L'Illustration, No. 3237, 11 Mars 1905

Part 1

Chapter 13,494 wordsPublic domain

Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque

L'Illustration, No. 3237, 11 MARS 1905

_Avec ce numéro Supplément musical: Fragments de l_'Enfant-Roi _et des_ Dragons de l'Impératrice.

L'ILLUSTRATION Prix du numéro: 75 Centimes. SAMEDI 11 MARS 1905 63e Année--N° 3237.

L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE

_Nous avons publié successivement, depuis le 1er janvier: le Bercail, la Conversion d'Alceste, l'Instinct, la Fille de Jorio, la Retraite, la Massière._

_Le numéro du 25 mars contiendra:_

_LES VENTRES DORÉS pièce en cinq actes de M._ Emile Fabre, _qui vient de remporter à l'Odéon un succès retentissant._

_Paraîtront dans les numéros suivants:_

_SCARRON, pièce en cinq actes, envers, de M._ Catulle Mendès, _que va jouer M. Coquelin aîné à la Gaité;_

_L'AGE D'AIMER, pièce en quatre actes de M._ Pierre Wolff, _annoncée d'abord sous le titre Dernier Amour, et dans laquelle Mme Réjane va faire sa rentrée au théâtre du Gymnase;_

_L'ARMATURE, pièce tirée du roman de M._ Paul Hervieu, _par_ M. Brieux;

_LE DUEL et LE GOUT DU VICE, les deux oeuvres nouvelles de M._ Henri Lavedan, _de l'Académie française;_

_LE RÉVEIL, de M._ Paul Hervieu, _de l'Académie française;_

_MONSIEUR PIÉGOIS, de M._ Alfred Capus, _etc., etc._

COURRIER DE PARIS

JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

Une classe au Conservatoire. Il est neuf heures et demie du matin. Une dizaine d'auditeurs à peine s'éparpillent, dans la salle faiblement éclairée, parmi les sièges rouges du parterre. Les musiciens s'installent. Ils sont là soixante-dix ou quatre-vingts jeunes gens et jeunes filles, lauréats des derniers concours, admis à l'honneur de composer l'orchestre qu'une heure par semaine, à huis clos, dirige Taffanel. La petite scène--jusqu'au faîte du décor grec qui en remplit le fond--est encombrée de banquettes et de pupitres disposés en amphithéâtre et au-dessous desquels, à droite et à gauche du maître, des chaises sont alignées. Les plus vieux de ces musiciens n'ont pas beaucoup plus de vingt ans et j'aperçois au milieu d'eux de petits garçons, des fillettes. Tout cela compose un gentil tableau de jeunesse artiste. Aux premiers rangs--côté des violons--les jeunes filles sont nombreuses (costumes simples, tenues de petites bourgeoises bien élevées que ne hantent point les rêves de _chic_ des comédiennes); aux banquettes supérieures, sous la lumière des petites lampes électriques, brillent des boutons d'uniformes,--tuniques de lignards et d'artilleurs. A côté de crânes militaires exactement tondus s'épanouissent des chevelures de «pékins», bien peignées et copieuses. On a d'avance posé sur les pupitres les diverses «parties» de la _Pastorale:_ c'est le déchiffrage d'aujourd'hui. Sur un signal du petit bâton, dans le silence de la salle vide, la voix de la divine mélodie s'élève.

Le maître conduit, le dos voûté au-dessus du pupitre bas, le cou tendu vers les instruments qui chantent et que les mouvements de ses bras ont l'air d'encourager, de supplier, de gronder doucement. Barbe grisonnante, torse trapu sous le veston de travail, le cordon du binocle accroché à l'oreille, il est bien le bon chef, le «papa» qu'on aime et qu'on écoute. De temps en temps, de deux coups secs frappés au bois du pupitre, il interrompt l'orchestre et, d'un ton bonhomme, corrige une faute qu'on a faite, donne un conseil, signale un piège. On repart... et soudain, parmi le tapage des instruments, on entend une note filée, un chant joyeux ou plaintif... c'est le maître qui aide sa petite troupe à franchir un pas difficile, et dont la voix un peu enrhumée fait cortège à la mélodie...

