L'Illustration, No. 3246, 13 Mai 1905

Part 2

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Nulle part on ne résista sérieusement à ces tentatives. La plupart du temps, les propriétaires, dûment avertis, ou sentant venir l'orage à des signes précurseurs, abandonnaient leurs propriétés et reprenaient le chemin de la ville. Les intendants, abandonnés à eux-mêmes, sans défense, suivaient généralement cet exemple de prudence, et c'est sans doute à cette seule circonstance que l'on doit de n'avoir pas eu à déplorer des meurtres.

Dans les villes, il n'en fut malheureusement pas ainsi, et le sang a coulé à diverses reprises.

La journée du 1er mai, à Varsovie, comptera parmi les plus tragiques qu'on ait eu à enregistrer depuis longtemps.

Dans la matinée, toute vie semblait suspendue dans la ville. Les affaires étaient arrêtées. La police avait coupé le service téléphonique et, dans les rues désertes, où ne circulaient plus ni voitures, ni tramways, seul le passage de patrouilles, de temps à autre, mettait quelque animation.

Vers une heure, seulement, la manifestation commença. Un cortège de 5.000 ouvriers avec leurs femmes, leurs enfants, s'était formé, promenant des drapeaux rouges et chantant des chants révolutionnaires. Ils ne tardèrent pas à entrer en collision avec les troupes. Rue des Maréchaux, où déjà, au mois de janvier, s'étaient produites de violentes bagarres, les cosaques, armés de leurs terribles fouets, les _nagaïkas_, chargèrent la foule; puis l'infanterie commença te feu et tira des salves sur les rangs pressés des ouvriers qui fuyaient en désordre. Rue de Jérusalem, l'épouvantable drame se renouvela. Rue Zolotaïa, une patrouille, attaquée à coups de fusil par un homme caché derrière un mur, riposta, tira sur les manifestants.

Enfin, à 8 h. 1/2 du soir, une bombe, lancée au milieu d'un détachement de cosaques qui passait rue des Maréchaux, devant la gare de Vienne, ayant tué sept cosaques et un agent de police, donna lieu à une nouvelle intervention des fusils.

Les correspondances socialistes ont raconté qu'avant cet attentat, des camarades des émeutiers qui allaient le commettre, postés au coin des rues adjacentes, prévenaient les passants d'avoir à rebrousser chemin, le passage étant dangereux. Ils n'en voulaient qu'à la troupe. Il n'y eut pas moins deux dames, qui sortaient de la gare au moment de l'explosion, qui furent effroyablement blessées encore qu'elles n'eussent rien à voir avec la répression, non plus qu'avec la révolution.

Le nombre des morts et blessés, pour cette journée, a été évalué à plus de cent. Dans un seul chantier, clos de mur, qui fut le lendemain comme un lieu de funèbre pèlerinage, où les parents des disparus se rendaient pour y chercher leurs proches, ou pleurer à l'endroit où ils étaient tombés, on ne releva pas moins de trente-cinq cadavres!

Cette oeuvre du statuaire René Rozet, exécutée en argent patiné d'ors de couleur par la maison d'orfèvrerie Christofle, et qui a été choisie (entre 70 concurrents) pour être donnée en prix au vainqueur d'Alger-Toulon Automobile, donne bien l'impression de la rapidité de la course. Sur la mer, un canot automobile fend la vague qui se soulève sur son passage. Il se dirige vers le génie de la France, qui, planant au-dessus des flots, abrite sous ses ailes la colonie algérienne et attend le vainqueur en lui montrant la récompense promise. Mercure, symbolisant les industries intéressées, suit, sur un nuage léger, les champions de la lutte engagée dans la course d'auto-canots, et répand les richesses créées par les progrès de l'industrie nouvelle.

UNE USINE ASSIÉGÉE A LIMOGES PAR LES OUVRIERS EN GRÈVE. _Phot. Th. Boureau._

Dans deux départements limitrophes, la Haute-Vienne et la Vienne, il s'est passé simultanément des faits dont le rapprochement est d'autant plus frappant que, sans être absolument identiques, ils offrent entre eux une certaine similitude; ici et là, en effet, il s'agit d'une maison assiégée.

