L'Illustration, No. 3233, 11 Février 1905
Part 3
Contre-amiral, le 6 juin 1894, il occupa deux fois les fonctions de sous-chef d'état-major général, puis prit, en 1898, le commandement d'une division de l'escadre du Nord. Entré au comité consultatif, il recevait, en avril 1902, la troisième étoile et, le mois suivant, était appelé à la préfecture maritime de Cherbourg, qu'il vient de quitter. Il est grand officier de la Légion d'honneur.
LE DOYEN DE L'ARMÉE
La ville de Melun vient de fêter le centième anniversaire d'un de ses notables habitants, M. Emmanuel-Auguste Desmarest, commandant en retraite, officier de la Légion d'honneur, né à Huningue (Alsace), le 8 février 1805.
Toute localité ayant le rare privilège de posséder un centenaire en tire quelque vanité, d'ailleurs bien légitime: chez notre fragile espèce, savoir pratiquer l'art difficile de vivre un siècle n'est point un mince mérite, et il est naturel que le prestige qu'il confère au vainqueur du temps excite la fierté de ses proches concitoyens. Melun devait donc un public hommage à son centenaire; d'autant plus que le cas de M. Desmarest est particulièrement extraordinaire.
En effet, cet homme prédestiné à une exceptionnelle longévité a traversé les vicissitudes les plus propres à abréger son existence. Il exerce d'abord la profession paisible de graveur sur métaux, puis, épargné par la conscription, il s'oriente vers l'industrie, où, s'il n'est pas assuré de faire fortune, il a du moins chance de cheminer sans trop de risques jusqu'à la halte finale que son bon tempérament lui permet d'espérer lointaine. Mais soudain, à l'âge de vingt-sept ans, il se souvient qu'il est fils et petit-fils de soldats, l'atavisme éveille en lui une vocation tardive, il s'engage, en 1832, dans l'infanterie: le voilà embrassant la carrière militaire périlleuse entre toutes.
Au bout de huit ans, le conscrit volontaire a conquis l'épaulette; en 1848, il est capitaine adjudant-major au 11e léger, après avoir guerroyé en Kabylie. En 1850, il tient garnison à Angers, au moment de la fameuse catastrophe du pont suspendu, dont la rupture précipite dans la Maine trois compagnies de son régiment. Deux cents hommes périssent engloutis; lui, échappe à la noyade et accomplit plusieurs sauvetages qui lui valent la croix. En Crimée, il prend part aux batailles de l'Alma, d'Inkermann, de Traktir, au siège de Sébastopol; à Malakof, une poudrière, en sautant, l'ensevelit sous ses décombres; il se relève assez valide pour recevoir sa promotion de chef de bataillon. Et, en 1859, on retrouve le commandant Desmarest en Italie, où, avec le 52e de ligne, il se signale par sa bravoure, le soir de Magenta. A la fin de 1862, il quitte l'armée, comptant trente ans de service, douze campagnes, huit blessures; mais la guerre de 1870 ravive l'ardeur belliqueuse du vaillant retraité de soixante-cinq ans: il organise un corps de francs-tireurs et reçoit une neuvième blessure,--dont il guérit...
N'est-elle pas vraiment curieuse, l'histoire de ce centenaire qui a gagné haut la main la gageure qu'il semblait avoir faite avec la mort?
Citoyen de Melun depuis trente-trois ans, M. Desmarest y a tout doucement atteint sa «centième», entouré par une gouvernante dévouée, Mlle Marie Brunet, d'une sollicitude quasi filiale.
Il n'a pas de descendance, car il est resté célibataire: en biographe consciencieux, nous constatons simplement le fait, sans y entendre malice; il serait d'ailleurs aussi téméraire que peu galant de le rattacher à la psychologie de la longévité.
E. F.
_Mouvement littéraire._
_La Victoire à Sedan_, par Alfred Duquel (Albin Michel, 3 fr. 50).--_Mémoires de Mme Roland_, nouvelle édition critique, par Cl. Perroud (Plon, 2 vol., à 5 fr. chacun).--_Le Pape et l'Empereur_, par Henri Welschinger (8 fr.).--_Sur la pierre blanche_, par Anatole France (Calmann-Lévy, 3 fr. 50).
La Victoire à Sedan.
