L'Illustration, No. 3239, 25 Mars 1905
Part 1
Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque
L'Illustration, No. 3239, 25 Mars 1905
_Ce numéro contient l'_ILLUSTRATION THÉÂTRALE _avec le texte complet des_ VENTRES DORÉS.
L'ILLUSTRATION.
Prix de ce Numéro: Un franc. SAMEDI 25 MARS 1905 63° Année.--Nº 3239.
L'ILLUSTRATION _pendant les trois premiers mois de 1905, a tenu plus encore qu'elle n'avait promis à ses lecteurs, en ne leur donnant pas moins de sept pièces de théâtre nouvelles: le_ Bercail, _par_ M. HENRY BERNSTEIN, la Conversion d'Alceste, _par_ M. GEORGES COURTELINE; l'Instinct, _par_ M. HENRY KISTEMAECKERS; la Fille de Jorio, _par_ M. GABRIELE D'ANNUNZIO,_traduction de_ M. G. HÉRELLE; la Retraite, _par_ M. BEYERLEIN, _traduction de_ MM. RAMON et VALENTIN; la Massière, _par_ M. JULES LEMAÎTRE, _et enfin, dans ce numéro même, les_ Ventres dorés, par M. ÉMILE FABRE.
_Pendant le trimestre qui commencera avec le prochain numéro, nos abonnés ne seront pas moins favorisés._
_Dès les premières semaines d'avril, nous allons publier successivement:_
L'ÂGE D'AIMER, _par_ M. PIERRE WOLFF, _dont le principal rôle va être interprété par Mme Réjane au théâtre du Gymnase;_
SCARRON, _par_ M. CATULLE MENDÈS, _qui va être joué par M. Coquelin aîné au théâtre de la Gaîté;_
L'ARMATURE, _par_ M. BRIEUX, _d'après le célèbre roman de_ M. PAUL HERVIEU, _de l'Académie Française._
_Paraîtront ensuite, au fur et à mesure de leurs premières représentations:_
LE DUEL, _par_ M. HENRI LAVEDAN _(Comédie-Française);_
LE RÉVEIL, par M. PAUL HERVIEU _(Comédie-Française)_;
MONSIEUR PIÉGOIS, _par_ M. ALFRED CAPUS _(Renaissance)_;
LE GOÛT DU VICE, _par_ M. HENRI LAVEDAN _(Gymnase)_;
_Les prochaines pièces de_ MM. MAURICE DONNAY, BRIEUX _et de tous les principaux auteurs dramatiques contemporains._
L'ILLUSTRATION _va commencer, pour ne plus l'interrompre, la publication de nombreux suppléments artistiques: gravures tirées en couleurs ou en camaïeu, oeuvres inédites d'Albert Guillaume, Georges Scott, ou reproductions de tableaux par Henner, Thaulow, Bail et autres maîtres modernes._
_Le numéro consacré aux_ Salons de 1905 _sera particulièrement soigné: le choix des oeuvres reproduites, la beauté du papier et du tirage en feront un véritable album d'art._
_Nous rappelons que les abonnés de l'_Illustration _reçoivent sans aucune augmentation de prix tous les suppléments:_ Pièces de théâtre (ILLUSTRATION THÉÂTRALE); Numéro du Salon; Numéro de Noël; Gravures hors texte, etc., etc.