Ils sont déjà très forts, ces enfants, que personne ne connaît et dont peut-être plusieurs, demain, seront célèbres. J'ai passé dans mon coin noir, au milieu des fauteuils et des loges vides, deux heures délicieuses à les écouter. Jamais, au théâtre, une joie si spéciale, et de cette qualité-là, ne m'avait été donnée. Joie égoïste, où peut-être un peu de puérile vanité se mêlait;--joie de sentir s'ouvrir, comme familièrement, à moi seule, dans le secret de cette salle fermée à tout le monde, quatre-vingts petites âmes d'artistes...

Mais est-il bien nécessaire que l'Etat se donne tant de mal pour nous former ces artistes-là? Les amateurs font, ce me semble, une concurrence terrible aux professionnels, depuis quelque temps. L'autre jour, chez Colonne, j'assistais à l'exécution d'une oeuvre lyrique qui fut fort applaudie et dont j'appris que l'auteur est un médecin très estimé; les salons de Paris sont pleins de femmes qui jouent la comédie délicieusement; le Théâtre-Français compte, parmi ses récents fournisseurs de drame, un banquier du Boulonnais; il y a, à la Chambre des députés, des poètes qu'on imprime, et voici que, depuis dimanche dernier, deux «salons» nouveaux se sont ouverts; l'un est, aux Champs-Elysées, le salon--très aristocratique--de la _Société des amateurs;_ l'autre est une exposition de peinture installée à la gare de Lyon et où la Compagnie du P.-L.-M. nous convie à venir admirer les oeuvres de ses administrateurs, de ses ingénieurs et de ses commis.

Ces ambitions font rire certains professionnels. Je n'aurais pas envie de rire du tout si j'étais à leur place. Je me dirais que l'amateur est un concurrent très dangereux, car la musique qu'il joue ou qu'il compose lui procure, en général, bien plus de plaisir que celle qu'on joue ou qu'on compose autour de lui... L'idée lui vient-elle d'être auteur dramatique ou comédien? il aura vite fait de trouver superflu d'aller, au théâtre, applaudir les pièces des autres; statuaire, il trouvera plus amusant (et comme je le comprends!) de faire le buste de sa femme que de le commander; et plus il aura de paysages de lui--s'il est peintre--à accrocher dans son appartement, moins il trouvera de place, sur ses murs, où installer ceux des maîtres. Alors j'entrevois cette terrible chose: une nation d'amateurs, où chacun aurait la coquetterie de faire soi-même sa musique, sa sculpture, ses pièces et ses tableaux, comme certains industriels font leur électricité ou leur gaz, et où l'artiste--j'entends celui qui vit ou voudrait vivre de son art--ne rencontrerait plus, à la place du «client» d'autrefois, qu'un émule respectueux... mais résolu à se suffire!

Le projet d'ériger, dans le jardin des Tuileries, la statue de M. Waldeck-Rousseau a mis de fort mauvaise humeur un député qui voudrait interpeller là-dessus le ministère. Ce député trouve qu'un jardin public n'est point fait pour servir de refuge aux monuments de cette sorte, que ces effigies troublent la paix de nos promenades et n'ajoutent rien à leur beauté et que la place d'une statue politique est dans la rue...

Tout le monde n'est pas de son avis. Je connais un vieux monarchiste qui, de l'appartement qu'il occupe au boulevard Saint-Germain, voit se dresser devant lui, chaque fois qu'il ouvre sa fenêtre, la statue de Danton. Il en souffre. Il me disait l'autre jour: «Voyez l'illogisme de nos moeurs. On défend à mon curé de conduire une procession dans la rue, parce qu'on craint que cela ne gêne, pendant dix minutes, la liberté de conscience des gens qui n'aiment point les processions; et l'on installe--pour l'éternité--sous ma fenêtre, l'image d'un ennemi dont le geste vainqueur a l'air de me narguer du matin au soir. Moi aussi, pourtant, j'ai une liberté de conscience à ménager... Comme on s'en préoccupe peu!...»

