L'Illustration, No. 3232, 4 Février 1905
Part 1
Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque
L'Illustration, No. 3232, 4 FÉVRIER 1905.
LA REVUE COMIQUE, par Henriot.
Supplément de ce numéro: LE PATINAGE A PARIS, gravure hors texte de double page.
L'ILLUSTRATION
Prix du Numéro: 75 Centimes. SAMEDI 4 FÉVRIER 1905 63° Année.--Nº 3232.
COURRIER DE PARIS
JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE
Lundi, trois heures. A l'Académie des sciences. De chaque côté du tableau noir, au long d'un grand mur nu, s'alignent deux banquettes où, serrés les uns contre les autres, de vieux messieurs somnolents, de jeunes hommes à mine grave, la serviette posée sur les genoux, écoutent, prennent des notes ou bâillent; c'est le public. Je me suis glissée au milieu d'eux. A la tribune où siège le «bureau», trois hommes chauves remuent des paperasses ou bavardent à demi-voix. Et, devant les pupitres bas disposés autour de cette chaire, une cinquantaine de personnages sont assis, dialoguant tout bas d'un fauteuil à l'autre ou muets;--mais visiblement indifférents au bruit de la parole qu'on entend couler, tomber, monotone, dans le silence de l'assemblée, comme un ruisselet de source dans une pièce d'eau.
L'homme qui parle est debout, le buste serré dans la redingote, et tient des papiers à la main. D'une voix paisible, unie, qui zézaye un peu, il lit le récit d'observations qu'il a faites au cours d'un récent voyage en mer. Je le reconnais. C'est un chef d'État: Son Altesse Royale Albert Ier, de Monaco. Et je me rappelle, en l'écoutant, l'impression de surprise amusée que je rapportai, il y a deux mois, d'une soirée où je vis ce prince pour la première fois.
C'était rue des Saints-Pères, dans une façon de petit temple simili-romain, où l'Académie de médecine autrefois tenait ses séances. Nous étions là quatre ou cinq cents badauds des deux sexes qui nous entassions devant l'estrade où devait être faite, par le prince lui-même, la leçon d'ouverture d'un cours d'Océanographie créé par lui à Paris. C'est même à cette occasion que j'appris que la «science de la mer», inventée il y a deux siècles par les Français, n'est aujourd'hui négligée qu'en France. On l'enseigne dans une ville seulement, et cette ville n'est point un port de mer: c'est Nancy,--une des localités les plus éloignées qu'il y ait, dans tout le territoire, des trois mers qui le bordent... Les Français ont de ces distractions.
Le prince de Monaco, qui est généreux, s'est offert le luxe de réparer celle-ci au profit d'un pays qu'il aime et d'une science dont il a la passion. Il a doté Paris d'une chaire qui lui manquait. Et il l'a fait avec une simplicité charmante Debout, la baguette à la main, devant le grand panneau de toile blanche où se succédaient les «projections», le prince parlait, comme aujourd'hui, d'une voix un peu terne et zézayante, sans souci d'être éloquent ou d'amuser, mais seulement préoccupé de nous instruire. Et tout au plus, à certains menus indices, eût-on pu reconnaître que ce professeur-là n'était pas de la même condition que les autres... On sentait dans son altitude et même en certaines façons de s'exprimer, je ne sais quoi d'imperceptiblement «distant», un mélange singulier de timidité et de hauteur. Il entra, sortit sans presque saluer, et ne s'entretint qu'«à la troisième personne» avec ses auditeurs: «Je remercie l'assistance qui m'écoute», disait-il. «Je vous remercie» eût été d'une familiarité un peu trop directe. Il ne recherchait point le contact. Nous non plus. Il était en frac et cravate blanche et la plupart de ses auditeurs étaient venus là en tenue de ville et chapeaux mous. A la sortie, notre foule se dispersa; quelques-uns de ces chapeaux, à peine, se soulevèrent au passage du coupé qui ramenait chez lui le souverain.
L'accueil que lui font aujourd'hui ces messieurs de l'Institut n'est pas plus chaud. On l'écoute, comme on écouterait le premier lecteur venu, avec une sorte de déférence froide d'où toute pensée de courtisanerie est absente. Et, tout de même, comme je comprends que cette capitale-ci lui soit plus chère que les autres! Il n'y a pas de refuge plus doux que Paris au coeur des petits souverains; car il n'y a pas de ville plus délicieusement propre à les consoler d'être petits. Ils n'y sont acclamés nulle part; mais ils s'y voient respectés partout. Ils goûtent, dans Paris républicain, cette volupté de ne se sentir inférieurs à personne. L'hospitalité fastueuse d'un empereur puissant ou d'un grand roi rendrait plus sensible à tous les yeux l'humilité de leur condition, les exposerait à des comparaisons désobligeantes... Ici, ce risque leur est épargné. Et ni la bombe de Tivoli-Vaux-Hall, ni l'«engin mystérieux» de la rue d'Argenson ne les empêcheront de penser qu'on dîne moins agréablement à Potsdam ou à Windsor qu'à l'Élysée.