COURRIER DE PARIS
JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE
On n'a pas soufflé mot à Paris d'un congrès que tint à Bordeaux, ces jours-ci, la Ligue contre la licence des rues et que M. le sénateur Bérenger présidait. C'est, par hasard, en feuilletant des journaux de province au salon de mon hôtel, que j'ai pu me tenir au courant des travaux de cette assemblée. Il n'y a pas de plus louable tâche que celle qu'elle entreprend. L'une des choses qui nous étonnent le plus, nous autres étrangers, quand nous débarquons à Paris, c'est la facilité avec laquelle s'exhibe, aux vitrines de certaines librairies, aux devantures de tous les kiosques à journaux, l'image obscène. Un homme a voulu empêcher cela et tout le monde lui a donné raison. Mais, comme il n'est pas bienséant, à Paris, d'avouer qu'on a le respect de la morale, on a laissé M. le sénateur Bérenger fonder sa Ligue, en l'en approuvant tout bas; après quoi l'on s'est moqué de lui. Mes amis me disent qu'il n'y a pas d'homme qui ait été plus «blagué», depuis sept ou huit ans, que celui-là. Le dessinateur et le chansonnier se sont emparés de M. Bérenger; il est, dans les revues de fin d'année, le héros de scènes burlesques où la vertu est fort irrévérencieusement traitée; on l'appelle, en riant, le «Père la Pudeur»... Il nous laisse rire. Il va son chemin; il accomplit, avec simplicité et obstination, une tâche qui le rend impopulaire chez les jeunes gens et qui fait sourire les femmes. Je trouve cela très courageux. Le seul défaut, peut-être, de cet homme de bien est de n'avoir pas l'air aimable. On me l'a montré, un soir, dans une réunion publique. Il a le regard fuyant, les traits tourmentés; ses favoris gris roux ont une coupe archaïque; les lèvres minces dessinent, sur la face rasée, comme un pli de mauvaise humeur. Les gens se le désignaient, à distance, avec des mots narquois et visiblement, en le regardant, pensaient à des couplets entendus, à de récentes caricatures. Peut-être est-ce à dessein, et pour échapper à ces faciles railleries, que M. Bérenger s'en est allé continuer hors Paris sa campagne contre les pornographes.
Il s'est dit que Bordeaux est loin du boulevard et que la blague parisienne hésiterait peut-être à le poursuivre jusque là...
Car Paris ne se répand pas volontiers vers les départements. Et c'est là encore un des traits caractéristiques de la psychologie du Parisien. Le Parisien ignore la province--j'ai souvent remarqué cela--et s'il entre en contact avec elle, il entend qu'elle lui en sache gré. Il semble que le fait d'avoir fixé sa résidence sur un coin de terre que bornent, aux quatre points cardinaux, Batignolles, Vaugirard, Auteuil et Bercy, confère à cet homme une supériorité sur tous les autres; et nous en avons eu la preuve, hier encore, dans l'extraordinaire attitude de la bande que jugeait la cour d'Amiens et de ses avocats. On a l'impression très nette, à la lecture des comptes rendus de ce curieux procès, qu'accusés et défenseurs se sont sentis, là-bas, comme dépaysés, et qu'ils eussent souhaité, pour la narration et l'apologie de leurs exploits, une scène plus digne d'eux. Aussi, dès l'ouverture des débats, avons-nous vu comme un courant de mauvaise humeur et d'incivilité générale s'établir dans le prétoire. Il est évident que ces virtuoses du meurtre et du vol, pénétrés du sentiment de leur «force», souffraient de la malchance, de l'humiliation d'être jugés si loin du boulevard et que leurs avocats partageaient ce sentiment. L'avocat parisien surtout ne saurait supporter sans impatience l'autorité des juges départementaux. Le plus souple, en leur présence, devient cassant; le plus courtois montre une brutalité qui n'est pas dans sa manière habituelle: il lui déplaît de s'en laisser remontrer par la province»...
Ce n'est pas tout à fait leur faute Les Parisiens auraient moins de vanité si la province attachait moins d'importance à tout ce qui se dit et se fait à Paris: la Parisienne, si charmante qu'elle soit, serait moins fière de sa grâce et de son élégance si elle se sentait moins jalousement observée par la couturière et la modiste de Marseille, de Nantes et de Roubaix; et plus il y aura de bons élèves dans les universités de province, moins il se fera tapage chez les étudiants de Paris.
Ils en ont fait énormément depuis huit jours, et plusieurs fois je les ai vus passer rue Soufflot, sous mes fenêtres, très excités, au cri de: «Conspuez Gariel!»
On me dit que c'est le nom d'un professeur éminent de la Faculté de médecine, qui a commis l'imprudence de se montrer sévère, en de récents examens; de là, des _blackboulages_ que cette jeunesse juge immérités.