Cette remarque m'avait frappée. Et c'est pourquoi je pense que le législateur qui souhaite qu'on interdise aux statues des ministres et des tribuns morts l'entrée des jardins de Paris se trompe tout à fait. Leur place est là, en vérité, bien plutôt que dans la rue. Dans la rue, elles s'imposent à la vue du passant; elles ont l'air de guetter au passage l'adversaire qui les croise; elles le défient... Dans les jardins, elles ne gêneraient personne, car les gens qui ont des passions politiques ne flânent guère dans les jardins. Je vais m'y promener quelquefois. J'y rencontre des vieux qui rêvent, des amoureux qui causent, des pauvres qui dorment, des enfants qui jouent, des nourrices. Qu'est-ce que cela peut bien faire à ces êtres doux et inoccupés que, sur le socle où leur chaise s'appuie, il y ait un Fouquier-Tinville au lieu d'une Velléda? L'important, pour eux, c'est d'y trouver du soleil.

Je ne connaissais pas M. Georges Leygues. Je l'ai entendu cette semaine pour la première fois. Il parle bien. Il a de beaux yeux ardents, sous un crâne précocement chauve, des gestes d'apôtre, une voix vibrante de poète, une moustache de soldat. Il m'a beaucoup plu. C'était au banquet des Cigaliers où des méridionaux s'étaient assemblés pour chanter la gloire du Rhône, la beauté de la Garonne et fêter la «petite patrie» que Paris ne leur fait point oublier. Car Paris, à ce qu'on m'assure, n'est la patrie que d'un très petit nombre de personnes. On ne naît guère à Paris. On y vient travailler et s'amuser; on y apporte des rêves de gloire; on y entretient des espérances de fortune; mais, pour la plupart, les _souvenirs_ sont ailleurs. Ils sont là-bas, dans le coin de province où l'on a connu les premières joies de vivre; dans la petite ville où l'on a grandi, où l'on a subi ses premiers pensums et joué ses premiers jeux; où, vers l'âge de treize ans, on a, suivant l'usage, aimé ou cru aimer (ce qui revient au même) sa cousine. Ce sont ces souvenirs-là que les provinciaux de Paris se donnent, de temps en temps, la joie d'évoquer en fêtant la petite patrie commune. Les Félibres et les Cigaliers la chantent, cette petite patrie, un peu plus lyriquement que ne font les autres, un peu plus bruyamment aussi. Ils disent, pour s'excuser, qu'on ne saurait parler du Midi avec équité qu'en en parlant avec enthousiasme... Mais il n'est pas nécessaire que le pays natal soit beau pour qu'on s'en souvienne avec joie. Il suffit qu'il soit le pays natal.

Etrange mystère, et qui m'a souvent intriguée. D'où vient l'émotion délicieuse que je ressens, moi aussi, à me rappeler, non le passé d'hier, mais le temps où je jouais à la poupée? Et pourquoi, dans les rencontres de la vie, le hasard d'avoir été de petits enfants dans le même village semble-t-il, aux êtres les moins sensibles, une raison de s'entr'aimer un peu? J'aurais dû demander à M. Leygues de m'expliquer cela.

SONIA.

KONDRATENKO ET SA FAMILLE

Le général Kondratenko, qui, aux côtés de Stoessel, fut, à Port-Arthur, l'âme de la résistance, et dont la disparition a peut-être été le coup le plus fatal porté aux assiégés, laisse derrière lui une femme et trois jeunes enfants. La photographie que nous donnons ici le représente au milieu de ces êtres chers. C'est l'une des dernières effigies qui restent de lui.

Le tsar a pris personnellement intérêt à la famille de ce vaillant et fidèle serviteur et vient d'ordonner qu'une forte pension serait servie à Mme Kondratenko et à ses enfants.

Les Faits de la Semaine

26 Février-5 Mars.

FRANCE

28 février.--La Chambre vote le budget du ministère des finances.

