L'Illustration, No. 3238, 18 Mars 1905

Part 2

Chapter 23,353 wordsPublic domain

A une réception organisée au camp en l'honneur des attachés militaires étrangers, des journalistes accrédités à son armée et des officiers de son état-major, il avait imaginé d'instituer un grand concours de tir où les armes devaient être exclusivement des fusils pris sur les Russes. Un grand choix de prix était offert à l'émulation des lauréats: caisses de Champagne, de whisky, boîtes de conserves, cigares excellents de la Havane. La petite fête eut un très vif succès. Son organisateur, le général Kuroki, le général Fuji, chef d'état-major de la 1ère armée, ne dédaignèrent pas de disputer aux invités le prix de l'adresse. Allongé sur une natte, le commandant de la 1ère armée tira exactement le nombre de balles par lui attribué à chaque concurrent. Il ne fut pas extrêmement heureux, ajoute-t-on,--ni lui, ni le général Fuji. En revanche, les deux attachés français, le colonel baron Corvisart et le capitaine Payeur, furent parmi les vainqueurs.

[ÉVACUATION DES BLESSÉS VERS LES HOPITAUX DE MOUKDEN, APRES UN COMBAT AUX AVANT-POSTES _D'après une photographie de notre correspondant, Victor Bulla._ Prise au commencement de février, après un combat d'avant-postes livré près du Cha-Bo par un détachement de l'armée de Liniéviteh, la photographie de Victor Bulla, si tragique qu'elle soit déjà, ne peut donner qu'une faible idée du spectacle effroyable que présente actuellement la retraite de l'armée russe tout entière. Au milieu d'avril seulement, nous pourrons recevoir des documents photographiques sur la bataille de Moukden et ses désastres.]

Samedi dernier, 11 mars, au moment du court arrêt en gare d'Abbeville du train rapide numéro 6, allant de Calais à Paris, on vit sortir d'un wagon-salon un homme de haute taille, ganté de blanc, vêtu d'un ulster, coiffé d'une casquette, le visage à demi masqué par des lunettes d'automobiliste aux verres fumés. Il se dirigea vers la locomotive sur laquelle il monta; un coup de sifflet strident retentit, puis le train se remit en marche. A 5 h. 20, il stoppait à son terminus; tout le monde descendait, et alors l'homme mystérieux apparaissait, toujours très correct, mais quelque peu barbouillé de suie. A peine avait-il touché du pied le quai de la gare du Nord que tout le haut personnel se précipitait à sa rencontre en lui prodiguant les marques d'une profonde déférence. «Enchanté, ravi, déclarait-il; voyage très intéressant; je recommencerai.» Ce personnage, la chronique l'a déjà révélé, n'était autre que le prince Ferdinand de Bulgarie. Celui-ci revenant de Londres et ayant manifesté le désir d'agrémenter d'un numéro inédit le programme de son déplacement, on s'était empressé de satisfaire la royale fantaisie de Son Altesse. Voilà comment, en compagnie de M. Morizot, ingénieur de la traction, du mécanicien Mercier et du chauffeur Audoire, sur une superbe compound dernier modèle, portant le numéro 4999 et construite d'après les plans de M. l'ingénieur en chef du Bousquet, le prince, bravant une pluie battante, put goûter l'ineffable griserie du 120 à l'heure. Par ces temps d'automobilisme, un souverain ne saurait être plus moderne.

_Documents et Informations._

AU PROCÈS BONMARTINI: LA «MAISON DE POUPÉE».

Une curieuse innovation aura marqué les débats du sensationnel procès Bonmartini, qui se poursuivent devant la cour d'assises de Turin.

A l'audience du 10 mars, Me Nasi a annoncé que la partie civile, afin d'épargner aux jurés et à la cour le voyage à Bologne, avait fait fabriquer à l'Ecole des arts et métiers d'Imola, par les soins de l'ingénieur Remigio, son directeur, un modèle réduit de la maison du crime. Sur l'ordre du président, il a été immédiatement procédé à l'exhibition de cette maquette, une véritable maison de poupée à l'usage des enfants riches. Construite en bois et plâtre, à l'échelle de 1/20, elle mesure 1m,50 de long, 1m,30 de large et 0m,60 de haut, se démonte très facilement, de façon à découvrir la fidèle reproduction des appartements, avec leur distribution et leurs aménagements. Deux séries de numéros,--de 1 à 17 pour l'extérieur, de 1 à 23 pour l'intérieur,--correspondent à un état de lieux détaillé et fournissent toutes les précisions nécessaires. Par exemple, dans la première série (façade sur la via Mazzini), les numéros 1 et 5 indiquent les fenêtres à balcon de la chambre à coucher du comte Bonmartini; le numéro 12 (via Guerrazzi) la porte cochère par où sont entrés Tullio, Naldi et la Bonetti, etc.; dans la seconde (intérieur); le numéro 1 est la chambre du comte, le numéro 8 le couloir où l'on a trouvé le cadavre de la victime, les numéros 16 à 20 désignent le logement du docteur Secchi et le couloir de communication qui favorisait les rendez-vous entre celui-ci et la comtesse...