Le 1er septembre 1870, le commandement du maréchal de Mac-Mahon était remis, vers huit heures, au général Ducrot. La retraite sur Mézières était-elle praticable? Peut-être le 31 août aurait-on pu y songer, mais, le lendemain, la route était complètement fermée par les forces allemandes; tous les canons de la quatrième armée prussienne étaient installés le long du bois de la Félizette et de chaque côté de la ligne de Mézières. Comment faire passer sous leur feu une cohue démoralisée? Mais y avait-il un endroit par où l'on pouvait sortir de cet entonnoir de Sedan où l'armée française avait été conduite? Oui, et c'était Bazeilles-Carignan, affirme M. Duquet, avec le général de Wimpfen, le général Chanzy et M. Jules Claretie. Là, le général Lebrun était vainqueur des Bavarois, qu'il avait décimés. En continuant de garnir les hauteurs de Saint-Menges et en jetant de bonne heure, le 1er septembre, les troupes sur ce point, au lieu de les diriger vers l'ouest, il était même possible de changer la déroute en triomphe. «Pour le moment, disait M. Wimpfen à M. Ducrot, Lebrun a l'avantage; il faut en profiter. Ce n'est pas une retraite qu'il nous faut, c'est une victoire.»
Au début de la guerre, les fautes de tactique du commandement prussien furent innombrables; à Spickeren, à Saint-Privat, la victoire vint, à plusieurs reprises, se poser jusque dans nos mains sans qu'on ait su la retenir. A Sedan même, un véritable homme de guerre, dès le commencement de la lutte et au dernier moment même, le 1er septembre, eût culbuté l'ennemi, de telle sorte qu'au lieu de la capitulation nous eussions eu la victoire de Sedan.
M. Alfred Duquet, dont l'oeuvre militaire est si considérable et le patriotisme si éclairé, nous raconte nos désastres et montre comment on aurait pu les éviter.
Mémoires de Mme Roland.
Elle les écrivit dans sa prison, à l'Abbaye et à Sainte-Pélagie, du 1er juin 1793 au 8 novembre de la même année, jour de son jugement et de son exécution. Ils comprennent les cahiers où elle raconte son enfance et sa jeunesse, d'autres où, sous les titres de: _Notices historiques, Portraits et Anecdotes, Premier Ministère, Second Ministère_, etc., elle justifie les actes politiques de son mari ou les siens. A Bosc, puis à Mentelle, elle faisait passer, de sa prison, ce qu'elle écrivait. Le premier donna, en 1795, une édition, mais non complète, des _Mémoires_. D'après un manuscrit autographe, légué par la fille des Roland à la Bibliothèque Nationale et dont celle-ci prit possession le 13 novembre 1858, MM. Dauban et Feugère publièrent, presque simultanément, en 1864, un texte plus exact et plus étendu de l'oeuvre de Mme Roland. Deux cahiers, entrés en 1892 dans notre grande Bibliothèque, manquaient aux éditions de M. Dauban et se lisent dans la nouvelle publication de M. Perroud, enrichie de notes savantes, mise en un ordre strict et précédée d'une notice substantielle. Des lettres inédites, des appendices, des récit de la mort par Sophie Granchamp, ont été joints aux _cahiers_ par M. Perroud et donnent à ses deux volumes une valeur toute nouvelle. Née en 1754, Marie-Anne Philipon épousa, le 4 février 1780, Roland de la Platière, inspecteur des manufactures. De 1784 à 1789, les Roland vécurent soit à Villefranche-en-Beaujolais, soit à deux lieues de là, au Clos. Élu officier municipal de Lyon en février 1791, il est chargé de plaider à Paris, auprès de l'Assemblée nationale, les intérêts financiers de la ville. Toute pénétrée de Plutarque et de Rousseau, républicaine et stoïcienne, sa femme l'accompagnait; elle ouvrit chez elle le salon de la Révolution, où l'on voyait, mêlé à Brissot, à Pétion, à Buzot, Robespierre dont le silence ne se rompait que rarement.
