L'Illustration, No. 3242, 15 Avril 1905

Part 2

Chapter 23,662 wordsPublic domain

On n'avait plus de nouvelles précises de l'escadre commandée par l'amiral Rodjestvensky, depuis qu'elle avait quitté, sans grand bruit, d'ailleurs, les parages de Madagascar pour une destination inconnue. Or, les dépêches viennent d'annoncer qu'elle a fait son apparition subitement, le 8 avril, devant Singapour. Puis, presque aussitôt, on signalait sa présence aux îles Anambas, en même temps que des navires japonais, envoyés sans doute en reconnaissance, étaient vus croisant sur les côtes de la Cochinchine. A la dernière heure, enfin, on affirmait qu'un combat naval était engagé aux îles Anambas. Donnera-t-il aux Russes la revanche si ardemment désirée? Quoi qu'il en soit, les techniciens sont unanimes à reconnaître que l'amiral Rodjestvensky, en amenant sans encombre une force de cette importance jusqu'aux mers de Chine, s'est montré un marin remarquable et a accompli un véritable exploit.

_Documents et Informations_

Le sanatorium de Zuydcoote.

M. Étienne, ministre de l'intérieur, s'est rendu, dimanche dernier, dans le Nord, pour visiter le sanatorium de Saint-Pol, et surtout les nouveaux bâtiments qu'on construit à Zuydcoote pour remplacer cet établissement devenu insuffisant pour les besoins auxquels il doit faire face. On voit, sur notre photographie, quelle sera l'importance du sanatorium de Zuydcoote. C'est une véritable ville, un hôpital marin modèle, installé avec les derniers perfectionnements hygiéniques et médicaux indiqués par les spécialistes.

ENCORE LA SURDI-MUTITÉ ET LES UNIONS CONSANGUINES.

Dans notre numéro du 4 février dernier, nous faisions connaître une intéressante étude du docteur Castex, qui concluait à la non-évidence des relations entre la surdi-mutité et les unions consanguines.

Cette note nous a valu l'envoi, par M. Fehmers, professeur à l'Institution des sourds-muets de Rotterdam, d'une brochure dans laquelle l'auteur, s'appuyant sur des données statistiques recueillies dans l'établissement où il professe, conclut, au contraire, à la réalité de l'influence des unions consanguines sur la surdi-mutité.

C'est là la doctrine classique; et c'est précisément parce que cette opinion est généralement admise qu'il était intéressant de faire connaître la conclusion contraire, à laquelle était arrivé un observateur savant et consciencieux.

Ajoutons que les statistiques de M. Fehmers ne nous paraissent nullement probantes dans le sens indiqué par leur auteur, puisque, sur 100 élèves sourds-nés ou devenus sourds, il n'en relève guère que 10 issus de père et de mère apparentés.

Au surplus, pour résoudre cette question, il faudrait connaître quelle est la proportion, dans une population donnée, des mariages consanguins, et cette proportion est absolument inconnue.

LES PRIMEURS D'ESPAGNE EN ANGLETERRE.

Le commerce que fait l'Espagne avec le seul port de Liverpool, en fruits et légumes, atteint, d'après le consul d'Espagne, dans le grand port anglais, un chiffre qui peut bien faire envie à notre colonie algérienne. Il semble, en effet, que l'Algérie serait encore mieux adaptée que l'Espagne à la production des primeurs Quoi qu'il en soit, pour l'année 1902-1903 (juillet à juin), l'Espagne a vendu pour près de 1.500.000 livres sterling de fruits et légumes au seul port de Liverpool, plus de 37 millions de francs. Les articles les plus importants de ce commerce sont divers. Il y a les oranges d'abord, pour plus du quart du total. Les bananes et tomates des Canaries représentent plus du tiers; ensuite viennent les raisins. On est assez surpris de constater l'importance des oignons: Valence en vend pour 3 millions de francs exactement. Un des éléments du succès des exportateurs espagnols, en sus de l'excellence des produits, qui n'est pas contestable, est le soin avec lequel sont faits les emballages. La marchandise est présentée de façon séduisante, bien apprêtée, bien parée et qui plaît à l'oeil. Cela augmente un peu en frais, mais les prix obtenus sont sensiblement plus élevés qu'ils ne seraient autrement.