A Limoges, c'est l'usine de matières premières pour chapellerie appartenant à M. Beaulieu et habitée par son propriétaire. Les ouvriers, en grève depuis près de deux mois, en étaient venus à organiser un véritable blocus autour des bâtiments: après avoir barricadé le portail, ils avaient établi un cordon de sentinelles qui, montant la garde jour et nuit, tenaient onze personnes prisonnières, empêchaient toute communication avec le dehors, s'opposaient même, à l'entrée des provisions nécessaires à l'alimentation de ces personnes, parmi lesquelles on comptait quatre enfants. Autorités, agents de police et gendarmes ont été, pendant plusieurs jours, impuissants à imposer à ces grévistes obstinés le respect de la liberté individuelle. A Usseau, village voisin de Châtellerault, c'est l'habitation d'un nommé Roy, braconnier, ancien garde particulier, qui subit un siège en règle. Mais là, on ne se trouve plus en présence d'un assiégé malgré lui, et les assiégeants sont des gendarmes et des soldats. Ayant gratifié d'un coup de fusil au visage un propriétaire du pays dont il croyait avoir à se venger, il s'est ensuite réfugié dans sa maison, convertie en un «Fort Chabrol», d'où seul, depuis une semaine, en dépit de ses soixante-dix ans, il nargue la justice, tient tête à la force armée et «canarde» quiconque tente d'approcher. Déjà ce forcené a blessé un greffier, deux gendarmes et un sergent du 12e.

LA MAISON DES ENFANTS

Francisque Sarcey a raconté les déboires d'un de ses amis, professeur et père de sept enfants, gais, bien portants, qui lui faisaient donner son congé des appartements successifs occupés par lui et sa famille. Il en était arrivé, ce malheureux universitaire, à n'avouer que trois fillettes à l'engagement de location. Des amis recueillaient provisoirement ses garçons. Il les reprenait quelques jours après l'emménagement et les introduisait en contrebande. Pour plus de précaution, il n'emmenait d'abord promener que trois enfants ensemble. Mais un jour, le concierge s'écriait:

--Ah! par exemple! je croyais que vous n'aviez que des filles?

Et la petite malice était découverte.

D'autres parents entraient par surprise leurs bébés entre deux matelas; ils les tenaient à la chambre une quinzaine de jours et ne les descendaient ensuite que sur le bras. Et, si M. Cordon se fâchait, la mère, ingénument, lui répondait: «Eh bien, oui, nous n'en avons déclaré que quatre! Les autres ne marchent pas. Nous les portons. C'est comme en omnibus! Ils ne comptent pas. «Puis, lorsque les enfants grandissaient ou que de nouveaux bébés venaient accroître la famille, le propriétaire renvoyait le clan trop nombreux.

[Groupe d'Illustrations: 1. L'architecte a pensé aux petits: l'escalier à double rampe.--2. «Croissez et multipliez!»

1. La façade sur la rue du Télégraphe.

2. Ce qu'on voit des terrasses: la causette aux balcons.]

M. Piot a-t-il songé à l'ironie de son: «Croissez et multipliez» dans une ville comme Paris où les usages, les moeurs et la volonté des propriétaires se dressent en menaçant les existences des petits enfants pauvres--c'est la généralité des familles nombreuses--et les obligent à exister, à croître, à grandir ou à mourir dans les taudis, ou dans cette «Cité aux gosses» qu'a si vigoureusement décrite M. Léon Frapié?... Des gens de bonne volonté se sont heureusement trouvés, qui ont voulu donner une leçon à l'égoïsme, et montrer, dès maintenant, une réalisation du Paris futur, du Paris assaini et délivré des cloaques, des épidémies, des misères physiologiques inséparables des logis pourris d'à présent.

Sous l'inspiration féconde du docteur Broca, de M. Gompel, président de l'«Abri», cette oeuvre qui offre un toit aux expulsés et aux vagabonds, de MM. Bloch, industriel. Vert, maire du XXe arrondissement, de Mme Chavarne et M. Poulet, d'autres personnes encore, généreuses et bienfaisantes, la Société des logements pour familles nombreuses fut créée. Bientôt, en façade de la rue du Télégraphe, s'érigea, blanche, joyeuse, énorme avec ses trois corps de bâtiments, une nouvelle «Cité des gosses», mais une cité heureuse, ensoleillée, balayée d'air pur, là-haut, sur la butte de Ménilmontant.

Cette maison modèle, édifiée par M. Debrie, architecte, comprend soixante-douze logements, d'un loyer de 200 à 400 francs maximum, desservis par trois escaliers à double, rampe, car on a songé aux petites mains qui ont besoin d'appui, et, dès le seuil, la maison se montre accueillante, prévenante aux enfants, faite pour eux, enfin. Invariablement, chacun des appartements se compose d'une cuisine-salle à manger où le fourneau est placé dans un angle dallé, le reste de la pièce étant parqueté; d'une chambre pour les parents et de deux chambres à coucher, une pour les garçons et une pour les filles.

[Illustrations: 1. Sur les terrasses.--2. Les rondes dans la cour.]

