L'Illustration, No. 3233, 11 Février 1905
Part 1
Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque
L'Illustration, No. 3233, 11 Février 1905
SUPPLÉMENT DE CE NUMÉRO: Une Gravure hors texte
N° 3233. 63me ANNÉE. _11 Février 1905_
LA REVUE COMIQUE, par Henriot.
_Supplément de ce numéro:_ LE MATIN DANS LA HÊTRAIE, _gravure hors texte de double page_.
L'ILLUSTRATION Prix du Numéro: 75 Centimes. SAMEDI 11 FÉVRIER 1905, 63e Année.--Nº 3233.
NOTRE PROCHAIN ROMAN
_Nous commencerons la semaine prochaine la publication d'une oeuvre nouvelle de_ Daniel Lesueur: LA FORCE DU PASSÉ
Les abonnés fidèles de l'_Illustration_ seront heureux de retrouver dans leur journal la signature de l'auteur de _Passion slave_, de _Haine d'amour_, de _Justice de femme_, de _A force d'aimer_, quatre des romans les plus appréciés que contient notre collection.
Les lecteurs du _Marquis de Valcor_, qui a obtenu, l'an dernier, auprès du public et de la critique, un si retentissant succès, auront dans l'_ILLUSTRATION_ la primeur d'un roman de la plus haute valeur littéraire et qui ne le cédera en rien comme intérêt à l'oeuvre précédente de DANIEL LESUEUR.
L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE
_La semaine prochaine également nous publierons: LA MASSIÈRE, l'émouvante et délicieuse comédie de_ M. JULES LEMAITRE, _jouée à la Renaissance par Mme Brandès et Judic et par M. Guitry._
_Paraîtront ensuite successivement:_
LA RETRAITE, de BEYERLEIN, l'oeuvre la plus célèbre du théâtre allemand contemporain, traduite par MM. Rémon et Valentin, et que va représenter le théâtre du Vaudeville;
L'ARMATURE, par M. BRIEUX, d'après le roman de M. PAUL HERVIEU (Vaudeville);
LES VENTRUS DORÉS, par M. ÉMILE FABRE (Odéon);
LE DUEL, par M. HENRI LAVEDAN (Comédie-Française);
MONSIEUR PIÉGOIS, par M. ALFRED CAPUS (Renaissance);
LE GOÛT DU VICE, par M. HENRI LAVEDAN (Gymnase); etc., etc.
COURRIER DE PARIS
JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE.
Nous nous connaissons à peine et nous sommes devenus deux amis. A Paris, ces rencontres ne sont pas rares. Je le vois, et je m'arrête auprès de lui deux ou trois fois par semaine en gagnant, à travers les Tuileries, les boulevards, à l'heure du déjeuner. Je le retrouve toujours à la même place, exactement; sur la lisière du jardin, tout près du pavillon de Flore. Derrière nous, la grosse horloge de la gare d'Orsay, de l'autre côté de l'eau, marque onze heures. Devant nous, dans l'échancrure que dessine à cet endroit la rue de Rivoli, l'image dorée de Jeanne d'Arc à cheval étincelle sous le soleil. De grands carrés de gazon ras, sans couleur, au centre desquels s'érigent deux vases volumineux en marbre blanc, bordent l'allée où il s'est arrêté et où, tout de suite, une trentaine de moineaux l'ont rejoint. Il a posé à terre une grosse serviette en toile cirée et, ayant dit bonjour à ses petits amis, il cherche au fond de ses poches de la mie de pain, qu'il leur distribue. C'est son travail du matin et c'est peut-être tout son métier.
Il l'exerce avec une application qui est touchante.
