L'Illustration, No. 3241, 8 Avril 1905
Part 1
Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque
L'Illustration, No. 3241, 8 Avril 1905
LA REVUE COMIQUE, par Henriot.
_Ce numéro contient une gravure en couleurs:_ LE COCHE D'EAU EN HOLLANDE.
L'ILLUSTRATION _Prix du Numéro: 75 Centimes._ SAMEDI 8 AVRIL 1905 _63e Année.--N° 3241_
_Le numéro de la semaine prochaine, portant la date du 15 avril, contiendra:_
SCARRON _la grande comédie tragique en cinq actes, en vers, de_ M. CATULLE MENDÈS, _que M. Coquelin vient de représenter avec tant d'éclat au théâtre de la Gaîté. Le numéro du 22 avril contiendra:_
L'AGE D'AIMER _la délicieuse et fine comédie de_ M. PIERRE WOLFF, _dans laquelle Mme Réjane vient de faire sa rentrée au théâtre du Gymnase avec un si vif succès.
Paraîtront ensuite:_
_L'ARMATURE, par_ M. BRIEUX, _d'après le célèbre roman de_ M. PAUL HERVIEU, _de l'Académie française (Vaudeville);_
_MONSIEUR PIÉGOIS, par_ M. ALFRED CAPUS _(Renaissance);_
_LE DUEL, par_ M. HENRI LAVEDAN _(Comédie-Française);_
_LE RÉVEIL, par_M. PAUL HERVIEU _(Comédie-Française);_
_LE GOUT DU VICE, par_ M. HENRI LAVEDAN _(Gymnase);_
_Les prochaines pièces de_ MM. BRIEUX, MAURICE DONNAY, JULES LEMAÎTRE _et de tous les principaux auteurs dramatiques contemporains._
COURRIER DE PARIS
JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE
Le matin, au Concours hippique. Un joli soleil dore, à travers les hautes coupoles de verre où les moineaux volettent et piaillent, le sable jaune de la piste, fait briller les ors des tentures et les feuilles des petits orangers bien alignés, en bouquets tout neufs, autour des «obstacles». On époussette, on range, on apporte des fleurs fraîches, tandis qu'au bout de l'immense manège désert, à l'écart,--sur une petite piste improvisée dans la grande,--un peloton de cavaliers silencieusement galope. C'est l'examen d'équitation des jeunes gens: une séance que l'élégante clientèle des après-midi dédaigne et qu'elle a tort de dédaigner. Leurs chevaux ne sont point jolis. Ce sont d'honnêtes rosses empruntées aux manèges que ces écoliers fréquentent, mais ils sont, eux, si gentils... les uns, sanglés dans la tunique du potache, que déborde un faux col trop haut, et coiffés du képi souple, à la mode de Saumur; les autres, costumés militairement, la taille raide sous le dolman bleu de «l'Escadron de Saint-Georges»; ou simples _sportsmen_. mais qu'on sent déjà passés maîtres en l'art de s'habiller: jambières de cuir fauve, culotte anglaise, jaquette d'impeccable coupe, gants blancs, le melon noir posé un peu en arrière et de côté, comme il convient... Ils marchent, trottent, évoluent sous l'oeil du jury sévère; ceux-là, graves et sans coquetterie, soucieux surtout d'être bien notés; ceux-ci, plutôt préoccupés d'intéresser notre petit groupe de spectatrices (nous ne sommes pas vingt femmes en tout!) parmi lesquelles j'aperçois des mamans attentives et des jeunes filles (grandes soeurs? petites cousines?) qui rient tout bas, en se chuchotant des choses à l'oreille.
Ce sont des enfants, ces cavaliers, mais en qui déjà s'ébauchent plaisamment les hommes qu'ils seront demain, et je crois que je saurais deviner, au passage, à quoi rêve chacun d'eux, dans le bercement de cette chevauchée matinale; voici le piocheur, et voici le paresseux; voici l'ambitieux, et voici le dilettante; celui que séduiront les aventures difficiles, et celui que sa jument, très soignée, n'emmènera jamais très loin du Bois... Il y a des façons, à seize ans, d'être adroit ou gauche; de sourire, de saluer, de boutonner ses gants, de «surveiller» sa silhouette, qui ne trompent pas l'oeil d'une femme.
