L'Illustration, No. 3231, 28 Janvier 1905

Part 1

Chapter 13,310 wordsPublic domain

Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque

L'Illustration, No. 3231, 28 Janvier 1905.

L'ILLUSTRATION.

Prix de ce numéro: Un franc. SAMEDI 28 JANVIER 1905 63e Année--N° 3231.

_Suppléments de ce numéro:_ 1° L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE contenant LA CONVERSION D'ALCESTE et L'INSTINCT; 2º Quatre pages de gravures sur les Troubles de Saint-Pétersbourg.

COURRIER DE PARIS

JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

Natenska rentre, radieuse, du Collège de France. Elle ouvre sa serviette; en tire un petit carton qu'elle jette sur ma table et me dit: «Lis ceci, c'est un document dont ta philosophie s'amusera. Si la chose m'avait été racontée, je ne l'aurais pas crue, toi non plus, je suis sûre».

Je lis:

_74, avenue Suffren Téléph. 712-17._

_Monsieur Th. Vienne, directeur de la Grande Roue de Paris, a l'honneur de vous présenter ses salutations et de vous informer que le duel_ (ici deux noms) _aura lieu à la Roue le ..._ (ici la date), _à onze heures précises._

_A M. G ... Paris, ce 24 janvier 1905._

Ce carton a été montré tout à l'heure à Natenska par un camarade de cours, passionné d'escrime et qui suit les duels comme d'autres suivent les vernissages ou les premières.

Je n'ignorais pas que cette curiosité est très à la mode et que «l'affaire d'honneur» est un des spectacles où se complaît le plus passionnément la badauderie des Parisiens. Jusqu'ici pourtant cette badauderie semblait n'être que tolérée par les duellistes. On avait bien la gentillesse d'avertir tout bas ses amis de l'heure et du lieu de la rencontre (en les suppliant de n'en rien dire à personne); et si, par surprise, quelques intrus s'avisaient de découvrir le secret du rendez-vous et brusquement apparaissaient dans l'embrasure d'une fenêtre ou sur la crête d'un mur au moment où les épées sont tirées de leur gaine ou les pistolets de leur écrin, on aimait mieux feindre de ne pas les voir que leur dire de s'en aller. On était, au fond, très flatté de «s'aligner» devant une foule ... Sans doute; mais tout de même on y mettait de la discrétion. On faisait les gestes de s'enfuir, avec l'espoir d'être suivi; mais on n'avouait pas cet espoir-là.

A présent, on fait mieux que l'avouer: on sollicite l'honneur d'être escorté sur le terrain, regardé et applaudi. Les rencontres s'organisent sans mystère; on y invite des femmes. Il ne manquait plus à ce cérémonial nouveau que la carte d'invitation,--la «formule» imprimée au bas de laquelle le tenancier du local où l'on se bat met sa signature et le cachet de sa maison. C'est fait. Dans un an, des maîtres d'hôtel accompagneront les médecins sur le pré; et, tandis que l'un déballera sa trousse, l'autre débouchera les bouteilles et préparera les pâtisseries.

Tout cela est un peu comique, et les duellistes d'autrefois n'avaient pas prévu, je suppose, que l'affaire d'honneur apparaîtrait un jour à leurs arrière-neveux comme une occasion de faire valoir en public la grâce de leurs attitudes et d'être photographiés pour rien dans les journaux.

Cependant les pires modes ont leur bon côté et il ne faut jamais se presser de médire de celles du temps où l'on vit. Je me souviens qu'au pensionnat de Neuilly où je fus élevée un dentiste venait, à chaque rentrée, s'assurer de l'état de nos bouches. Il entrait dans les salles d'étude, escorté de deux soeurs de charité qui disposaient au milieu de nous un fauteuil, une table et les accessoires nécessaires aux petites opérations possibles; une à une, nous défilions, tremblantes, mais résignées,--rendues braves par la peur de paraître ridicules ... Nous nous obligions les unes les autres à faire bonne contenance sous la dure main de l'opérateur, et cette «publicité» nous rendait fortes.

La façon nouvelle dont s'organise le règlement des affaires d'honneur, protégera, de même, les combattants timides contre le danger de certaines défaillances. On recule devant une épée; on ne fuit pas devant l'objectif. Et ainsi, dans l'avenir, tous les duels seront de beaux duels: il ne s'y produira que des attitudes nobles et des gestes hardis. Le plus poltron pensera: «Attention ... Des femmes me regardent, et il y a un cinématographe.»