Sa mise n'est pas celle d'un pauvre homme. Il est chaussé de gros souliers bien cirés, vêtu d'un pardessus qu'ornent des manchettes et un collet de faux astrakan, coiffé d'un chapeau noir, en feutre mou; la cravate est bien nouée, sur un faux col d'immaculée blancheur. Face énergique et malicieuse, proprement rasée, un peu rougie par l'air frais du matin; moustache épaisse et grisonnante de vieux soldat; binocle de bureaucrate, qu'un gros cordon retient autour du cou. Des badauds l'entourent; il est une «figure parisienne», et il le sait; aussi s'est-il fait photographier dans les postures diverses où nous le retrouvons chaque matin, occupé à nourrir ses moineaux en les haranguant; et cela forme un petit jeu de cartes postales illustrées, qu'il tire de temps en temps de sa serviette et vend à ceux que ses discours font rire. Un jour, je lui en ai acheté quelques-unes; notre amitié date de ce matin-là. A présent il me reconnaît dès que je m'arrête au milieu du groupe qui l'écoute, et bonimente en me souriant. Il a de la fantaisie et cette verve familière qu'on ne voit qu'aux camelots de ce pays-ci. Sur chacun de ces petits oiseaux il sait une histoire, qu'il raconte tout en pulvérisant la mie de pain au fond de ses poches et en projetant d'un geste mécanique les boulettes minuscules qu'un petit bec, chaque fois, cueille au vol. Son geste, cependant, n'est pas toujours le même et varie suivant le caractère et les moyens physiques de chacun. Il nous les présente: il y a les timides, les débiles, les éclopés qui guettent d'en bas, en sautillant, le pain qu'on leur jette; il y a les familiers, les effrontés qui volettent autour de sa poche et viennent happer la pâture au bout de ses doigts; il y a les paresseux qui attendent, pour se déranger, qu'on les appelle; il y a les «sportifs» qui préfèrent à la boulette tombée à terre, celle que la main lance en plein ciel et qu'il faut poursuivre et rattraper. Il leur donne des prénoms ou des sobriquets. «Ces deux-ci, dit-il, sont tellement pareils qu'il m'arrive de les confondre.»
J'aime ce philosophe qui a voué sa vie à l'unique joie de donner à manger aux petits oiseaux. Le reste lui est bien égal. Il ignore, j'en suis sûre, la conférence de Hall, qui se tient à cent mètres de lui; et que, sous le drapeau du pavillon de Flore, qu'il montrait tout à l'heure à ses moineaux, un ministre qui s'appelait Doumergue est, depuis quinze jours, remplacé par un autre ministre qui s'appelle Clémentel; il n'ira point voir à l'«Oeuvre» les pièces de M. d'Annunzio; il n'a pas assisté, cette semaine, au vernissage de l'Épatant; c'est à peine s'il a entendu dire qu'il est question d'élire M. Coquelin cadet sénateur.
Indifférence coupable--ou sagesse?...
L'année 1905 a bien commencé pour les femmes. Elles viennent d'ouvrir leur troisième salon d'art (trois salons en cinq semaines); une exposition d'industries et de travail féminins s'est organisée aux Champs-Élysées sous leurs auspices; un journal a groupé vingt et une d'entre elles en académie et libéralement mis à la disposition de cette académie un prix qu'une femme a remporté. M. Léon Frapié, lauréat de l'académie Goncourt, rencontre en Mme Myriam Harry une émule qu'en un jour le vote des «vingt et une» a rendue célèbre. Et, comme je félicitais tout à l'heure l'une d'elles, romancière presque illustre, de ce succès féminin, elle eut un haussement d'épaules mélancolique:
«Gagnées par l'un ou l'autre sexe, me dit-elle, ces sortes de victoires sont tristes, parce qu'elles montrent bien en quel état de délaissement la littérature est tombée. Il est glorieux, sans doute, de gagner au concours une somme d'argent, que ce soit l'Académie française qui la décerne, ou la Société des Gens de lettres, ou les «Goncouristes», ou nous-mêmes; mais il est navrant de penser que ces récompenses-là sont devenues nécessaires...
