L'Illustration, No. 3238, 18 Mars 1905

Part 1

Chapter 13,448 wordsPublic domain

Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque

L'Illustration, No. 3238, 18 Mars 1905

_Ce numéro comprend quatre pages tirées à part sur papier couché. Il contient, en supplément, une gravure hors texte en deux tons et Remmargée._

L'ILLUSTRATION _Prix du Numéro: 75 Centimes._ SAMEDI 18 MARS 1905 _63e Année.--N° 3238._

_Le numéro de la semaine prochaine, portant la date du 25 mars, contiendra:_

LES VENTRES DORÉS

_La belle oeuvre dramatique de_ M. Emile Fabre, _représentée au théâtre de l'Odéon avec un succès qui va augmentant chaque soir._

_Paraîtront ensuite, en avril et mai, les pièces nouvelles de_ MM. HENRI LAVEDAN, BRIEUX, PAUL HERVIEU, CATULLE MENDÈS, PIERRE WOLFF, ALFRED CAPUS.

Courrier de Paris

JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

J'ai passé une soirée extrêmement intéressante, cette semaine, à voir des gens s'assommer à coups de poing. Cela se passait aux Ternes, salle Wagram, et l'énorme affluence de curieux qu'attirait si loin du centre de Paris ce spectacle très spécial et un peu effarant m'avait d'abord surprise. Mais l'ami qui m'accompagnait me renseigna:

--Nos championnats de boxe, me dit-il, ont un public; un vrai public qui en suit, depuis trois années, les épreuves avec une sympathie intelligente et passionnée, et que pousse ici non pas, comme beaucoup le croient, l'amusement de voir des hommes se faire du mal en se donnant des coups, mais le désir d'applaudir à des gestes d'adresse et de courage. Tenez, regardez. Il y a dans ce que vous allez voir une beauté que vous ne soupçonnez pas...

Les deux adversaires ont escaladé d'un bond la haute estrade carrée où va se donner l'assaut. Chacun est assisté d'un «soigneur» qui vérifie rapidement la tenue du combattant, ajuste à ses poignets les gants monstrueux qu'on vient de peser, dispose autour de lui la cuvette et la carafe pleine d'eau fraîche, un citron, des serviettes. Les deux hommes ont les mollets et le torse nus. Ils se sourient, s'abordent avec un geste de poignée de main, puis prennent du champ et, sur un signe de l'arbitre--comme subitement devenus fous--foncent l'un sur l'autre.

Et l'on voit les corps nus bondir, les bras se détendre et frapper; les chocs furieux des poings résonnent en coups mats, auxquels font écho, dans le silence de l'immense salle, les grognements de surprise, de condoléance ou d'admiration d'une foule angoissée... Coup de cloche. Une minute de repos. Deux chaises sont prestement posées à deux coins de l'estrade; les combattants s'y affalent, suants, à bout de souffle. L'un d'eux, très jeune, imberbe et de face distinguée, saigne un peu du nez et l'oeil gauche porte la marque d'un terrible coup. Le soigneur lui ventile la figure au moyen d'une serviette secouée, lui écrase aux lèvres une tranche de citron. Coup de cloche.

Ils sont debout. L'arbitre dit: «Allez.» Et de nouveau, d'un même élan rageur, éperdu, les deux corps s'entre-choquent et les poings tapent... Je demande à mon compagnon:

--Qui sont ces jeunes gens?

--Des amateurs, me dit-il. Ce très jeune homme, qui a la figure en sang, est un employé de banque. Il a pour adversaire un ingénieur. Tout à l'heure, vous verrez monter sur le _ring_ un garçon très fort, qui appartient à la plus authentique aristocratie parisienne et vient ici donner et recevoir des coups de poing sous un nom d'emprunt. Les autres sont des commerçants, des étudiants, de jeunes fonctionnaires. Tous se connaissent et s'estiment; les deux jeunes gens que vous voyez en ce moment s'accabler de coups qui les épuisent sont deux amis...

