L'Illustration, No. 3230, 21 Janvier 1905
Part 3
Les champions du _looping_ semblent avoir adopté la proverbiale devise de Nicolet: «De plus fort en plus fort»! Après le «bouclage» de la boucle, le «cercle de la mort», la «flèche humaine» et tant d'autres prouesses prodigieuses, ce genre d'acrobatie vient de s'enrichir d'une nouvelle création récemment inaugurée dans un de nos music-halls parisiens: le «bouclage» du gyroscope.
L'ingénieux appareil construit par M. Roquejoffre consiste essentiellement en une énorme roue métallique de 4 mètres de diamètre qui, semblable à une roue de cycle, est adaptée à une solide colonne de support en fonte; grâce aux roulements à billes, elle peut aisément à la fois tourner dans le plan vertical et pivoter dans le plan horizontal; enfin, un contrepoids d'environ 250 kilogrammes assure l'équilibre du système. Quant à la piste, dont les lamelles de bois légèrement espacées augmentent l'adhérence, elle est établie en porte-à-faux sur la face extérieure de la jante.
Ceci posé, voici comment s'exécute l'exercice. L'homme se met en piste sur une bicyclette un peu plus lourde qu'une machine ordinaire; il pédale d'abord rapidement et, par l'intermédiaire des roues adhérant aux lamelles, tel un écureuil faisant tourner sa cage, il imprime un mouvement inverse au gyroscope; puis, il se cale, s'arrête brusquement et le gyroscope l'entraîne en arrière. A une certaine hauteur, la force ascensionnelle devenant nulle, le cycliste se lance de nouveau en pédalant; alors son poids, la rapidité de la descente le projettent en avant et, en répétant le même effort, il parvient, au bout de plusieurs reprises à la partie supérieure du gyroscope, qu'il boucle six ou huit fois de suite.
L'ÉPAISSEUR DES CHEVEUX CHEZ L'HOMME SAIN ET CHEZ L'HOMME MALADE.
Un médecin japonais, le docteur Matsuura, de Kioto, a fait de curieuses observations sur les variations d'épaisseur des cheveux et sur les conditions dans lesquelles ces variations se produisent.
L'auteur est parti de cette idée que la nutrition du cheveu doit, comme celle de l'ongle, dépendre de l'état de la nutrition générale et que, si la consistance, le volume et la coloration de l'ongle subissent des altérations dans les parties qui croissent dans le cours d'une maladie, il doit en être de même de la consistance, du volume et de la coloration du cheveu.
L'observation a confirmé ces prévisions théoriques, et M. Matsuura a constaté que, dans le cours de presque toutes les maladies aiguës ou chroniques, la partie des cheveux qui avait poussé durant la période morbide avait une épaisseur inférieure à l'épaisseur normale. Cette diminution d'épaisseur variait d'un dixième à un quart, alors que les inégalités normales n'atteignaient jamais un dixième.
Comme on pouvait s'y attendre, c'est dans les maladies de longue durée, la fièvre typhoïde, et surtout la phtisie, que cette altération était le plus accentuée. Les seuls cas où l'auteur n'ait pu constater aucune trace de ce phénomène sont ceux où la mort était arrivée soit subitement, soit dans un temps très court, comme dans les ruptures d'anévrisme, les embolies, les fractures du crâne ou autres accidents mortels.
En même temps que la diminution de l'épaisseur des cheveux, l'auteur a observé l'interruption de leur couche médullaire et leur friabilité. Les cheveux des malades s'épilent aussi plus facilement.
Ces observations ne constituent pas une simple curiosité médicale. Pratiquement, elles peuvent servir à rétablir l'histoire des maladies d'un individu et, en médecine légale, à contrôler certaines affirmations et à vérifier des identités douteuses.
COMMENT S'APPELLE LA PLUS HAUTE MONTAGNE DU GLOBE?
