L'Illustration, No. 3235, 25 Février 1905

Part 2

Chapter 23,322 wordsPublic domain

Les portes du Kremlin sont continuellement ouvertes et la circulation y est toujours libre, mais ce n'est pas un lieu de passage et la place du Sénat, notamment, est presque toujours déserte, sauf du côté de la caserne, où se trouve le «tsar des canons», fondu en 1586, et qui pèse 39.000 kilos. C'est à ce point qu'arrivait, quand l'explosion de la bombe se produisit, le témoin oculaire à qui nous devons les deux croquis reproduits page 117 et dont voici le récit:

«La place du Sénat était déserte et offrait un aspect mélancolique au moment où j'y entrais, c'est-à-dire un peu avant 3 heures. La neige était sale, le temps sombre; quelques hommes étaient occupés à racler les trottoirs pour en ôter la glace. Je n'avais rien remarqué d'anormal et n'avais même pas fait attention à la voiture du grand-duc qui pourtant devait avoir passé à côté de moi. Tout à coup, comme j'arrivais près de la caserne, je fus comme assourdi et ahuri par une formidable explosion. Le trouble que me causa la commotion ne dura qu'une fraction de seconde. Dès que j'eus retrouvé ma présence d'esprit, j'aperçus une sorte de colonne jaunâtre s'élevant du sol, tandis qu'à mon oreille arrivait un bruit de verre cassé du côté de l'arsenal. A ce moment quelques personnes parurent sur la place. Je les voyais regarder, puis courir vers quelque chose dans la neige. Je hâtai le pas et aperçus le devant de voiture traîné par un cheval mourant. L'impression était affreuse comme celle d'un cauchemar. Quelques autres personnes firent leur apparition au bout de la place et accoururent vers nous: «Qu'y a-t-il?--Le grand-duc a été tué par une bombe!--Qui l'a tué?--Les étudiants.--Attrapez les assassins! A mort les assassins! Arrêtez les étudiants!»

»Peu après arrivèrent les agents de police accompagnés de plusieurs agents secrets chargés spécialement de veiller à la sûreté du grand-duc Serge. Ils se baissèrent; quelques-uns firent le signe de la croix. Entre temps, près de la porte Nikolsky, des groupes de personnes, composés surtout d'agents de police, faisaient circuler les gens à grand'peine et non sans un certain tumulte. Au centre se trouvait un jeune homme habillé de noir, dont je ne pus voir le visage. Il faisait de grands gestes. Autour de lui on disait que c'était un étudiant, qu'il venait de lancer une bombe. On disait encore l'avoir vu, accompagné de deux autres étudiants; mais une partie de tout ce qu'on disait était de pure invention.

»La police avait formé un cordon autour des débris de la voiture et fit ranger le public, afin de frayer un passage à la grande duchesse, accourue sans chapeau, un manteau de fourrure jeté sur les épaules. La voici agenouillée sur la neige sale devant les restes de son époux. On l'aperçoit à peine à travers le cordon de police. Bientôt arrivent des officiers et des prêtres, pour faire transporter sur une civière, au monastère de Tchoudov, contigu au Petit Palais et plus proche, les restes du grand-duc rassemblés à grand'peine, tant le corps avait été déchiqueté. Le cocher avait été blessé au dos et à la tête, mais il était resté sur son siège et tenait encore les rênes quand on le descendit pour le porter à l'hôpital...

»Quoique la police entourât l'endroit où avait eu lieu l'explosion, beaucoup de fragments de la voiture et d'objets ayant appartenu au grand-duc ont été ramassés un peu partout et remis aux autorités. La montre en or et la bague de diamant du grand-duc furent trouvées tout près du cadavre. A quelque distance, on trouva une autre bague dont les pierres précieuses avaient été desserties par le choc.

»La poignée de la porte de la voiture avait été lancée à une distance de deux cents pas. Le lendemain, on retrouva dans la neige l'étui à cigares.»

[Illustrations: (2) Mille kilos d'ivoire avant le départ pour la vente aux enchères à Brazzaville. Trois mille kilos de caoutchouc en route pour Brazzaville. La perception de l'impôt indigène à Fort-Crampel (1er semestre 1904)].

[Illustrations:(2) Le jeu du baquet. Le mât de cocagne. Les divertissements officiels du 14 Juillet à Gribingui (Fort-Crampel).]

