L'Illustration, No. 3235, 25 Février 1905

Part 1

Chapter 13,348 wordsPublic domain

Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque

L'Illustration, No. 3235, 25 Février 1905

LA REVUE COMIQUE, par Henriot.

Suppléments de ce numéro:

1º Huit pages de documents sur le RETOUR DU GÉNÉRAL STOESSEL et la FIN DE PORT-ARTHUR.

2º L'Illustration théâtrale avec le texte complet de LA RETRAITE.

L'ILLUSTRATION

Prix de ce Numéro: Un Franc. SAMEDI 25 FÉVRIER 1905 63e Année.--Nº 3235.

LE GRAND-DUC SERGE ALEXANDROVITCH en costume de seigneur russe du temps du tsar Boris Godounof (fin du seizième siècle). Phot. Bergamasco.

L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE

_Nous sommes heureux d'annoncer à nos lecteurs que l_'Illustration _publiera, aussitôt après leur première représentation: LE RÉVEIL, pièce en trois actes de_ M. PAUL HERVIEU, _en préparation à la Comédie-Française; LE DERNIER AMOUR_ (titre provisoire), _pièce en quatre actes de_ M. PIERRE WOLFF, _qui sera jouée au théâtre du Gymnase et dans laquelle Mme Réjane fera sa rentrée. Nous avons annoncé déjà la publication prochaine de LA MASSIÈRE, de_ M. JULES LEMAÎTRE; _LES VENTRES DORÉS, de_ M. EMILE FABRE; _L'ARMATURE, tirée par_ M. BRIEUX _du roman de_ M. PAUL HERVIEU; _LE DUEL_ et _LE GOUT DU VICE_, de M. HENRI LAVEDAN; _MONSIEUR PIÉGOIS, de_ M. ALFRED CAPUS.

COURRIER DE PARIS

JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

J'écoute avec curiosité ce qui se dit, à Paris, des gens et des choses de mon pays et, parmi tant d'opinions contradictoires, mon esprit s'embrouille un peu. Que dois-je penser du malheureux prince dont la bombe d'un révolutionnaire fit, il y a huit jours, sauter le corps en morceaux? C'était, écrivent les uns, le plus dangereusement réactionnaire des chefs... ennemi du peuple, opposé aux plus nécessaires réformes, il a subi le sort terrible auquel l'exposait depuis longtemps son imprudente politique; suivant la formule orientale, «il a trouvé ce qu'il cherchait». A quoi d'autres répondent: «Vous vous trompez. Ce hautain n'était qu'un timide et que ceux qui le condamnent n'ont pas compris. Ce «réactionnaire» ne méprisait point la liberté; mais il avait d'autres idées que nous sur la façon dont il convient d'en faire usage. Il méritait de vivre...»

Et Stoessel, méritait-il de vaincre? Là-dessus non plus je ne sais plus trop que penser. Pendant six mois, les journaux ont vanté l'héroïsme des combattants de Port-Arthur et le génie de leur chef. Un célèbre poète français, aux applaudissements de l'Académie, a chanté ce soldat; un journal a consacré le produit d'une souscription publique, ouverte tout exprès, à faire ciseler pour lui une épée d'honneur.

Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un vaincu qu'on discute. Sur les bateaux qui ramenaient Stoessel et sa fortune du Japon à Port-Saïd et de Port-Saïd à Odessa, maints reporters ont interrogé le général ou bien ont incité ceux qui l'entouraient à des confidences; et le bruit commence à courir que le vrai héros de ce siège fabuleux, ce ne fut pas lui; que Stoessel eut des défaillances, et que sa science militaire, notamment, fut pleine de lacunes. Qui croire? Qui a tort ou raison? Je ne sais pas. Mais nos arrière-neveux sauront. Nous, nous ne pouvons pas savoir, parce que nous sommes trop pressés de savoir. Nous vivons trop vite; nous bâtissons nos convictions sur des télégrammes; nous demandons des leçons d'histoire--et de philosophie--à des journaux où se rédigent et s'impriment en deux heures des choses pensées en dix minutes. Ce n'est pas notre, faute; c'est la faute du progrès qui nous pousse, nous donne le goût, le besoin de l'existence au grand galop. Tout se tient. Malheureusement, l'histoire ne se fait que tout doucement et, si la vapeur, le pétrole et l'électricité aident les hommes à faire voyager leurs pensées beaucoup plus rapidement qu'autrefois, la science de la raison instantanée n'est pas découverte encore. Il nous faut autant de temps pour apercevoir une vérité qu'il en fallait aux contemporains de Montaigne et de Pascal; et c'est à cela justement que ne peuvent se résigner nos âmes d'électriciens et d'automobilistes...