--Sévérité salutaire, madame! m'affirmait tout à l'heure un vieux médecin, célibataire et retraité, qui est mon voisin de table d'hôte. On ne découragera jamais assez les jeunes gens d'aujourd'hui d'être médecin...
--C'est pourtant, dis-je, la plus noble des professions.
--C'en est la plus décevante aussi. La médecine compte quelques «princes» que leur talent a rendus célèbres et riches; mais il faudrait pouvoir signaler aux jeunes gens tous ceux qui n'ont pas trouvé dans la pratique de cet art-là de quoi vivre; et le nombre en grossit tous les jours.
--On est donc moins malade qu'autrefois, docteur?
--Oui, madame. Les conditions de l'hygiène générale nous ont fait une vie meilleure et, si étrange que la chose paraisse, il y a moins de malades aujourd'hui qu'autrefois. Nos hôpitaux sont mieux tenus; des gens de situation modeste, à qui la promiscuité de l'hôpital eût fait horreur il y a vingt ans, vont aujourd'hui s'y faire soigner. D'innombrables cliniques gratuites s'ouvrent aux malades ou aux éclopés de toutes conditions, et voilà une clientèle encore qui échappe au médecin de «quartier». Et puis, il y a la société de secours mutuels, qui assure à son adhérent, pour très peu d'argent, les soins d'un docteur qu'on paye mal,--et qu'on dédommage au moyen d'un peu de ruban violet. On ne saura jamais combien de blessures les palmes académiques servent à panser, dans ce pays-ci... Le métier de médecin est devenu, chez nous, l'un des moins tentants qui soient, et les jeunes gens qui crient; _Conspuez Gariel!_ sont des fous. Ils maudissent une sévérité qui les sauve de la misère; ils devraient la bénir. Jamais il n'y aura trop de «Gariels» au seuil des carrières libérales que tant d'ambitions encombrent et où s'énervent et se gaspillent tant d'activités qui auraient pu être bonnes à quelque chose.
Et, tandis que le Quartier latin se fâche, une agitation de fête remplit Paris, du pont Alexandre au Champ de Mars. Concours agricole au Palais des machines, Concours hippique au Grand Palais et, demain, les deux Salons! Mais ici encore l'avenir inquiète: «Trop d'automobiles...» disent les marchands de chevaux; «Trop de peintres», disent les marchands de tableaux.
Personne ne dit; «Trop de bétail...» Et la province prend ici sa revanche. Paris la dédaigne; mais c'est elle qui le nourrit.
SONIA.
NOS ÉCRIVAINS RÉFORMATEURS DU CODE
Notre Code civil dont on célébrait naguère le centenaire, est un monument respectable, de belle ordonnance, de construction solide; mais il en va des monuments législatifs comme des autres: quels que soient leur force de résistance aux injures du temps et leur état de conservation, ils vieillissent, ils se démodent peu ou prou, et, si les fondements tiennent bon, si le gros oeuvre, les dispositions générales de l'édifice demeurent appropriés à sa destination, il arrive un moment où certaines parties, certains aménagements ne s'adaptent plus suffisamment aux idées, aux moeurs, aux nécessités d'une époque.
Donc, le Code civil a besoin de modifications; c'est un fait de toute évidence, sur quoi l'opinion de jurisconsultes éclairés est d'accord avec le voeu public. Récemment, un ministre se décidait enfin à entreprendre cette réforme, réclamée depuis assez longtemps déjà: M. Vallé, garde des sceaux dans le précédent cabinet, se déclarait prêt à «marcher». Le premier acte de l'initiative ministérielle fut l'institution d'une grande commission d'étude et de révision de soixante membres. L'annonce officielle de cette sage et prudente mesure préparatoire ne remua pas extraordinairement, il faut l'avouer, ce que feu M. Floquet, en son verbe sonore, appelait les masses profondes du suffrage universel et, quant aux couches superficielles du pays, elle n'y excita qu'un enthousiasme tempéré. Un scepticisme trop justifié par l'expérience nous porte à nous méfier des commissions, surtout des grandes, fussent-elles, comme celle-ci, divisées en six sous-commissions, afin de se partager la tâche; trop souvent elles ont encouru le reproche d'avoir étouffé dans leur sein les projets embryonnaires qu'elles étaient censées couver pour en faciliter l'éclosion, aussi leur mauvaise réputation a-t-elle inspiré la verve satirique de je ne sais plus quel Juvénal fantaisiste, en une «blague» amusante dont chaque couplet amène invariablement ce refrain: «Alors, on nomma une commission, et... on n'entendit plus parler de rien.»