...Au restaurant Fayot. Dans un coin, une table fleurie, encombrée de flacons de liqueurs et de boîtes de cigares, autour de laquelle cinq personnes achèvent de dîner. Cigares et flacons sont intacts. On boit du tilleul en fumant des cigarettes. Le Parisien devient sobre. Neurasthénique ou gastralgique, il dédaigne (ou redoute) le tabac fort et les spiritueux; et l'on ne vient plus «au cabaret», comme ils disent, pour bien boire ou pour bien manger, mais pour bavarder à l'aise une heure ou deux, dans un joli décor, hors de chez soi. Mes voisins causent à demi-voix, mais assez haut pour qu'il me soit facile d'entendre ce qu'ils disent. Ils m'intéressent; ils s'entretiennent un peu de tout: du nouveau ministère, des bagarres russes, de la pièce d'hier, de l'exposition du cercle Volney, du dernier Salon des miniaturistes.

Quelqu'un dit: «Et vous, vous êtes content?» Je regarde l'homme à qui cette question est posée. Les coudes sur la table, il répand de ses doigts maigres un peu de tabac dans une feuille de papier qu'il roule d'un geste preste et l'allume vivement à la flamme d'une bougie; un épais binocle, dont le cordon s'accroche au-dessus de l'oreille droite, voile l'éclat des yeux durs, au-dessus d'une face osseuse et tourmentée. Je le reconnais. C'est l'homme du jour: M. Brunetière, de l'Académie française, qui ouvre cette semaine, en un local privé, une série de dix «leçons» où, depuis un mois, tout Paris s'est donné rendez-vous. Evincé des grandes chaires publiques où l'indépendance un peu brutale de sa parole froissait, je crois, certaines «orthodoxies», M. Brunetière est devenu ce que les Parisiens aiment par-dessus tout: un conférencier d'opposition.

M. Brunetière continue de rouler de minces cigarettes, qu'il fume, l'une après l'autre, fiévreusement, et expose en phrases lentes, longues, martelées, le sujet de ses prochaines leçons. Il parlera des Encyclopédistes, de la jeunesse de Voltaire et des idées de Montesquieu; il enseignera de quelle façon on était «libre penseur» en ce temps-là, et cela lui fournira l'occasion, je suppose, de dire son sentiment sur la façon dont on l'est aujourd'hui. Je me rappelle avoir vu un jour, je ne sais où, un billet écrit par M. Brunetière, et j'en fus très frappée. Cela formait des lignes régulières, composées de caractères appuyés, verticaux, parfaitement lisibles sur l'alignement desquels s'épanouissait, de distance en distance, une lettre «bouclée» avec soin; et cela donnait à l'oeil l'impression de quelque chose d'archaïque et de clair à la fois, de dur et de fleuri. La parole de M. Brunetière ressemble à cette écriture-là. Elle ne caresse point l'oreille, comme tant d'éloquences françaises; elle n'est ni amusante, ni jolie; mais elle «empoigne», et j'ai, en écoutant parler ce diable d'homme, la sensation (pas désagréable du tout) d'être tenue par cinq doigts de fer qui ne me lâcheront que quand cela leur plaira. Je ne sais pas ce que valent, en politique ou en littérature, les opinions de cet académicien, et cela m'est bien égal; il me suffit de goûter la manière et le ton dont il les défend. M. Brunetière me plaît pour les raisons qui le rendent antipathique à tant de gens.

Je le regarde qui explique à des femmes aimables, parmi les fleurs et les lumières d'une salle de restaurant, ce que c'est que les romans de Voltaire. Il explique cela avec âpreté, sans grâce, uniquement impatient de persuader. C'est de cette même façon bourrue, presque rageuse, que je l'entendis un jour parler de Marivaux..., M. Brunetière est un passionné triste et qui est arrivé à la gloire en jouant la difficulté: dans la plus aimable des sociétés d'Europe, il n'a pas consenti à être un professeur aimable; au milieu de philosophes et de critiques qui montrent un constant souci de plaire et de parer leur science d'un peu de grâce, cet homme n'a jamais souri. Et le voilà illustre quand même. C'est très beau. Je sens que j'aurais de lui une peur affreuse, si j'étais sa femme; mais, vu ainsi et regardé à distance dans la fumée que font ses cigarettes, il ne me déplaît pas.

«Théâtre national de l'Opéra, 28 janvier 1900, GRANDE REDOUTE, parée, masquée et travestie.»

L'affiche m'avait tentée. C'était une des traditions de l'hiver parisien, ces bals de l'Opéra d'autrefois. On y revient,--pour une nuit, et nous nous étions promis, Natenska et moi, d'aller voir cela, sans en rien dire à personne. La grippe qui court Paris m'a traîtreusement jointe rue Soufflot ... Je n'irai pas à l'Opéra.

