L'Illustration, No. 3231, 28 Janvier 1905

Part 3

Chapter 32,373 wordsPublic domain

_Donatello_, par Arsène Alexandre (Laurens 3 fr. 50).--_Hogarth_, par François Benoît (Laurens, 3 fr. 00).--_Boucher_, par Gustave Kahn (Laurens, 3 fr. 50).--_Le Poinct de France_, par Mme Laurence de Laprade (Laveur, 10 fr.).--_Les Primitifs français,_ par Henri Bouchot (Librairie de l'Art ancien et moderne, 4 fr.).

Donatello

Rapidement se poursuit la collection déjà nombreuse des grands artistes, entreprise par la maison Laurens. Donatello a été confié à M. Arsène Alexandre. Le petit Donato ou Donatello naquit à Florence en 1386. Son père, Donato di Niccolo Betto Bardi, cardeur de laine, avait connu, l'exil et vu de près l'échafaud (1380). De quels sombres récits il dut remplir l'imagination de son fils enfant! Ami de l'architecte Brunelleschi, Donatello fit avec lui le voyage de Rome, où les deux compagnons vécurent dans la plus grande pauvreté. Son oeuvre, jusqu'à sa mort (1460), fut immense. Or San Michèle, le campanile de Florence, la cathédrale sont peuplés de ses puissantes créations. Dans son saint Marc, son saint Pierre, son saint Jérôme, dans ses prophètes et ses apôtres, ne cherchez aucune douceur il n'y a là que grandeur et indignation Rien n'égale l'horreur tragique de sa Judith coupant la tête d'Holopherne. Il sculpta un Jean-Baptiste enfant et dans les villes d'Italie répandit «la haute et éloquente tristesse de son âme». Ses deux saint Jean-Baptiste, couverts de peaux de Venise et de Sienne, sont d'effrayantes apparitions. A Padoue il éleva la statue équestre du condottiere Gattamelata et dans l'église Saint Antoine de cette ville façonna des bas-reliefs, parmi lesquels d'une vie prodigieuse, se signalent ceux des enfants chanteurs. Avec l'architecte Michelozzo, il travailla, de 1425 à 1433 à de grands tombeaux; lui-même repose à San-Lorenzo où il dépensa si généreusement son génie.

Nous avons au Louvre son portrait par l'Uccello. Simple dans ses habits, sans nul souci de l'argent, il déposait en un panier ses trésors, afin que ses élèves y puisassent selon leur besoin. L'oeuvre de Donatello vit dans les pages enthousiastes, mais d'une critique juste, de M. Arsène Alexandre.

Hogarth.

William Hogarth est un des plus complets représentants de l'humour anglaise. C'est avant tout un satiriste. Il n'y a pas de métier, ni de fonction dont il n'ait attaqué les travers et les vices. Soldats, juges, médecins, gens d'Église, hommes politiques sont l'objet de sa raillerie. Il n'épargne aucune catégorie sociale. Dans la _Réunion moderne à minuit_, un révérend prépare le punch. La _Marche des gardes vers l'Écosse_ est dirigée contre l'armée. En la personne de Wilkes, tribun sans conscience, flattant les basses passions populaires, il flagelle la basse démagogie. Sa série de tableaux: _l'Élection_, débute par une scène de ripaille qui nous montre que Londres ne différait pas de la Rome de Salluste où l'on cherchait la faveur du peuple par des festins. Les six tableaux de la _Destinée d'une courtisane_, les huit tableaux de la _Destinée d'un libertin_, reproduits et popularisés par la gravure, les _Quatre âges de la cruauté_, en quatre tableaux, le _Travail et Paresse_, le _Mariage à la mode_, la _Rue du Gin_ et la _Rue de la Bière_, font pénétrer fort avant dans les moeurs des Anglais au dix-huitième siècle. Le _Combat de coqs_ expose des visages béats et grotesques, suivant la lutte des deux champions armés de longs becs et d'éperons. La plupart des compositions d'Hogarth, à plusieurs scènes enchaînées et graduées, montrent une grande entente du théâtre et constituent de véritables comédies. Rien de plus sain et de plus robuste que cette peinture. Ce qu'on peut reprocher à l'artiste, c'est peut-être parfois, à cause de la multitude des détails, un certain manque d'harmonie dans la composition. Hogarth nous a laissé de lui-même un portrait où il a placé son chien favori. Peut-être l'homme n'était-il pas très sympathique. Petit, trapu, vif, coquet, il était au moral vaniteux, vantard, agressif, et, bien qu'économe, de moeurs relâchées. Il s'est surtout attaché aux laideurs, aux tares, aux cynismes de ses contemporains. Né à Londres le 10 novembre 1697, il mourut le 26 octobre 1764, nous laissant dans son oeuvre une minutieuse histoire des moeurs, des costumes, du mobilier de son temps. M. François Benoît nous a raconté, avec la précision élégante du professeur, les travaux et la vie d'Hogarth.