Mon camarade s'amusait de ma stupeur.

--Je vois bien, me dit-il en riant, que la psychologie du boxeur est quelque chose qui vous échappe. Il vous semble qu'un homme ne puisse en frapper violemment un autre qu'à condition d'y être entraîné par un sentiment de colère et de haine; et il vous paraît invraisemblable, surtout, qu'un monsieur qui vient de recevoir dans la figure un coup de poing qui l'aveugle, lui met en sang le nez, lui casse une dent, ne se sente pas animé contre son adversaire d'un besoin fou de se venger, de lui _faire mal..._ Non. Le boxeur n'éprouve pas ce sentiment-là. Le boxeur, en face de l'adversaire, se dédouble. Il n'est plus un être _sensible_ et moral qui aime ou qui déteste, qui a peur ou qui a pitié. Il est une machine intelligente et raisonnante, qui ne se meut que dans le but de prouver son adresse, sa vigueur. L'excitation de la colère ou de la haine ôterait tout mérite à l'audace du boxeur; et c'est pour cela qu'il n'y a rien de plus noble que le courage sportif;--j'entends le courage qui consiste à affronter une souffrance physique _par plaisir_, et à ne jamais garder rancune d'un coup douloureux à celui qui vous l'a porté... Et ce qui vous prouve, madame, que cette façon de passer le temps a bien son charme, c'est que personne n'a forcé aucun de ces jeunes gens à venir ici se faire meurtrir de coups. Tenez: en voici un qui s'évanouit; eh bien, je parie que si vous l'interrogez dans dix minutes, il vous déclarera qu'il aime bien mieux être à sa place qu'à la vôtre.

L'assaut finissait. Soutenu par deux amis, l'un des combattants (le plus grand, le plus vigoureux d'aspect) s'en allait chancelant, ruisselant de sueur, vers le vestiaire, tandis que, fort essoufflé aussi, le vainqueur--le petit employé de banque à figure d'adolescent--quittait le _ring_ dans une tempête d'acclamations et se hâtait d'aller serrer la main à l'ami qu'il venait, comme disent ces messieurs, de «descendre». Visiblement, ce petit homme était le favori de la foule. J'interrogeai mon compagnon:

--Pourquoi semble-t-on le préférer à l'autre?

--Parce qu'il est le plus petit; parce que d'avance on le considérait comme battu. Alors la surprise de cette victoire amuse; elle satisfait en nous deux penchants qui habitent l'âme de tous les Français: la sympathie que les _petits_ nous inspirent quand ils sont aux prises avec les _gros_; et ce secret instinct de contradiction, de fronde, qui nous fait trouver «amusante» la victoire qu'on n'attendait pas, surtout si par avance l'adversaire a trop bruyamment nié qu'on le pût battre. C'est un sentiment qu'on cultive en nous dès le bas âge. Si vous êtes jamais allée à Guignol, madame, vous avez pu voir comme nos enfants se réjouissent de voir Polichinelle rosser le commissaire...

--Je n'ai pas vu cela, dis-je, mais quelque chose, en effet, d'équivalent. J'ai vu, dans plusieurs salons, ces temps derniers, des Parisiens commenter narquoisement les défaites de mes compatriotes en Mandchourie. Ils ne s'en réjouissaient pas, assurément; mais, enfin, c'était bien le sentiment que vous indiquez-là. Ces victoires imprévues de nos ennemis, cette revanche des _petits_ contre les _gros_, ce démenti infligé à de trop orgueilleux pronostics, amusaient visiblement leur dilettantisme: c'est Polichinelle rossant le commissaire... Vous avez raison. Et l'on a beau être l'ami du commissaire, et le plaindre de tout son coeur, et souhaiter sa revanche, on a bien de la peine à ne pas laisser voir qu'au fond--tout au fond--l'on est un peu séduit par cette gloire inattendue et paradoxale de Polichinelle. On ne l'aime pas, sans doute, mais il «intéresse». C'est notre faute, peut-être. Nous avions juré trop vite de le mettre en morceaux...