Onze heures et demie. Les petits cavaliers se sont dispersés au trot de leurs maigres montures; le long des Champs-Élysées, des attelages légers passent, des automobiles se croisent, dans un vertige de vitesse; les deux palais, le pont Alexandre-III, déploient dans la lumière de ce radieux matin de printemps la splendeur de leurs pierres neuves... C'est une Exposition universelle qui nous a légué ce décor. Alors, pourquoi donc est-ce la mode, à Paris, de parler aujourd'hui des Expositions universelles avec tant de dédain? Un député proposait, ces jours-ci, qu'on en organisât une en 1911; à l'unanimité, cette proposition fut rejetée. On ne consent à promettre une Exposition universelle aux Parisiens que pour 1920, s'ils sont bien sages.
Pourquoi si tard? Les Français se reprochent mutuellement de ne point aimer les voyages lointains, d'ignorer les choses de l'étranger. Ces Expositions ne leur étaient-elles pas de très commodes occasions de s'instruire sans se déranger et d'attirer vers eux, d'installer à côté d'eux des sympathies que leur paresse hésitait à aller conquérir sur place?
Je ne pense pas que ces rapides rapprochements de peuple à peuple laissent aux hommes le temps de se pénétrer très à fond; mais ils leur offrent un moyen agréable de se côtoyer, de s'effleurer profitablement, de se renseigner sur mille choses qu'on ignorait ou qu'on savait mal. Une Exposition internationale, c'est, en même temps qu'une vaste leçon de choses, une école de diplomatie et de politesse. A distance, on se méfiait les uns des autres; on se détestait même, à tout hasard; et il a suffi d'édifier sur un terrain vague quelques vitrines et de mettre diverses choses dedans, pour que tout de suite, autour de ces étalages éphémères, des gens de tous pays se rencontrassent avec le désir de se mieux connaître et l'illusion de s'aimer un peu...
J'ai même constaté que cette illusion devient une réalité quelquefois. C'est surtout par l'éloignement, par les préjugés et la mauvaise foi des écrivains que sont entretenues les méfiances bêtes, les animosités qui divisent, de pays à pays, les pauvres hommes. Poussez l'un vers l'autre deux êtres qui croyaient s'abhorrer; faites-les se coudoyer, s'entretenir de leurs affaires autour d'une table bien servie, dans la fumée des cigarettes; et voilà une amitié conclue. Je ne sais quel philosophe a écrit que le grand tort des hommes qui n'ont point les mêmes patries est de ne pas dîner ensemble assez souvent. C'est vrai. Rien ne vaut le _contact_. Il y a huit jours, cette visite à Tanger de l'empereur allemand nous apparaissait comme quelque chose de menaçant; je suis sûre pourtant que si l'on interrogeait sur la signification de cet événement le jeune diplomate et l'officier français avec qui l'on vit, dans cet instant-là, bavarder familièrement Guillaume II, tous deux protesteraient que ce monarque est un homme à qui nous prêtons bien imprudemment des intentions vilaines qu'il n'a pas. Ils l'ont vu; il a serré leurs mains: les voilà conquis... Laissons venir à nous les étrangers; promenons de l'Opéra-Comique à Trianon les «reines» de la Mi-Carême italienne; en bien montrant Paris aux étudiants de Gottingue et de Francfort qui le visitent depuis une semaine, apprenons-leur à l'aimer. Le «contact»... en vérité, même entre gens d'un même pays, il n'y a que cela qui importe.
