L'Illustration, No. 3248, 27 Mai 1905
Part 2
On inaugure solennellement, lundi, le musée des Arts décoratifs, enfin définitivement logé au pavillon de Marsan. C'est une date importante dans l'histoire de l'Union centrale des Arts décoratifs, une étape heureuse dans le développement de l'oeuvre d'éducation si intéressante qu'elle poursuit.
Deux conventions, successivement adoptées par le Parlement en 1897 et 1900, ont autorisé l'Union centrale à occuper, pour y installer ses collections, le pavillon de Marsan, au Louvre, et ses dépendances jusqu'au ministère des finances, à charge par elle d'exécuter, à ses frais, tous les travaux d'appropriation et d'aménagement nécessaires. Cette concession lui est faite pour une période de quinze années, à dater de l'inauguration du musée, à l'expiration de laquelle le pavillon et les collections qu'il va abriter feront retour à l'État.
L'Union centrale a dépensé en travaux près de deux millions. Elle a apporté au pavillon de Marsan ses collections admirables et vient de doter Paris d'un musée dont il pourra justement être fier. Mais, de son côté, elle devra une gratitude infinie à M. Redon, l'éminent architecte du Louvre, qui a dépensé des trésors d'ingéniosité et de talent pour adapter à sa destination nouvelle un monument construit d'abord à une tout autre fin.
Le pavillon de Marsan était primitivement destiné à la Cour des comptes. Lefuel, son architecte, s'était efforcé de le concevoir à la fois décoratif et habitable. Autour d'un spacieux vestibule qu'encombrait aux deux tiers un escalier trop monumental, il avait disposé sur quatre étages de petites alvéoles pour les conseillers et les bureaucrates, leurs collaborateurs. M. Redon a démoli le grand escalier, supprimé un étage de petits bureaux. Du vestibule, vaste nef de style néo-grec, qu'il a décoré avec un goût sobre et sûr, il a l'air un hall de très grand air, lumineux, gai, où s'arrangeront à merveille les expositions temporaires. Et surtout, par le moyen de sortes de jubés coupant les hautes arcades, au pourtour, il a masqué, avec un art consommé, la criante dissymétrie qui existait entre les deux parties du pavillon, l'une en façade sur la rue de Rivoli et se raccordant, avec ses hautes baies cintrées, avec le décor de la façade du ministère des finances, l'autre s'harmonisant avec l'architecture des Tuileries.
Sur cette élégante nef débouchent, aux trois étages, les salles d'exposition, parmi lesquelles nous mentionnerons, en passant, la salle d'art moderne, celle des arts de l'Orient, de l'art gothique, de la Renaissance, des étoffes, et la salle, donnant sur le Carrousel, où est installée la collection fameuse de ferronnerie de M. Le Secq des Tournelles, généreusement prêtée par le collectionneur à l'Union.
Et voilà réalisé ce musée dont rêvait depuis si longtemps l'Union centrale des Arts décoratifs et que son dévoué président, M. Georges Berger, définissait si heureusement «le temple consacré au génie artistique de notre race et à son ingéniosité sans rivale dans les applications du bel art à l'industrie, considérée dans l'universalité de ses productions, depuis les plus magnifiques jusqu'à celles d'un charme usuel».
Il faut en remercier hautement et l'Union et M. Georges Berger.
GUSTAVE BABIN.
LE MYSTÈRE DE LA PASSION, A NANCY
On sait quelle célébrité ont acquise les représentations décennales du mystère de la Passion du Christ, données à Oberammergau depuis le milieu du dix-septième siècle et quelle affluence de spectateurs de tous les pays du monde elles attirent dans ce village de la Haute-Bavière. Au nombre de ceux qui s'y rendirent au mois de juillet 1900 se trouvait M. l'abbé Petit, curé de Saint-Joseph de Nancy; il en revint avec le projet de faire interpréter le drame évangélique aussi fidèlement que possible par les habitants de sa paroisse. Ce projet lui souriait d'autant plus qu'il voyait dans sa réussite éventuelle un moyen d'alléger les lourdes charges résultant de la construction de son église.