...Des braseros sont allumés dans la nef du Grand Palais, et voilà que déjà--en attendant l'Hippique et les Salons de printemps--une exposition s'y improvise. Cela s'intitule le «Palais de la Femme», et j'y rencontre un peu de tout: des robes et des culottes de cheval, un atelier de fleurs artificielles et des pianos, des fourneaux de cuisine, de la parfumerie et des billards, des postiches et des machines à écrire, des modèles de crèches et de maisons ouvrières, de quoi instruire ou tenter tous les sexes et tous les âges. Alors pourquoi le «Palais de la Femme»? Est-ce qu'on veut indiquer par là que la femme est, à Paris, le commencement et la fin de toutes choses et que les hommes ne font rien, ne créent ou ne démolissent rien qu'à cause d'elle; qu'en art, en toilette, en économie sociale ou domestique, il n'y a rien dont elle ne soit ici la cause, ou le prétexte, ou le but? Mon cousin Bénaly, qui m'accompagne, pense que j'attribue aux organisateurs de cette entreprise une arrière-pensée philosophique qu'ils n'ont point eue.
«Ces hommes sont simplement, me dit-il, des Parisiens très intelligents à qui l'expérience a enseigné que, dans cette ville-ci, le titre d'une oeuvre importe beaucoup à son succès. Et ils ont choisi celui auquel il est sans exemple qu'une curiosité d'homme ou qu'une sympathie féminine ait résisté. Ils n'ont fait aux femmes qu'une place honorable parmi eux; mais très spirituellement ils ont voulu qu'elles occupassent l'enseigne tout entière... Ils ont mis à leur livre, qui n'est pas mauvais, une couverture qui le fera trouver délicieux. Et cela aussi est «bien parisien».
...Déjeuné rue Royale, en sortant du Palais de la Femme. Delbon nous a donné, pour la séance de la Chambre des députés, deux cartes. En Président installé d'hier, onze ministres tout neufs... j'ai voulu voir cela, vivre pendant une heure dans cette atmosphère de bataille. Et m'y voici. Nous sommes, Bénaly et moi, juchés et comprimés en un coin de tribune, d'où mon oreille ne perçoit qu'une suite de mots confus, noyés dans un brouhaha de clameurs approbatives, de rires, de grognements que scandent des battements de pupitres et le bruit de coupe-papier heurtés au bois des tables. Imposant décor, de tonalité cossue, où se fondent le rouge sombre des sièges et l'acajou des deux tribunes. Assis derrière la plus haute, un petit homme mince, cravaté de blanc, considère avec flegme le va-et-vient des redingotes qui encombrent l'hémicycle, au delà duquel, sous le jour terne qui tombe du plafond, je vois grouiller des crânes chauves, des mains levées, des poings tendus. De temps en temps, M. le Président appuie le doigt sur le levier d'une grosse sonnette, se penche vers quelqu'un qui lui vient souffler à l'oreille quelque chose. Il a les cheveux en brosse, la barbe en pointe coupée, court sur les joues, le nez pincé, les paupières bouffies, abaissées sur deux yeux qui semblent clos et dont les cils dessinent, à distance, deux petits traits noirs sur la face pâle:--je ne sais quoi, dans l'aspect, de guindé, de distant, de fatal... Il a l'air de s'ennuyer beaucoup, et la mélancolie de son attitude contraste plaisamment avec l'animation joyeuse des visages d'hommes et de femmes qui encombrent, en face de lui, les tribunes publiques. Ceux-là, visiblement; s'amusent, et j'en fais la remarque à Bénaly.