Grâce à cette maquette, les jurés peuvent donc, sans se transporter à Bologne, reconstituer dans leur cadre toutes les péripéties du drame. Les avocats de la défense ont, il est vrai, contesté la valeur documentaire de la maison minuscule; mais deux ingénieurs experts, appelés par le président, sont venus attester, sous la foi du serment, qu'elle était un chef-d'oeuvre d'exactitude.

LE PLUS GROS DIAMANT DU MONDE.

On vient de découvrir, au Transvaal, dans la mine «Premier», près de Pretoria, un diamant monstre, le plus volumineux qu'on connaisse à l'heure actuelle. Et, comme tous les diamants célèbres doivent avoir leur nom propre, on l'a baptisé le _Cullinan._

Le _Cullinan_ emplit la main d'un homme: il a 10 centimètres de longueur, 6 1/4 de largeur, 3 3/4 d'épaisseur. C'est donc une sorte de table ou de plaque. Il pèse brut 3.024 carats 3/4,--soit 620 gr. 68. Rappelons que le _Régent_, taillé, pèse seulement 136 carats. Mais on sait que la beauté de sa forme, la qualité de son eau, à peu près sans défaut, sont surtout ce qui en fait l'une des plus belles gemmes du monde. On dit le _Cullinan_ également très pur.

Détail assez curieux, ce fut un peu par hasard que l'on découvrit le monstrueux diamant; dans la soirée du 20 janvier, M. Fred. Wells, contremaître de la mine, faisait une tournée sur les travaux, entre quatre et cinq heures, quand il remarqua sur le sol un reflet qui attira vivement son attention. Il s'approcha: les rayons du soleil qui déclinait allumaient une aigrette lumineuse sur une pointe cristalline émergeant du sol légèrement. M. Wells tira son couteau, creusa le sol autour du caillou brillant, s'enfiévrant, à mesure que la pierre résistait, au point qu'il cassa la lame de l'instrument et finit par arracher la précieuse pierre. M. Wells n'avait pas perdu sa journée!

LES SOUS-PRODUITS DE LA FABRICATION DU GAZ.

Aucune industrie n'est plus intéressante à suivre dans son développement que celle de la fabrication du gaz et cette histoire est d'autant plus curieuse qu'elle nous montre que, jusqu'à ces temps derniers, le prix du gaz était le même qu'au temps où le coke était à peu près le seul sous-produit utilisé dans cette fabrication.

Aujourd'hui, cependant, bien longue est la liste des produits dont la vente est assez rémunératrice pour que la valeur du gaz puisse être considérée à peu près comme nulle.

Et d'abord, dans les eaux de condensation, ce sont des sels ammoniacaux, des cyanures utilisés pour la fabrication du bleu de Prusse, des goudrons servant à la production de la benzine, du toluène, de la naphtaline, de l'anthracène, des huiles lourdes et du brai.

Puis, dans les cornues, on trouve du graphite dont on se sert pour la fabrication des charbons électriques et des charbons de piles.

Puis, le poussier de coke, aggloméré à l'aide du brai provenant du goudron, est converti en briquettes employées pour le chauffage des générateurs fixes et pour le chauffage domestique.

Enfin, le résidu acide provenant du traitement des huiles légères, très gênant jusqu'à ces temps derniers parce qu'on ne pouvait pas l'écouler à l'égout, est maintenant transformé en sulfate commercial en même temps qu'il sert à obtenir de la pyridine, utilisée en Allemagne pour la dénaturation de l'alcool.

On voit, par cette énumération encore incomplète, quelles richesses on a laissées se perdre pendant près de trois quarts de siècle.

COMBIEN D'HEURES L'ENFANT DOIT-IL DORMIR?

«C'est assez de dormir sept heures; ne permettons à personne huit heures de sommeil», tel est le précepte de l'Ecole de Salerne; et même les stoïciens jugeaient que six heures devaient suffire.