Un _gala_ place d'Italie, à six cents mètres des fortifications. Mon vieil ami Bizeneuille, ex-professeur, ancien pensionnaire de l'Odéon, présentement mêlé à diverses entreprises théâtrales, a voulu que je connusse l'oeuvre des «Trente Ans de théâtre» et ses «galas». La bonne soirée et la jolie idée!

Au profit de braves gens que trente années de vie théâtrale ont usés sans les enrichir, un homme de coeur, entouré d'amis que son projet séduisait, s'est avisé de promener autour de Paris les chefs-d'oeuvre de la scène française et leurs interprètes ordinaires. Il y a, loin du centre de cette ville dont nous ne voulons, nous autres étrangers, connaître et fréquenter que les boulevards, une population de braves gens qui vivent retirés dans leurs quartiers comme en de petites provinces et que les grands théâtres attirent peu, parce qu'ils coûtent trop cher et que, de si loin on perd bien du temps à les atteindre. On a donc entrepris de leur porter, à bon marché, de la bonne littérature et de la bonne musique à domicile. Le domicile, c'est le minuscule théâtre du quartier, qu'on loue pour ce soir-là; ou bien, c'est une salle publique, meublée d'un piano et où, sur une estrade, un décor sommaire s'improvise, devant la chaise d'un souffleur de bonne volonté Montmartre, Batignolles, Ménilmontant, Belleville, Grenelle, la Villette, ont reçu la visite de ces prêcheurs de bonnes paroles; hier, c'était le tour des Gobelins. La mairie nous ouvrait sa salle, des fêtes; à huit heures du soir, on n'y trouvait plus une chaise, à occuper. Public familial de petits fonctionnaires, de petits marchands, d'ouvriers aisés; public honnête, avide de s'amuser proprement. Au programme: _Tartuffe_, des fragments d'_Aida_, quelques chansons; non pas de ces chansons «rosses» ou d'effarante obscénité, que le boulevard et les cabarets de Montmartre ont mises à la mode; mais de vraies chansons, telles qu'on les aimait en France il y a un demi-siècle et dont les auteurs semblent aujourd'hui très vieux jeu; des chansons où la satire s'enveloppe de bonhomie, où la grivoiserie reste pudique... Et cela parut charmant. Les Français mettent une coquetterie singulière à se diffamer: ils ne parlent qu'avec mépris de ces «romances» où se complaisait l'ingénue gaieté de leurs grands-pères; ils se proclament trop corrompus pour s'y amuser; on les leur chante: les voilà pris; ils trépignent de joie! Mais Molière, Racine, Corneille, restent les dieux de ces auditoires populaires. Sans interruption, les cinq actes de _Tartuffe_ furent joués devant une assemblée dont ces deux heures de récitation ne lassèrent point l'attention une minute. Et je pensais, en écoutant Molière, que ces vieux maîtres furent des génies deux fois bienfaisants: ils firent des comédies admirables où n'interviennent ni machinistes ni tapissiers; ils créèrent le chef-d'oeuvre économique et portatif; et nous devons à leur mépris du décor cette chose délicieuse: la pièce _sans entr'actes nécessaires_... c'est-à-dire l'ouvrage reposant, devant lequel il est permis de, se recueillir, de rêver, et que n'interrompent point, toutes les demi-heures, le désarroi d'une salle en fuite, les bousculades de petits bancs, l'invasion des courants d'air à travers cinquante portes ouvertes, et puis les rentrées bruyantes de spectateurs retardataires qui gagnent leurs places en me marchant sur les pieds, pendant que se disent sur la scène des choses qu'à cause d'eux je n'entends pas!

Rien que cela devrait suffire à rendre les «classiques» chers aux femmes...

Paisible séance de lecture, _at home_. Le _Temps_ m'apporte, sur deux pages (et quelles pages!) le texte des deux discours qu'«échangèrent» tout à l'heure, sous la coupole du palais Mazarin, deux immortels. Je vais les lire doucement, sous la lampe, en buvant du thé rose,--du thé de chez moi; j'en goûterai les finesses et les rosseries gentiment dissimulées sous la plus jolie des langues; je m'instruirai et je m'amuserai. Et je n'envierai pas les femmes qui, pour bien jouir de ce régal ont cru nécessaire de l'aller savourer sur place.

Car elles y mettent un empressement furieux; et, de toutes les fêtes de Paris, une réception académique est celle, peut-être, qu'une Parisienne, vraiment soucieuse de son prestige mondain, se consolerait le moins d'avoir manquée.