Aussitôt il se met à l'oeuvre; il sollicite d'abord et obtient du curé d'Oberammergau l'autorisation de traduire les passages importants de la pièce traditionnelle et d'en reproduire l'ordonnance générale: choeurs, tableaux vivants, scènes principales. A proximité du presbytère, M. l'abbé Petit possède un vaste terrain; avec le concours de M. Jacquemin, architecte, il le transforme en théâtre. La scène, solidement charpentée, est adossée à un mur; sur les côtés se dressent deux portiques pour les choeurs et le tribunal de Pilate; les décors, fort bien brossés et agencés, montrent surtout des panoramas de Jérusalem, et donnent au suprême degré l'illusion de la réalité, grâce à l'heureuse idée qu'on a eue de conserver les beaux arbres de la cour. Une toile de tente couvre la salle immense en plein air, mesurant 21 mètres de largeur, 50 mètres de profondeur, et garnie de gradins où deux mille spectateurs peuvent s'échelonner à leur aise.
Le recrutement des acteurs n'est pas la moindre difficulté de l'entreprise: au mois de février 1904, le curé de Saint-Joseph a formé une troupe de 350 sujets, hommes, jeunes gens et jeunes filles, appartenant tous à sa paroisse; de diligentes paroissiennes se chargent de l'habiller. A la fin de mai, après les répétitions nécessaires, on était complètement prêt, et le succès décisif de l'expérience, devant des milliers de spectateurs accourus de toutes parts, récompensait la vaillante initiative de M. l'abbé Petit et le zèle de ses dévoués collaborateurs.
Une nouvelle série de représentations de la _Passion_ va être donnée à Nancy, cette année, pendant les mois de juin, juillet, août et septembre. Ultérieurement, elles n'auront plus lieu que tous les dix ans, comme à Oberammergau.
"FLYING FOX", L'ÉTALON D'UN MILLION
L'Illustration _ne consacra jamais que de rares vignettes ou entrefilets au sport hippique. Toutefois, un fait sans précédent intervient, qui constitue aujourd'hui une actualité d'intérêt universel. Un cheval anglais, gagnant de plus d'un million sur le turf, fut, en 1900, acheté pour un million par un éleveur français. Depuis août 1903, c'est-à-dire en vingt et un mois, les premiers produits de cet étalon rapportèrent près de deux millions d'argent public à leur propriétaire. Celui-ci, à la veille des grandes épreuves classiques, possède les trois meilleurs poulains qui soient en France et peut-être en Angleterre: un trio d'invaincus. Avec un d'entre eux, Jardy, il s'apprête à disputer mercredi en Angleterre le Derby d'Epsom et a chance d'y renouveler, à quarante ans d'intervalle, l'exploit, resté unique, de Gladiateur. Ces considérations suffisent pour intéresser tous nos lecteurs à l'article qui suit:_
Quand, le 7 mars 1900, fut dispersée aux enchères publiques l'écurie du duc de Westminster décédé, la présence de Flying Fox, le héros de la dernière saison sportive, constituait l'attrait sensationnel de la vente. Il venait de réussir, en une seule année (1899), un sextuple event inaccompli avant lui: Deux mille Guinées, Derby d'Epsom, Saint-Léger, Eclipse Stakes, Princess of Wales Stakes, Jockey Club Stakes, les six prix les plus richement dotés d'Angleterre. Au total, avec d'autres victoires moindres, 1.012.125 francs. Flying Fox--«le renard volant» --portait en ses veines les plus nobles courants de sang. En remontant dans son ascendance paternelle directe, on ne trouvait que des «racers» illustres: Orme, son père, l'invincible Ormonde, puis, sans discontinuité de gloire, Bend'Or, Doncaster, Stockwell, The Baron, Irish Birdcatcher!... Cet héritier de tant de glorieux reproducteurs ne pouvait devenir lui-même qu'un grand chef de race. A quel prix monterait-il?... M. Edmond Blanc résolut de se porter acquéreur.
Depuis vingt-cinq ans, M. Blanc s'occupait avec passion d'élevage et de courses. Déjà, il avait acheté aux Anglais deux reproducteurs de marque. Energy, payé 150.000 francs, était mort après trois saisons de monte, lui donnant une belle lignée: Révérend (père de Caïus), Gouverneur, Rueil, Lagrange, etc., Winkfleld's Pride, acheté plus tard 160.000 francs, lui réservait Quo Vadis, qui devait avoir la chance de gagner le Grand Prix sur meilleurs que lui. Mais M. Edmond Blanc ambitionnait la possession d'un étalon tel que ses produits puissent, de façon certaine et définitive, assurer à la casaque orange une constante suprématie sur le turf français. Cet étalon prestigieux, n'était-ce pas Flying Fox?... Au premier rang des compétiteurs, près de M. Edmond Blanc, figurait le prince de Galles, devenu depuis Edouard VII. Lui aussi, il convoitait Flying Fox pour son haras de Sandringham. Les enchères montèrent: 800.000! 850.000! 900.000! A 900.000, le prince de Galles se tourna vers son entraîneur Porter:
--C'est trop cher maintenant! murmura-t-il.