La malice n'épargna pas ce trait cruel au nouveau comité consultatif; l'éclectisme même qui avait présidé à sa composition contribuait à faire douter de l'efficacité de sa besogne. Pensez donc! Aux obligatoires politiciens du Parlement, aux juristes professionnels, naturellement indiqués, un garde des sceaux, novateur audacieux, n'avait pas craint d'adjoindre des littérateurs; M. Paul Hervieu, de l'Académie française; M. Marcel Prévost, président de la Société des gens de lettres; M. Brieux, un des maîtres du théâtre contemporain.
UNE PRINCESSE EN EXIL.--_Photographies Ch. Abeniacar._
D'indécrottables routiniers, imbus des préjugés les plus étroits, n'en revenaient pas: «Singulière idée! murmuraient-ils. Certes, le Code est un livre copieux et substantiel, mais combien peu littéraire! Que diable des romanciers, des auteurs dramatiques vont-ils faire dans cette galère? Ils s'y sentiront déplacés, dépaysés, ne comprendront goutte aux subtilités de la législation, et bientôt ils cesseront d'encombrer de leur présence, plus décorative qu'utile, des séances où, d'ailleurs, leurs collègues mieux qualifiés ne se distingueront probablement ni par une assiduité exemplaire, ni par un zèle dévorant.»
Eh bien, erreur grossière, jugement téméraire! Il n'était pas vrai qu'on ne dût plus entendre parler de rien. Le mur de l'enceinte réservée aux délibérations des soixante est un mur derrière lequel il se passe quelque chose; le public s'en émeut; et, le plus piquant de l'aventure, c'est que cet émoi a pour cause l'intervention active des littérateurs dans les conseils du grave aréopage.
Il n'est bruit, en effet, que de la séance mémorable de la cinquième sous-commission, qui a le privilège de compter parmi ses dix membres deux des écrivains de marque susnommés, M. Paul Hervieu et M. Marcel Prévost. Cette sous-commission s'occupe plus particulièrement des questions relatives au mariage. Or, l'autre jour, comme elle examinait l'article 212: «Les époux se doivent mutuellement fidélité, secours, assistance», l'auteur des _Tenailles_ et de la _Loi de l'homme_ exprima le vif regret de ne pas voir inscrit dans le Code le mot «amour» et, en s'excusant de l'audace grande, il proposa résolument de réparer cette fâcheuse omission. «L'amour, dit-il en substance, est sans nul doute la base même du mariage, le sentiment qui l'ennoblit; il convient donc d'indiquer aux époux, comme le premier de leurs devoirs, l'obligation de s'aimer.» Avec une conviction persuasive, la lucidité, la logique, la hauteur de vues d'un esprit supérieur, M. Paul Hervieu développa sa thèse, étayée sur des arguments pertinents; bref, après une discussion en règle, à laquelle prit part l'éminent auteur de _La plus faible_, l'amendement quasi-subversif rallia la majorité des suffrages. De sorte que, s'il obtient la sanction des législateurs du Palais-Bourbon et du Luxembourg, l'article 212 sera désormais ainsi rédigé: «Les époux se doivent mutuellement _amour_, fidélité, secours, assistance.»
En attendant, depuis qu'une heureuse indiscrétion l'a livré à la publicité--car les travaux de la commission extraparlementaire sont secrets!--cet amendement est en train de faire fortune et dispute aux événements les plus sensationnels les honneurs de l'actualité. Il est tout de suite devenu un sujet de chroniques, d'interviews, de dissertations, de controverses, de conversations intimes:
--Vous avez vu la proposition d'Hervieu? Hein? Qu'en pensez-vous?...