Pourquoi? Je me rappelle une de ces réceptions où j'accompagnai, il y a deux ans, une très élégante amie--cliente ordinaire de ces spectacles. Il lui avait fallu faire auprès de je ne sais quel homme puissant, pour obtenir les deux cartes qu'elle désirait, une démarche dont je vis bien que sa fierté souffrait un peu; nous dûmes, en outre, l'heure venue, faire queue très longtemps devant une porte qui ne s'ouvrait pas, et mon amie y prit une migraine.

Nos places étaient médiocres et, du fond de l'espèce d'amphithéâtre à plafond bas où nous étions blotties, on ne voyait qu'une partie de l'assemblée qui s'entassait là. Les sièges étaient durs et l'atmosphère était devenue, au bout d'une heure, irrespirable. Au-dessous de nous; un étroit parterre, une tribune encadrée de sièges en hémicycle, et partout l'écrasement... l'écrasement silencieux, avec des bonjours à distance, des sourires des appels discrets de la main. Mon amie se plaignait de ne pas trouver dans cette foule les grands hommes dont elle cherchait les figures, et quand, debout devant son petit pupitre et flanqué de ses parrains en habit vert, le récipiendaire (qui était-ce? je l'ai oublié) commença de lire son discours, mon amie me confia qu'elle s'amusait peu; que, du reste, elle entendait mal et qu'elle avait très chaud. N'importe, il fallait bien qu'elle fût là, qu'elle pût dire le lendemain: «Comme on s'est ennuyé hier à l'Académie!» Elle y était donc tout à l'heure... voilà quinze jours qu'elle m'avouait son impatience d'y retourner. Mon amie est une vraie Parisienne.

SONIA.

_Les Faits de la Semaine_

FRANCE

14 février.--La Chambre complète son bureau par l'élection, à la vice-présidence, de M. Doumergue, ministre des colonies dans le précédent cabinet.

16.--Au Sénat, adoption, par 239 voix contre 37, de l'ensemble du projet de loi instituant et organisant le service militaire de deux ans. Les principales divergences entre le texte adopté et celui de la Chambre portent sur le service des élèves des grandes écoles de l'État, les périodes d'instruction des réservistes et des territoriaux, la durée du service du contingent algérien et la date de l'application de la loi, le Sénat admettant un délai d'un an à partir de la promulgation et la Chambre s'étant prononcée pour la mise en vigueur immédiate.

18.--Explosion d'une bombe à Paris, rue Lamennais, près de l'avenue de Friedland, blessant seulement l'homme qui l'a lancée, un Espagnol du nom de Garcia.

ÉTRANGER

12 février.--En Portugal, élections générales à la Chambre des députés: la grande majorité des élus est ministérielle.--Nouvel ukase du tsar, ordonnant la formation d'une commission chargée de rechercher et d'établir sans retard les causes du mécontentement des classes ouvrières de Saint-Pétersbourg et des environs et de proposer les mesures propres à empêcher le retour d'un semblable mécontentement.

13.--La reprise du travail, en Westphalie, est presque générale; dans les usines du bassin de la Ruhr, 188.000 ouvriers, sur 215.000, sont descendus dans les puits.--A Riga (Russie), la grève reprend avec intensité; 4.000 ouvriers ont abandonné les ateliers.--Le baron Komura, ministre des affaires étrangères du Japon, donne un banquet pour célébrer l'anniversaire de la conclusion de l'alliance anglo-japonaise.

14.--L'université de Moscou rouvre ses portes.--Le roi et la reine d'Angleterre assistent à l'ouverture solennelle de la cinquième session du 27e Parlement du Royaume-Uni.

17--Assassinat, à Moscou, du grand-duc Serge Alexandrovitch, oncle paternel du tsar Nicolas II.--A Varsovie, nouvelle collision sanglante entre la troupe et les ouvriers.

LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE

Les cavaleries russe et japonaise font preuve d'une nouvelle activité à l'ouest des positions occupées par les deux armées, sur l'extrême flanc droit russe et l'extrême flanc gauche japonais; elles se livrent à des tentatives d'enveloppement. Le 12, deux bataillons japonais (1.000 hommes) étaient signalés près de Fan-Tsia-Toun, à mi-chemin entre Kharbine et Tié-Ling; ils attaquaient un pont et endommageaient la voie ferrée. Par contre, on annonçait, le 17, de l'armée du général Oku, que 15.000 cavaliers russes, avec 500 fantassins et 20 canons, s'étaient avancés au sud, sur les deux rives du Liao-Ho, vers Siaopao.

Le grand-duc Alexis a inspecté, le 15, à Liban, avant leur départ, les navires de la troisième escadre du Pacifique.