--Non, Altesse, pas trop cher encore! souffla Porter qui connaissait la vraie valeur du jeune crack.
Malgré cet avis discret, le futur roi d'Angleterre ne persévéra point. M. Blanc, plus tenace, surenchérit contre M. Jahan et l'éleveur américain M. Withney, jusqu'à 984.370 francs, prix auquel lui fut adjugé Flying Fox.
Plus d'un million avec les frais!... C'était un record!...
L'événement fit sensation dans le monde entier. Que donnerait cette audacieuse acquisition?... Les détracteurs évoquaient tout bas les grands chevaux qui furent de médiocres étalons: Gladiateur, Boïard, Salvator, et même Ormonde, duquel ne naquirent qu'Orme et le terne Goldfinck. M. Edmond Blanc gardait la foi.
Les résultats dépassèrent les prévisions des plus optimistes. Installé en sultan au haras de Jardy, Flying Fox donna dans sa première année de monte huit produits dont cinq seulement coururent et rapportent aujourd'hui 1315.000 francs à leur propriétaire. Le million de Flying Fox est déjà remboursé par eux et M. Edmond Blanc a pu, sans risque, supprimer la prime annuelle de 50.000 francs qu'il payait à une compagnie d'assurances pour le précieux étalon.
Parmi ces vainqueurs de la première génération, Ajax s'attribua la part du lion: 654.925 francs. Ajax était une réédition de Flying Fox. Ses cinq sorties furent cinq victoires sensationnelles. Son jockey, Stern, affirmait devoir toujours vaincre avec un animal de telle trempe et au coeur si bien attaché. La carrière d'Ajax fut interrompue prématurément, en août 1904, par un accident malencontreux--tiraillement du ligament suspenseur au boulet antérieur gauche--alors que le crack invaincu achevait sa préparation pour le Saint-Léger de Doncaster. Ajax vint prendre place au stud près de Flying Fox. Le duc de Portland qui, tout récemment, visitait l'établissement de Jardy, déclarait le fils encore plus beau que le père. «Il n'existe nulle part, disait-il, de cheval à lui comparer!»
A côté d'Ajax, le fantasque Gouvernant, qui n'aurait jamais dû perdre le Derby d'Epsom contre plus cabochard que lui, s'adjuge actuellement 550.00 francs.
La seconde génération des Flying Fox, née en 1902, s'annonce plus étonnante que la première. Elle comprend un trio d'imbattables, tel que nulle écurie, de mémoire de sportsman, n'en posséda: Adam (propre frère d'Ajax), Jardy et Val-d'Or. Ils ont montré une si éclatante supériorité sur tous leurs contemporains de France qu'ils semblent n'avoir plus qu'à se promener en triomphateurs sur nos hippodromes. En outre, la victoire de Jardy, l'automne dernier, dans le Middle Park Plate, le derby des deux ans d'outre-Manche, laisse prévoir que les élèves de M. Edmond Blanc peuvent prétendre aux plus hauts trophées sur le turf anglais.
Jardy va s'aligner la semaine prochaine dans le Derby d'Epsom, où il a belle chance de venger l'échec de Gouvernant. Le gain public de ces trois produits de Flying Fox, additionné avec celui de deux autres rejetons du même étalon--Lecteur et Muskerry--s'élève déjà à 620.000 francs. Tout annonce que cette seconde génération gagnera, elle aussi, son million, peut-être deux, avant la fin de la saison[1].
[Footnote 1: Cet article était imprimé quand une épidémie de gourme est venue mettre provisoirement hors de combat, à la veille des grandes épreuves, deux, peut-être trois, des quatre champions de M. Edmond Blanc.]
Voilà donc Flying Fox déjà payé deux fois par ses fils en vingt et un mois. Si l'on y ajoute la valeur marchande actuelle des Ajax, des Gouvernant, des Jardy, des Adam, des Val-d'Or, etc., dont certains dépasseraient, à coup sur, 500.000 francs en vente publique, il est payé cinq fois.
Et nous ne parlons pas des deux ans, des yearlings, des foals, qui représentent aussi des millions, sans doute!...
Enfin, Flying Fox, depuis cinq ans qu'il est au haras, s'est, dès à présent, chargé d'amortir plus personnellement son prix d'achat par les saillies qu'il fournit aux juments étrangères. En 1905, neuf juments des plus fashionables, appartenant aux premiers éleveurs anglais--S. M. Edouard VII, le duc de Devonshire, lord Wolverton, lord Cloumell, etc.--ont traversé la Manche pour être présentées à l'étalon de Jardy. La saillie de Flying Fox coûte 12.500 francs... Une bagatelle!... 12.500 multiplié par neuf donne 112.500 francs.