»Remarquez, en effet, que la littérature est la seule branche d'art où abondent ainsi les prix d'_argent_... On laisse se tirer d'affaire les peintres, les graveurs, les sculpteurs, les architectes; à peine, de temps en temps, l'Institut distribue-t-il aux plus jeunes d'entre eux quelque encouragement monnayé; ce qu'ils recherchent, dans les expositions et les concours, ce sont des médailles,--et du ruban. L'argent, c'est à l'_acheteur_ qu'ils le demandent, car il y a une clientèle pour les oeuvres d'art. Il n'y en a plus pour les livres. Jamais il ne s'en est autant publié qu'à présent; et jamais l'on n'en a moins lu. Vous donnez aux journaux le peu de loisirs que la vie vous laisse; et le métier d'homme ou de femme de lettres est devenu le dernier de tous. C'est bien ce qu'indique la libéralité des académies qui nous couronnent et des sociétés qui nous «priment». Nous sommes des marchands malheureux à qui l'on paye de temps en temps, par charité, le prix d'une marchandise--reconnue de bonne qualité--qu'ils ne vendent point... Sentez-vous ce qu'il y a d'un peu amer dans ces succès-là?»
Il paraît que mon compatriote Tolstoï est menacé d'avoir sa statue dans une rue de Paris. Cela m'inquiète...
Je me souviens de l'impression d'effarement que je reçus, il y a deux ans, de la vue de plusieurs statues de grands hommes dont Paris a orné ses jardins et ses carrefours. J'en avais rencontré d'innombrables, à l'étranger, au cours de mes voyages, et presque toujours je les avais trouvées un peu bouffonnes; à Christiania, c'étaient Ibsen et Bjornson, en redingote, juchés sur d'étroits socles cylindriques, coupés de cannelures horizontales, qui font penser à des fromages de Gruyère empilés; à Gênes, c'est Rubatlino méditant au seuil du port, la main gauche appuyée sur une petite table de boudoir dont le tapis s'orne de franges consciencieusement sculptées; c'est, à Glasgow, sur la place Saint-George, toute une foule de parlementaires, de poètes et de savants, figés en des poses de pantomime et qui encombrent de leurs gestes muets la voie publique... Il n'y a presque pas de ville à laquelle ne se rattache, dans mon souvenir, la vision de quelque grand homme un peu drôlement statufié. Et je me figurais que Paris, qui donne au monde de si jolies leçons d'élégance et de goût, n'avait pas dû subir la contagion de cette mode-là. Je m'étais trompée. Cette ville délicieuse est peuplée de statues qui font rire. Les plus grands de ses sculpteurs--aussi bien que les Génois, les Norvégiens, les Écossais et tous les autres--ont l'air de ne pas comprendre que, dans le tapage de la rue, parmi l'agitation de piétons qui se bousculent et de voitures qui s'accrochent, sous la rafale qui souffle ou la pluie qui tombe, un monsieur en redingote ou en robe de chambre, tête nue, et qui tient à la main les papiers ou le porte-plume emblématique où les oiseaux viennent se poser, a bien de la peine à n'être pas comique.
Il est juste qu'il le soit. Si le philosophe Fourier, de son vivant, s'était avisé d'aller s'asseoir, à cinquante centimètres au-dessus du niveau du sol, entre deux lignes de tramway, pour observer, de son fauteuil, les gens qui passent sur le boulevard de Clichy, la police lui eût fait respectueusement observer que ce n'était là la place ni d'un fauteuil, ni d'un philosophe en méditation, et la foule aurait pensé: «Cet homme est fou.» Et sans doute la même réflexion lui fût-elle venue à la vue de Balzac, accroupi, tout seul, en pantoufles, sur un banc, dans le courant d'air de l'avenue Friedland;--et de combien d'autres! Alors, pourquoi infliger à nos yeux la vision de ces choses improbables? Et n'est-il pas curieux que, dans le dessein de _faire vrai_, tant de sculpteurs s'obstinent à fixer le souvenir des grands morts en des images ainsi composées et _situées_ qu'elles semblent un défi à la vérité même?