Il paraît qu'une mode est à la veille de se créer à Paris; et cela est mieux qu'une mode nouvelle, ou pis; c'est une petite révolution: on voudrait essayer de remplacer, dans la coiffure et au corsage des jeunes mariées, le bouquet de fleurs d'oranger par une touffe de marguerites et de roses blanches. Ce sont, me dit-on, des jeunes filles du monde le plus élégant qui ont imaginé cela. Des filles du peuple, en effet, n'y eussent point songé, non plus que de simples bourgeoises. Celles-là ont le respect des traditions. C'est justement de quoi les autres s'impatientent. Il déplaît à ces petites femmes d'arborer, le jour de leur mariage, une sorte d'insigne que leurs couturières ou leurs femmes de chambre ont, comme elles, arborées, ou arboreront... Le côté «égalitaire» de cette tradition choque leur fierté, et puis elles la trouvent «vieux jeu»; et c'est assez pour que leur snobisme la condamne.

Au surplus, pourquoi se gêneraient-elles? Leurs maris vont à l'autel en redingote; dans vingt ans, elles les y accompagneront en robes de visite, les roses blanches seront devenues des roses roses, et la voilette noire aura remplacé le voile blanc. Tout passe!

Tout passe, ou passera: même la mode de distribuer des prix aux écoliers. On me dit que depuis plusieurs années déjà on a renoncé, en beaucoup d'écoles, à la mode des couronnes en papier vert ou doré, que nous éprouvions autrefois tant de joie à sentir se poser sur nos fronts; fleurs d'oranger, couronnes scolaires... deux coiffures qui se démodent. Mais ce n'est pas la couronne seule qui est menacée à présent; un conseiller municipal a proposé cette semaine que les familles dont les enfants fréquentent les écoles communales de Paris fussent consultées sur la question de savoir s'il ne conviendrait pas que les volumes aussi fussent supprimés et que le prix en fût consacré à former de petites bourses de vacances dont bénéficieraient les enfants pauvres.

C'est une idée touchante et qui séduira beaucoup de pères de famille, notamment ceux dont les enfants n'ont jamais de prix. Elle séduira aussi, çà et là, les philosophes (trop nombreux!) qu'exaspère la glorification d'une supériorité, quelle qu'elle soit, et à qui le «fort en thème», avec son précieux chargement de volumes dorés sur tranches, apparaît déjà comme une espèce de petit tyran. Le fort en thème, c'est quelqu'un qui a réussi; c'est quelqu'un _qui s'élève..._ et de qui, par conséquent,--dès l'école,--il semble sage de se méfier. On ne l'empêche pas d'être le premier de sa classe, parce que cela est impossible; mais on lui répète, en toute occasion, que ses prix ne sont vraiment la preuve de rien; qu'il croit savoir quelque chose et qu'il ignore tout; que, dans la vie, ce sont probablement les cancres qu'il a battus au lycée qui le battront. Si bien que les insuccès scolaires, qui étaient autrefois un sujet d'humiliation dans les familles, y répandent maintenant une sorte de gaieté. C'est le cancre qui fait le malin et le bon élève qui a l'air bête... Au moins la joie lui restait-elle, à ce fort en thème, d'accumuler de beaux livres dans sa bibliothèque; et voilà qu'on parle de lui retirer cette joie--la dernière.

Il est vrai que ce seront les pauvres, à ce qu'on dit, qui en profiteront. Méfions-nous!