Au moyen d'une bouche ouverte dans le mur, le poêle de la cuisine répand sa chaleur dans les chambres. Tous les logements, largement éclairés de baies, doubles des fenêtres ordinaires, possèdent chacun un balcon profond où s'accrochent une boîte à linge et un garde-manger.

L'oeuvre de M. le docteur Broca et de M. Debrie sera parfaite le jour où leur société pourra acquérir les terrains intermédiaires entre la rue du Télégraphe et la rue Pelleport, sur laquelle une seconde maison sera construite, tandis qu'au centre on réservera un jardin spacieux. Telle qu'elle se présente, elle mérite déjà des éloges sans restriction.

Nous l'avons visitée un dimanche. Aussitôt dans la cour, la présence de notre photographe attire autour de nous la volée d'une centaine de gamins de toutes tailles et de toutes couleurs: des blonds, des bruns, des châtains, des rouges, coiffés de polos, de bérets, de bonnets et même de casquettes d'écoliers à filets d'or et petits insignes! Dans un coin, des fillettes forment une double ronde. Une impression de prospérité, d'ordre, de vie heureuse se dégage de l'apparent désordre de cette foule enfantine.

Nous montons les sept étages qui conduisent à la terrasse de cette maison. De là nous plongeons dans la cour centrale.

Accrochés à tous les étages, les balcons regorgent d'un petit monde en cage derrière les barreaux, pépiant comme un peuple de moineaux. Aux larges fenêtres, des papas et des mamans entourés de cinq, six, sept, huit enfants, se chauffent au bon soleil et les conversations échangées témoignent de la bonne entente qui règne entre ces braves gens.

Une heure. On déjeune seulement.

Nous pénétrons chez M. S...: c'est un intérieur modèle dans une maison modèle. Le père et la mère président au repas de leurs sept enfants. Le père gagne trois cents francs par mois, et cependant on ne peut boire de vin, on doit se priver de toute douceur. Dix francs par jour pour neuf personnes, à Paris, c'est peu! Pourtant nous avons là, sous les veux, un des meilleurs exemples de gaieté courageuse, car l'on sait rire encore dans cet appartement au mobilier coquet. Et la plupart des logements de cette cité curieuse offrent le même réconfortant spectacle...

Charles Géniaux.

[Illustrations: Deux familles modèles: le repas d'une heure.]

UNE MUTINERIE D'ÉTUDIANTS ALLEMANDS

Partout, la jeunesse scolaire est sujette à des accès plus ou moins aigus d'une fièvre spéciale qu'on pourrait appeler la fièvre de l'indépendance; l'Allemagne elle-même, ce pays de discipline, ne jouit point à cet égard d'un privilège d'exception. C'est ainsi que, dernièrement, une mutinerie éclatait à l'École polytechnique de Charlottenbourg, l'importante cité industrielle qui confine à Berlin comme un vaste faubourg. Depuis quelque temps, les rapports étaient tendus entre la direction de l'École et le comité de l'Association des étudiants auquel on concédait, pour ses réunions, l'usage d'une certaine salle de l'établissement. Le retrait de cette faveur fut décidé; mais, le comité n'ayant tenu aucun compte des avertissements du proviseur, la salle dut être fermée par ordre supérieur: d'où grande irritation et protestations tumultueuses des étudiants. Ceux-ci, au nombre de plusieurs centaines, se formèrent en colonne, puis parcoururent la ville, arborant les divers attributs de leurs études, chantant à tue-tête et conspuant avec véhémence les autorités responsables. En somme, une de ces manifestations bruyantes où l'indignation des protestataires ne va pas sans une gaieté toute juvénile.

LE MONUMENT DE VICTOR HUGO, A ROME

On a inauguré, samedi dernier, à Rome, la statue de Victor Hugo, oeuvre de Lucien Pallez, offerte à la Ville Eternelle par la Ligue franco-italienne et érigée dans les jardins de la villa Umberto (ancienne villa Borghèse). La cérémonie, dans un cadre admirable de verdure printanière, au milieu d'une foule considérable qui, malgré les carabiniers et les cordons de troupe, avait envahi les jardins Umberto, a été d'un pittoresque charmant. Elle a emprunté, surtout, un éclat tout particulier à la présence du roi d'Italie, qui avait tenu à donner à la Ligue franco-italienne cette marque de haute bienveillance de venir présider la manifestation organisée par elle. Au pied du monument, des discours ont été prononcés par M. Barrère, M. Bianchi, ministre de l'instruction publique en Italie, M. Rivet, qui a fait remise du monument à la ville de Rome. Enfin, M. Frédéric Febvre a «dit» une tort belle allocution de M. Jules Claretie.

FAUT-IL RESTAURER LE PARTHÉNON?