Il serait si facile d'immortaliser les gens plus simplement et d'une façon qui honorait plus dignement leur mémoire! Je me souviens que, la dernière fois que j'allai visiter Rouen (une des villes de France que je voudrais habiter, si Paris n'existait pas), un joli spectacle me frappa. C'était au coin d'une rue paisible, à l'endroit où s'élève la bibliothèque de la ville. Dans l'épaisseur du mur, une niche a été creusée au-dessus d'une vasque de marbre où chante le clapotis d'un petit jet d'eau et, dans cette niche, il y a le buste d'un poète: Louis Bouilhet. C'est tout le monument. Les Rouennais n'ont pas pensé qu'il fût nécessaire, pour glorifier Bouilhet, de fournir à la postérité l'image--en marbre--de la redingote de l'écrivain, de ses bottines, de son fauteuil et de sa chaîne de montre. Et je pensais, en regardant cette oeuvre toute simple, que, fussé-je le plus grand des écrivains de mon temps, je ne souhaiterais point d'autre «commémoration» que celle-ci: un buste, au seuil d'une bibliothèque; un nom gravé; une date; et sous cette date, un petit bassin plein d'eau fraîche, où viennent boire, en passant, les oiseaux et les gamins.
Sonia.
_LES FAITS DE LA SEMAINE_
FRANCE
30 janvier.--Au Sénat, clôture de la discussion générale du projet de loi sur le service militaire de deux ans.
1er février.--Grève des ouvriers électriciens attachés aux usines de la Compagnie Edison fournissant la lumière électrique à plusieurs quartiers de Paris.
3.--Le Sénat, poursuivant la discussion de la loi militaire, réduit à un an, contrairement au vote de la Chambre et à l'avis du ministre, la durée du service dans le rang imposé aux élèves des grandes écoles de l'État avant leur entrée dans ces écoles.
5.--Premiers voyages ministériels des membres du nouveau-cabinet: M. Ruau, ministre de l'agriculture, et M. Dubief, à l'occasion du concours de race bovine de Charolles, assistent à un banquet démocratique, où ils prononcent des discours politiques.
ÉTRANGER
30 janvier.--Le tsar approuve d'importantes mesures proposées, en conséquence de l'ukase du 25 décembre dernier, par le comité des ministres: les pouvoirs ministériels sont limités et la responsabilité ministérielle est créée par l'extension des pouvoirs du Sénat dirigeant, qui est chargé de maintenir les lois et d'empêcher qu'une ordonnance ministérielle leur soit contraire; le Sénat, rendu indépendant des ministres, reçoit le droit d'initiative en matière de législation.--La situation reste très grave à Varsovie, où 160 personnes ont été tuées ou blessées dans l'émeute de la veille; la circulation est complètement interrompue; tous les magasins, toutes les maisons, sont fermés par ordre de la police.
31.--Fin des élections législatives en Autriche-Hongrie: la défaite du cabinet est encore aggravée (160 députés libéraux, au lieu des 328 de la dernière Chambre); le parti Kossuth, qui comptait 85 députés, en a 163, 14 ballottages.--
Succès des partisans du sultan du Maroc sur ceux du prétendant, dans la plaine de Trifa, près de la frontière algérienne. 1er février.--Le tsar reçoit, à Tsarskoïé-Sélo, une députation de 34 ouvriers des usines et fabriques de Saint-Pétersbourg, présentée par le ministre des finances et le général Trepov, gouverneur général; dans son allocution, qui a été répandue dans tous les milieux populaires, il reproche aux ouvriers de s'être «laissés séduire et tromper par des traîtres ennemis de leur patrie», et il promet d'assurer aux ouvriers les voies légales, afin d'examiner leurs demandes.--Le prince Sviatopolsk-Mirsky, ministre de l'intérieur, est remplacé par M. Bouliguine et obtient un congé de onze mois pour voyager à l'étranger. M. Mouraviev, ministre de la justice, est nommé ambassadeur à Rome et remplacé par M. Manoukhine, qui était son adjoint.--A Saint-Pétersbourg, adresse de 342 membres des académies et professeurs, déclarant que l'enseignement n'est possible qu'avec une constitution.