L'intérêt des pauvres est qu'on les aime: et je ne pense pas que ce soit un bon moyen de les faire aimer de nos enfants que de voler à ceux-ci leurs livres de prix, sous prétexte de charité. Combien sont de plus fins psychologues ceux qui pensent qu'on ne secourt bien la misère qu'en fournissant aux riches l'occasion, non de se sacrifier, mais de se réjouir en son honneur! Je sais des femmes d'excellent coeur qui payent volontiers vingt francs le plaisir d'assister à un concert de bienfaisance, et qui seraient très vexées qu'on les forçât, pour faire l'aumône, d'enlever vingt francs de fleurs à leur chapeau.

SONIA.

NOTES ET IMPRESSIONS

Celui qui veut empêcher de dire la messe est plus fanatique que celui qui la dit. ROBESPIERRE

* * *

Les révolutions: on appelle ainsi les brutalités du progrès. VICTOR HUGO.

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Il n'y a guère que les morts qui ne disent point de mal des médecins, quoique étant les seuls à s'en passer et les plus fondés probablement à s'en plaindre. PAUL HERVIEU.

* * *

La tradition: un soutien à la fois et un obstacle.

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Dire du mal des médecins et des femmes est l'inoffensive revanche de la faiblesse qui nous met et retient sous leur joug. G.-M. VALTOUR.

L'ACQUISITION DES CHARMETTES

Les Charmettes, cette agreste maison de Mme de Warens, blottie au fond d'un vallon de la Savoie, à deux pas de Chambéry; les Charmettes, où Jean-Jacques coula auprès de la «Maman» quelques-uns des rares bons jours de sa vie aventureuse, allaient être vendues, c'est-à-dire accaparées, fermées aux pèlerins, détruites peut-être. L'Etat, en accordant 25.000 francs pour le rachat de cette maisonnette, fameuse dans l'histoire de la littérature, la conserve au culte de Rousseau. Les fidèles, de nouveau, pourront librement errer dans les allées étroites du jardinet, bordées de roses en été, et y rêver devant le calme horizon de montagnes; ils pourront franchir la porte basse, cintrée, que, les premiers soleils revenus, des glycines vénérables et toujours vigoureuses ombragent de leurs grappes mauves et, sous la conduite des guides obsédants, visiter le petit musée où, à l'aide de meubles d'authenticité douteuse, on s'est efforcé de reconstituer l'intérieur où vécurent les deux amis.

Mme de Warens règne encore là en effigie et la reproduction photographique d'un pastel de Quentin de la Tour, retrouvé, en 1894, à Londres, et identifié par lady Playfair, image où la «Maman» revit telle que la décrivent les _Confessions_, avec «un air caressant et tendre, un regard très doux, un sourire angélique» est l'une des choses les plus attachantes de cette galerie de souvenirs, l'une de celles devant lesquelles le visiteur s'arrête plus volontiers.

LA GUERRE VUE PAR LES PHOTOGRAPHES

JIMMY HARE

Le nom de M. Hare est familier aux lecteurs de _l'Illustration_. Tandis que Victor Bulla suivait les opérations du côté des Russes, Jimmy Hare partageait la fortune des armées japonaises. Grâce à ces deux collaborateurs précieux, nous avons pu, de semaine en semaine, donner ici la vision authentique, réelle, des péripéties saillantes de la campagne actuelle.

Il n'aura échappé à personne combien cette image de la guerre, fidèlement enregistrée par l'objectif, incapable d'un mensonge ou d'une complaisance, est inattendue, lointaine des tableaux épiques qui nous la montraient autrefois.

Où sont les batailles pompeuses d'un Wouwerman, qui semblent la permanente illustration des ronrons de Boileau: «Grand Roy, cesse de vaincre...»? Où, les théâtrales compositions dans lesquelles Gérard ou Gros immortalisaient, selon le style décrété par le maître, les chapitres de l'épopée impériale?