M. EMILE GEBHART

Le nouvel académicien dont, au nom de ses collègues, M. Paul Hervieu saluait hier officiellement rentrée sous «la coupole» est un Nancéien de soixante-six ans, à qui l'on chanterait volontiers le refrain de Nadaud: «Vous n'êtes pas vieux, grand-père», car M. Emile Gebhart est resté jeune en dépit des années. Il appartient à cette élite heureuse de laborieux bien portants, qui savent enseigner avec bonne humeur, à la française, des choses graves, et les enseignent fort bien. Il est le type de l'érudit souriant; quelqu'un disait un jour de M. Gebhart: «Il serait illustre, si Renan n'avait pas existé.» Et, sous cette restriction, il y a un éloge dont beaucoup se contenteraient.

Il s'en contente aussi, probablement, car ce savant est un modeste, qui n'a jamais cherché, hors de son métier, les succès bruyants où se complaisent les ambitions de certains maîtres. Il avait grandi dans l'Université; il a voulu mûrir et vieillir là où il avait grandi; c'est un professeur, dont l'unique souci est de bien professer.

Ancien élève de l'École normale, M. Emile Gebhart a passé par l'École d'Athènes et, bien qu'un proverbe (faux comme la plupart des proverbes) affirme que nul n'est prophète en son pays, il a été un peu prophète dans le sien: on l'avait installé de bonne heure en l'une des principales chaires de l'université de sa ville natale, et c'est là--comme professeur de littérature étrangère à la Faculté des lettres de Nancy--que M. Emile Gebhart commença d'attirer sur ses travaux l'attention du monde savant. L'agrément de sa parole, l'originalité de son enseignement, la haute valeur de ses premiers ouvrages, le désignaient pour un poste encore plus haut: à quarante ans, il était appelé, pour y occuper la chaire de littérature méridionale, à la Faculté des lettres de Paris. Voilà juste un quart de siècle qu'il occupe cette chaire et qu'un public d'année en année plus nombreux vient l'y applaudir.

M. Emile Gebhart entretient ses auditeurs, cette année, de Dante et de Machiavel: deux leçons par semaine sur des sujets qui n'ont rien de très actuel et qu'aucune mode ne désigne à nos préférences. Les habitués de la Sorbonne savent cependant que, si l'on veut trouver, ces deux jours-là, un peu de place sur les banquettes de l'amphithéâtre Turgot, il faut y venir de bonne heure...

[M. Gebhart faisant son cours à la Sorbonne.--_Croquis d'après nature de Malteste._]

Assis derrière le gros livre qu'il commente, le professeur parle lentement, d'une voix profonde, à la fois rauque et douce. Sa leçon a l'attrait d'une conversation familière; et l'homme lui-même a, si l'on peut dire, la figure de sa conversation: sous un crâne rond tout chauve, une face large et ronde aussi, barrée d'une moustache grise de vieux soldat et plantée sur de robustes épaules; et sous l'arcade sourcilière un peu forte, la petite flamme d'un oeil rieur et bon. Supprimez cette moustache et voilà la tête de soldat devenue tête de moine, d'un moine charmant qui aurait sur les choses et les hommes des temps passés toutes sortes d'histoires délicieuses à raconter.

Il parle de Dante et de Machiavel. Mais, de ces vieux textes, il excelle à dégager des idées générales qui n'ont point d'âge et des leçons de sagesse très modernes... Il est surtout charmant dans l'anecdote. Personne n'en sait plus que lui et ne les conte mieux. Et c'est pour cela qu'il y a toujours tant d'auditeurs aux soutenances de thèse de doctorat quand M. Emile Gebhart est du jury. M. Gebhart n'a point, en effet, comme certains membres de ces aréopages, la coquetterie d'en «remontrer» au candidat docteur qu'il écoute; il se dit qu'il y a bien des chances pour qu'un homme très instruit, qui a consacré plusieurs années de sa vie à faire un livre, en sache beaucoup plus, sur le sujet qu'il a traité, que les maîtres qui l'examinent. Alors, au lieu de présenter des objections, il raconte des histoires, et c'est un régal pour tout le monde.

Car M. Emile Gebhart raconte comme pas un ces histoires-là. Il les a généreusement semées à travers une dizaine de volumes dont quelques-uns sont des chefs-d'oeuvre: dans ses _Essais sur l'art antique_, dans son _Rabelais_, dans ses _Origines de la Renaissance en Italie_, dans son _Italie mystique_, un livre admirable; dans _Moines et Papes_, dans ses _Conteurs florentins du moyen âge_... je ne cite que les plus connus. Cette riche et obscure période de la Renaissance en Italie, en France, en Espagne, a eu en M. Gebhart un historien dont on ne surpassera point l'érudition, la clairvoyance et la verve. Il l'a étudiée en savant, il la _sent_ en artiste, et c'est en moraliste qu'il la raconte.