AU CONGO FRANÇAIS.--_Photographies prises par M. Gaud._

UNE GRAVE AFFAIRE COLONIALE

Récemment, M. Toqué, administrateur au Congo français, se trouvant à Paris, en congé régulier, était arrêté en vertu d'un mandat décerné par le juge de paix à compétence étendue de Brazzaville. Ainsi que la nouvelle s'en répandit bientôt, on l'accusait des pires sévices, commis sur des indigènes relevant de son autorité, de complicité avec un autre agent colonial, M. Gaud, contre lequel pareil mandat avait été exécuté auparavant au Congo même.

Le jour de la fête du 14 Juillet, raconte-t-on, à Gribingui (Fort-Crampel), les inculpés, qui étaient ivres, auraient fait «sauter», littéralement, au moyen d'une cartouche de dynamite, un malheureux nègre, pris au hasard dans la foule inoffensive. Quelques jours plus tard, ils auraient décapité un autre indigène, fait bouillir sa tête et servi le bouillon à ses parents et amis, non prévenus, afin de se procurer le spectacle de leur stupeur quand cette tête leur serait exhibée après le repas. Et là ne se bornerait pas la série de leurs criminels méfaits!

M. Toqué est âgé de vingt-cinq ans; au sortir de l'École coloniale, il fut envoyé, comme administrateur stagiaire, au Dahomey, où il resta un an et demi environ, sans qu'aucun incident marquât sa gestion; il y a deux ans qu'il occupe, au Congo, le poste de Gribingui.

M. Gaud, commis de seconde classe des affaires indigènes, est un ancien élève en pharmacie. Ainsi que sa correspondance en fait foi, il s'occupait beaucoup d'observations scientifiques, notamment sur les causes de la maladie africaine dite «maladie du sommeil».

Les actes de cruauté imputés à ces fonctionnaires coloniaux sont tellement abominables qu'on hésite à les tenir pour exacts, malgré le caractère affirmatif de divers témoignages. C'est d'ailleurs à la justice locale, devant laquelle les accusés vont comparaître (M. Toqué s'est embarqué à Bordeaux à destination du Congo), qu'il appartient de faire la lumière et, le cas échéant, de départir les responsabilités.

Aux portraits des agents mis en cause, nous joignons la reproduction de quelques documents assez curieux: ce sont des photographies exécutées par M. Gaud, pendant son séjour au Congo. Deux d'entre elles représentent: 1° les noirs payant, à Fort-Crampel, leur impôt en ivoire du premier semestre de 1904, que l'administrateur était chargé de percevoir et d'expédier à Brazzaville, où la matière devait être vendue aux enchères; 2° un convoi de nègres portant à cette destination l'impôt en caoutchouc. Deux autres photographies montrent des indigènes se livrant aux jeux habituels, celui-ci grimpant au mât de cocagne, celui-là essayant de renverser le baquet; inoffensives réjouissances de cette fête du 14 Juillet que des représentants de la France et de la civilisation auraient, d'autre part, célébrée d'une façon si barbare.

LES OBSEQUES D'ADOLF MENZEL

Les obsèques du célèbre peintre allemand ont eu lieu, le 13 février, à Berlin, avec une grande solennité. Suivant le programme réglé par l'empereur lui-même, on avait transporté d'avance au Vieux-Musée le cercueil de Menzel, auprès duquel une compagnie des grenadiers de Potsdam montaient une garde d'honneur. C'est de là que le cortège funèbre est parti pour se diriger, par les principales rues de la ville, vers le cimetière de la Trinité, après une cérémonie à laquelle assistait le souverain, entouré des grands corps de l'État, des membres de l'Académie des beaux-arts et des délégations de toutes les sociétés artistiques. Guillaume II a suivi à pied le char jusqu'à son passage devant le château royal, où il a pris congé, la tête découverte, du peintre national de Frédéric et de la vieille armée prussienne.

Documents et Informations.

La production d'or dans le monde.

En 1904, s'il faut en croire un journal américain toujours très bien informé, la production de l'or dans le monde a atteint la somme de 1.769 millions de francs: soit environ 120 millions de plus que l'année dernière. C'est même un peu plus que l'année 1899, qui détenait jusqu'à ce jour le record de la production.