Mais ces formules ne tiennent aucun compte de l'âge qui, cependant, est un élément primordial dans l'appréciation de la durée physiologique du sommeil.

Tandis qu'on admet que le vieillard n'a pas besoin d'un long sommeil, et que le contraire est généralement chez lui un signe de maladie, tout le monde s'accorde pour reconnaître que l'enfant doit dormir longtemps, et d'autant plus longtemps qu'il est plus jeune; car c'est pendant le sommeil que se fait l'intégration des tissus et des organes, qui n'est possible que dans les périodes de repos des fonctions.

Quelle est donc la durée de sommeil nécessaire aux enfants? Le congrès anglais d'hygiène scolaire, qui vient de se réunir à Londres, avait à se prononcer sur cette question. Il a fixé, pour les enfants de moins de quinze ans, un minimum de neuf heures.

LE RENNE COMME AGENT DE CIVILISATION.

Voulant faire pénétrer la civilisation et l'industrie dans l'Alaska, le ministère de l'instruction publique des Etats-Unis a fait, depuis quelques années, une curieuse et intéressante tentative. Pour pouvoir établir des écoles et préparer des citoyens utiles et industrieux dans la population esquimaude, il faut d'abord donner à la population existante des moyens de vivre. Et c'est pourquoi le ministère de l'instruction publique a commencé par introduire le renne dans l'Alaska. Cet animal n'y existe pas naturellement, comme en Sibérie. On a donc fait venir un certain nombre de rennes pour établir, dans l'Alaska, l'élevage du renne, l'art de l'élevage étant enseigné dans les écoles. De 1892 à 1902, il a été importé 1.280 rennes de Sibérie. Ceux-ci ont été débarqués à Port-Clarence où une station a été établie: de là, ils ont été répartis dans d'autres centres, qui vont maintenant jusqu'à la pointe Barrow sur l'océan Arctique, et à la vallée Kuskowim au sud du Yukon, à plus de 1.500 kilomètres de la pointe Barrow. Tout le long de la côte, entre ces deux points, sur la mer de Behring et l'océan Arctique, il y a maintenant huit stations de rennes: cet hiver même deux stations nouvelles sont en cours d'établissement, à 1.500 kilomètres dans l'intérieur de l'Alaska. En octobre dernier, le nombre total des rennes était de 8.190.

Pour faire donner à sa tentative les résultats les plus avantageux, le gouvernement américain procède de la façon suivante: à chaque station, le directeur fait choix d'un certain nombre de jeunes indigènes intelligents et ambitieux, et les inscrit comme apprentis-éleveurs. Ils apprennent la manière de traiter et d'utiliser le renne. A la fin de chaque année d'apprentissage--la durée totale de celui-ci est de cinq ans--l'apprenti qui a bien fait sa besogne reçoit deux rennes en cadeau. A la fin de la cinquième année, tout apprenti qui a donné satisfaction reçoit autant de rennes qu'il lui en faut pour constituer un troupeau de 50. C'est ce troupeau qui va servir de base à sa fortune, s'il a su profiter des enseignements reçus. Le renne est utilisé comme aliment et comme animal de transport, sa peau fournit un vêtement chaud. Il y a actuellement 68 Esquimaux qui possèdent entre eux 2.841 rennes et font vivre comme employés, gardiens, etc., 250 de leurs semblables. Comme il y a 20.000 Esquimaux environ dans l'Alaska, on voit qu'il reste beaucoup à faire. Mais les résultats déjà acquis sont très encourageants; et l'on entrevoit le jour où, grâce à l'industrie du renne, une population se sera constituée, qui, assurée de vivre, ayant en main un gagne-pain certain, pourra recevoir une éducation plus générale aussi et devenir une source de citoyens utiles et cultivés. Après avoir appris aux Esquimaux à élever le renne, le gouvernement leur donnera le moyen de s'instruire d'autres choses et de se civiliser graduellement.

LA LUTTE CONTRE LA GRÊLE.

En dépit des insuccès qui ont été relevés par quelques adversaires des canons paragrêles, cette artillerie toute pacifique semble avoir conquis déjà nombre de régions agricoles.

Dans le Beaujolais, notamment, 28 sociétés se sont syndiquées, disposant de 402 canons. C'est là un chiffre respectable.

D'ailleurs, à mesure que les essais se multiplient, la réalité de la défense des vignobles par ce procédé parait moins contestable, et il n'est pas douteux que les canons, les fusées ou les bombes fonctionnent comme de véritables paratonnerres, agissant au sein même des nuages.