Il y a dix ans, l'Académie des sciences morales et politiques lui offrait un de ses sièges; le voilà donc deux fois de l'Institut.

On se souvient de la façon brillante dont sa seconde victoire y fut remportée. Le fauteuil d'Octave Gérard était vacant: il se présenta pour l'occuper et toutes les candidatures, aussitôt, s'effacèrent devant la sienne. L'élection de M. Emile Gebhart à l'Académie française fut donc la plus heureuse des candidatures: elle n'a pas d'histoire. Personne ne s'en plaindra, pas même M. Gebhart, historien.

EMILE BERR.

NOTES ET IMPRESSIONS

Les événements et les questions du jour prennent dans nos discussions une importance sans rapport avec la vérité des choses et les intérêts du pays. GUIZOT. * * *

Aujourd'hui il faut être Grec ou Turc pour oser se déclarer la guerre. GÉNÉRAL Lambert. * * *

L'honneur, c'est la pudeur virile. ALF. DE VIGNY. * * *

A voyager seul en pays inconnu, sans but précis, toutes les pensées petites s'effacent. H. TAIRE. * * *

Paris est le meilleur lieu du monde pour y passer et le pire pour y vivre. O. FEUILLET. * * *

Que fait un Français? Il dit du mal d'un autre Français. RUDYARD KYPLING. * * *

Les actifs ne parlent guère. JEAN AICARD. * * *

Quand nous commettons un petit mal dans l'espoir d'un grand bien qui en peut sortir, nous ne sommes certains que du mal que nous aurons fait. J.-P. HEUZEY. * * *

La guerre n'est pas plus une école de vices que la paix une école de vertus; l'une ou l'autre vaut ce que valent le peuple et ses chefs.

* * *

Les faits et les dates sont le squelette de l'histoire; les moeurs, les idées, les intérêts en sont la chair et la vie. G.-M. VALTOUR.

_Il aurait fallu un hasard bien extraordinaire pour qu'un photographe se trouvât sur la place du Sénat au moment précis de l'explosion de la bombe qui a tué le grand-duc Serge. La scène tragique a eu pourtant de nombreux témoins. L'un d'eux, dont le journal anglais le_ Daily Telegraph _a publié le récit, a pu fournir à notre dessinateur-correspondant à Moscou deux croquis que celui-ci n'a eu qu'à mettre au net et que nous reproduisons ici tels que nous les avons reçus._

LE MEURTRE DU GRAND-DUC SERGE AU KREMLIN DE MOSCOU

Depuis les événements du 22 janvier à Saint-Pétersbourg, suivis d'autres journées non moins tragiques à Moscou et à Varsovie, on pouvait s'attendre, dans cette Russie où les terroristes guettent, toutes les occasions d'agir, aux pires attentats politiques. Que la famille impériale fût directement menacée, ce n'était douteux pour personne. C'est le grand-duc Serge, oncle de l'empereur, qui a été frappé dans l'enceinte même de l'antique Kremlin, sanctuaire et forteresse de l'autocratie russe.

Nous donnons du Kremlin, prodigieuse acropole de 2 kilomètres de tour, assemblage énorme de palais, de cathédrales et de casernes, de tours, de flèches et de coupoles surmontées d'aigles ou de croix, une vue d'ensemble particulièrement suggestive, prise du quai de la rive droite de la Moskva, près du pont de Moskvoretski. La neige du long hiver russe estompe un peu les silhouettes infiniment variées, éteint l'or toujours neuf des coupoles bulbeuses. Vers le ciel bas et nuageux pointe plus haut que tous les autres clochers celui d'Ivan Véliky, qu'éleva en 1600, le tsar Boris Godounof.

C'est aussi le tsar Boris Godounof et cette époque de luxe et de splendeur, de meurtres et de révoltes, qu'évoque le très rare portrait du malheureux grand-duc Serge dont nous donnons une belle reproduction en première page.

On connaissait déjà les somptueux costumes anciens que le tsar Nicolas II et l'impératrice se plaisaient, il y a deux ans (avant la guerre et avant les émeutes), à revêtir pour certaines fêtes de la cour. C'est dans les mêmes circonstances que l'oncle de l'empereur porta ces riches vêtements de soie blanche et d'hermine qui donnaient à ce prince, de stature élégante, mais dont la physionomie était si naturellement triste et songeuse, l'aspect d'un Hamlet du Nord.