«Savez-vous, madame, me disait un jour un ingénieur des Postes, pourquoi les abonnés du téléphone malmènent si rudement, parfois, nos employées? C'est _qu'ils ne les voient pas_. La distance donne une sécurité qui rend lâche, supprime chez les gens les mieux élevés le sentiment de certains égards nécessaires.»
J'ai deux amis (l'un député modéré, l'autre conseiller municipal d'extrême gauche) qui sont friands de cuisine russe. Ils se détestaient sans se connaître. Je les réunis à ma table de temps en temps pour leur faire manger de la pintade aux groseilles et du cochon de lait à la crème de raifort. Et ainsi, petit à petit, ces deux hommes sont arrivés à se mettre à peu près d'accord sur une certaine façon de séparer, sans trop de dégâts pour personne, les Eglises de l'État.
Mieux que cela: je connais un explorateur qui, à force de fréquenter les nègres de l'Oubangui, s'est mis à les aimer. Il parle d'eux avec une émotion gentille; et presque toujours, en principe, il est «pour le noir» contre le blanc. Je l'ai rencontré avant-hier, dans un salon de coloniaux où l'on s'entretenait du départ de Brazza pour le Congo. Une dame demandait:
--Il y a des anthropophages, de ce côté-là?
--Beaucoup.
--Quelle horreur!
L'explorateur sourit:
--Comme on a vite fait, dit-il, de penser du mal des gens qu'on ne connaît pas! Savez-vous, madame, ce que c'est, au juste, qu'un anthropophage?
C'est un pauvre noir, ignorant de tout, dénué de tout, obligé de subsister tant bien que mal en un pays sans culture où le gibier est introuvable, et qui, n'ayant parfois d'autre nourriture à se mettre sous la dent que le corps d'un ennemi tué à la guerre, prend le parti de le manger.
Mais je vous assure que cela n'exclut pas une certaine aménité de moeurs. J'ai régné naguère, comme chef de poste, sur des tribus d'anthropophages qui étaient d'aimables gens et s'étonnaient fort de me voir me fâcher quand, d'une expédition faite à mon insu (ces noirs ne cessent de guerroyer entre eux) ils me rapportaient une jambe, une épaule d'ennemi pour que j'en garnisse mon pot-au-feu. Brazza, qui a vécu sans escorte et sans armes au milieu de ces hommes-là et qui s'était fait aimer d'eux, vous dira que l'anthropophage ne se sent pas plus cruel, en employant à son alimentation les «morceaux» de l'ennemi qu'il a tué, que nous ne nous sentons cruels nous-mêmes, quand nous menons un veau à l'abattoir.
»Car aucun sentiment de haine, aucun besoin de vengeance, n'est-ce pas, ne nous incite au massacre des bêtes... Même (et cela est très bouffon) nous les avons «aimées» vivantes, le plus sincèrement du monde, avant de les aimer mortes. Mme Deshoulières composait des églogues sur les «petits moutons» en attendant d'en manger les côtelettes; et la vue d'un mignon poussin, d'un caneton vivant dont les parents nous seront servis tout à l'heure en fricassée ou en chaufroid, remue doucement nos âmes.
»Car nous sommes des gens sensibles... Mais nous sommes cyniques aussi. Nous parons de fleurs, au lendemain des concours agricoles, les quartiers de nos animaux gras; nous aménageons nos boucheries en coquets salons de chair fraîche. Nous faisons même de l'esprit: j'ai vu l'autre jour, dans une gare du Métro, une affiche où figurait un boeuf rêvant devant un pot de Liebig, avec cette légende: «Pressentiment douloureux»!
»Les anthropophages ont plus de dignité, madame. Ils mangent leurs vaincus; mais ils ne les blaguent pas.»
SONIA.
