès des enfants. Aussi comme elle les montre «vrais», et d'autant plus intéressants, dans des compositions simples et claires, d'un style sobre, robuste et coloré!
A quelqu'un qui, après la lecture de _Ma Soeur Zabette_, lui demandait: «Vous avez voulu faire un roman littéraire?» l'auteur simplement répondait: «J'ignore si mon livre est littéraire, mais j'ai voulu écrire ce que j'ai senti et observé; puis j'ai fait de mon mieux.» Voilà, certes, la meilleure méthode, et l'écrivain n'a pas à regretter de l'avoir adoptée. Mme Claude Lemaître est une femme curieuse et sensible; elle raconte sincèrement ce qui frappe ses yeux, ce que son coeur devine. Et son réalisme ne va pas sans une teinte de poésie, car il est de la bonne école, celle où il y a communion nécessaire entre le romancier et le poète, lequel, a dit Victor Hugo, ne doit avoir qu'un modèle, la nature; qu'un guide, la vérité. Ici, le romancier mérite-t-il le reproche de flatter, d'idéaliser ses personnages pris sur le vif? Non pas: il les met au point, il les éclaire de la lumière qu'il faut pour nous les rendre plus perceptibles et plus intelligibles; ayant discerné leurs sentiments, il les traduit dans leur propre langage si expressif, si savoureux et ce sont là des conditions essentielles de l'art.
Un fort heureux début encouragea Mme Claude Lemaître à persévérer: à la suite de _Ma Soeur Zabette_, elle publia _l'Aubaine_, une étude du même ordre, où se détache, vigoureusement dessiné, le type complexe du gros pilote César Rollet, madré compère, joignant à la valeur professionnelle la duplicité d'un homme d'affaires, à la joviale bonhomie la ruse finaude; à la fois prodigue de sa vie et âpre au gain, toujours en quête d'actes de dévouement à accomplir et de marchés avantageux à conclure, aussi fier des écus dont ses sacs sont gonflés que des médailles de sauvetage dont sa large poitrine est constellée.
Puis, par une sorte de coquetterie bien légitime, la souplesse d'un talent varié voulut s'affirmer dans le _Cant_, spirituelle satire où une main légère, mais impitoyable, soulève, pour l'édification et le salut d'une charmante Française, le masque de l'hypocrite pruderie britannique.
Avec _Cadet Oui-Oui_, Mme Claude Lemaître revient à un genre où elle a prouvé qu'elle excellait, où elle sait se renouveler, tout en demeurant fidèle à sa formule initiale. Il siérait mal de déflorer par la moindre analyse le roman inédit dont _L'Illustration_ s'est assuré la primeur; mais il est bien permis de dire qu'on y retrouvera--et même à un degré supérieur--les éléments d'intérêt, l'observation pénétrante, la justesse des notations, l'émotion communicative, toutes les solides et délicates qualités littéraires qui ont fait le succès de _Ma Soeur Zabette_ et de l'Aubaine.
Un sauvageon prêt à épanouir ses premières fleurs au premier souffle de l'amour, telle apparaît, au début du récit, la jeune moulière Ambroisine, surnommée Cadet Oui-Oui. «L'ovale de son visage était bien celui d'une de ces madones sculptées dans les bois du Nord et qui servent de proues et de protectrices aux vieux bateaux norvégiens... Les cheveux, les sourcils, la peau, étaient d'un blond monotone de la couleur du miel pâle.» Deux traits caractéristiques: l'ardeur des lèvres rouges et la profondeur des yeux bleus complètent le suggestif portrait de l'héroïne; à lui seul, il laisse pressentir une destinée grosse de tempêtes.
Plus qu'aucune autre, parmi les belles filles de la mer déjà peintes par Mme Claude Lemaître, cette originale et troublante figure captivera nos lecteurs, et leur jugement, nous en sommes certains, ratifiera pleinement l'éloge anticipé d'une oeuvre de tous points remarquable.
Edmond Frank.
Ont paru:
_Fatale Méprise_, par Henri Baraude. 1 vol. in-16, Plon-Nourrit et Cie, 3 fr. 50.--_Chère Patrie_, par le lieutenant Bilse, auteur de _Petite Garnison_, 1 vol., Librairie universelle, 3 fr. 50.--_En prison_, par Maxime Gorki, traduit par S. Persky, 1 vol., Félix Juven, 3 fr. 50.--_Miroirs et Mirages_, par Mme Alphonse Daudet, 1 vol., Fasquelle, 3 fr. 50.--_Les Veillées du Gerfault_, par le comte Jean de Sabran-Ponlevés. 1 vol., Bibliothèque de la Chasse illustrée, 3 fr. 50.--_Les Revenantes_, par Champol. 1 vol. in-16, Plon-Nourrit, 3 fr. 50.--_Le Roman d'un chien_, par A. Delvallé. 1 vol. in 8°, Delagrave, 3 fr. 50.--_Le Double Destin_, par Charles Boudon. 1 vol., Messein, 3 fr. 50.--_L'Eden_, par Sébastien Voirol. 1 vol., Librairie Molière, 3 fr. 50.--La Réponse du Sphinx_ (notes d'un pessimiste), par Edmond Thiaudière 1 vol., Fischbacher, 2 fr. 50.--Le Maître du peuple, par B. Guinaudeau. 1 vol. in-16. Librairie universelle, 3 fr. 50. _Chez les forçats_, par Jacques Dhur, 1 vol., Librairie universelle, 3 fr. 50.--_Une année de politique extérieure_, par René Moulin, 1 vol. in-16, Plon-Nourrit, 3 fr. 50.--_Hommes nouveaux_, par Fanton. 1 vol. in-16, Plon-Nourrit, 3 fr. 50.--_Frédéric Bastiat, sa vie, son oeuvre_, par P. Ronce, 1 vol., Guillaumin._Histoire financière de la Législative et de la Convention_ (t. II), par Gomel, 1 vol., Guillaumin, 7 fr. 50.--_Crimée, Italie, Mexique_, lettres de campagnes(1855-1867). par le général Vanson. 1 vol., Berger-Levrault, 5 fr.--_La Main d'oeuvre dans les Guyanes_, par Jean Duchesne-Fournet. 1 vol. in-8°, Plon-Nourrit et Cie, 6 fr.--_L'Agonie du catholicisme?_ par le docteur Rifaux. 1 vol. in-16, Plon-Nourrit, 3 fr. 50.--_L'Inde contemporaine et le Mouvement national_, par E. Piriou. 1 vol. in-16, Alcan, 3 fr. 50. _La Cuisine, l'Hygiène et la Table_, bibliothèque de la maîtresse de maison. Librairie de Paris, 56, rue Jacob.--_Les Devoirs des petits enfants_. par Chassevent. 1 vol. in-32., Librairie Roblot, 0 fr. 60.--_L'Almanach-album de la Comédie-Française_, acteurs jugés par les auteurs, préface de Jules Claretie, introduction par Léo Claretie, 1 franc.