LE «MOELLEUX» DES VINS.

On sait combien les gourmets apprécient la qualité connue sous la dénomination de _moelleux_ des vins, c'est-à-dire cette sorte de _velouté_, très sensible au goût, et qui donne au vin tant de qualité.

LA DÉCOUVERTE DU PLUS GROS DIAMANT DU MONDE.

M. Müntz, de l'Institut, a fait des recherches sur la nature de cette propriété précieuse et il a trouvé qu'elle tenait à la présence, dans les gommes du vin, d'une certaine quantité de pectine, substance que l'on trouve dans un assez grand nombre de fruits et d'où dépend la prise en gelée du suc de ces fruits. Cette pectine se constitue elle-même aux dépens d'un sucre, la pectose, des tissus végétaux.

Plus il y a de pectine dans le jus du raisin, plus le moelleux du vin est grand; et plus la maturité du raisin est avancée, plus la proportion de pectine est élevée.

Pour obtenir cette qualité si appréciée, il faut donc laisser mûrir à fond les vendanges, et même laisser les grains se ramollir, comme on le fait d'habitude pour certains vins, notamment pour ceux de Sauterne.

Mouvement littéraire.

_La Beauté d'Aleias_, par Jean Bertheroy (Flammarion, 3 fr. 50).--_Esclave_, par Gérard d'Houville (Calmann-Lévy, 3 fr. 50).--_Le Prisme_, par Paul et Victor Margueritte (Plon, 3 fr. 50).

LA BEAUTÉ D'ALEIAS.

La jeune Doris, d'Egine, a donné les premiers battements de son coeur au jeune athlète Alcias, dont les ancêtres ont cueilli tant de lauriers dans les jeux de la Grèce. D'une gracilité vigoureuse, d'une souplesse et d'une force surhumaines, Alcias dépasse en beauté tous les hommes de ce beau pays. Ce que Doris adore en lui, ce n'est ni son âme, ni sa fortune, ni les douces paroles de ses lèvres: c'est sa beauté. Mais comment Vicias peut-il répondre à ses voeux et l'épouser? N'est-il pas tenu, jusqu'à ce qu'il ait conquis tous les prix, à une continence absolue? La chasteté, gardienne de la force, est imposée aux athlètes. Comme il aime Doris, il se hâte de passer par tous les travaux et de couronner rapidement sa carrière. Aux jeux Pythiques, aux jeux Olympiques, il terrasse ses adversaires. A la lutte de Némée--la lutte ultime--Alcias remporte encore la victoire, mais à quel prix! Le poing ganté du ceste de son rival lui a enlevé la lumière des yeux. En lui voyant le regard éteint, Doris sent que le charme est rompu. Ce que cette Grecque d'Egine idolâtrait dans Alcias, c'était la perfection du corps, l'harmonie divine de tous les traits. Sans beaucoup d'espoir, elle le mène au sanctuaire d'Epidaure où s'opèrent, sous la direction des Asclépiades, de nombreux miracles. O bonheur! Alcias recouvre à la fois la clarté des yeux, la beauté première et tout l'amour immense de Doris. A côté de ces deux êtres, Mme Jean Bertheroy a imaginé une poétesse, soeur d'Aleias, laquelle, malgré la chasteté qu'elle doit à la déesse de la Sagesse, s'est donnée à un sculpteur, Osthanès, lequel semble puni des dieux--la scène reste dans un certain vague, peut-être voulu--pour être sorti des traditions et du style conventionnel et avoir représenté, dans sa réalité, le bel Alcias. On peut faire des réserves pour cette partie du roman. Mais quelle poésie Il y a l'amour éternel, le même partout! Il y a la Grèce dans ses temples, dans ses jeux, dans ses paysages, dans ses nobles passions! On en devient le citoyen heureux en lisant la _Beauté d'Aleias_; on se mêle au peuple d'Egine; on se plonge avec ravissement dans le torrent d'idéalisme qui s'échappe de l'âme poétique de Mme Jean Bertheroy.

ESCLAVE.