Nous en étions demeurés, comme impressions de guerre, aux panoramas qui se multiplièrent après la guerre de 1870-1871, aux pittoresques épisodes de Neuville ou de Detaille. Déjà, auprès d'eux, les patients tableautins consacrés par M. Meissonier à la guerre d'Italie, son _Solférino_, avec l'empereur à cheval, comme centre d'intérêt et centre d'action, apparaissaient un peu faux et guindés. Et voici que la photographie nous fait toucher du doigt la réalité même.

Revoyez, dans la série d'envois de Victor Bulla que nous donnions il y a huit jours, ce général en capote grise, qui passe, inspectant les tranchées entre deux engagements, descendu du piédestal décoratif que fait à Bonaparte passant les Alpes son cheval fougueux, la crinière éployée par l'aquilon; cette petite voiture cahotante, attendant les blessés sanglants. Voyez encore, d'autre part, ce groupe, qu'on nous montre ici, de soldats japonais s'avançant à l'attaque en rampant derrière un talus.

La guerre d'aujourd'hui, c'est cela: quelques flocons qui fument au loin dans le ciel, des hommes qui se glissent à plat ventre, prudents et profilant, pour s'abriter, de chaque repli du terrain. C'est d'une série de menus incidents tout pareils qu'est faite désormais, c'est ainsi qu'on voit une bataille où disparaissent cent mille soldats!

Vous plait-il, maintenant, de connaître l'homme qui a peut-être le plus contribué à nous apporter cette révélation?

Jimmy Hare, citoyen américain, a cinq pieds cinq pouces. C'est donc un tout petit homme, aux environs de la cinquantaine. Depuis le commencement de la campagne, une barbe opulente lui est poussée, une barbe bien slave, qui lui donne une ressemblance vague avec feu l'amiral Makharof. Et comme, avec cela, il monte le plus gros, cheval, sans doute, de toute l'armée japonaise, un robuste trotteur australien, on le prendrait volontiers, à la taille près, pour un Russe pur sang.

Jimmy Hare n'est pas, selon sa propre expression, un de ces «pousse-boutons» comme vous ou moi, et un tas d'autres, reporters, voyageurs, explorateurs et, par-dessus le marché, photographes, qui, partant d'un pied léger à la recherche de sensations neuves, se munissent, à tout hasard, d'un appareil portatif, simple et commode à manoeuvrer, afin de pouvoir, au besoin, rapporter quelques clichés. Jimmy Hare est essentiellement, exclusivement, le «reporter photographe», et l'on ne saurait assez dire quel tranquille courage il déploie dans l'accomplissement de sa rude et périlleuse mission et de quelle passion il aime son métier, avec ses risques, ses joies, parfois, ses souffrances!

Lors de la bataille de Wi-Ju, pour avoir le «détail» qui seul importe, à son avis, il n'hésita pas, trompant la surveillance des censeurs, à courir au coeur de la bataille. Il fut le premier des correspondants de guerre qui passa le Yalou, se traînant, à genoux dans les sables. Son serviteur l'avait abandonné, son cheval était fourbu; mais, le lendemain matin, pâle, tremblant la fièvre, il développait, joyeux au fond de l'âme, les plus beaux, les seuls clichés qu'on ait pris là.

Après Liao-Yang, égaré dans la ville, sans couvertures, sans abri, couchant sur la terre, se nourrissant de blé vert, il demeurait plein de sérénité.

Ceux qui ont vu et qui verront les centaines d'images saisissantes qu'il a envoyées du théâtre de la guerre ne sauront jamais les peines qu'elles ont coûtées.--G. B.

FIN DE LA BATAILLE DE MOUKDEN La bataille de Moukden, dont nous avons, la semaine dernière, esquissé la première partie jusqu'au 7 mars, a abouti pour la Russie à une terrible défaite.

Les circonstances de cette formidable mêlée, qui a mis aux prises huit cent mille hommes pendant douze jours, ne sont pas encore complètement éclaircies, et ce n'est que beaucoup plus tard qu'on pourra tracer un tableau exact et détaillé de cette bataille, où le maréchal Oyama et ses lieutenants, les généraux Kuroki, Nodzu, Oku et Nogi, ont triomphé avec une si écrasante supériorité. Pourtant la carte ci-contre résume graphiquement, aussi clairement que possible, les données fournies jusqu'à présent, par les dépêches.