Les États-Unis, dans ce total, entrent environ pour le quart de la production, ainsi que la Transvaal et l'Australasie. Le quatrième quart revient au Canada, au Mexique, à la Russie et à quelques autres pays petits producteurs.

Tandis que la production du Klondyke canadien, sur lequel on avait fondé tant d'espérance, va baissant de plus en plus, la production du Transvaal se relève rapidement et laisse prévoir un considérable accroissement.

Vraisemblablement, l'année prochaine atteindra le beau chiffre d'une production de 2 milliards.

Pour combien de temps reste-t-il de la houille en Angleterre?

La commission royale nommée en 1901 pour enquêter sur les réserves de houille existant encore en Angleterre vient de déposer un rapport d'où il résulterait que le sol britannique renferme encore 100.914 millions de tonnes de houille. Cette provision pourra durer très longtemps, surtout si l'on développe l'emploi des méthodes économiques et si l'on réduit les gaspillages qui, actuellement, sont énormes. On perd beaucoup de force avec les gaz inutilisés qui s'échappent des hauts fourneaux, par exemple; et l'on en perd beaucoup à employer la houille dans la machine à vapeur au lieu d'en extraire le gaz et d'utiliser celui-ci dans le moteur à gaz. Si l'on développe les moteurs à gaz et si on les perfectionne encore, on tirera un parti plus avantageux de ce qui reste de houille. La consommation de houille ayant été de 167 millions de tonnes en 1903, l'Angleterre renfermerait encore de quoi subvenir à celle-ci, au taux actuel, pendant plus de six cents ans: une durée qui donne le temps de se retourner, assurément.

Le monopole de l'alcool en Suisse.

Les partisans du monopole de l'alcool par l'État présentent ce système comme étant en même temps une bonne affaire et une mesure d'hygiène.

Ce qui se passe en Suisse, où le monopole est établi depuis bientôt vingt ans, peut nous montrer ce qu'il faut penser de ces affirmations.

Sur le premier point, il n'y a guère à discuter, et il est manifeste que le monopole de l'alcool n'a pas été pour la Suisse une mauvaise affaire. De 1887 à 1903, l'excédent des recettes sur les dépenses a été de 98 millions et demi environ; ce qui donnait, en 1887-1888, près de 5 millions, et en 1903, 6.352.000 francs de bénéfices.

Mais le second point apparaît comme fort discutable. Jusqu'en 1901, il sembla que la consommation de l'alcool baissait de plus en plus: de 6 litres 27 par tête en 1890, elle tombait progressivement à 3 litres 80 en 1901. Le résultat était admirable.

Voici toutefois que la consommation se met à remonter: en 1902, elle est de 3 litres 87, et en 1908, de 4 litres 20.

Provisoirement gênés par la façon du monopole, les buveurs semblent maintenant s'y être adaptés. Il ne faut donc pas se hâter de conclure sur le rôle bienfaisant du monopole au point de vue de l'hygiène.

Le chêne porte-gui de Versailles.

Un mot encore--le dernier sans doute--sur la question des chênes porte-gui. Nos lecteurs parisiens nous sauront gré de leur signaler un chêne de cette espèce qui se trouve très à portée de leur vue. Ce chêne nous est indiqué par M. E. Lefebvre, de Versailles, et se trouve à Versailles, dans le parc même. C'est un arbre de belle taille, qui se trouve presque en bordure de l'allée circulaire qui entoure le bassin de l'Encelade, du côté nord par rapport au groupe central du bassin. Ce chêne porte du gui depuis plus de vingt-cinq ans, et un de ses voisins, plus jeune, se met à imiter son exemple.

MORTALITÉ ET MORBIDITÉ COMPARÉES DES ISRAÉLITES.

Un médecin d'Amsterdam, M. B.-H. Stephan, vient de se livrer à une comparaison fort intéressante de la fréquence des maladies et de la mortalité chez les israélites et chez les populations qui les entourent.

D'une façon générale, le fait curieux que cette étude met en évidence, c'est que la mortalité des israélites est faible. A Amsterdam, elle n'est que de 12 0/00 au lieu de 17 chez le reste de la population; à New-York, la mortalité des émigrants russes ou polonais, israélites pour la plupart et fort misérables, est moitié moindre de celle des autres nationalités. Et cependant ces émigrants habitent les quartiers les plus malsains.