Ne fait-il pas songer au tigre dans la bergerie? Sous la Législative, Roland fut ministre de l'intérieur de mars 1792 au 13 juin de la même année. Congédié, ainsi que ses collègues, par Louis XVI, il revient au pouvoir après le 10 août et l'abolition de la royauté. Danton était ministre de la justice. Quel portrait en trace Mme Roland, qui le prit en horreur, surtout après les massacres de septembre, et qui nous entretient de lui longuement dans des pages en partie inédites jusqu'à M. Perroud. «Je regardais cette figure repoussante et atroce,... je ne pouvais appliquer l'idée d'un homme de bien sur ce visage.» La mort de Marat remplit Mme Roland d'enthousiasme pour Charlotte Corday. Jugeant inefficace sa lutte contre la Commune de Paris, contre les arrestations et les exécutions arbitraires, Roland donna, dans une lettre rédigée par sa femme, sa démission de ministre de l'intérieur. Je ne sais rien de plus instructif et qui nous montre mieux le sain jugement de Mme Roland que ces pages, inexactement connues avant la publication de M. Perroud. Revenant en arrière dans le morceau intitulé _Brissot_, elle exprime son opinion sur les hommes marquants de la Constituante, qu'elle a seulement aperçus. «J'entendis, mais trop peu, l'étonnant Mirabeau, le seul homme dans la Révolution dont le génie pût diriger des hommes et impulser une assemblée... Il fallait le contrepoids d'un homme de cette force pour s'opposer à l'action d'une foule de roquets et nous préserver de la domination des bandits.» Dans sa prison, elle se plaisait en ses souvenirs et à noter les hommes de la Révolution. Elle n'est pas flatteuse pour Necker, «qui faisait toujours du pathos en politique comme dans son style, homme médiocre, dont on eut bonne opinion parce qu'il en avait une très grande de lui-même». Pas une figure de la terrible époque qui ne paraisse dans ces cahiers de Mme Roland. Elle alla, le 8 novembre, au milieu d'une foule immense, de la Conciergerie à l'échafaud, dressé sur la place de la Révolution. Elle passa par ce Pont-Neuf au bord duquel se dressait la maison de son enfance, souriant à Sophie Granchamp qu'elle distingua au poste convenu. Son seul crime, c'était d'avoir correspondu avec les girondins poursuivis et d'être la femme de Roland. Celui ci, en apprenant cet assassinat, se donna la mort près de Rouen; Buzot, qu'elle avait aimé d'un amour aussi pur que fort, ne tarda pas à suivre le conseil que l'amie lui avait donné dans une lettre: «Si l'infortune opiniâtre attache à tes pas quelque ennemi, ne souffre point qu'une main mercenaire se lève sur toi, meurs libre comme tu sus vivre». Il se porta lui-même le coup mortel, aux environs de Saint-Emilion, entre le 19 et le 26 juin 1794. Grâce à cette édition aussi complète que possible des oeuvres de Mme Roland, nous pouvons connaître mieux les hommes de la grande tragédie révolutionnaire.
Le Pape et l'Empereur.
Dans la lutte entre Pie VII et Napoléon, M. Henri Welschinger n'hésite pas à prendre parti pour le pape. Comment l'empereur, sacré par le pape à Notre-Dame, ne lui fût-il pas reconnaissant de son long voyage? La veille de la cérémonie, averti par Joséphine qu'il n'y avait pas union religieuse entre elle et l'empereur, Pie VII avait exigé qu'on y pourvût sur-le-champ. Or, Napoléon songeait déjà au divorce. Jérôme Bonaparte s'étant lié légitimement avec une jeune Américaine, Mlle Patterson, Napoléon exigea que le pape brisât cette union. Pie VII refusa de se soumettre à cette volonté impériale. Une autre résistance du pontife fit déborder la coupe: il persista, malgré les ordres de Napoléon, à ne pas fermer ses ports aux Anglais et à conserver les étrangers dans ses États. D'Allemagne, le 17 mai 1809, l'empereur, par décret, déclara les possessions pontificales réunies à l'empire et, à l'excommunication affichée contre lui et ses conseillers, répondit par l'enlèvement de Pie VII qui fut conduit à Savone.