Delbon, qui m'est venu voir, s'amuse de ma déconvenue.

--Voulez-vous, me dit-il, savoir ce qui se passera tout à l'heure, à l'Opéra?

--Dites...

--Voici. Quatre ou cinq mille personnes, vers minuit, se bousculeront froidement dans un édifice plein de lumières, mais si vaste qu'il semblera partout insuffisamment éclairé. Les femmes seront enveloppées de vastes dominos qui cacheront l'élégance des tailles et l'agrément des sourires; et parmi ces mystérieux paquets de satin clair, les hommes déambuleront, mélancoliques, le chapeau sur la tête et la canne à la main, comme dans la rue. Le silence de cette foule ne sera coupé que par le bruit de deux orchestres, autour desquels on regardera curieusement tourner quelques couples de filles et de figurants costumés. Du haut en bas des loges, il y aura des femmes assises qui, elles aussi, considéreront sans joie ce spectacle. Pour s'exciter un peu, celles dont les loges sont le plus rapprochées du parquet,--c'est-à-dire de la plate-forme construite en prolongement de la scène, sur toute l'étendue de l'orchestre--auront à la main des lignes de pêcheur, au fil desquelles pendront de menus objets (des poupées, des fleurs) qu'elles promèneront au-dessus des têtes et que les plus agiles flâneurs de l'orchestre devront attraper en passant. Un buffet luxueux s'ouvrira près du foyer. On s'y écrasera pendant une heure ou deux. Autour des petites tables, des gens graves seront penchés sur leurs verres, suçant au bout de longues pailles des choses glacées. Il y aura çà et là une ébauche de farandole, un essai «d'intrigue»; et l'on s'y précipitera--pour voir--comme autour d'un accident... Tout cela sera triste, madame, et bien des Parisiens voudraient être tout là l'heure à votre place, souffrir d'un rhume qui les dispensât d'aller s'amuser là. Mais on n'est pas libre à Paris de fuir certains amusements, à moins que le médecin ne vous l'ordonne. Il y a des corvées traditionnelles auxquelles on se doit; il y a des spectacles où il est nécessaire «d'être allé...»

--Alors, dis-je, vous irez à la redoute de l'Opéra?

Il eut un geste désolé:

--Naturellement.

Sonia.

_LES FAITS DE LA SEMAINE_

FRANCE

17 janvier.--La Chambre siège quelques minutes, pour la forme, et s'ajourne _sine die_, en raison de la crise ministérielle, virtuellement ouverte depuis le 14.

18--Dans une réunion du conseil des ministres à l'Élysée, M. Combes remet officiellement au président de la République, qui l'accepte, la démission collective du cabinet.--Publication au _Journal officiel_ d'arrêtés pris par le ministre de l'intérieur, en application de la loi du 7 juillet 1904, et fixant au 1er septembre prochain, terme de l'année scolaire, la fermeture de 466 établissements d'enseignement congréganistes.

20.--M. Jonnart, gouverneur général de l'Algérie, offre un déjeuner au duc et à la duchesse de Connaught; le même jour le frère du roi d'Angleterre invite le gouverneur à dîner à bord de L'_Essex_.

21.--M. Rouvier est appelé à l'Élysée en vue de la formation du cabinet.

22.--- Election législative en Corse (arrondissement d'Ajaccio); M. Forcioli, ancien député radical, remplace M. Emmanuel Arène, devenu sénateur.--Obsèques de Louise Michel, dont le corps a été ramené de Marseille à Paris, pour être inhumé à Levallois. Un nombreux cortège composé de groupes socialistes et révolutionnaires accompagne le char funèbre.

23.--Sir Francis Bertie, le nouvel ambassadeur d'Angleterre à Paris remet ses lettres de créance au président de la République.--Le cabinet Rouvier est constitué.

TROIS GÉNÉRAUX JAPONAIS PHOTOGRAPHIÉS DEVANT PORT-ARTHUR.--Copyright 1905 by Underwood and Underwood.

ÉTRANGER

15.--A Moscou, un jeune homme, étudiant, croit-on, tire trois coups de revolver sur le général Trepof, préfet de police, sans l'atteindre.--Fin de la grève de l'industrie pétrolifère à Bakou (Transcaucasie.)

16.--A Essen, _l'Union minière_ patronale ayant refusé d'accorder aux ouvriers la réduction de la journée de travail, la grève générale est proclamée dans le bassin minier de la Ruhr (Westphalie), comptant 370.000 ouvriers.--Grève générale des 140.000 ouvriers des usines Poutilov, près de Saint-Pétersbourg (fabrique de matériel de guerre pour l'État).