Les traits pleins terminés en pointes de flèche indiquent toutes les directions qu'a prises l'irrésistible offensive des Japonais.

C'est le 8 mars que les armées russes du centre et de l'aile gauche, après l'échec d'une contre-offensive tentée par Kouropatkine lui-même dans la région de Yan-Si-Toung, au sud-ouest de Moukden, durent se replier par échelons vers leur deuxième position, sur la rive droite du Houn-Ho. Depuis plusieurs jours déjà, les convois se hâtaient vers le nord, sur la route de Tié-Ling, et Kouropatkine pouvait espérer que ses arrière-gardes contiendraient quelque temps Nodzu et Kuroki au delà du fleuve qui charriait et dont les ponts avaient été coupés. Mais, dans la nuit du 8 au 9, le Houn-Ho gela à nouveau. Les divisions de Nodzu ne perdirent pas une heure: le 9 mars, à 3 heures du matin, elles traversaient la vallée, se jetaient sur Riousan et pénétraient dans la montagne, coupant en deux les armées russes entre Moukden et Fouchoun.

Il n'y avait plus un moment à perdre pour évacuer Moukden où 100.000 à 150.000 hommes allaient être investis dès que les avant-gardes de Nogi et de Nodzu se rejoindraient vers Tavan ou Schanva. L'évacuation eut lieu dans la nuit du 9 au 10, et le 10 mars, à 10 heures du matin, Oku et son état-major faisaient sans coup férir leur entrée dans la capitale de la Mandchourie.

Les traits interrompus à pointes de flèche indiquent les lignes de retraite des armées russes. Un coup d'oeil sur le croquis permet de juger la situation de celles de Kaulbars et de Bilderling et d'imaginer ce que fut leur marche sur Tié-Ling. Trois brigades fraîches, commandées par Guerschelmann, et intervenant le 11 mars vers Chu-Si-Taï, ont seules pu conjurer un désastre complet.

L'armée russe semble avoir perdu plus du tiers de son effectif (40.000 à 50.000 prisonniers et 100.000 tués et blessés) et une grande partie de son artillerie et de ses approvisionnements. Et déjà on signale une colonne japonaise marchant sur Fakoumen, au nord-ouest de Tié-Ling, tandis qu'une autre se préparerait à franchir les monts Kama-Ling, à l'est.

Le maréchal marquis Ivao Oyama, que la victoire de Moukden consacre grand capitaine, est âgé de soixante-deux ans. Nous avions déjà publié plusieurs de ses portraits. Celui que nous donnons a été pris, au cours de la campagne actuelle, par notre correspondant, le photographe américain J. Hare. Il diffère des précédents par une barbiche que le généralissime japonais a laissé pousser et qui allège un peu sa lourde physionomie, aux traits fortement marqués par la petite vérole. Détail à noter: Ivao Oyama était en France, chargé d'une mission d'études militaires, au moment où éclata la guerre franco-allemande de 1870-1871, et il en suivit les péripéties. Rentré au Japon, il fut le premier à initier l'armée de son pays à la pratique des lois de la guerre des Etats civilisés, en même temps qu'aux règles de la tactique et de l'armement modernes. En 1884, il fit un nouveau voyage d'études en Europe. En 1894-1895, pendant la guerre avec la Chine, il commandait le second corps d'armée, et c'est lui qui prit alors Port-Arthur aux Chinois... Il a fait beaucoup mieux depuis.

Le général Kuroki, commandant de la 1ère armée japonaise, n'est pas, sans répit, l'homme grave, le taciturne que se sont appliqués à dépeindre les correspondants des journaux sur le théâtre de la guerre.