Naturellement, les avis sont partagés. Ceux-ci jugent l'addition superflue, soit parce que l'idée d'amour peut être considérée comme implicitement contenue dans le mot «fidélité», soit parce que l'affirmation d'un principe en quelque sorte théorique leur paraît être un moyen insuffisant de réaction contre la pratique du mariage d'intérêt. Ceux-là estiment que le sentiment ne se décrète ni ne s'impose par une loi. D'autres prétendent qu'avant d'introduire l'amour dans le Code, il faudrait en préciser la définition. (Quoi! Nous en serions encore là pour une chose si connue et aussi vieille que l'humanité!) Enfin, on objecte que l'addition proposée fournirait de nouvelles facilités au divorce et par là saperait l'institution même du mariage plus qu'elle ne la consoliderait.
En revanche, les marques d'approbation ne manquent pas, notamment du côté des femmes. Sauf quelques réserves, la plupart applaudissent au geste de galante courtoisie de M. Paul Hervieu et lui sont reconnaissantes de son généreux souci d'orner d'un peu de poésie et d'élégance l'aridité rébarbative du Code. Elles se savent, maintenant, au sein de la commission, plus d'un avocat décidé à rompre délibérément avec l'adage suranné:
Du côté de la barbe est la toute-puissance. Et cette certitude rassurante adoucit la légitime rancoeur qu'elles éprouvent de n'être pas représentées dans le cénacle (au fait, pourquoi cet ostracisme ou cet oubli?) par un ou plusieurs mandataires féminins.
Quels seraient les résultats du nouvel article 212? La formule plus fleurie que prononcerait, au nom de la Loi, la bouche autorisée de M. le maire ferait-elle davantage les mariages unis et prospères? Sur ce point, comme sur les conséquences juridiques de l'adjonction d'un petit mot de deux syllabes, si gros d'interprétations, conséquences dont il laisse l'examen à la sagacité spéciale des praticiens experts à déterminer les «cas», M. Paul Hervieu se montre très circonspect.
Ne soyons pas plus royaliste que le roi. Sans creuser la question à fond, bornons-nous à notre indication sommaire du pour et du contre et à la seule conclusion ferme que nous voulions tirer de l'événement qui occupe tant le monde et la ville.
Observateur, penseur, psychologue, moraliste, le véritable écrivain, l'«honnête homme», au sens où le dix-septième siècle entendait l'expression, a sa place marquée dans les assemblées chargées d'étudier les importants et délicats problèmes touchant aux intérêts vitaux de la société; la preuve vient d'en être démontrée de brillante façon. Qu'il ait voix au chapitre et, loin d'y être un intrus, un inutile «amateur», il est capable d'y remplir un rôle efficace, d'y apporter un précieux concours de lumière et d'expérience, voire de faire prévaloir les conceptions de son idéalisme dans des questions d'ordre positif. Il suggère des idées, donnant ainsi matière à réfléchir et à raisonner, --deux exercices intellectuels qui, peut-être, ne sont pas tout à fait négligeables comme préliminaires des actes. EDMOND FRANK.
LA COMTESSE DE MONTIGNOSO À FIESOLE
UNE PRINCESSE EN EXIL.--_Photographies Ch. Abeniacar._
Dernièrement, les journaux nous entretenaient des nouveaux démêlés de la princesse Louise avec la cour de Saxe. Depuis que, à la suite de sa romanesque et retentissante aventure, l'ex-princesse royale, fille du grand due de Toscane, prenant le nom de comtesse de Montignoso, a fixé sa résidence en Italie, elle ne semble pourtant rechercher ni le bruit, ni le scandale, et préférerait sans doute voir se régler plus discrètement les intérêts en litige. Aussi a-t-elle trouvé que le séjour de Florence l'exposait trop à certaines visites importunes, aux obsessions des reporters et elle s'en est éloignée de quelques kilomètres, pour se réfugier à Fiesole. Là, installée dans une assez modeste _osteria_, l'hôtel «Aurore», elle mène une vie simple, retirée, paisible, consacrant la majeure partie de son temps à ses devoirs maternels, à des promenades en voiture avec sa fille Monica, entourant de toute sa sollicitude ce charmant baby dont la présence lui est une douceur réconfortante dans les pénibles circonstances qui, jusqu'à nouvel ordre, la séparent de ses autres enfants.