_2._--Mariage, à Darmstadt, du grand-duc de Hesse avec la princesse de Solms-Lich.--A Saint-Pétersbourg, un pont s'écroule au moment du passage d'une troupe de cavalerie; 40 dragons sont blessés.--A Batoum (Transcaucasie), la grève est devenue générale: les agences de transports et de navigation à vapeur ont suspendu tout travail.
_3._--Le comte Tisza remet la démission du cabinet hongrois à l'empereur-roi François-Joseph.--Le tsar reçoit à Tsarskoïé-Sélo 5 ouvriers délégués par la fabrique de papier de l'État.--A Lodz, en Pologne, les troupes tirent sur les grévistes.
4.--Réception officielle, à Fez, de l'ambassade extraordinaire française par le sultan du Maroc.--Insurrection dans la République Argentine, contre le président Quintana. A Buenos-Ayres, le général Godoy, ministre de la guerre, devance les insurgés à l'arsenal et rétablit l'ordre. Des tentatives insurrectionnelles sont signalées dans les provinces de Santa-Fé, Cordoba et Mendoça. L'état de siège est proclamé pour trente jours sur tout le territoire de la République.
LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE
Les opérations effectuées dans les derniers jours de janvier par l'armée russe de droite, commandée par le général Grippenberg, ont été très importantes. Nous nous en occupons plus loin (page 96) en publiant un croquis montrant les positions russes et japonaises avant et après la bataille.
A l'occasion de ces opérations, de graves dissentiments se sont produits entre le général Kouropatkine et le général Grippenberg. Celui-ci revient à Saint-Pétersbourg et est remplacé à la tête de la 2e armée par le général Mylov.
LA CONSÉCRATION D'UN ÉVÊQUE AU VATICAN
A la date où paraîtra ce numéro de _l'Illustration_, le gouvernement aura probablement déposé sur le bureau de la Chambre son projet de loi destiné à réaliser la séparation des Églises et de l'État, une des principales réformes inscrites au programme du nouveau cabinet, comme elle l'était au programme du cabinet Combes. C'est là une question brûlante: depuis plusieurs mois déjà, la rupture diplomatique entre la France et le Saint-Siège est un fait consommé, la dénonciation du Concordat paraît imminente; mais l'éventualité plus ou moins prochaine de cet événement considérable n'est pas pour détourner du Vatican l'attention de notre pays; il semble, au contraire, qu'en raison même des circonstances elle se porte plus que jamais vers les choses de Rome, de cette Rome papale, où, malgré toutes les tempêtes, la tradition de l'Église catholique demeure immuable.
Là, dominant les soucis de la politique, le souverain pontife continue d'exercer son ministère avec sérénité. Ces jours derniers, il procédait à la consécration d'un prélat italien, l'évêque de Bergame. Pie X officia en personne à l'autel de la chapelle Sixtine; puis, après l'accomplissement de la cérémonie suivant les rites solennels, il prit part à la collation d'usage. Ces agapes offrent une particularité caractéristique: le pape ne s'assoit pas, ainsi que Jésus, à la même table que ses disciples; il a son couvert mis sur une petite table séparée, d'où il préside au repas. Peut être, _in petto_, regrette-t-il son isolement et trouve-t-il bien rigoureuse cette prescription du protocole sacré, dont les inflexibles gardiens considèrent la stricte observation comme une des conditions nécessaires de la hiérarchie ecclésiastique.
M. HENRI GERMAIN
M. Henri Germain, président du conseil d'administration du Crédit Lyonnais, qui vient de s'éteindre à l'âge de quatre-vingts ans, était né à Lyon le 19 février 1824. C'est dans cette ville qu'il avait jeté, en 1863, les premiers fondements de l'établissement de crédit destiné à prendre, sous sa haute direction, un développement et une importance si considérables.