«Ils s'amusent, en effet, me dit Bénaly; et persuadez-vous bien, ma cousine, que ni l'orateur que vous voyez se démener à la tribune, en des attitudes de théâtre, ni ceux qui l'applaudissent ou le conspuent ne sont indifférents à la présence de ces auditeurs et de ces auditrices-là. Ces hommes se sentent observés, et il leur est agréable qu'on les observe. Dangereuse coutume! Il me semble que bien des abus de parole et de geste, bien des niaiseries, bien des extravagances seraient évités dans cette maison, si la préoccupation d'en imposer aux badauds qui sont là--aux femmes surtout--n'y hantait les cervelles. On se tient autrement, et l'on pense et l'on parle autrement devant un mur nu que devant une tribune où l'on aperçoit des chapeaux fleuris et de beaux yeux qui vous regardent. C'est terrible, en politique, les yeux d'une jolie femme. Cela incite à toutes sortes de bêtises. On était un homme simple: on veut être brillant; on était un homme conciliant: on devient susceptible et agressif; on savait s'abstenir de propos inutiles: on devient bavard et redondant. _Elle_ est là... il importe de lui plaire.
»Et puis il y a la tribune, qui achève de les affoler; chaque parole qu'on y dit devient un bout de rôle qu'on joue et qu'on a le souci de bien jouer. Regardez l'homme qui hurle en ce moment et que M. Jaurès menace du poing. Il avait peut-être une opinion utile à exprimer, qu'il eût donnée sagement de sa place. On a poussé cet homme sur un tréteau; on lui a offert l'occasion de se mettre en scène, de déclamer ce qu'il avait à dire; comment voulez-vous qu'il résiste à cette tentation? C'est un Latin; il aime le théâtre; et le voilà devenu prolixe, impertinent, tumultueux, méchant... Tout cela vient de ce qu'il s'est placé, pour parler, à un mètre cinquante au-dessus du sol Faites-le descendre de là; subitement il s'apaise. Il sourit à l'adversaire qu'il menaçait; il l'accompagne à la buvette...»
Sonia.
LES FAITS DE LA SEMAINE
FRANCE
23 janvier.--Clôture de l'enquête judiciaire sur la mort de M. Gabriel Syveton: le juge d'instruction rend une ordonnance de non-lieu.
25.--Grave accident aux ardoisières d'Avrillé, près d'Angers: 15 ouvriers tués par suite de la rupture d'un câble.
27.--Le nouveau ministère se présente devant les Chambres; lecture de sa déclaration et de son programme, identique à celui du précédent cabinet.--A la Chambre des députés, interpellation visant la déclaration ministérielle et la politique générale: réponse de M. Rouvier, président du conseil; intervention de M. Berteaux, ministre de la guerre, et de M. Delcasse, ministre des affaires étrangères. Adoption, par 410 voix contre 107, d'un ordre du jour de confiance. Vote de deux douzièmes provisoires pour les mois de février et de mars.--Afin d'affirmer la résolution du gouvernement de faire cesser l'agitation causée par l'affaire des fiches de délation, le conseil des ministres arrête, avant la séance, les mesures suivantes: mise en disponibilité du général Peigné, commandant du 9e corps d'armée, membre du conseil supérieur de la guerre: des généraux d'Amboix de Larbont et de Nonancourt; radiation des cadres de la Légion d'honneur du commandant en retraite Bégnicourt.
30.--Explosion d'une bombe, à Paris, avenue de la République, à la suite d'un meeting organisé salle Tivoli à propos des événements de Saint-Pétersbourg; cinq personnes blessées, dont deux gardes républicains.--La nuit précédente, un engin explosif a été déposé au domicile du prince Troubetskoï, attaché à l'ambassade de Russie.
ETRANGER
23 janvier.--A Saint-Pétersbourg, la situation reste grave. Le ministre de l'intérieur a fait fermer toutes les succursales de l'Union ouvrière.--Nombreuses grèves à Moscou.--Incendie violent dans les chantiers de l'Amirauté, à Sébastopol.
24.--Publication d'une déclaration du département d'État de Washington, précisant sa politique à Saint-Domingue: les Etats-Unis garantissent à la République Dominicaine l'intégrité de son territoire, ils prennent en mains la perception des impôts, la révision du tarif douanier et le règlement des réclamations étrangères.--Oukase adressé par le tsar au Sénat dirigeant et rétablissant le poste de gouverneur général de Saint-Pétersbourg (supprimé depuis 1866); le général Trepov, préfet de Moscou, nommé à ce poste, reçoit une partie des attributions du ministre de l'intérieur et un pouvoir discrétionnaire l'autorisant à faire intervenir la force armée à sa volonté et lui conférant la police des fabriques et ateliers, des autorités communales, des zemtvos. Il établit son quartier général au Palais d'Hiver. La grève est d'ailleurs en complète décroissance. Arrestations d'écrivains et de journalistes, connus pour leur libéralisme.