La question qui a fait assurément le plus de bruit parmi celles que le congrès archéologique d'Athènes a discutées le mois dernier est celle de la restauration du Parthénon. Doit-on restaurer le Parthénon? Et jusqu'à quel point? Ce n'est pas ici le lieu d'étudier _ex professo_ ce problème à la fois artistique et archéologique, mais nous voudrions au moins faire comprendre par un exemple comment il se pose. Personne ne songe à reconstruire le Parthénon, mais les uns voudraient en laisser les ruines dans la majesté de l'abandon tandis que d'autres sont d'avis de veiller activement à leur conservation. Sans méconnaître la poésie des ruines, chère à Chateaubriand et Lamartine, on peut admettre--et l'on admet en général--qu'il n'y a aucune impiété à entourer de soins protecteurs ce qui nous reste du passé. Mais dans quelle mesure? Faut-il «réparer du temps l'irréparable outrage» ou simplement retarder la marche fatale de l'irrésistible oeuvre de destruction?

A Athènes, on est pour l'intervention. On travaille aux monuments de l'Acropole et, tout en se défendant de vouloir les restaurer au sens littéral du mot, on a l'ambition de relever toutes les ruines écroulées dont les débris sont restés sur le sol et possibles à reconstituer. Le principe adopté est celui-ci: il faut remettre en place et restituer tout ce qui a été détruit par accident. C'est ainsi qu'on a reconstitué, il y a déjà quelques années, le petit temple de la Victoire Aptère, situé en avant des Propylées, que les Turcs avaient démoli pour installer une batterie sur ses déblais.

Le dernier travail de restauration, qui est à peine terminé, est celui que je veux mettre sous les yeux des lecteurs de _L'Illustration_. Il concerne le temple de l'Erechthéion, situé au nord du Parthénon, dont les façades ouest et nord sont dès maintenant remises en état, autant que le permet le mode de travail adopté. Il s'agit de reconnaître d'abord et d'inventorier tous les débris gisant à terre, d'en déterminer le rôle et la place, et de les remettre ensuite à cette place, sauf à combler les vides et les manques par des matériaux modernes. Les gravures ci-jointes représentent la façade ouest du monument, avant et après les derniers travaux. C'est grâce à l'inépuisable obligeance de M. Balanos, le savant ingénieur-architecte «chargé des travaux de reconstruction des monuments de l'Acropole», que je puis publier la seconde de ces deux photographies qui n'est pas encore en vente. On voit que le vide béant qui trouait le milieu de la façade a été comblé. Quatre colonnes, dont une seule était partiellement debout, ont été relevées. Elles l'avaient été une première fois en 1840, mais une tempête les avait renversées en 1852. Pièce par pièce on les a recomposées. On remarquera qu'il n'y a presque plus rien par terre. C'était un vrai jeu de patience, comme on en peut juger. L'architrave a été de même relevée, ainsi que l'angle du fronton, tout cela, sauf quelques rares fragments modernes, étant absolument authentique et d'un heureux effet.

Mais on a été plus loin. On a reconstitué le mur dans lequel les colonnes étaient encastrées et même les fenêtres pratiquées dans ce mur. Il s'agit, non pas du mur primitif et des fenêtres de l'époque grecque, mais du mur et des fenêtres tels qu'ils étaient à l'époque romaine. Ici, il a fallu un peu plus intervenir. Les encadrements des fenêtres sont authentiques, mais il y a dans le mur des matériaux modernes. Ils ne sautent pas aux yeux, parce qu'on leur a donné à l'extérieur une patine antique, mais on les distingue de l'intérieur.

Chacun pourra, d'après ces documents, se faire une opinion. Comme la restauration du Parthénon est conçue dans le même esprit, on peut prévoir ce qui va se passer. Les colonnes dont les tambours existent seront relevées, ce qui est légitime, car il n'y a pas, après tout, à considérer comme sacrées et irréparables les conséquences d'un accident tel que l'explosion de la poudrière turque qui a éventré le Parthénon. Mais on sera obligé de remplacer un certain nombre de tambours manquants. Après quoi, on replacera l'architrave, les triglyphes et les métopes qu'on a recueillis, avec les bouche-trous indispensables.

Il faut bien avouer que la nécessité de ces bouche-trous n'est pas sans nous troubler. On peut aller loin dans cette voie. Pour utiliser un fragment de chapiteau, on arrive vite à refaire une colonne. Certes, les hommes de goût et de science qui dirigent présentement ce travail délicat méritent confiance; mais, quand ils auront fini leur oeuvre et atteint le terme qu'ils déclarent ne pas vouloir franchir, qui nous garantit que leurs successeurs auront la même réserve et la même conscience? A. Albert-Petit.

Documents et Informations.