Financier remarquable, très expert en affaires de banque, il s'adonnait en outre à l'étude des questions économiques, envisagées surtout dans leurs rapports avec sa spécialité; aussi ses ouvrages et ses discours lui ouvrirent-ils en 1886 les portes de l'institut, section des sciences morales et politiques.
M. Germain eut, d'ailleurs, plus d'une occasion d'exposer ses idées à la tribune du parlement. Député de l'Ain au Corps législatif en 1869, il avait ensuite représenté ce département à l'Assemblée nationale, puis à la Chambre, siégeant du côté de la gauche modérée. Depuis une douzaine d'années, il avait renoncé à la vie politique pour consacrer jusqu'à la fin son activité à l'oeuvre dont il était le fondateur. La succession de M. Henri Germain à la présidence du Crédit Lyonnais est échue à M. Mazerat, en vertu d'une élection statutaire faite à l'unanimité.
LES FEMMES DE NOS MINISTRES
En 1902, lors de l'avènement du ministère qui vient de terminer sa carrière, _l'Illustration_, après avoir, comme il convenait, publié les portraits de MM. les ministres, donnait, pour la première fois, ceux de MMmes les «ministresses». L'innovation fut goûtée et l'on nous sut gré de faire cesser l'inégalité de traitement, vraiment injuste, qui, depuis trop longtemps, réservant la pleine lumière de l'avant-scène aux seuls chefs d'emploi munis du portefeuille, laissait leurs distinguées compagnes dans l'ombre de la coulisse.
«La femme d'un ministre, écrivions-nous à ce propos, est-elle une simple «particulière»? Ne partage-t-elle pas la fortune politique de son mari? N'est-elle pas pour lui, sinon une Égérie, du moins une précieuse collaboratrice, en donnant réceptions et dîners, aidant le maître de la maison à gouverner ces importantes sections de son ministère: les salons et la salle à manger? N'a-t-elle pas, elle aussi, sa «vie publique», qui consiste surtout à organiser et à présider des fêtes de bienfaisance? Enfin, tout comme l'homme en place, n'est-elle pas à l'honneur et à la peine?»
On nous pardonnera cette répétition, puisque, aussi bien, l'inauguration d'un nouveau cabinet, où figurent d'ailleurs quatre membres du précédent,--M. Rouvier, président du conseil, en tête,--nous fournit l'occasion d'une récidive justifiée par les mêmes raisons d'équité.
Ajoutons qu'elle est encouragée par la faveur du public, toujours très désireux de connaître, au moins en effigie, nos «ministresses», personnes de marque, sans caractère officiel, il est vrai, mais non sans influence, chargées d'un rôle parfois délicat, où s'exerce à merveille la diplomatie féminine, et d'autant plus dignes de nos hommages qu'elles représentent, au premier plan, ces deux choses difficiles à réaliser en politique: la grâce et l'élégance.
Le vénérable archevêque de Paris, le cardinal Richard, âgé de quatre-vingt-six ans, et qui est à la fois le doyen de création des cardinaux français et le doyen d'âge de l'épiscopat de France, va fêter l'anniversaire qu'il est convenu d'appeler, pour les prêtres comme pour les époux, «noces de diamant», autrement dit le soixantième anniversaire de son ordination sacerdotale.
Né à Nantes en 1819, issu de l'ancienne et noble famille de Lavergne, Mgr Richard fut élevé dans le château de ce nom, puis fit ses études au séminaire de Saint-Sulpice, à Paris. Ordonné prêtre en 1845, il fut vicaire général de Nantes durant vingt années. En 1871, il devint évêque de Belley; en 1875, coadjuteur de l'archevêque de Paris, avec future succession. A la mort du cardinal Guibert, en 1886, Mgr Richard prit possession de son siège et en 1889 le pape Léon XIII lui donna le chapeau de cardinal.