LE VOYAGE DE LA REINE D'ANGLETERRE
A GIBRALTAR ET A MARSEILLE
Précédant de quelques jours l'empereur d'Allemagne, et se rendant comme lui dans la Méditerranée par le même itinéraire, la reine Alexandra quittait Lisbonne, à bord du yacht _Victoria-and-Albert_, au moment où Guillaume II allait y arriver. Le 28 mars, trois jours avant la sensationnelle visite du souverain allemand à Tanger, le yacht royal entrait en rade de Gibraltar, et les croiseurs français _Linois_ et _Du-Chayla_ venaient y saluer la reine, portant à leur bord le représentant de la Grande-Bretagne en même temps que celui de la France. Cette manifestation, simplement courtoise en temps ordinaire, a paru emprunter aux circonstances une signification que le choix du port de Marseille, pour le rendez-vous de la reine Alexandra et du roi Edouard VII, a précisée et accentuée.
[Illustation: La "Victoria-and-Albert". LE VOYAGE DE LA REINE D'ANGLETERRE.--Le yacht "Victoria-and-Albert" ayant à bord la reine Alexandra, est salué, à son arrivée à Gibraltar, par les canons des forts et des croiseurs français "Linois" et "Du-Chayla", ayant à bord les représentants de la France et de la Grande-Bretagne.]
[Illustation: Chambre du roi Edouard VII.]
[Illustation: La cloche d'argent du bord. _Phot. S. Cribb._]
[Illustation: Chambre de la reine Alexandra.]
[Illustation: La salle à manger.]
[Illustation: Le salon.]
_Photographies Russell and Sons._
LE RENDEZ-VOUS DU ROI ET DE LA REINE D'ANGLETERRE A MARSEILLE.--Appartements des souverains à bord du yacht royal "Victoria-and-Albert".
LE VOYAGE DE GUILLAUME II
Nous avons, la semaine dernière, annoncé la nouvelle de la sensationnelle visite qu'allait faire à Tanger, entre une escale à Lisbonne et une autre aux Baléares, l'empereur Guillaume IL Cette visite a pris les proportions d'un incident diplomatique.
Elle n'a pourtant pas été longue, ayant duré tout juste une heure et demie. Mais elle a présenté un caractère assez solennel, comme nos lecteurs peuvent en juger par les photographies que _l'Illustration_ --qui était représentée là comme elle l'est partout--a reçues de ses correspondants particuliers, et qu'un véritable tour de force nous permet de publier dès cette semaine.
Nous n'avons que peu de mots à ajouter aux légendes explicatives imprimées sous chaque gravure.
On sait que le débarquement de l'empereur, annoncé pour neuf heures du matin, n'eut lieu qu'à onze heures et demie. Entre temps, des officiers de l'état-major impérial étaient descendus à terre, avaient pu s'assurer de l'état des esprits et avaient occupé leurs loisirs à essayer les chevaux offerts par le sultan à son impérial visiteur.
Guillaume II, débarqué en retard, tint cependant à repartir à l'heure convenue. Le programme fut donc écourté. Il n'y eut pas de fantasia, pas de visite au Grand-Sokko et à la Kasbah: il n'y eut que des réceptions, de brefs discours, de rapides entretiens de l'empereur avec l'oncle du sultan, Abd el Malek, et le caïd anglo-marocain Mac-Lean, venus tout exprès de Fez, avec les commerçants allemands de Tanger, avec le capitaine français Fournié, avec le comte de Chérisey, notre chargé d'affaires en l'absence de M. Saint-René-Taillandier. Pour tous, Guillaume II eut, paraît-il, de bonnes paroles. Mais on n'en connaît pas encore la teneur exacte, et ce doute permet aux commentaires d'aller leur train: il y a désormais un incident franco-anglo-hispano-allemand-marocain.