Mme Gérard d'Houville (Mme Henri de Régnier) place ses personnages dans la Louisiane, pays ardent où il y a des nègres et des négresses, et où la femme, sensible à l'amour, dominée par la passion, semble avoir vis-à-vis de l'amant une âme soumise d'esclave. Ici, la donnée romanesque est peu de chose. Antoine Ferlier--que de noms français dans la délicieuse Louisiane!--regagne, après un séjour en France, la terre natale, et New-Orléans. Son premier soin est de chercher une jeune femme, Grâce Mirbel, qui autrefois a été son amie; il en avait même fait son esclave, la broyant sous ses caprices, lui enlevant jusqu'à la force de se plaindre. Comme elle a souffert par lui! Il l'a tout à coup abandonnée et, pendant quatre ans, pendant son séjour en France, n'a pas même pris la peine de lui envoyer un mot de souvenir.

En quel état va-t il la retrouver? Redeviendra-t-elle sa chose? Un jeune cousin de Grâce Mirbel s'est épris de la jolie cousine; il a dix-neuf ans et toute l'ardeur d'un chérubin sensuel. La jeune femme a peur d'Antoine Ferlier qu'elle revoit; elle se rappelle ses angoisses anciennes et son esclavage dans lequel elle ne veut pas retomber. Suppliante, elle conjure Charlie, le jeune chérubin, de la délivrer, d'éloigner l'infernal Antoine. On apporte à Grâce le corps transpercé de l'éphèbe amoureux qui s'est battu en duel, pour l'amour d'elle, avec son rival. Derrière Charlie ensanglanté apparaît Antoine, et là, on ne sait comment, redevenant esclave, obéissant à l'oeil implacable de l'ancien amant, elle s'abandonne dans ses bras et reprend ses chaînes. C'est là surtout une oeuvre de poète. Toute fois, pas de lyrisme désordonné dans ces pages. Sous les magnoliers aux larges feuilles et sous les citronniers, Mme d'Houville nous montre des êtres étranges, parfois un peu pervers, mais en usant de mots habilement choisis et de jolis apprêts. Elle fait avec raffinement et coquetterie la toilette de sa phrase.

LE PRISME.

Pierre Urtrel habite la bonne ville de Rouen. Il est jeune, prétentieux, sans grande fortune; il a terminé ses études de droit et fréquente vaguement le Palais de justice. Son rêve, c'est de rencontrer une riche héritière qui lui permette de mener la vie facile qu'il désire. Sa mère, du reste, l'encourage dans ses visées et l'aide à trouver la perle cherchée.

Autour d'eux beaucoup de jeunes filles s'agitent en quête d'un époux. Parmi elles, M. Pierre Urtrel et sa mère remarquent une demoiselle, Hélène de Josserant, assez jolie et qui aura, dit-on, sans compter les espérances, trois cent mille francs de dot. De quels lacets on entoure Hélène et sa famille! A la nouvelle que la fortune de ce côté est beaucoup moins considérable qu'on ne le supposait, on rompt de la façon la plus rapide et la plus comique tous les pourparlers, lesquels étaient allés jusqu'à l'officielle demande en mariage. Délivré d'Hélène et s'applaudissant d'avoir vu clair avant la fatale conclusion, Pierre Urtrel avise une jeune étrangère des Amériques, ardente et riche, Luisa Ferro. De quelles séductions il la poursuit! Quel amour il lui témoigne! Mais en apprenant que le père naturel de Luisa a succombé à une attaque d'apoplexie, sans avoir préalablement fait de testament, et que Luisa est devenue une fille pauvre, il se détourne de la superbe Américaine.

Ces deux échecs ne le découragent pas. Parmi les jeunes Rouennaises, il a distingué une demoiselle Trapier, aussi pourvue de biens qu'elle l'est peu de beauté. Il marche de ce côté, se montre câlin, joue de tous ses moyens et obtient la main et la bourse de la demoiselle. En même temps, d'aristocrate qu'il était de principe et de tempérament, il se fait démocrate-radical avec les Trapier et convoite un siège à la Chambre des députés. Paresse et jouissances, il aura tout ce qu'il estime le bonheur de la vie. Chemin faisant il avait été réellement touché par la grâce et l'intelligence d'une jeune fille. Jacqueline Yvelain. Mais, comme elle ne pouvait pas lui procurer ce qu'il convoitait de toute son âme, il n'a pas donné suite à son amour. La richissime Trapier a été préférée à l'aimable et touchante Jacqueline. Mère et fils constituent dans le roman de MM. Margueritte un duo fortement uni et très peu sympathique, regardant tout à travers le prisme de l'argent. Moins mélodieux que Mme Bertheroy, moins coquettement apprêtés que Mme d'Houville. MM. Margueritte ont une phrase bien à eux, colorée, emportée et tout à fait appropriée à la vie et aux peintures du roman moderne.

E. LEDRAIN.

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