Dans ces circonstances, le pape refusa aux évêques choisis par Napoléon l'institution canonique. En 1811, l'empereur convoqua un concile national, lui demandant, en particulier, d'affirmer que le métropolitain ou le plus ancien évêque de la province ecclésiastique, en cas de vacance de plus d'un an, avait le droit de conférer l'institution canonique. Irrité contre le concile, qui ne montre pas assez de souplesse, Napoléon le dissout, mais en groupe un autre qui peut passer pour sa continuation. C'est à cette querelle théologique de l'institution que s'acharne le maître de l'Europe. A Fontainebleau, où il fait transporter le pape, il essaye de lui faire signer le Concordat de Fontainebleau (janvier 1813); après avoir mis son seing à des articles de concession assez marquée, le pape, malade, débilité, se ressaisit. On connaît la suite: l'invasion, le retour à Rome du souverain pontife. Au fond, la pensée de Napoléon nous est révélée dans ses _Mémoires_, dictés de Sainte-Hélène: installer le pape et les cardinaux dans l'île Saint-Louis, avec Notre-Dame remplaçant Saint-Pierre.
Personne, mieux que M. Welschinger, coutumier des bonnes études historiques, écrivain et savant, ne pouvait nous peindre cette longue bataille du pape et de l'empereur.
Sur la pierre blanche.
Le livre de M. Anatole France parait au moment où je corrige les épreuves de cet article. Le charmant et subtil écrivain nous y présente plusieurs jeunes gens discutant de toutes choses, dans la ville de Rome. L'empire romain, le christianisme, la guerre entre la Russie et le Japon, les idées socialistes, les songes d'avenir, se succèdent rapidement dans leurs vives conversations. Au fond, l'auteur, sorti de son dilettantisme, jeté en pleine lutte, a répandu, sur la _Pierre blanche_, toute sa pensée philosophique, religieuse et sociale.
E. Ledrain.
Ont paru:
Histoire.--_Le Réveil de la nation arabe dans l'Asie turque_, par Négib Azoury. In-18, Plon, 3 fr. 50;--_Mme Récamier et ses amis_, d'après des documents inédits, par Édouard Herriot. 2 vol. in-8°, dº, 15 fr.--_Mémoires du comte de Rambuteau_, publiés par son petit-fils, avec une introduction et des notes, par G. Lequin. In-8°, illustré, Calmann-Lévy, 7 fr. 50.--_Joachim Murat_ (1767-1815), par Jules Chavanon et Georges Saint-Yves. In-18, Hachette, 3 fr. 5.--_Une chouannerie flamande au temps de l'Empire_ (1813-1814), _Louis Fruchart, dit Louis XVII_, par Paul Fauchille. In-8°, Pedone, 7 fr. 50.--_Les Origines de la Réforme_, par P. Imbart de La Tour. I. _La France moderne_, in-8º, Hachette, 7 fr. 50.
Divers.--Les _Fléaux de la peinture_, par E. Dinet, préface de Georges Lafenestre. In-18, Rey, 1 fr. 50.--_Jean Petitot et Jacques Bordier_, deux artistes huguenots du dix-septième siècle, par Ernest Stroehlin. In-8°, avec 21 planches, Kündig, Genève, 10 fr.--_Études économiques sur l'antiquité_, par Paul Guiraud. In-18, Hachette, 3 fr. 50.--_Les Joueurs d'épée à travers les siècles_, par Gabriel Letainturier-Fradin. In-8°, illustré, Flammarion, 7 fr. 50.--_L'Escrime du sabre_, par Luigi Barbasotti, traduction française. In-18, illustré, Rothschild, 10 francs.
LE COMBAT DE SAN-DE-POU
Si le combat de San-De-Pou est resté localisé sur une partie de l'immense front (100 kil.) des armées russes et japonaises, il n'en a pas moins été acharné et meurtrier comme les batailles de septembre et d'octobre. Les Japonais avouent 7.000 hommes de pertes. On en attribue 10.000 aux Russes.
On a dit que cette opération n'avait eu d'autre but que de détourner l'attention des mauvaises nouvelles de Saint-Pétersbourg. Les tacticiens ont vu plutôt en elle une reconnaissance offensive destinée à préparer une prochaine action générale. Enfin, le retour en Russie du général Grippenberg, qui l'a dirigée, semblerait indiquer que le commandant de la 2e armée a agi, soit dans l'initiative, soit dans l'exécution, contrairement aux ordres de Kouropatkine.