HOMMAGE DE BARCELONE À FERDINAND DE LESSEPS.

Ferdinand de Lesseps était consul de France à Barcelone quand, en 1842, Espartero, pour mettre fin à l'insurrection qui y avait éclaté, vint bombarder la ville. M. de Lesseps eut le courage d'offrir sa médiation et alla trouver l'impitoyable général. Grâce à son intervention, le bombardement fut arrêté, Barcelone, d'ailleurs, étant à demi ruinée.

Si la ville n'a jamais pardonné à la mémoire d'Espartero cette exécution sanglante, elle a, en revanche, gardé à Ferdinand de Lesseps une pieuse gratitude pour sa généreuse démarche.

Elle vient de l'attester encore en donnant le nom du créateur du canal de Suez à l'une de ses places publiques. La plaque indicatrice a été inaugurée le dimanche 2 avril, aux accents de la _Marseillaise_ et en présence des trois fils de Ferdinand de Lesseps et de tout le corps consulaire de Barcelone.

LES NOUVEAUX BASSINS DE SIDI-ABDALLAH.

Le lundi 27 mars a eu lieu, à Sidi-Abdallah (Bizerte), l'inauguration des nouveaux bassins de radoub; malgré qu'elle se soit accomplie sans aucune solennité, elle a cependant l'importance d'un grand événement maritime. A partir d'aujourd'hui, nos escadres peuvent compter sur l'effectivité du point d'appui de Bizerte et y trouver refuge en cas d'avaries.

Les nouveaux bassins sont les plus longs et les plus vastes que nous possédions. Ils ne mesurent pas moins de 200 mètres. Les machines d'épuisement qui les pompent les vident en moins de trois heures et demie; on peut s'imaginer ainsi la puissance des turbines.

C'est un petit remorqueur de la direction du port de Bizerte, le _Cyclop_, et un ponton-grue, le _Kébir_, qui ont eu l'honneur d'entrer les premiers dans les formes de Sidi-Abdallah. Ils semblent deux pygmées perdus dans ces immenses cales sèches faites pour recevoir des cuirassés de 16.000 tonnes. Entre le _Cyclope_ et le _Kébir_ on pourrait encore loger un croiseur, et la grue, de ses bras démesurés, domine à peine la hauteur des parapets de 9m,50! Mais qui peut le plus peut le moins; l'essentiel c'est qu'après le _Kébir_ et le _Cyclope_ d'autres navires, plus sérieux, pourront suivre.

L'arsenal de Sidi-Abdallah est donc entré dans la phase initiale de développement. Ce travail gigantesque des bassins, poursuivi avec persévérance au fond du lac de Bizerte, dont la situation est privilégiée, fait le plus grand honneur à notre pays.

LE VIN DE GROSEILLES.

A l'approche de l'époque où la terre recommence à nous donner ses produits, il nous paraît intéressant de faire connaître à nos lecteurs un mode d'utilisation des groseilles qui n'est pas très répandu jusqu'ici. Il s'agit de la préparation du vin de groseilles. Ce vin se conserve plusieurs années et fournit une boisson agréable et saine. Voici la recette: on cueille des groseilles parfaitement mûres, par temps chaud et sec de préférence; on les pose dans un cuveau ou tonneau bien propre et bien sec, où elles restent deux jours au sec. Puis on égrappe; et l'on écrase les groseilles en ajoutant du sucre et de l'eau dans les proportions de 10 litres d'eau contenant 4 ou 5 kilos de sucre blanc dissous, pour 5 kilos de fruits.

On abandonne le mélange à lui-même dans un cuveau ou un tonneau qu'on ne remplit pas au delà des deux tiers; on laisse fermenter quelques jours, en ayant soin de mélanger la masse deux ou trois fois par jour, au moins.