M. Edmond Blanc, comme il va de soi, réserve à ses poulinières deux bons tiers des quarante saillies que peut fournir annuellement Flying Fox. Ces poulinières forment le plus beau lot de reproductrices dont éleveur puisse s'enorgueillir. A tel sultan il faut un sérail de choix. M. Edmond Blanc ne recule devant aucun sacrifice pour assurer le bon recrutement de ce sérail.
L'année dernière, il donnait 200.000 francs pour la petite-fille de Plaisanterie, La Camargo, qui venait de gagner 880.000 francs d'argent public.
En 1891, à la vente Donon, il avait payé Wandora 98.000 francs. Après six années d'infécondité et d'avortements, Wandora a produit Vinicius, puis Val-d'Or, qui rapportent actuellement plus de 525.000 francs.
Vinicius fut vendu 150.000 francs aux Haras.
Airs and Grâces, par Ayrshire, une lauréate des Oaks, coûta 74.000 francs en 1899. Son premier poulain, Jardy, candidat au Derby d'Epsom, gagne déjà 209.925 francs, en six courses, et le propre frère de Jardy, Louksor, donne les plus belles espérances.
M. Edmond Blanc, en ces dernières années, acheta encore en Angleterre Adoration, par Hermit (65.000 fr.), Santa Felice, par Saint-Simon (65.000 fr.), Choice, par Galopin (55.000 fr.), etc.
Si les deux premières nommées n'ont pas, jusqu'ici, réalisé toutes les espérances de l'acquéreur, il eut, du moins, une compensation avec la dernière dont le vaillant rejeton, Caïus, déjà vingt et une fois vainqueur, s'achemine gaillardement vers les cinq cent mille francs de gain.
Le stud de Jardy s'alimente aussi par lui-même en poulinières de marque. Amie, la mère d'Amicus, d'Ajax, d'Adam et d'Amasis, est une élève du haras. Elle vient de mettre bas un foal, par Flying Fox, qui sera peut-être un nouvel Ajax. Gouvernante, également née chez M. Blanc, a fourni Gouvernant et ce courageux Génial, qui semble de taille à suppléer, au besoin, les Val-d'Or et les Adam.
On conçoit qu'avec de pareils éléments un élevage ne puisse que donner de brillants résultats. L'écurie de courses de M. Edmond Blanc a gagné 1.137.450 francs en 1903. En 1904, avec les Ajax et les Gouvernant, les sommes encaissées s'élevaient à 1.692.758 francs. En 1905, elles atteignent déjà, au lendemain du prix de Diane, 770.700 francs. C'est une somme que les propriétaires les plus favorisés dépassaient rarement naguère avec les gains de toute une année. Et nous ne sommes qu'au début de la saison sportive; les courses plates ont commencé le 15 mars! Le prix du Jockey-Club, le Grand Prix de Paris, le Prix du Président, le Grand Prix de Vichy, tous échus en 1904 aux représentants de la casaque orange, restent à courir. On peut prévoir qu'en fin de saison M. Blanc aura doublé le cap des 2 millions, s'appropriant ainsi un record qui appartenait jusqu'ici encore au duc de Portland.
Sur vingt neuf prix d'une allocation de 20.000 francs et au-dessus qui ont été disputés en France depuis l'ouverture des courses plates, l'écurie en a disputé vingt et gagné quatorze. Quelles proportions!...
Ces succès, presque décourageants pour ses rivaux, M. Blanc les doit pour la plus grande part au noble, au royal Flying Fox, père d'une si surprenante pléiade de galopeurs. Aussi, tous les sportsmen étrangers qui passent en France tiennent-ils à aller visiter l'établissement de La Fouilleuse, où l'habile Denman entraîne les héros du jour, et le haras de Jardy, où le fidèle Duret veille sur l'étalon-roi, le prince héritier Ajax, et leurs soixante épouses!... La Fouilleuse et Jardy se classent ainsi parmi nos attractions nationales.