Quoi qu'il en soit, le combat de San-De-Pou mérite, à tous égards, une attention spéciale.
Dans la nuit du 24 au 25 janvier, l'armée de Grippenberg exécutait, par la rive droite du Houn-Ho, un mouvement tournant, qui surprenait complètement l'adversaire. Dès le 25, elle franchissait la rivière, enlevait Kaïlatosa, Tchi-Taï-Tsé, Namaki, Kheigoutaya, Souma-Pou, etc.
La région est absolument plate, riche, très populeuse et semée de villages entourés de murs. Les Japonais les avaient tous transformés en véritables forts.
Le 26, l'offensive vigoureuse se continuait jusqu'à San-De-Pou. Cette localité importante avait été formidablement organisée par les défenseurs. Les Russes parvenaient bien à enlever, au prix de grosses pertes, les lignes extérieures et à pénétrer dans le village, mais ils ne pouvaient emporter le réduit entouré d'une triple enceinte d'obstacles artificiels que leur artillerie n'avait pas su ou pas pu entamer.
Le. 27, renforcés à leur aile gauche, les Japonais parviennent à repousser leurs adversaires des abords immédiats de San-De-Pou et de quelques villages avoisinants. L'offensive russe était arrêtée.
En même temps, Oyama lançait des forces assez importantes contre le centre de Kouropatkine, du côté de Cha-Ho-Pou. Cette diversion, d'ailleurs, échoua complètement; mais il se peut qu'elle ait empêché les Russes de prendre de ce côté une offensive qui eût favorisé les opérations de Grippenberg.
La lutte acharnée qui s'est livrée autour de San-De-Pou semble terminée depuis la fin de janvier. Elle est seulement prolongée par des escarmouches locales presque incessantes, telles que la prise successive, deux ou trois fois par chacun des partis, du village de Kekeoutaï et l'attaque dirigée sans succès, dans la nuit du 3 février, par un régiment japonais, sur Tchang-Tan.
De graves dissentiments, nous l'avons dit plus haut, paraissent s'être élevés entre le généralissime Kouropatkine et le commandant de la 2e armée Grippenberg, qui se plaindrait de n'avoir pas été soutenu par une offensive du centre. Il est difficile d'émettre sur ce point un jugement quelque peu certain, à la distance où nous sommes du théâtre des opérations, dans l'ignorance absolue où nous nous trouvons des intentions du commandement, des moyens exacts dont il dispose et de mille circonstances ambiantes qui nous échappent.
Ces dissentiments sont-ils la seule cause de l'arrêt de l'offensive russe? La rigueur exceptionnelle de la température, descendue à 20 et 25 degrés de froid au milieu d'affreuses tourmentes de neige, les habiles dispositions défensives des Japonais, l'arrivée à temps de leurs renforts soigneusement échelonnés, la diversion de Nodzu à Cha-Ho-Pou, ne sont-elles pas les véritables motifs de cet arrêt? Nul ne saurait aujourd'hui le discerner avec certitude.
En tout cas, si les opérations de San-De-Pou n'ont pas procuré les résultats décisifs qu'elles eussent pu donner, il est évident qu'elles ont, du moins, mis l'aile droite russe dans une position avantageuse qui, malgré le léger recul des 27 et 28 janvier, ne laisse pas de constituer pour la gauche japonaise un sérieux danger.
Les Russes, d'ailleurs, ne restent pas inactifs: un jour, ils reprennent un village qui consolide leur position sur le Houn-Ho; un autre, c'est la cavalerie cosaque qui pénètre jusqu'à Labataï, au milieu des convois japonais, ou bien un détachement qui détériore la voie ferrée au sud de Liao-Yang.
Les Japonais n'ont pas pu refouler les Russes de la position menaçante qu'ils occupent depuis quelques jours. On peut donc penser maintenant que les progrès accomplis de ce côté ont un caractère définitif. En ce cas, si une bataille générale s'engage d'ici peu, la position prise par la 2e armée russe peut avoir sur les événements une influence capitale. L. de Saint-Fégor.
M. BOULIGUINE
L'un des événements importants de la semaine politique, en Russie, a été la nomination de M. Bouliguine au ministère de l'intérieur que laissait vacant la démission du prince Sviatopolsk-Mirski.