Après achèvement de la première fermentation, reconnaissable à ce que la proportion des bulles gazeuses a diminué, on presse, et le liquide est placé dans un petit tonneau ou une bonbonne, bien propre, où on laisse s'opérer une seconde fermentation qui dure un peu plus longtemps que la première. Après celle-ci, on soutire le liquide dès qu'il s'est éclairci, et l'on met en bouteilles. Celles-ci doivent être tenues couchées. Le vin de groseilles est d'une jolie couleur rouge rose; il est limpide, agréable au goût, devenant légèrement gazeux en bouteille. La proportion d'alcool est de 10 ou 12%; celle des acides libres, de 9 ou 10%. C'est donc une boisson qui supporte d'être additionnée d'au moins son volume d'eau. Mieux vaut la faire forte, selon la recette précédente, que d'essayer de fabriquer un vin moins alcoolique en diminuant la proportion de sucre. Ce vin plus faible ne se conserverait pas, au lieu que confectionné selon les indications que nous venons de donner, le vin de marc se conserve au moins un an et sans doute davantage. Avis à ceux de nos lecteurs qui, ayant trop de groseilles, voudraient les utiliser autrement qu'en confitures.

LE SUICIDE EN FRANCE.

De 1826 à 1900, le nombre des suicides s'est régulièrement accru en France, atteignant le nombre de 9.186 pour la période 1896-1900, soit une proportion de 23 sur 100.000 habitants.

Depuis 1900, le mouvement ascendant semble enrayé et, en 1902, la proportion était tombée à 22 pour 100.000 habitants.

Mais le nombre absolu des suicides n'est pas seul à considérer, et leur cause est surtout intéressante.

Autrefois, la folie tenait une grande place parmi les causes des suicides et, il y a vingt ans seulement, elle figurait pour environ un tiers de ces causes. Or, actuellement, c'est à peine si les statistiques la notent 15 fois sur 100. Le suicide des fous aurait donc diminué de moitié; par suite, le suicide serait aujourd'hui, plus souvent qu'autrefois, un acte raisonné et volontaire.

La misère et les revers de fortune sont invoqués dans la proportion de 16% et les souffrances physiques dans celle de 25%; les chagrins de famille donnent la proportion de 12% et l'amour contrarié celle de 7%. Enfin l'accès d'ivresse est noté 15 fois sur 100.

Le suicide est surtout fréquent de cinquante à cinquante-neuf ans, à cet âge où l'activité de l'individu devient souvent insuffisante et où les situations, déjà difficiles, se compliquent si fréquemment de la maladie et de l'infirmité.

Le procédé de suicide le plus souvent employé est la pendaison (40%); puis la submersion (27%) et l'arme à feu (12%). Le poison n'est noté que 2 fois sur 100, ce qui permet de croire que les statistiques sont très imparfaites et que nombre de suicides par poison sont considérés comme morts naturelles.

Enfin, près du quart des suicidés appartiennent au sexe féminin.

GROS ET PETITS MANGEURS DE PAIN.

L'Europe est une grosse mangeuse de pain: la consommation du blé et du seigle y est de 790 millions de tonnes par an.

Dans cette quantité, la Russie entre pour 220.000.000, l'Allemagne pour 130.000.000, la France pour 112.000.000, l'Angleterre pour 65.000.000, l'Italie pour 42.000.000, les Etats des Balkans pour 34.000.000, l'Espagne pour 30.000.000, la Belgique pour 18.000.000, la Hollande pour 10.000.000, la Suède pour 9.000.000, le Danemark pour 7.000.000, la Suisse pour presque autant, le Portugal pour 6.000 000, la Finlande pour près de 5.000.000 et la Norvège pour près de 3.000.000.

Les pays latins (sud-ouest de l'Europe) consomment ensemble 190.000.000 de tonnes et le reste de l'Europe occidentale en consomme 290.000.000, ce qui fait un total de 480 millions.

L'Europe, orientale est une moins grosse mangeuse de pain. Elle n'en consomme qu'un peu plus de 300.000.000 de tonnes.

La semence, dans l'Europe entière, absorbe 110 millions de tonnes.

L'Europe, cependant, ne produit que 725.000.000 de tonnes. Le déficit varie donc de 60 à 65 millions de tonnes.

Trois pays de l'Europe seulement ont une production supérieure à leurs besoins: la Russie, les Balkans et l'Autriche-Hongrie.

Au total, c'est le Danemark qui mange le plus de pain; la France ne vient qu'au troisième rang.

Kilos consommés par habitant (et par an)

Danemark................... 287 Belgique................... 274 France..................... 254 Allemagne.................. 230 Suisse..................... 212 Hollande................... 203 Russie..................... 173

En 1895 la France venait au premier rang parmi les consommateurs. On ne peut admettre sa déchéance à ce point de vue qu'en supposant que le bien-être a fait augmenter dans une mesure proportionnelle la consommation de la viande.