Boucher.

Ce n'est plus le professeur, c'est le lettré de la nouvelle école, épris de tours originaux, que nous trouvons en M. Gustave Kahn. Sa forme, du reste, s'adapte merveilleusement à la peinture de Boucher. Le souci de bien dire et de ne pas s'exprimer comme tout le monde n'empêche pas M. Kahn de se livrer aux recherches les plus scrupuleuses. François Boucher naquit à Paris, le 29 septembre 1703, rue de la Verrerie, d'un père dessinateur en broderies. Il fut l'élève de Lemoyne, mais se laissa fortement impressionner par Watteau. En Italie, dont il entreprit le traditionnel voyage, il éprouva un goût très vif pour Tiepolo. De 1731 à 1733, il devient «décorateur habile, peintre des coquetteries et des élégances de l'amour, amoureux du léger et du joli». Il illustre Molière de trente-trois dessins (1734), crée dix grandes vignettes pour _Acajou et Zirphile_ de Déclos, fait des cartons de tapisseries et, avec _Renaud et Armide_, est reçu à l'Académie en 1734. L'année précédente il avait épousé Marie-Jeanne Buseau, jolie blonde de dix-sept ans, dont La Tour nous a laissé un portrait. Cette jeune femme, artiste elle-même, gravant les oeuvres de son mari, devint son type de beauté et paraît dans toute sa peinture. Oudry, appelé à diriger, avec Nicolas Bernier, la manufacture de Beauvais, fait appel au maître-décorateur Boucher. Avec une belle entente de l'ordonnance de l'oeuvre, M. Kahn a parfaitement divisé les productions de l'artiste en pastorales, mythologies, chinoiseries. Si l'on excepte les cris de Paris, parmi lesquels ce chef-d'oeuvre de mouvement et de vie: _Balais! balais!_ et quelques fantaisies comme les _Faiseurs de bulles de savon_, la _Buveuse de lait_, et des décors d'opéra, presque tout est compris dans les catégories principales si ingénieusement marquées par M. Kahn. Mais partout, soit qu'il représente Vénus, soit qu'il nous montre des Chinoises de rêve prenant le thé, c'est toujours la femme parisienne qui apparaît. Ses tableaux, semés d'amours, sont une fête éternelle. Il fut le favori de Mme de Pompadour dont il fit sept fois le portrait, en même temps qu'il peignait sa fille, Alexandrine d'Étioles. Dans le luxe et l'aisance, il s'éteignit en mai 1770. En chacun des volumes de la collection des _Grands Artistes_, vingt-quatre reproductions éclairent le texte du critique historien.

Le poinct de France.

Le dix-septième siècle usait beaucoup de dentelles et pour les habits féminins et pour les costumes des hommes, si bien qu'une partie notable de l'argent français passait en Italie, à Venise, à Gênes, à Raguse. Pour arrêter cet exode, Colbert fit rendre par Louis XIV la déclaration du 12 août 1665 créant des manufactures de poinct de France. Pour que ces produits ne fussent pas inférieurs, il en établit, d'après un code draconien, les modèles, les types, les mesures, les qualités. Avec savoir, Mme de Laprade nous initie à l'oeuvre de Colbert; elle nous raconte ce que fut la dentelle--le poinct de France--dans des villes comme Argentan, Alençon, Valenciennes, et quelles familles se tinrent à la tête de cette charmante industrie française. Son livre, d'une belle érudition, est précédé de quelques pages, fort littéraires, de M. Henry Lapauze.

Les Primitifs Français.