M. Bouliguine aurait, dit-on, manifesté peu d'enthousiasme à accepter cette nouvelle et difficile fonction. On le représente comme un administrateur habile et un fort honnête homme, sans desseins politiques bien arrêtés.
Il a été pendant dix ans gouverneur de Moscou, puis adjoint, comme sous-gouverneur général, au grand-duc Serge. Ce poste ayant été supprimé, M. Bouliguine avait été appelé au conseil de l'empire et son arrivée au ministère, après la nomination du général Trepov comme gouverneur de Saint-Pétersbourg, semble démontrer que l'influence du grand-duc Serge est toujours dominante. On en arrive donc à craindre ou bien une réaction, ou un piétinement sur place.
L'«ILLUSTRATION» AU-DEVANT DU GÉNÉRAL STOESSEL
_Le général Stoessel, Mme Stoessel et un grand nombre d'officiers russes, ramenés en Europe par_ l'Australien, _de la Compagnie des Messageries maritimes, vont arriver incessamment à Aden._
_C'est là que nous avons envoyé, au-devant des héros de Port-Arthur, notre collaborateur L. Sabattier._
_Habile reporter et à l'occasion photographe, en même temps que dessinateur de grand talent, M. L. Sabattier, qui prendra passage sur_ l'Australien, _y recueillera tous les éléments d'un supplément sensationnel que nous espérons pouvoir offrir à nos lecteurs dans notre premier numéro de mars._
LES THÉÂTRES
La reprise d'_Angelo_, drame en cinq actes de Victor Hugo, a été l'occasion d'un succès personnel considérable pour Mme Sarah Bernhardt, organisatrice et principale interprète de l'oeuvre, et pour ses partenaires, Mlle Dufrène, MM. de Max, Desjardins et Deneubourg. La mise en scène et les costumes sont superbes: c'est en somme un très beau spectacle. Quant à dire que cette reprise ajoutera quelque chose à la gloire du poète, ce serait évidemment aller à l'encontre du sentiment général. Le romantisme a vécu: le public ne «coupe plus» à ses tirades emphatiques, et les horreurs où il se complaît ne provoquent plus que le sourire.
Le nouveau spectacle du théâtre Antoine ne présente qu'un intérêt moyen. _L'Amourette_, de M. Pierre Veber, amusante à suivre avec son enlèvement en auto, qui est tout à fait dans la note du moment, ne va pas sans engendrer une certaine lassitude à cause de ses longueurs; et puis ce vaudeville est joué sans conviction. Les _Manigances,_ de M. Athys, mettent en scène avec esprit une tentative de rupture entre deux amants; le rôle de la femme, tout de sentiment et de bonne grâce, est très bien tenu par Mlle Jeanne Lion. Enfin une pièce «juridique» à la Courteline: les _Experts_, par M. Benière, a beaucoup plu; elle démontre une fois de plus que, si l'on a à réclamer une indemnité, il vaut mieux s'entendre à l'amiable: les frais de justice mangent tout. (Voir _l'Huître et les Plaideurs_.)
Dans la _Fille de Jorio_, tragédie pastorale en trois actes, donnée au Nouveau-Théâtre, M. G. d'Annunzio développe avec une vive ardeur mystique une histoire analogue à celle du Succube, si bien contée par Balzac en vieux français:
Une pauvre fille de la campagne, innocente et pure, est cruellement sacrifiée par des paysans qui veulent voir l'oeuvre du démon en sa grâce ensorceleuse. Ce rôle, admirablement interprété par Mlle Suzanne Desprès, a conquis à l'oeuvre toutes les sympathies du public.
Il est superflu d'ajouter que la traduction de M. G. Hérelle est de tous points remarquable.
_NOUVELLES INVENTIONS_
_(Tous les articles publiés sous cette rubrique sont entièrement gratuits.)_
_LE VULCANISATEUR EXPRESS "SANS"_
La fragilité des pièces collées sur chambres à air et bandages de pneumatiques est bien connue de tout le monde; elle est due à ce que le caoutchouc servant d'adhésif n'est pas du caoutchouc vulcanisé, solide et peu altérable, mais bien du caoutchouc naturel, poisseux et peu résistant. D'autre part, la vulcanisation, ou sulfuration, est une opération peu à la portée de tout le monde.