LA VISITE DE GUILLAUME II A TANGER
_Photographies de nos correspondants, MM. Du Taillis et Vaffier-Pollet.--Voir la suite des gravures, pages 220 et 221._
LES «REINES» ITALIENNES A PARIS
Cette année, la fête de la Mi-Carême, à Paris, a été particulièrement brillante, grâce à la présence de deux «souveraines» venues tout exprès d'au delà des Alpes pour y participer. Les «reines» des marchés de Milan et de Turin, Mlle Maria Nulli et Mlle Rosina Ferro-Pia avaient, en effet, saisi l'occasion la plus opportune de rendre leur récente visite aux «reines» des marchés parisiens, Mlle Toyet et Mlle Jeanne Troupel. Le jeudi 30, vêtues de somptueux atours, entourées de leurs demoiselles d'honneur, de leurs pages aux superbes costumes archaïques, elles partagèrent avec leurs soeurs françaises le triomphe du cortège traditionnel et les acclamations de la foule. Elles eurent également l'insigne faveur d'arrêter un instant les regards du président de la République et de Mme Loubet, installés à une fenêtre de l'Élysée. Ce ne furent, d'ailleurs, pendant leur séjour d'une semaine, que galas, banquets, promenades, organisés à leur intention. Le dimanche, précédant leur départ, Leurs Majestés italiennes voulurent accomplir l'ascension de la tour Eiffel, afin de contempler de haut ce Paris qui les avait fêtées et enchantées, et aussi peut-être de prouver qu'elles étaient capables de fréquenter les sommets sans crainte du vertige.
_Le 30 mars dernier, à sept heures du matin, le train de Paris à Limours déraillait, en pleine voie et en pleine vitesse, entre Arcueil-Cachan et Bourg-la-Reine. Un retour de flamme du foyer de la locomotive incendiait le fourgon qui venait de s'écraser sur le tender et, de là, le feu se communiquait au train entier. Le mécanicien, le chauffeur et un voyageur ont été carbonisés; neuf autres voyageurs ont été blessés._
L'armée russe, désorganisée par sa défaite de Moukden, réduite à une infériorité de 120.000 à 150.000 hommes par rapport à son adversaire, poursuit lentement vers le nord sa pénible retraite.
Les premiers jours qui ont suivi la bataille, les escarmouches d'arrière-garde ont été incessantes. On pouvait, à tout moment, redouter un nouveau désastre; mais les Japonais, aussi exténués que les Russes, n'ont pas pu poursuivre avec énergie. Leur seul effort sérieux a été tenté sur le Fan-Ho, au sud de Tié-Ling, le 14 mars; il n'a pu empêcher les Russes de s'arrêter quatre jours en ce point, de s'y reformer, puis de continuer leur marche vers le nord, en détruisant derrière eux tous les ponts des nombreuses rivières et en particulier ceux du Houn-Ho, au sud de Moukden et du Tchai-Ho, au nord de Tié Ling. Cette précaution ralentit considérablement la marche des Japonais qui ne peuvent songer à pousser en avant des forces importantes avant d'avoir rétabli les ponts et la voie ferrée.
Aussi la retraite des Russes est-elle, depuis quelque temps, arrêtée. Le gros de leurs armées paraît réuni auprès de Kouan Tcheng-Tsé et de Goutchouline. Cette ville, grand entrepôt, centre des formations de la Croix-Rouge, est protégée par des travaux récents de fortification: un grand camp permet d'y abriter plusieurs corps d'armée.
Plus au nord, le chemin de fer traverse la rivière Soungari, colossal affluent de l'Amour, dont le cours, impétueux à cette époque de la fonte des neiges et d'une largeur de 900 à 1.500 mètres, l'absence de tout pont en dehors de celui du Transmandchourien, enfin les collines dominantes de la rive droite font un obstacle de premier ordre.
Une partie importante des troupes de Liniévitch s'est rassemblée vers Kirin, seconde capitale de la Mandchourie, située au débouché de la montagne, centre d'une contrée spécialement riche et fertile. Cette séparation de l'armée russe en deux masses est de nature à inquiéter un peu, car chacune d'elle est assez faible pour pouvoir être écrasée par une attaque en forces. Mais elle est rendue inévitable par la situation stratégique. Les Russes, en effet, ont à protéger deux directions particulièrement menacées: d'une part, celle de Kharbin, leur centre vital, et de Tsi-Tsi-Kar, où les Japonais pourraient, s'ils y parvenaient, les couper de la Russie; d'autre part, celle de Vladivostok, que les Nippons ne cachent pas leur intention d'aller assiéger prochainement. Or, de Moukden, une seule route conduit de ce côté, celle de Kirin et Ningouta.