Flying Fox est bai, avec liste en tête et trace de balsane postérieure gauche. Bâti en athlète (1m,64 de taille), avec des membres absolument nets, c'est bien le plus puissant type de reproducteur qu'on puisse imaginer. Comme la plupart des chevaux illustres, il a de la fougue et de la volonté. Lâché dans le paddock, il y galope en endiablé. Lors de son arrivée à Jardy, il fut un peu rebelle au travail à la longe, par lequel on maintient en état les étalons. L'âge l'a assagi. Toutefois, il paraît n'aimer que son palefrenier, Yvon. Celui-ci ayant dû se faire remplacer pendant trois jours, Flying Fox fit mauvais oeil à l'intérimaire et refusa obstinément de se laisser laver et nettoyer les pieds par lui. Quand Yvon revint, le cheval reprit toute sa docilité.
Le roi Edouard Vil, qui est un sportsman passionné et gagna naguère le Derby d'Epsom avec Persimmon, voulut, lui aussi, pendant son dernier séjour en France, aller voir dans leurs box les pensionnaires de Denman et ceux de Duret. Sa visite à Flying Fox lui rappela sans doute le jour où, malgré Porter, il n'osa pas surenchérir sur un reproducteur dont le départ laisse inconsolée toute l'Angleterre sportive. À La Fouilleuse, il admira, entre vingt racers, cet Adam, dont une série de malchances a retardé la réapparition en courses cette année. A La Châtaigneraie, où sont les yearlings, il trouva un fils de son étalon Persimmon, qui a déjà la silhouette et l'allure d'un véritable crack: Ouadi-Halfa, que M. Blanc paya foal 37.500 francs.
Et, satisfait de tout ce qu'il avait vu, le souverain, en levant le verre de porto que lui présentait Mme Edmond Blanc, but «aux succès futurs» de celui qui a doté la France de Flying Fox et ambitionne de reprendre, dans les grandes épreuves classiques de la vieille Angleterre, les traditions de victoire, laissées un peu en léthargie pour les couleurs françaises depuis le regretté comte de Lagrange.
Rémy Saint-Maurice.
_Mouvement littéraire_
Notre dernier roman: _La Force du Passé_, par Daniel Lesueur (Lemerre,3 fr. 50).--_L'Accordeur aveugle_, par Marcel Prévost (Lemerre, 6 fr.).--Notre prochain roman: _Cadet Oui-Oui_, par Mme Claude Lemaître.
La Force du Passé.
Il m'est resté dans la mémoire un fort beau sonnet philosophique de Mme Lesueur. En voici les premiers vers:
Morts qui dormez couchés dans nos blancs cimetières, Parfois, en relisant tous vos noms oubliés, Je songe que nos coeurs à vos froides poussières Par des fils infinis et puissants sont liés.
Il y a quelque peu de cette pensée dans le roman dont les lecteurs de _L'Illustration_ ont eu la primeur. Christiane de Feuillères a été élevée dans un vieux château, religieusement et sainement, au milieu de souvenirs anciens et dans de fortes traditions. Aussi ses sentiments et son existence entière sont-ils menés par ses ancêtres; elle est liée à eux par mille fils infinis. Peut être Didier Le Bray, le jeune architecte qui l'aime et dont elle est éprise, ne subit-il pas aussi complètement la même influence. La diversité des idées s'oppose à leur complète union et à leur mariage. Mais un lointain et presque inconscient atavisme n'inclinera-t-il pas un jour le jeune homme vers les convictions et vers le mysticisme de la race? Devant le corps inanimé du père de Christiane, il se met à genou.
Il y a encore et surtout un passé, celui de sa mère, qui tient Christiane, et dont des circonstances tout à fait imprévues finissent par délivrer les deux amoureux. Avec cette entente parfaite du drame dont elle nous a donné maintes preuves, Mme Lesueur a, devant Mlle de Feuillères et son ami, accumulé les obstacles! Quelles morts étranges! Et en même temps, au milieu de ces merveilleuses imaginations, l'étude des caractères ne disparaît pas. En dehors des deux héros, quelle perversité chez Mme Valtin, d'une noblesse d'automobilisme! Quelle brutalité sauvage chez Gérard de Sebourg qu'une seule chose peut dompter: sa fille agonisante! L'enfant mourante a seule rompu les liens qui enchaînaient Christiane de Feuillères.
Ce qui marque ce livre, comme toute l'oeuvre de Mme Lesueur, c'est la phrase habile et ardente.
L'Académie française vient de décerner une de ses récompenses les plus recherchées: le prix Vitet, à l'ensemble des volumes de Mme Lesueur et, en ce faisant, s'est honorée elle-même, comme elle s'était honorée chaque fois qu'elle avait posé ses lauriers sur la tête de celle qui nous charme par ses histoires si bien conduites et si neuves, et par la haute philosophie qu'elle a mise en ses poèmes et dans sa prose harmonieuse.
L'Accordeur aveugle.