17.--En Westphalie, la grève s'étend à 303 mines ou puits de mines; 154.330 ouvriers ont quitté le travail.--A Saint-Pétersbourg, les ouvriers des ateliers franco-russes se joignent à ceux des usines Poutilov.--L'ambassade française quitte Larache pour Fez.

18.--En Westphalie, 307.310 grévistes.--A Saint-Pétersbourg, les 13.000 ouvriers de l'usine gouvernementale de constructions navales de la Neva font grève, arrêtant ainsi la construction d'un croiseur et de torpilleurs.

19.--En Westphalie, 235.000 grévistes; on signale les premières violences; les expéditions de houille sont interrompues.--A Saint-Pétersbourg, où les grévistes sont déjà au nombre de 100.000, les propriétaires de fabriques, réunis au ministère des finances, repoussent la demande de réduction de la journée de travail et refusent de discuter avec les organisations ouvrières. Le pope Gapone, fondateur de _l'Union des ouvriers russes,_ prend la tête du mouvement ouvrier. Les chantiers de la Baltique, de nombreuses usines sont désertés par les travailleurs.--Pendant la cérémonie de la bénédiction des eaux de la Neva, par le tsar, une des pièces de la batterie d'honneur, installée sur la berge, lance sur le palais d'Hiver une boîte à mitraille; les vitres de quatre fenêtres sont brisées.

20.--Signature d'une convention d'arbitrage entre les Etats-Unis et la Suède et Norvège.--Aggravation de la situation, à Saint-Pétersbourg; 74 usines sont fermées; 93.000 ouvriers sont en grève; 5.000 grévistes ont parcouru le quartier de Vassili-Ostrov, faisant cesser partout le travail. Le général Foullon, gouverneur de la ville, interdit les rassemblements; toute la garnison est sur pied.

21.--Manifestation socialiste à Riga.--A Saint-Pétersbourg, les journaux n'ont pas paru; 1.500 établissements sont fermés; 150.000 ouvriers chôment. Le soir, premiers désordres, dans le faubourg d'Okhta.

22.--Conflits sanglants, à Saint-Pétersbourg, entre les troupes et les grévistes qui veulent, le pope Gapone à leur tête, apporter au tsar, au palais d'Hiver, une pétition réclamant une constitution politique et énumérant des revendications économiques. Le tsar est resté à Tsarskoïé-Sélo. Nombreux tués et blessés.

PHOTOGRAPHIES DE VAINQUEURS

Nous avons eu, à maintes reprises, déjà, l'occasion de signaler la grande sympathie des Japonais pour la photographie. Nous serions les derniers, au surplus, à nous plaindre de ce penchant, qu'on est enclin à trouver, à quelques égards, un peu puéril chez des guerriers, puisqu'il nous a procuré quelques images amusantes. En voici, de nouveau, trois qui sont plus caractéristiques encore de l'état d'esprit des Japonais.

Trois des principaux collaborateurs du général Nogi dans la conquête de Port-Arthur n'ont pas résisté au désir de laisser d'eux à la postérité une image héroïque. Ce sont: le général Oshima, commandant de la 9e division, le lieutenant général Tsuchiya et le général Ichinoyé. Tous trois sont des militaires de grande valeur. Le général Oshima est un des vétérans de la guerre sino-japonaise; le général Tsuchiya, maintenant à la tête d'une division, a joué, à la troisième armée japonaise qui investissait Port-Arthur, un rôle important et le général Ichinoyé est un des chefs les plus audacieux de l'armée japonaise. Il a dirigé contre Port-Arthur les assauts les plus énergiques, et notamment la charge contre le fort de Baurinzan, qui fut si meurtrière, une véritable réédition de Balaclava; le 29, il entrait dans les tranchées russes, sabre en main, à la tête de ses hommes.

Ces héros ont cédé, pourtant, à un mouvement de toute petite vanité en posant devant l'objectif, dans une mise en scène un peu théâtrale, au milieu d'obus russes tombés sur le camp japonais sans exploser, donc, peu dangereux. Le même décor, les mêmes accessoires, d'ailleurs, ont servi pour deux des photographies: le général Oshima et le général Ichinoyé ont été pris devant le même fond, flanqués des mêmes projectiles. Le général Tsuchiya, plus heureux, a eu les honneurs d'un cadre spécial et d'accessoires bien à lui.