Ce volume paraît au moment où je termine cet article: c'est son auteur, M. Henri Bouchot, qui organisa, il y a quelques mois, _l'Exposition des primitifs français_. Plein de renseignements, son livre a cependant, avant tout, l'allure d'une thèse. Non sans le prouver, M. Bouchot nous affirme qu'il y eut, à l'origine, avant ce qu'il appelle la _Renaissance_ décadente, un art bien français, échappant complètement à l'influence italienne et d'autant mieux à l'influence flamande qu'il précédait les Van Eyck. Ceux-ci même durent une partie de leur génie au contact de l'art flamand avec l'art français, son précurseur. Peu s'en faut même que M. Bouchot ne fasse des deux célèbres frères des fils de l'Ile-de-France. Bien qu'ils soient nés à Maeseyck, ce sont pour lui, semble-t-il, des Parisiens. Cela vaut à M. Bouchot, dont la pensée a déjà débordé en certaines revues, les anathèmes de M. Huysmans, dans le superbe livre: _Trois Primitifs_ (Vanier). A la fin du treizième et au commencement du quatorzième siècle, M. Bouchot nous montre des oeuvres françaises, d'une liberté, d'une vie sans pareilles. Près de Mahaut d'Artois, petite-fille de Louis VIII et nièce de saint Louis, née vers 1275, paraissent deux artistes: Etienne d'Auxerre et Evrard d'Orléans. Ils la suivent de Paris et de Conflans à Hesdin, sa résidence favorite. Jacques de Boulogne, formé par Etienne d'Auxerre, et son fils Laurent travaillent à Hesdin. Ainsi Paris et l'Ile-de-France, se transportant vers le Nord et dans le voisinage des Flandres, exercèrent sur les Néerlandais une véritable action artistique.

Plus tard, en plein quinzième siècle, des maîtres bien français comme Jean d'Auteuil, Girard d'Orléans, qui mourut en 1378, donnent des marques de leur talent tout personnel. Vers 1374, trente ans avant _l'Agnus Dei_ de Gand, se place le _Parement de Narbonne_, du Louvre, avec les scènes de la Passion et le _Divin Jardinier_. A la cour de Dijon, Jean de Troyes peint à l'huile, quand l'auteur présumé de la peinture à l'huile, Hubert Van Eyck, n'a que trois ans. Ce dont M. Bouchot poursuit à chaque ligne la démonstration, c'est que les Van Eyck ne sont pas des initiateurs et que les Français les ont devancés et enseignés.

De l'art parisien, pur à l'origine, transformé un peu ensuite sous la direction du duc de Berri et par les apports lombards, sont sortis les Flamands de Bruges et parallèlement les Tourangeaux avec Jean Fouquet, les Auvergnats, les Lyonnais et les Avignonnais.

Avec une vigueur toute franc-comtoise, M. Henri Bouchot a présenté ces Opinions. E. LEDRAIN.

ONT PARU:

ROMANS.--_Exploits de Tom Sawyer, détective_, par Mark Twain. In-18, Mercure de France, 3 fr. 50;--_Place aux géants_, par H-.G. Wells, traduction H. Danay. In-18, d°, 3 fr. 50.--_Princesse Helga_, par Opale. In-18, Flammarion, 3 fr. 50.--_La Route s'achève_, par Jean Saint-Yves, in-18, Ollendorff, 3 fr. 50.

LITTÉRATURE.--_Le Général Choderlos de Laclos_, (1751-1803), d'après des documents inédits, par Emile Dard. In-8°, Perrin, 5 fr.;--_Choix d'oeuvres en prose de G. Leopardi_, traduction de Mario Turiello. In-18, d°, 3 fr. 50.--_Le Rêve d'un siècle_ (Victor Hugo-Richard Wagner), par Joseph Baruzi. In-18, Calmann-Lévy, 3 fr. 50.--_Nietzsche et la Réforme philosophique_, par Jules de Gaultier. In-18, Mercure de France, 3 fr. 50;--_Soirées du Stendhal Club_, documents inédits, par Casimir Stryienski. In-18, d°, 3 fr. 50.--_Rétif de la Bretonne_, avec notice et portrait. In-18 de la _Collection des plus belles pages_, Mercure de France, 3 fr. 50;--_Gérard de Nerval_, avec notice et portrait, in-18, d°, 3 fr. 50.