25.--A Saint-Pétersbourg, dans la nuit du 24 au 25, obsèques d'un grand nombre des victimes de la fusillade du 22; les corps ont été transportés à 14 kilomètres de la ville. Entente entre le ministre des finances et les fabricants: la durée de la journée réglementaire de travail sera réduite à neuf heures. Aux usines Poutilov, les premières en grève, dans d'autres ateliers, une grande partie des ouvriers ont repris le travail.--A Moscou, les cosaques tirent sur des manifestants; plusieurs blessés.
26.--Entrée de l'ambassade française à Fez, capitale du Maroc.--En Espagne, démission du cabinet Azcarraga.--Élections législative en Hongrie. Le cabinet Tisza éprouve une défaite inattendue et complète. Le parti Kossuth est le victorieux de la journée.--Le traité de commerce entre l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie est signé par les commissaires des deux États; il est valable jusqu'en 1918.--A Saint-Pétersbourg, proclamation du gouverneur général et du ministre des finances invitant les ouvriers à se défier des meneurs politiques et à reprendre le travail, annonçant que le tsar a mis à l'étude la question des assurances ouvrières et qu'une loi vient d'être proposée, qui porte diminution de la journée de travail et donne aux travailleurs la faculté légale de délibérer sur leurs besoins et d'en formuler l'expression. En province, extension de la grève.
27.--En Espagne, M. Villaverde, déjà président du conseil en 1903, forme un nouveau cabinet, conservateur comme les précédents.--A Saint Pétersbourg, les journaux recommencent à paraître, sous le contrôle de la censure; la ville est calme, La conseil municipal de Moscou élit une commission de 15 membres chargée de s'occuper de la question du mouvement ouvrier. La grève commence à Varsovie.
29.--Les désordres s'aggravent à Varsovie, les écoles et les théâtres sont fermés.
LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE
La tentative russe sur Niou-Tchouang n'avait été qu'un audacieux raid, accompli par un fort parti de cavalerie, qui avait réussi à forcer le rideau de l'extrême gauche japonaise.
Dix jours plus tard. Kouropatkine tentait, sur le même flanc gauche des japonais, un mouvement bien plus considérable. Dans la nuit du 24 au 25, tout un corps d'armée (le 8e) prenait l'offensive sur la rive droite du Houn-Ho, au nord-ouest de Liao Yang. Par un froid intense (16°), qui avait brusquement succédé à une température exceptionnellement douce, les Russes attaquaient, le 25, les villages de Khaïlatosa et de Kekeouatai et les occupaient; leur cavalerie repoussait deux régiments de dragons vers le sud-est. Le 26, le mouvement se dessine contre Sandepou, gros village aux mains des Japonais depuis le 8 novembre; après un vif combat, les ouvrages artificiels qui le protégeaient sont enlevés et, à sept heures du soir, les Russes sont dans le village; ils se heurtent alors à une forte redoute, qui ne peut être prise sans bombardement préalable et dont les feux rendent la position dans le village intenable. Il faut reculer; le 27, le 28, le comtat continue avec acharnement; les Japonais ont pu couvrir à temps leur flanc gauche; le plan de Kouropatkine a échoué. Le 29, les Russes étaient refoulés dans les environs de Kekeouatai, sur le Houn-Ho.
M. ROUVIER AU BOIS
M. Maurice bouvier, notre nouveau «premier» qui, en prenant la présidence du conseil, a gardé le lourd portefeuille des finances, est sans contredit l'homme le plus occupé du cabinet. Certes, son expérience consommée de parlementaire et de financier, sa puissance de travail, la remarquable verdeur de ses soixante deux ans, le tiennent à la hauteur de sa tâche; mais celle-ci doit lui laisser bien peu de loisirs, et, en dehors de ses heures de présence à la Chambre ou au Sénat, on ne se l'imagine guère qu'assis devant un bureau, courbé sur des rapports, des dossiers, des tableaux de statistiques, des colonnes de chiffres, préparant des projets et des discours, triturant la matière fiscale et budgétaire, abattant quotidiennement une besogne ardue, à laquelle vient s'ajouter maintenant le souci de la politique générale.
Eh bien, se figurer M. Rouvier en cette unique posture de sédentaire attaché à un rude labeur, ce serait n'avoir de sa physionomie qu'une notion incomplète. Son tempérament actif de méridional, un besoin de réaction bien naturel, le portent à rechercher l'exercice, et ainsi, d'ailleurs, il suit l'exemple des hommes politiques anglais, lesquels, on le sait, sont presque tout des sportsmen distingués. Cet Athénien de Marseille, devenu de longue date un Athénien de Paris, pratique volontiers le plus élégant des sports: l'équitation. Au Bois, proche voisin de son hôtel de Neuilly-Saint-James, il est des matins--le dimanche surtout--où on le rencontre chevauchant familièrement en compagnie de son jeune fils. M. le ministre conserve en selle quelque chose de son attitude habituelle à la tribune: rien de guindé, un certain sans façon, qui n'exclut ni la fermeté sur les étriers, ni l'art délicat de rendre la main à propos Peut-être ne se pique-t-il pas d'être un cavalier d'une correction impeccable; mais que lui importe, pourvu que l'assiette soit solide comme l'assiette de l'impôt et l'équilibre assuré comme l'équilibre du budget? E. F.