L'ENTERREMENT DE LOUISE MICHEL

LES TROUBLES EN RUSSIE.--Hommes d'État et fonctionnaires russes ayant joué le premier rôle dans les événements actuels.

LE VOYAGE DE LA MISSION DIPLOMATIQUE FRANÇAISE DE TANGER A FEZ _Photographies de M. du Taillis._

IMPRESSIONS D'UN CORRESPONDANT DE GUERRE

COMMENT VIT LE GÉNÉRALISSIME RUSSE

Le chemin de fer est la seule chose russe, dans le vaste pays mandchou; il fut la cause de la guerre dont il est maintenant le soutien; le long de cette ligne qui, de l'est à l'ouest et du nord au sud de Mandchouria à Vladivostok et de Kharbine à Port-Arthur, coupe audacieusement des étendues immenses, l'influence russe, la civilisation russe ont coulé; des villes nouvelles ont surgi du steppe, villes toujours pareilles, avec les maisonnettes uniformes des fonctionnaires, des employés, les casernes, la banque, les échoppes des marchands et la petite église encore timide, discrète, n'osant pas sur cette terre hostile, âprement disputée, élancer trop haut son clocher!...

Pour les Russes, le chemin de fer est comme la corde qui soutient le plongeur sous l'eau; autour de lui, toute l'armée se concentre, et la tête, l'âme de l'armée, le généralissime reste toujours sur sa voie: cinq à six wagons très élégants, d'un luxe solide et de bon aloi, un restaurant, un salon pour le général, trois voitures pour les officiers de l'entourage, des vétérans, à la poitrine chargée de décorations, montant la garde près des marchepieds, le sabre nu, voilà la maison roulante, le quartier du commandant en chef. Faut-il partir? la locomotive est à côté, parfois même, dans les circonstances graves, déjà attelée et sous pression. Décide-t-on qu'il faut rester quelques jours dans un lieu? en deux ou trois heures, une équipe d'ouvriers bien entraînés a posé, près de la ligne principale, une ligne de garage sur laquelle s'engage le train du général. Quand un ombrage, une berge riante est voisine, l'ingénieur n'hésite pas à pousser jusqu'à elle: à Kaï-Tcheng, les wagons de Kouropatkine étaient sous la saulaie: on les entrevoyait tout d'un coup à travers les rameaux et le feuillage; le chemin de fer semblait avoir oublié ses bas instincts utilitaires; il s'oubliait à jouir des rives verdoyantes, de la proximité des eaux. Lui, l'homme du devoir et de la discipline, il s'attardait en museries, il faisait l'école buissonnière!

Durant les longs séjours, à Liao Yang, à Moukden, le généralissime se permettait quelques douceurs d'une installation moins provisoire, moins volante. Il souffrait ... un peu, que son train prît racine. Pour accéder aux wagons, on échafaudait à la hâte un escalier attenant à une galerie couverte, qui servait aux réceptions, aux promenades les jours de pluie; des étendards, des écussons, décoraient modestement la nudité des planches. Les mois d'atroce canicule, pour rendre moins intolérables les compartiments surchauffés, on avait coiffé les wagons d'un capuchon de chaume, sur lequel des soldats versaient, à jet de pompe, une pluie rafraîchissante. Le train de Kouropatkine prenait sa douche longuement!...

Non loin de ces cars élégants, de simples wagons pour marchandises abritent les services auxiliaires, les nombreux bureaux de l'état-major. Par les portières ouvertes, on voit d'immenses cartes tapissant toute la paroi; sur ces cartes quantité de petits drapeaux, de couleurs diverses, qui représentent chaque unité de l'armée; ces drapeaux se meuvent selon que se meuvent les troupes dont ils sont la marque, et le général peut avoir, à toute minute, une image absolument exacte des masses énormes qu'il conduit. D'autres cartes avec d'autres drapeaux reproduisent tout ce qu'on sait de l'armée japonaise, tout ce que le service des renseignements, les espions, la lecture des journaux, des télégrammes a pu apprendre sur l'ennemi; et, malheureusement pour les Russes, ce tout a toujours été peu de chose et les petits drapeaux ont suivi d'une façon précise les mouvements des bataillons nippons. Un wagon contient le télégraphe qui fonctionne à toute heure du jour et de la nuit, relié à chaque division de l'armée, transmettant les ordres du généralissime et les informations des chefs de corps. Dans un autre, s'imprime le journal de l'armée, le _Mandchourski Vestnik_ ou «Éclaireur de Mandchourie». Plus loin, ce sont les fourgons pour les chevaux, les équipages, la _sotnia_ de cosaques qui escorte le commandant.