1er mars.--A la suite des faits graves reprochés à plusieurs fonctionnaires coloniaux, notamment à MM Toqué et Gaud, le ministre des colonies charge M. Savoignan de Brazza d'aller faire une enquête sur place au Congo français.

2.--A Paris, une grève des ouvriers carrossiers charrons donne lieu à une bagarre dans le treizième arrondissement: un gardien de la paix est grièvement blessé d'un coup de revolver.

3.--La Sénat adopte une proposition ayant pour objet d'allouer une indemnité de séjour aux jurés des assises.--M. Guérin est élu vice-président de la Haute Cour, en remplacement de M. Barbey, démissionnaire.

4.--La Chambre vote le budget de la guerre.--Dépôt du rapport sur le projet de loi relatif à la séparation des Eglises et de l'Etat, avec un texte unique arrêté d'un commun accord par la commission et le gouvernement.

5.--Election de M. Trannoy, député progressif de la Somme, au siège sénatorial devenu vacant par la mort de M. Tellier.--Election de M. Jules Pasquier, républicain progressiste comme député de l'Aisne, en remplacement de M. Ermant, élu sénateur.

ÉTRANGER

26 février.--Incendie des docks, à la Nouvelle Orléans; les pertes atteignent une valeur de 25 millions de francs.

27.--A Saint-Pétersbourg, Maxime Gorki est remis en liberté.

28.--Lord Milner, haut commissaire dans l'Afrique du Sud, qui joua un rôle principal dans la politique anglaise contre les anciennes républiques boers, donne sa démission; il est remplacé par lord Selborne, premier lord de l'Amirauté.

1er mars.--Démission de M. Hagerup, président du conseil norvégien, causée par l'échec des négociations avec la Suède au sujet de la représentation consulaire des deux Etats.--La commission technique, nommée par le gouvernement des Etats-Unis pour étudier la question de l'achèvement du canal de Panama, s'est prononcée pour un canal à niveau, ayant au minimum 45m,75 de largeur et 10m,66 de profondeur; la durée des travaux est évaluée de dix à douze ans.

3.--Manifeste du tsar, dans le _Messager de l'empire_, exhortant le peuple russe à se serrer autour du souverain pour défendre l'autocratie contre les ennemis de l'intérieur.--Arrivée, à Port-Madryn (côte sud de la République Argentine), de l'expédition antarctique Charcot, sur le sort de laquelle on commençait à avoir des inquiétudes.

4.--Démission de M. Giolitti, président du conseil italien, pour raison de santé; le ministre souffre depuis un mois et demi d'une attaque d'influenza; les difficultés causées par les menées obstructionnistes des employés de chemins de fer ont contribué à cette retraite.--Rescrit du tsar, dans le _Messager de l'empire_, adressé à M. Bouliguine, ministre de l'intérieur; le tsar déclare que, «continuant à l'exemple de ses ancêtres augustes l'unification des institutions du pays russe, il a décidé dorénavant, et avec l'aide de Dieu, d'appeler les personnes les plus dignes, élues par le peuple et investies de sa confiance, à participer à l'élaboration préparatoire des projets législatifs».--Le total des indemnités demandées par le gouvernement anglais à la Russie, en raison de l'incident de Hull, s'élève à 1.625.000 fr.

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_On trouvera plus loin un article avec carte sur la guerre russo-japonaise (bataille de Moukden)._

LE FUTUR SOUVERAIN DU JAPON

Récemment, nous donnions le portrait de l'«enfant qui sera tsar»; nous publions aujourd'hui celui de l'«enfant qui sera mikado».