Les pays latins, qui ne sont pas très gros mangeurs de pain, consomment en moyenne 180 kilos par an, tandis que le reste de l'Europe occidentale en consomme 200.

Dans l'Europe entière, la consommation générale par habitant est de 183 kilos, ce qui représente assez exactement une livre de pain par jour.

S. M. CHULALONGKORN, ROI DE SIAM.

Dans son numéro du 31 janvier dernier. L'_Illustration_ publiait sur le Siam, dont les rapports de bon voisinage avec les possessions indo-chinoises de la France ont été réglés dernièrement par une nouvelle convention, un article accompagné d'intéressantes reproductions photographiques. Comme complément de ces documents, nous donnons aujourd'hui un portrait tout récent du roi Chulalongkorn, vêtu à l'européenne.

A cette occasion, il convient de rectifier une erreur matérielle qui s'est glissée parmi les légendes des gravures du numéro de janvier. Sous un des groupes de personnages, au lieu de: _La cour de Siam: S. M. Chulalongkorn et son état-major_, il faut lire: _Phra Noradat Sarakan, vice-député du Département sanitaire, entouré des officiers de police_. Au moment où cette photographie a été prise, ce haut fonctionnaire attendait l'arrivée du souverain.

_Mouvement littéraire_

_Romanciers d'hier et d'avant-hier_, par Jules Barbey d'Aurevilly (Lemerre, 3 fr. 50).--_Les Samedis littéraires_, par Ernest-Charles (Sansot, 3 fr. 50).--_Les Romanciers russes du XIXe siècle_, par Ossip-Lourié (Alcan, 7 fr. 50).--_Henri Heine penseur_, par Henri Lichtenberger (Alcan, 3 fr. 75).

Romanciers d'hier et d'avant-hier.

Une main pieuse recueille peu à peu les pages de critique de Barbey d'Aurevilly. Le romancier puissant de _l'Ensorcelée_, le peintre fantastique des _Diaboliques_ ne fut pas seulement un imaginatif. D'une race héroïque et fine, s'il savait raconter les aventures extraordinaires, il avait en même temps l'art de semer à pleines mains l'esprit et les mots redoutables. C'était, dans sa perfection, le Normand à la fois hardi et subtil. Ses articles sur les hommes et les livres valent, à mon avis, ses pages romanesques. Il voyait fort bien les qualités et les défauts de ceux qui passaient devant lui et qu'il soumettait à son jugement. Dans des causeries fortes, imagées, toutes pétillantes, il fait preuve à leur endroit du plus sur discernement. L'outrance des mots, leur inattendu, ne sont là que pour donner plus de vigueur à l'exécution, car il exécute souvent ses contemporains et surtout ses contemporaines. Le trait part, impétueux, rutilant, comme une flèche enflammée, et va se loger au point visé avec une maestria que les critiques actuels--s'il y a encore des critiques--sont loin de rappeler. Dans _Romanciers d'hier et d'avant-hier_, lisez l'étude sur MM. Erckmann-Chatrian, lesquels venaient de publier _Contes fantastiques._

Comme il les remet sur leur chemin, les détournant de la route à laquelle leur talent ne les destine pas! «Le fantastique oblige. Par cela même qu'on écrit ce grand mot, on déclare ne plus se réclamer de cette simple fantaisie qui peut être si belle, mais de cette fantaisie là qui doit être transcendante, puisqu'elle se permet d'être étrange et qu'on la déchaîne du dernier lien du bon sens, du dernier fil de la réalité.» Or Erckmann-Chatrian--n'en faisons qu'un seul être--était plutôt fait pour rendre «le plein jour de la vie réelle et corpulente» que la clarté surnaturelle et demi-obscure du fantastique. Dans cette opinion de Barbey d'Aurevilly, tout est juste et ingénieux autant qu'original. Ses pages sur Léon Gozlan, celui qui nous a tous charmés avec son _Aristide Froissart,_ son _Polydore Marasquin_ et son _Notaire de Chantilly_, étincellent de vérité et d'humour: «Léon Gozlan, un des esprits les plus brillants du siècle, de la race en droite ligne et courte des Chamfort et des Bivarol, ne faisait nul tapage de ses facultés; c'était un délicat et un discret.» Peut-on mieux présenter un homme dans son individualité littéraire et morale, dans ses traits particuliers? Veut-on savoir ce que l'on pensait de M. Ranc à ses débuts, alors qu'il publiait, en 1869, le _Roman d'une conspiration_? Barbey d'Aurevilly nous l'apprend. Non sans sympathie, il juge, à ses premiers pas ou à ses premières passes, l'homme qui devait occuper une si grande place dans le parti républicain et dans le journalisme.