LES THÉÂTRES

Le nouveau poème lyrique de M. Saint-Saëns, _Hélène_, ne comptera pas parmi les meilleurs ouvrages du célèbre compositeur; on y retrouve néanmoins sa maîtrise habituelle dans le maniement des voix et de l'orchestre, et quelques belles envolées lyriques témoignent de la verdeur de son inspiration. Pour accompagner cet ouvrage, fort court, l'Opéra-Comique a repris _Xavière_, de M. Th. Dubois, un opéra comique aimable, bien écrit, et dans un style élevé quoique dénué de prétention.

La Ville de Paris et le Concert Colonne ont donné deux très belles auditions de la _Croisade des Enfants_, légende musicale adaptée du poème de Marcel Schwob; nous avons publié, avec notre dernier numéro, un fragment de cette oeuvre: il nous sera permis, quoique M. Gabriel Pierné soit notre collaborateur, d'en dire tout le mérite. La haute inspiration, la parfaite ordonnance et l'unité de sentiment qui distinguent sa partition en font une oeuvre d'art de premier ordre.

De la musique à la poésie il n'y a qu'un pas. Au surplus, est-ce encore par des qualités d'ordre musical que M. G. d'Annunzio charme et séduit dans sa Gioconda, représentée par «l'Oeuvre» au Nouveau-Théâtre. A travers l'excellente traduction de M. G. Hérelle, on perçoit nettement les riches sonorités de l'original. Dans ses chants passionnés où l'art et la beauté de la femme sont exaltés et confondus. M. d'Annunzio nous fait entendre des accents vraiment nouveaux et d'une beauté supérieure. On a moins goûté le sujet même de la tragédie, sujet encombré de détails étranges ou par trop naïfs. Le voici en deux mots: un sculpteur sacrifie sa femme qu'il aime au modèle féminin qui est l'inspiratrice de ses oeuvres. L'histoire ne nous dit pas que Léonard de Vinci ait perdu la raison en peignant sa Joconde. Dans la _Gioconda_ de M. d'Annunzio, le statuaire Lucio--supérieurement représenté par M. Burguet--nous apparaît un pur détraqué dont l'étrange folie semble inexplicable et n'éveille aucune sympathie.

Nous publions dans ce numéro _l'Instinct_, drame concis et poignant que M. Kistemaeckers a fait jouer au théâtre Molière; «Disons seulement qu'il a beaucoup plu au public et à la presse. La pièce de M. Arthur Bernède, jouée au même théâtre, la _Soutane_, met en cause le secret de la confession et conclut que ce secret est fait pour être violé; le talent ne manque pas dans cette oeuvre un peu trop déclamatoire et d'une logique contestable.

Nous arrivons aux pièces gaies de la semaine. Les _Merlereau_, comédie de M. G. Berr, où il est, fait une grande dépense d'esprit, nous montrent des bourgeois fêtards que désole la bonne conduite de leur fils Pascal. Gaie au premier acte, cette histoire tourne un peu á la mélancolie vers la fin, malgré l'excellente interprétation qu'en donnent les acteurs des Bouffes-Parisiens. M. Huguenot en tête.

Si la pièce de M. G. Berr est par trop sérieuse, on peut reprocher à certaines scènes du vaudeville de MM. Kéroul et Barré, le _Chopin_, au Palais-Royal, d'outrepasser les bornes de la décence, si élargies qu'elles aient été par le relâchement des moeurs théâtrales à notre époque; mais le public paraît s'y amuser.

Aux Variétés enfin, la _Petite Bohème_, livret de M. Paul Ferrier, musique de M. Hirchmann, où sont mis en scène une fois de plus les personnages de Henri Murger, a obtenu un succès rappelant celui des grandes opérettes d'autrefois: la musique en est aimable, chantante, d'une gaieté et d'un entrain sans pareils.

LE NOUVEAU MINISTÈRE

Photographies Anthony's, Benque, Paul Boyer, Gerschell, Nadar, Otto, Pirou, Walery.

_LA SCIENCE RÉCRÉATIVE_

_Solution du dernier numéro._ Nº 1987.--Mot carré de huit mots.

D É L I B É R É É G A R A M E S L A P I D O N S I R I S A N T E B A D A U D A T É M O N D E N T R E N T A N T E É S S E T T E S

[Note du transcripteur: Les suppléments ont, pour la plupart, été perdus; ils ne sont d'ailleurs pas contenus dans les éditions reliées de 26 numéros.]