Agé de six mois seulement, le grand duc Alexis, que ses petites jambes ne portent pas encore, était représenté couché sur des coussins ou tenu sur les genoux, entre les bras de ses augustes parents; la photographie nous montre déjà en cavalier le jeune prince japonais Hirohito Michinomiya dont la quatrième année s'accomplira le 29 avril prochain. Il monte, il est vrai, comme il sied à son âge, un paisible cheval à bascule; mais, malgré sa robe et sa capeline blanches de baby anglais ayant, au premier aspect, aussi bien l'air d'une fillette que d'un garçon, il ne manque pas d'une certaine allure décidée. Il a d'ailleurs, grandement le temps de se préparer à l'exercice du pouvoir souverain. En effet, il n'est pas l'héritier immédiat du trône du Japon, actuellement occupé par l'empereur Mutsuhito, son grand père; cet héritage appartient de droit à son père, le prince impérial Yoshihito Harunomiya, lequel a deux fils de son mariage avec la princesse Sadako Foudjiwara. Le prince Michinomiya est l'aîné: d'où ses droits à une succession dont l'éventualité doit être en ce moment, comme on dit, le cadet de ses soucis.

L'EXPÉDITION ANTARCTIQUE DU Dr JEAN CHARCOT

Un câblogramme nous annonçait, ces jours-ci, l'heureuse arrivée, à Port-Madryn--un petit port de la côte est de l'Amérique du Sud, à mi-distance entre le détroit de Magellan et le rio de la Plata--de l'expédition polaire australe dirigée par le docteur Charcot. Ainsi se trouvait dissipée l'anxiété qu'avaient causée les impressions alarmantes rapportées de leur récente croisière antarctique par les officiers de la corvette argentine _Uruguay_, et un peu légèrement répandues de par le monde par les agences télégraphiques.

Malgré le différend qui me sépara de Charcot et mit fin prématurément à notre collaboration, je ne serai pas le dernier à me réjouir de cette bonne nouvelle et c'est avec une satisfaction sans mélange que je profite de l'hospitalité qui m'est offerte, à cette occasion, par l'_Illustration_.

Bien que forcément laconique, la première communication de Charcot, adressée au journal le _Matin_--qui contribua si puissamment à l'organisation de l'expédition du _Français_,--nous donne quelques indications qui permettent de localiser le champ de recherches des explorateurs et qui font bien augurer du résultat de leurs travaux. C'est ainsi, notamment, que nous sommes fixés sur le lieu de leur hivernage: «Notre hivernage dans l'île Wandel, dit Charcot, a permis d'exécuter dans de bonnes conditions tous les travaux scientifiques.»

Parmi les photographies rapportées par l'expédition antarctique belge, se trouve précisément un bon cliché de cette île Wandel vers laquelle l'attention se trouve actuellement si vivement sollicitée, et ce m'est un plaisir de communiquer au plus important des journaux illustrés ce document encore inédit.

L'île Wandel fait partie d'un chapelet d'îles qui s'étendent parallèlement à la terre de Danco, à l'extrémité sud du détroit que découvrit la _Belgica_ en 1898. Nous leur donnâmes le nom d'îles Danebrog, en reconnaissance de l'appui que notre expédition trouva auprès des autorités danoises.

C'est notamment à l'obligeance de l'amiral Wandel, dont le nom fut attribué à la plus importante de ces îles, que nous dûmes une grande partie des engins et apparaux de pêche en eau profonde qui servirent à bord de la _Belgica_, et qui furent embarqués ensuite à bord du _Français_.

L'île Wandel se trouve approximativement par 65° de latitude sud et 64° de longitude ouest de Greenwich, c'est-à-dire, à très peu près, à 1.000 kilomètres au sud du cap Horn. Sa longueur du nord au sud est de 4 à 5 kilomètres. La photographie reproduite plus loin est prise du canal Lemaire, qui sépare les îles Danebrog de la terre de Danco. De ce côté, le seul que nous ayons vu, elle ne présente pas d'indentation; il est donc probable que c'est sur le versant ouest, c'est-à-dire du côté du pacifique, que le _Français_ aura trouvé un havre d'hivernage.

Le câblogramme de Charcot nous apprend aussi que l'expédition a exploré une partie de la terre de Graham, qu'elle a élucidé la question du détroit de Bismarck, qu'elle a relevé la côte ouest de l'archipel de Palmer (îles Anvers, Brabant, Liège, etc., reconnues seulement par l'est en 1898) et qu'enfin elle s'est avancée jusqu'en vue de la terre d'Alexandre, défendue par une banquise impénétrable.