La beauté de la femme, disait Gozlan, c'est d'être un ornement. La beauté de l'homme, c'est d'être une arme. «Eh bien, Ranc a cette incontestable beauté-là. C'est donc, avant tout, une plume de guerre que Ranc... Tout utopiste qu'il soit, c'est l'esprit le plus ferme... avec un mordant et une terrible plaisanterie que n'avait point Carrel.» Je m'arrête, il me suffit d'avoir marqué la manière de Barbey d'Aurevilly, jusqu'à quel point, malgré la passion énergique de la phrase, il fut impartial et clairvoyant et quel répertoire nous fournit son oeuvre de critique.

Samedis littéraires.

Hélas! la critique qui se tenait encore debout, aux jours de Barbey d'Aurevilly, disparaît de plus en plus sous la réclame. Cependant elle vit encore en particulier dans une revue hebdomadaire. Là, elle est audacieuse, tranchant sur la banalité ambiante; on y fuit le mal terrible de ce temps, c'est-à-dire le snobisme béat. Ce n'est pas que je sois toujours d'accord avec M. Ernest-Charles dont un volume des _Samedis littéraires_ nous est parvenu. Peut-être a-t-il parfois des favoris qui ne sont pas les miens et accorde-t-il une valeur exagérée à des livres qui marquent plus de savoir-faire et d'assimilation que de talent original. Il me comprendra sans que je m'explique davantage. D'un autre côté il presse trop persévéramment de ses aiguillons des écrivains comme M. Paul Bourget, par exemple. Mais quel feu dans les critiques! Comme M. Ernest Charles est amusant à observer quand il harcelle certains auteurs et certains livres! Je sais quelques hommes et même quelques femmes qui ne sortent de ses mains que criblés de piqûres. Son grand procédé consiste même à plonger plusieurs fois à la même place, pour que ce soit plus cuisant, la même pointe envenimée.

Dans la veulerie de plus en plus accentuée, on a plaisir à rencontrer ce courage et cette littéraire misanthropie. Ce jeune Alceste de la critique nous comble de joie en réunissant ses articles et en nous permettant de les savourer, sans que nous en omettions un seul d'important.

Psychologie des romanciers russes.

M. Ossip-Lourié n'use pas précisément de la même méthode. Il ne se passionne guère pour ou contre les hommes; il leur ménage par là même les attaques virulentes. Du reste, ne sommes nous pas remplis de mansuétude à l'endroit des étrangers, réservant pour les nôtres les agressions et les coups d'épingle ou de massue. Chacun, en effet, selon son tempérament, use en critique de l'épingle ou de la massue. Sainte-Beuve avait le coup léger; Taine maniait un instrument plus vigoureux et ne procédait guère par malignes insinuations, comme on s'en peut assurer dans la façon dont il a traité le philosophe Cousin et quelques autres. M. Ossip-Lourié, un érudit à tour philosophique, s'il avait à atteindre méchamment les hommes, ne rappellerait pas précisément l'auteur des _Lundis._ Mais ici il admire plutôt. Impossible de le suivre dans les multiples études de son livre. A propos d'une thèse féminine fort complète, j'ai déjà ici parlé de Gogol, le disciple de Pouchkine, Gogol vraiment Russe et qui inaugure la nouvelle littérature, toute nationale, du grand peuple. L'auteur des _Ames mortes_, réaliste, mystique aussi, a, le premier, donné une conscience et une voix à sa race. Après lui, Tourgueniev est venu--il était né le 28 octobre 1818--moins imprégné de mysticisme que Gogol, plus soigneux de sa phrase, composant minutieusement ses livres comme son ami Flaubert, représentant fort bien dans les _Récits d'un chasseur_ la vie provinciale et les moeurs populaires. Mais là où M. Ossip-Lourié excelle et ce qui me paraît la meilleure partie de son oeuvre, c'est quand il nous rend Dostoïewski, dans ses fers, en Sibérie, dans sa misère, dans sa maladie nerveuse, dans la folie qui l'envahit peu à peu; et Gorki, recueillant tout l'héritage de ses prédécesseurs, s'occupant à peindre le peuple--quel peuple souvent!--et si amoureux des aventures et des routes éternelles qu'après une réception enthousiaste de la jeunesse studieuse et des lettrés il leur dit à tous: «Adieu, frères, je m'en vais.»