Chaque jour, Liniévitch reçoit des renforts: le 4e corps vient d'arriver, ainsi que deux brigades de chasseurs et plusieurs escadrons; des postes de garde de la voie ferrée ont été ramassés pendant la retraite. C'est un appoint de 60.000 à 70.000 hommes qui s'ajoute aux 140.000 hommes auxquels ont été réduits les débris des trois armées au lendemain de Moukden.
Mais ces 200.000 hommes sont bien insuffisants pour permettre, avant longtemps, de lutter avec quelque chance de succès contre les 300.000 à 350.000 dont dispose Oyama. Le Transsibérien amène à Liniévitch environ 1.000 hommes par jour. Mais le Japon a montré qu'il était capable, lui aussi, de préparer et d'envoyer des renforts dans la même proportion.
En outre, la région dans laquelle s'opère la retraite sur Kharbin constitue, de Tié-Ling au Soungari, sur plus de 300 kilomètres, une sorte de couloir, large et peuplé, mais ruiné depuis longtemps par la présence des armées. Il est limité, à l'est, par la montagne, couverte seulement d'interminables forêts presque vierges; à l'ouest, par une immense plaine désertique, sans eau, sans arbres, sans habitants, où, à perte de vue, ne pousse qu'une inutilisable herbe sauvage. Les géographes l'ont baptisée: «désert de Gobi oriental», et les Mandchous: «Terre des herbes».
L'armée a donc le plus grand besoin de conserver Kirin pour pouvoir vivre sans être obligée de recourir au Transsibérien, ce qui diminuerait les transports de troupes.
Le gros de l'armée japonaise est resté jusqu'ici autour de Tié-Ling, Moukden et Facoumen, avec de fortes avant-gardes à hauteur de Tchan-Tou-Fou, sur les routes principales. Fidèle à la tactique des doubles mouvements enveloppants qui lui a jusqu'ici si bien réussi, et que permet son énorme supériorité, Oyama semble pousser peu à peu vers le nord, par Facoumen, une forte colonne dont nous avons déjà signalé l'existence sur notre croquis du 18 mars. D'autre part, des mouvements, entourés d'un grand mystère, s'effectuent dans la haute montagne. Les Japonais veulent-ils attaquer en force à Kirin en débouchant de plusieurs directions, ou ont-ils, comme certains le supposent, détaché un corps important qui, évitant Kirin, se glisserait sur Ningouta pour couper la voie ferrée et courir ensuite à l'attaque de Vladivostok? On ne saurait pour le moment le préciser. On a même été jusqu'à parler d'une nouvelle armée qui, rassemblée secrètement au nord de la Corée, serait prête à marcher, sous les ordres de Kawamoura, vers le Toumen et le grand port russe.
En tout cas, il est certain qu'Oyama ne restera pas inactif et qu'il ne tardera pas à chercher à profiter de l'énorme supériorité qu'il a sur son adversaire.
L. DE SAINT-FÉGOR.
NOTES ET IMPRESSIONS
Une loi primordiale et absolue régit la création: la loi du progrès. Tout s'élève dans l'infini; les fautes sont des chutes. CAMILLE FLAMMARION.
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Riches et pauvres: mauvaise classification. Dépendants et indépendants, voilà la véritable. EMILE AUGIER.
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Quelle ironie! Des guerres de religion dans un pays qui n'a pas de religion! ERNEST LEGOUVÉ.
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En dépit des travers du chauvinisme ou des écarts de la superstition, le patriotisme ne cesse d'être une vertu et la religion une force.
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On ne décrète pas le bonheur universel, on le rêve: le vouloir obligatoire est la source des pires persécutions. G.-M: VALTOUR.