NOTES ET IMPRESSIONS
Il y a des silences qui sont des mensonges. MELCHIOR DE VOGLÉ.
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Les pays où l'on n'a ni aimé ni souffert ne vous laissent aucun souvenir. PIERRE LOTI.
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Progrès matériel et décadence morale: l'attelage dépareillé d'une nation qui court aux catastrophes.
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Le rappel de nos lointains souvenirs fait moins songer au retour printanier des hirondelles qu'à leurs rassemblements sur les toits d'où l'hiver les chasse. G.-M. VALTOUR.
Le marquis de Segonzac vient d'être fait prisonnier dans le Sud marocain. Il avait été chargé, par le Comité du Maroc, d'une mission dans les régions de l'Atlas méridional et du Sous. C'est au cours de cette mission, après en avoir accompli la majeure partie et se trouvant déjà à mi-chemin sur la voie du retour, qu'il fut, par trahison, attiré dans un guet-apens et arrêté sur l'ordre du cheik de la tribu des Sektana, Mohammed ben Tabia. Il avait déjà accompli au Maroc trois importants voyages d'exploration (octobre 1899-septembre 1901). Il avait visité le Sous, le Maroc central, puis exploré le Rif, dernière partie ignorée du littoral méditerranéen dont, comme l'a écrit Duveyrier, on ne connaissait que ce que l'on pouvait apercevoir du pont des navires. C'est sous des déguisements divers que M. de Segonzac était parvenu à mener à bien ses périlleuses entreprises. Au Sous, accompagné d'un vieil Algérien échappé de la Guyane, il avait erré sous le déguisement d'un pèlerin dévot. Il avait pénétré chez les Beraber, à la suite de cheurfa d'Ouezzan, en qualité de domestique. Dans la région du Rif, il avait cheminé sous les haillons minables d'un mendiant allant de mosquée en mosquée et vivant d'aumônes. Comme on le voit, ces trois voyages furent de jolis tours de force, dénotant chez l'homme qui les a accomplis autant d'audace que d'intelligence.
Cette fois, la mission de Segonzac avait quitté Marseille le 1er novembre 1904. Elle se composait de: MM. de Segonzac, Gentil, maître de conférence de géologie à la Sorbonne, R. de Flotte Roquevaire, cartographe, Boulifa, professeur à l'École des lettres d'Alger, interprète berbère, et Abd el Aziz Zenagui, professeur à l'École des langues orientales de Paris, interprète arabe. Cette mission était entrée en territoire marocain par Mogador. Depuis son départ, on n'avait eu à son sujet que très peu de nouvelles. Dernièrement, le Comité du Maroc avait appris qu'afin de se mouvoir avec plus de sécurité, la petite troupe s'était divisée en trois: M. Gentil explorait, au point de vue géologique, la région de Marrakech, tandis que M. de Flotte Roquevaire faisait de la triangulation dans le Haut-Atlas.
Quant à M de Segonzac, accompagné de ses deux interprètes berbère et arabe, il se dirigea sur l'Est marocain, vers l'Atlas. L'itinéraire qu'il suivit part de Demnat, passe par la zaouia d'Ahansal, la zaouia d'Amhaouch, coupe le Haut-Atlas au col de Tounfit et aboutit au mont Aiachi. Ce dernier point est une montagne de 4.200 mètres d'altitude qui est le noeud des massifs du Haut et du Moyen-Atlas. En parvenant jusqu'au pied de l'Aiachi, M. de Segonzac a comblé le dernier grand blanc restant sur la carte du Maroc.