Tolstoï, dont nous connaissons l'oeuvre et les gestes, et d'autres romanciers russes, moins illustres parmi nous, sont étudiés dans le livre de M. Ossip-Lourié, qu'on lit avec autant d'intérêt qu'un roman.

Divers.

Combien je regrette de n'avoir pas la place suffisante pour présenter, comme il convient, le travail complet, philosophique--où la philosophie enveloppe peut-être et couvre un peu l'histoire--de M. Henri Lichtenberger: _Henri Heine penseur!_

J'aperçois aussi, près des deux volumes de M. Ossip-Lourié et de M. Lichtenberger, des livres où la pensée abonde et les fortes réflexions. Le peintre, l'ami de la critique littéraire, le lettré, ne peuvent que se délecter dans _Bismarck et son, temps_ de M. Matter (Alcan, 10 fr.), et dans _Condorcet et la Révolution française_, de M. Cahen. Des études comme celles-là, modérées, nourries de faits, artistement écrites, nous font, au-dehors, le plus grand honneur.

E. LEDRAIN.

Ont paru;

_Jaunes contre Blancs_, par R. Castex. 1 vol., Lavauzelle, 3 fr.--_Histoire de la littérature française classique_ (1515-1530), par Ferdinand Brunetière. 1 vol. in-8°, Delagrave, 2 fr. 50.--_L'Impossible_, par Jean de la Brète. 1 vol. in-16, Plon-Nourrit et Cie, 3 fr. 50.--_La Villa de dessus_, par J.-Jacques Langlois. 1 vol., Victor Havard et Cie, 3 fr. 50.--_L'Évolution de la terre et de l'homme_, par G. Lespagnol. 1 vol. in-8º écu, Delagrave, 5 fr.-_Souvenirs entomologiques_, par J.-H. Fabre. 1 vol. in-8°, Delagrave, 3 fr. 50.--_ Ouvriers et Patrons_, par E. Fournière. 1 vol., Fasquelle, 3 fr. 50.

LES THÉÂTRES

Les représentations de Mme Eleonora Duse, au Nouveau-Théâtre, ont une vogue si persistante qu'il devient puéril d'attribuer ce succès extraordinaire au snobisme parisien. La salle du théâtre est comble tous les soirs et les spectateurs témoignent par leur attitude de l'impression profonde que produit sur eux l'éminente comédienne. Qu'elle interprète de l'Ibsen, de l'Alexandre Dumas ou du Sardou, Mme Duse se montre toujours une actrice incomparable par le relief intense qu'elle donne à tous ses rôles: elle les vit plus encore qu'elle ne les joue.

_Shylock_, au Théâtre-Français, n'a pas donné tout ce qu'on en attendait. L'adaptation représentée n'est certes pas une des oeuvres marquantes d'Alfred de Vigny; elle laisse subsister néanmoins, dans son intégralité, l'émouvante figure du juif de Venise, et M. Leloir en dessine la silhouette avec un réalisme outré peut-être, fort saisissant en somme: le public n'est pas sans s'en apercevoir, M. Fenoux et Mlle Garrick sont encore à signaler parmi les bons interprètes des autres rôles. Un acte de M. André Rivoire, _Il était une bergère_, écrit en vers d'une facture exquise, complète agréablement le spectacle.

_Nous publions avec ce numéro:_ Scarron de M. CATULLE MENDÈS.

_Notre prochain numéro contiendra:_ L'Age d'aimer de M. PIERRE WOLFF.

_Paraîtront ensuite:_

L'Armature de M. BRIEUX, d'après le roman de M. PAUL HERVIEU.

Le Duel de M. HENRI LAVEDAN.

Monsieur Piégois de M. ALFRED CAPUS.

_Les abonnés de_ L'Illustration _reçoivent toutes ces pièces sans aucune augmentation de prix._