_Documents et Informations_
L'AUTOMOBILE DANS L'ARMÉE ALLEMANDE.
A l'imitation de l'Angleterre et de l'Autriche, l'état-major allemand a créé récemment un corps d'automobilistes volontaires dont l'organisation peut rendre, en temps de guerre, et rend dès maintenant de grands services. Les propriétaires d'automobiles qui désirent faire partie de ce corps se mettent, eux et leurs machines, dès le temps de paix, à l'entière disposition de l'autorité militaire. Pendant les quatre premières années qui suivent leur enrôlement, ils font au moins trois stages chaque année et sont astreints à une discipline d'ailleurs sévère. En revanche, ceux qui ont des grades d'officiers sont autorisés--en Allemagne, la faveur est appréciée!--à porter, en diverses occasions, même en dehors du service, l'uniforme spécial du corps.
UNE CULTURE EN VOIE DE DISPARITION.
Il s'agit de la culture du safran. Cette culture, autrefois très répandue en France, s'était à peu près restreinte au Gâtinais, où elle perd chaque année de l'importance.
Ainsi, en 1869, 1.143 hectares étaient consacrés à cette culture; et déjà, en 1893, il n'y en avait plus que 477.
Les raisons de cette disparition sont d'ordre climatérique et économique. D'abord, les hivers rigoureux de 1879-1880 et de 1890-1891 ont été très préjudiciables à la plante; et, d'autre part, l'Espagne se livre de plus en plus à cette culture et peut livrer le kilo de safran au prix de 60 ou 70 francs, prix inférieur au prix de revient de la fleur en France.
Il faut remarquer que les usages des stigmates de safran vont aussi en diminuant. Ils servaient autrefois à la teinturerie; aujourd'hui ils ne servent plus qu'en pharmacie, et comme condiment. On sait que la bouillabaisse est colorée et aromatisée avec du safran.
Quoi qu'il en soit, il est certain que cette intéressante culture aura bientôt disparu en France et que sa disparition hâtera encore la dépopulation de certaines campagnes où la culture du safran occupait des familles entières.
QUEL DOIT ÊTRE LE TEINT DES COLONIAUX?
En faisant choix des recrues pour le service dans les contrées tropicales, on devrait, dit M. C.-E. Woodruff, chirurgien militaire de l'armée des Etats-Unis, éliminer tous les blonds et ne conserver que les bruns. De même, les colons bruns sont préférables aux blonds. Les bruns ont une pigmentation qui les protège contre les rayons actiniques, lesquels sont les plus dangereux des rayons solaires. Aussi, voit-on, dans les tropiques, que les blonds réussissent beaucoup moins bien que les bruns. Ils sont plus vite atteints par la maladie. Et les races méridionales, plus brunes, réussissent mieux, dans la colonisation, que les septentrionales, plus blondes. En réalité, dit M. Woodruff, l'homme est un organisme plus généralement adapté à vivre dans la demi-lumière qu'en plein soleil. On a tort, de façon générale, de rechercher la lumière et de s'y exposer. Nos ancêtres la craignaient et s'en trouvaient bien, dit-il. Ceci est très discutable, car les bienfaits de la lumière pour la richesse du sang ne peuvent être mis en doute. Mais on peut très bien considérer que les peuples méridionaux, plus foncés de peau, sont plus préparés à vivre au grand soleil des tropiques que les septentrionaux, blonds, qui n'ont pas le pigment leur permettant de résister aux rayons chimiques.
UN ACCIDENT D'AUTOMOBILE.
M. René de Knyff, président de la commission sportive de l'Automobile-Club de France vient d'être victime d'un accident sur la route de Saint-Fourçain à Moulins qu'il parcourait en automobile pour s'accoutumer au circuit de l'Auvergne.
Une vieille femme menait à la bride une vache qui se campa au milieu de la route. M. de Knyff obliqua à droite pour passer dans l'espace libre, quand soudain la paysanne eut la fatale idée de se rejeter juste en face de la voiture qui arrivait sur elle. M. de Knyff, d'un violent coup de volant, se rejetait sur la gauche, évitait la paysanne, mais heurtait l'animal, d'où culbute du véhicule et, pour son conducteur, fracture de la clavicule, côtes enfoncées, lésions aux arcades sourcilières.
Le mécanicien, M. Faroux, précipité sur le sol, n'eut que quelques contusions. Mais les paysans accourus faillirent lui faire un mauvais parti en raison de la mort de la vache.
A L'EXPOSITION CANINE
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