Le tracé de ces côtes n'est que vaguement indiqué sur les cartes actuelles. La terre d'Alexandre fut découverte en 1821 par le marin russe Bellingshausen, qui ne put pas s'en approcher. Elle se trouve à quelque 500 kilomètres dans le sud-sud-ouest de l'île Wandel. La terre de Graham fut aperçue en 1832 par le baleinier anglais Biscoe, qui s'en tint très éloigné. Aussi ne sait-on rien de ces terres, sinon qu'elles existent, et tout ce qu'en rapportera Charcot sera d'un grand intérêt. Quant au détroit de Bismarck, il se présentait en 1874, au baleinier allemand Dallmann, sous forme d'une indentation de la terre de Graham s'étendant à perte de vue vers l'est. Ce pourrait bien n'être qu'une vaste baie...

L'expédition Charcot clôt cette véritable croisade scientifique qui, depuis 1898, s'est livrée sans interruption à l'assaut des glaces australes et qui, commencée par l'expédition de la _Belgica_, s'est poursuivie par celles de la _Southern Cross_, de la _Discovery_, du _Gauss_, de _l'Antarctic_ et de la _Scotia_. On peut être assuré que les marins et les savants du _Français_ auront déployé autant d'énergie et de persévérance que leurs devanciers.

ADRIEN DE GERLACHE.

LA BATAILLE DE MOUKDEN JUSQU'AU 7 MARS

La plus grande bataille que l'histoire ait encore enregistrée se livre en ce moment sous les murs de Moukden: 700.000 à 800.000 hommes sont aux prises, et plus de 3.000 canons tonnent. D'après certains correspondants il y aurait déjà eu, à la date du 6 mars, 80.000 morts ou blessés.

Depuis quatre mois, après la bataille sanglante et indécise du Cha-Ho, les deux adversaires, fait unique dans l'histoire, étaient restés face à face en contact intime, se canonnant journellement, se harcelant de petites attaques, envoyant de continuelles reconnaissances, inquiétant les communications de l'adversaire par des raids remarquables de cavalerie, fortifiant formidablement leur front et étendant leurs ailes.

Un froid terrible rendait toute opération importante impossible, mais cet arrêt était dû surtout à ce que chacun attendait, pour agir, l'arrivée de renforts suffisants: Kouropatkine recevait, avec de l'artillerie et des provisions, environ 1.000 hommes par jour, tandis qu'Oyama, en plus d'importantes réserves, voulait avoir les 50.000 hommes de Nogi que la chute de Port-Arthur rendrait libres.

Aujourd'hui, bien que les états-majors des deux partis aient rigoureusement gardé le secret sur l'effectif et l'organisation des armées, il semble que les Japonais disposent de quatre armées de 50.000, 80.000, 70.000 et 130.000 hommes respectivement commandées par Nogi, Oku, Nodzu et Kuroki, en face des trois armées russes de Kaulbars (80.000 hommes), Bilderling (70.000 hommes), Liniévitch (90.000 hommes), derrière lesquelles se trouveraient de fortes réserves d'un total de 80.000 à 100.000 hommes sous le commandement direct du généralissime.

Ce sont les Japonais qui, se croyant suffisamment prêts, ont, les premiers, rompu le silence, avec leur ardeur offensive que d'aucuns croyaient désormais enrayée.

L'armée de Kuroki, à l'est, entamait la lutte, dès le 19 février, en repoussant les détachements de Rennenkampf, chargés de la protection du flanc gauche russe. A la fin du mois, on pouvait craindre sérieusement que les Japonais, s'ils parvenaient à enlever l'une ou l'autre des portes naturelles de Gou-Tou-Ling, Makian-Tsien (Kanda-Li-San) ou Koudiassa, qui barrent les routes conduisant au Houn-Ho dans la région de Fouchoun, ne tournent le flanc gauche des armées russes et, gagnant par le col d'Ouan-Kiao-Ta-Ling, n'arrivent à menacer leur unique ligne de retraite.