Les mort-nés sont également, chez les israélites, moins nombreux que chez les chrétiens. A Amsterdam, on en trouve chez les premiers 33,4 pour 1.000 naissances, alors que la proportion, pour la ville entière, est de 47.

Relativement à la morbidité, la façon dont les israélites résistent à la tuberculose est très remarquable. A New-York, les Slaves ont une mortalité 3 ou 4 fois moindre que les autres nationalités. En Algérie et en Tunisie, on a observé que la tuberculose était très rare chez les israélites, et l'on a expliqué ce phénomène par les habitudes de rigoureuse propreté observées dans les intérieurs.

Par contre, et cette particularité a été notée bien souvent, les israélites paraissent très prédisposés aux affections nerveuses proprement dites, à la surdi-mutité et à la cécité congénitale: ce que l'on a essayé d'expliquer par la fréquence des mariages consanguins.

Ajoutons--ce qui peut jeter une certaine lumière sur ce qui précède--que le divorce est beaucoup plus rare chez les israélites que chez les catholiques et les protestants, et que la femme juive est surtout réfractaire au divorce. Sur 100 jugements, 15 avaient été prononcés à la requête d'une femme chrétienne, et 3,5 seulement à la requête d'une femme juive.

_Un concours de poules._

Un concours de poules a eu récemment lieu en Australie: il a duré une année entière, ce qui est un délai plus long que celui qu'on accorde--ou impose--aux candidats aux écoles les plus difficiles qui puissent offrir aux humains un mirage qui d'ailleurs, comme les autres mirages, est souvent trompeur. Le but du concours, c'était simplement d'établir quelle race de poules est la meilleure pondeuse. Et si l'on a fait durer ce concours si longtemps, c'était pour que les bêtes puissent faire leurs preuves durant la mauvaise saison aussi bien que durant la bonne et pour exclure la possibilité de l'emploi de stimulants artificiels, ayant une action temporaire.

Les poules concurrentes étaient toutes logées dans les mêmes conditions exactement: toutes étaient nourries de la même manière. On tenait compte toutefois des différences dans la quantité de nourriture absorbée, certaines races étant plus voraces que d'autres. Enfin, toutes les concurrentes étaient placées dans les conditions les plus favorables et les coqs étaient soigneusement exclus. Pendant une année entière, par conséquent, les poules vécurent dans le célibat.

Le résultat du concours, le voici:

Premier prix: un groupe de poules Wyandotte argentées. Ce groupe donna une moyenne de 218 oeufs par poule pour l'année complète. Les poules en question étaient les filles d'un groupe qui, l'année précédente, avait, donné 214 oeufs en moyenne. Elles étaient de petite taille plutôt et peu voraces. Des six poules de ce groupe, un amateur a offert 1.250 francs, mais en vain. Un groupe de poules a reçu une forte récompense: c'est un groupe de leghorn brunes. Elles ont fourni 200 oeufs chacune et cette espèce est fort avantageuse en ce qu'elle mange la moitié de ce qu'il faut aux autres.

Les résultats principaux du concours sont les suivants, d'après un expert qui a suivi les opérations. C'est, d'abord, que le maïs est un excellent aliment pour les poules. Puis, que l'absence des coqs est très recommandée: les coqs gênent la ponte, au lieu de la stimuler. En troisième lieu, les poules pondent plus quand elles sont réunies en petits groupes, que lorsqu'on les accumule en grandes troupes. Enfin, dit l'expert, les races asiatiques se sont montrées des couveuses tout à fait supérieures.

Notons que si la dépense en nourriture a été de 122 livres et le prix de vente des oeufs de 373 livres, il ne faudrait pas conclure que le bénéfice a été de 251 livres. Il faut tenir compte du prix d'achat des poules, de la valeur de la terre, de la dépense en enclos, poulaillers, etc.

Mais ceci est une autre affaire. Ce qu'il faut retenir, c'est la valeur de la wyandotte argentée comme pondeuse et celle de la leghorn.

_Mouvement littéraire._

_Le Péché de la Morte_, par Maxime Formont (Lemerre, 3 fr. 50). _La Maison de Danses,_ par Paul Reboux (Calmann-Lévy, 3 fr. 50).--_Les Amants du Passé_, par Jean Morgan (Plon, 3 fr. 50).--_Emancipées_, par Alphonse Georget (Lemerre, 3 fr. 50).--_Le Droit au Bonheur_, par Camille Lemonnier (Ollendorff, 3 fr. 50).