MAXIME GORKI A la suite des troubles qui ensanglantèrent, le 22 janvier, Saint-Pétersbourg, un certain nombre d'hommes de lettres, de Journalistes, «d'Intellectuels», comme on dit, ont été arrêtés par la police russe.
Neuf écrivains qui, la veille de cette tragique journée, avaient été désignés par 150 de leurs confrères, au cours d'une réunion, pour se rendre auprès du ministre de l'intérieur et tenter d'éviter la collision qu'on pressentait fatale, furent les premières victimes de la répression.
Parmi eux se trouve l'un des écrivains les plus puissants, les plus originaux de la littérature russe contemporaine, Maxime Gorki. Saisi à Riga, où il était allé, il a été incarcéré dans une forteresse.
On a surnommé Gorki le «prince des vagabonds». Nulle existence, en effet, ne fut plus mouvementée que la sienne, il rappellerait assez, par le côté aventureux de son caractère, notre Villon.
Agé de trente-cinq à trente six ans,--il ne sait pas au juste la date de sa naissance.--Maxime Gorki a été tour à tour apprenti cordonnier, puis apprenti graveur, marmiton, aide jardinier, coq sur un bateau à vapeur, garçon boulanger, scieur de long, débardeur, garde-barrière. Enfin, et surtout, dans un pays où, avec l'entrave étroite du passeport, les voyages sont si peu aisés, il a, toute sa vie, couru les routes.
Entre temps, il avait trouvé le moyen d'apprendre à lire sur le bateau à vapeur où il servait comme aide de cuisine; plus lard, il eut la bonne fortune de rencontrer un avocat qui s'intéressa à lui et lui fit donner une instruction convenable. Et puis, il reprit son chemin, parcourant les Russies en tous sens.
C'est au cours de ses pérégrinations qu'il a amassé les matériaux de ses livres, entassé les observations caractéristiques et directes, à peu près impossibles à un romancier professionnel, sur les pauvres gens, les déclassés, les _outlaws,_ au milieu desquels il passait et qu'il a fait revivre en des nouvelles d'une intensité singulière, avec leurs passions de brutes candides, leurs douleurs poignantes, qui balbutient leur misère sans espoir et sans fin.
Nous avons publié dans notre dernier numéro une importante série de photographies, croquis et dessins de nos correspondants et de notre envoyé spécial à Saint-Pétersbourg. La journée du 22 janvier aura été heureusement la seule sanglante et les documents photographiques que nous reproduisons cette semaine se rapportent presque tous aux journées qui ont suivi et où l'ordre a recommencé à régner. Cette physionomie de Saint-Pétersbourg, après l'émeute et la répression, n'en est pas moins lugubre. Nous n'avons pas besoin de souligner la tristesse poignante de la scène saisie par notre photographe et reproduite par notre belle gravure de première page: l'enterrement, le mardi 24 janvier, d'un ouvrier, tombé le dimanche sous les balles aveugles d'un régiment de la garde impériale; un frère, un père simplement un ami--on ne sait--suit seul le pauvre cercueil, qui glisse sans bruit sur la neige vers le cimetière. Deux seulement des photographies ci-contre ont été prises le jour même des terribles conflits: le spectacle est presque anodin; à peine aperçoit-on la ligne des soldats refoulant le public, discerne-t-on l'émoi qui règne autour du Jardin Alexandre,--et pourtant, dans l'instant qui va suivre, les fusils vont partir.
LE «PRIX GONCOURT» DES FEMMES
Il a été décerné ces jours-ci, sans tapage, et dans des conditions assez originales. C'est une «académie féminine» qui s'est chargée de ce soin: une académie toute neuve, qui ne confectionne aucun dictionnaire et n'habite aucun palais, mais où règnent le talent, l'esprit, la jeunesse et la beauté, et dont la place est marquée désormais parmi les aréopages littéraires--de physionomie infiniment moins séduisante--où, jusqu'à présent, le sexe fort dictait seul ses lois.
Cette académie féminine n'est point née, comme le croient beaucoup de gens, d'une idée de concurrence, mais d'une idée de justice.