Le Péché de la Morte.

M. Maxime Formont expose, dans son roman, un curieux cas de conscience. Savinien de Méréglisse est plongé en un profond désespoir, parce qu'il a perdu sa femme adorée, la petite comtesse Françoise. Malgré sa mère qui le veut ramener chez les vivants, il persiste à vivre avec la morte. De quelle façon le tirer du lac noir où il est tombé? Dans son château, une douce jeune fille, Mlle de Fleuriel, fait son apparition. Une invincible sympathie les rapproche, mais comment l'épouserait-il? Peut-il violer le serment fait à la petite défunte? Lèvera-t-on son scrupule? La comtesse Françoise, en son délire, avant d'expirer, avait prononcé le nom de Pierre Anfrey, un ami de Savinien. Et ledit Pierre avait été surpris, par Mme de Méréglisse, la mère, à baiser dévotement le front de la morte. Hélas! un jour, dans un moment de solitude et d'abandon, la comtesse Françoise s'était donnée pour quelques minutes seulement à l'ami de son mari. Mlle de Fleuriel dépérit d'amour; Savinien, sous le poids de son serment, marche à la folie. L'aveu de Pierre peut seul les sauver. Mais doit-il avouer? Après de longues hésitations et en toute conscience, il le fait. En avait-il le droit? Oui, dit M. Formont, puisque cette solution est celle de son roman. Non, répondons-nous, car le secret n'était pas seulement le sien. Rien ne l'autorisait à souiller le tombeau et le souvenir de l'amie. De plus, il nous est impossible d'admettre la façon dont il éclaire, sur une faute aussi passagère, Savinien de Méréglisse. C'est lui-même qui fait à son ami la terrible révélation. N'eût-il pas été préférable qu'il usât d'un intermédiaire? Et en quels termes le complice de la comtesse Françoise s'exprime devant Savinien! «C'est une femme qui en était indigne, indigne, entends-tu (de ton serment).»

Maintenant, le roman est passionnant, écrit par une plume des plus expertes. M. Formont a dénoué le cas de conscience comme quelques autres peut-être l'auraient fait: c'est, en casuistique surtout qu'il y a autant d'avis que de têtes.

La Maison de Danses.

La danse, l'amour et la jalousie: voilà trois choses fort espagnoles et qui remplissent le volume de M. Reboux. Ramon tient un cabaret de Séville, où des ballerines se livrent avec art à leurs exercices aimés. L'une d'elles, la plus jeune, les dépasse toutes, par la souplesse et par l'enchantement de ses mouvements; Ramon l'épouse. Mais l'enfer du soupçon entre dans son coeur et y établit ses feux. Un beau jour, n'en pouvant plus, craignant tout, jusqu'au vol d'une mouche, il quitte Séville pour Cadix. Toute sa fortune repose sur sa femme, fort belle et divinement habile sur les planches. Mais il préfère la misère à l'exhibition de la délicieuse Estrellita. Cependant un pêcheur de la côte en tombe amoureux; et, sous le soleil de là-bas, l'amour est violent. Ce pêcheur, Benito, surprend un jour Estrellita en conversation avec son jeune frère, à lui, Luisito. Dans sa rage, il les tue tous les deux à coups de couteau. Peu s'en faut qu'il n'envoie les rejoindre dans la mort le mari, Ramon. Peut-être la fin du roman choit-elle un peu trop dans le drame. N'oublions pas cependant que nous sommes en Espagne, où le couteau, en amour, fraternise avec la guitare et la mandoline. Toutes les inquiétudes de la jalousie sont parfaitement détaillées dans Ramon, et toutes ses fureurs dans Benito. Ce qui séduit dans la _Maison de Danses_ c'est l'ample poésie; nous avons là une oeuvre de poète autant que de romancier. M. Paul Reboux, avant d'écrire des histoires, a publié des vers; c'était une excellente préparation. Au fond il n'y a de bons romanciers, d'excellents historiens et même des critiques que ceux-là qui, en leur jeunesse, ont rythmé leurs phrases et se sont exercés au jeu des rimes harmonieuses.

Les Amants du Passé.