Jusqu'ici, quand on demandait quelle est la plus haute montagne du globe, les gens bien informés répondaient sans hésitation: «Le mont Everest ou Gaurisankar, dans l'Himalaya; 8,840 mètres.» Il va falloir changer cela, en conséquence des récentes investigations qui ont mis fin à des discussions qui duraient depuis longtemps déjà. Quand le pic de 8,840 mètres fut découvert, la science géographique lui donna un numéro d'ordre, en l'absence de toute dénomination indigène. Ce fut le pic XV. En 1856, L'_Indian Surrey_ proposa de donner au pic XV le nom de son ancien chef, Everest. Ce qui fut fait. Mais en 1857, Schlagintweit vint tout troubler. Il avait vu, de Kaulia, un sommet très élevé que les indigènes de la région nommaient Gaurisankar, et il ajoutait que ce Gaurisankar n'était autre que le pic XV ou Everest du gouvernement indien. Le nom indigène devait prévaloir, disait le voyageur allemand qui n'était peut-être pas fâché de vexer un peu les Anglais. Mais ceux-ci répondaient qu'il devait y avoir erreur. Ils ne niaient pas l'existence du Gaurisankar, mais contestaient que cette montagne fût la même que l'Everest. Il devait y avoir deux pics. De nombreux mémoires furent écrits pour et contre; mais on fit mieux: on explora, et, pour achever de faire la lumière, une expédition fut envoyée au Népaul en 1903. Cette expédition a réglé le différend.
Elle a fait voir qu'effectivement, l'Everest et le Gaurisankar sont deux pics bien distincts. Ils sont même à 57 kilomètres de distance et appartiennent à deux massifs différents.
Le plus élevé est le pic XV ou Everest; le Gaurisankar (pic XX de l'_Indian Surrey_), de l'autre côté de la vallée du Dudh Kosi, n'a que 7,143 mètres. L'Everest est considéré comme en ayant 8,840: la récente exploration a obtenu trois chiffres, par trois visées différentes: 8,767, 8,817 et 8,840 mètres; elle a retenu la plus forte, déjà obtenue par d'autres géographes. Il faut donc, à la question posée plus haut, répondre désormais: «Mont Everest, 8,840 mètres.» Il paraîtrait aussi que le nom de Gaurisankar serait une erreur; il n'y aurait pas de Gaurisankar. Il y aurait une cime très élevée, voisine de l'Everest, présentant deux sommets. Ces sommets auraient chacun leur nom: le plus élevé serait le Sankar et l'autre le Gauri.
Il ne faut plus parler du Gaurisankar, mais seulement du Gauri et du Sankar.
C'est le Sankar qui aurait 7,143 mètres.
LE NOUVEAU TRAITEMENT DES NÉPHRITES.
Depuis peu de temps une nouvelle méthode s'est introduite dans la thérapeutique des néphrites: c'est la méthode opothérapique, préconisée par le professeur Renaut, de Lyon, et qui consiste à traiter ces affections si redoutables et si pénibles par la macération de rein de porc.
MM. M. Page et Dardelin, qui ont utilisé cette méthode, ont communiqué à la _Presse médicale_ leurs impressions sur les résultats obtenus par eux. Celles-ci sont très satisfaisantes. Ils ont soigné 18 cas par la méthode lyonnaise et, dans 16 cas, l'albumine a totalement disparu. Voici quelques renseignements sur la méthode. Le remède se prépare en coupant un rein de porc en menus morceaux qu'on lave avec de l'eau fraîche pour enlever ce qui pourrait rester d'urine. Après quoi on fait un hachis de ces morceaux de rein et on le pile jusqu'à ce qu'il forme une bouillie qu'on met dans 300 grammes d'eau fraîche additionnée de sel (à la dose de 7 gr. 50 0/00). On laisse macérer trois heures, au frais, en remuant de temps en temps. C'est le liquide de macération qui constitue le remède: on le boit en trois fois dans la journée, additionné de julienne froide, par exemple, pour masquer le goût qui d'ailleurs n'est pas trop mauvais. Le traitement doit se prolonger pendant dix jours consécutifs. La macération doit être faite chaque jour, car elle ne se conserve pas du jour au lendemain; il faut la conserver à la glace pour éviter un commencement de fermentation.
Même dans des cas d'artériosclérose avancée, la méthode expérimentée par MM. Page et Dardelin leur a donné d'excellents résultats: plusieurs mois après le traitement, l'albumine n'avait pas reparu. Aussi faut-il espérer que les médecins mettront à l'épreuve le procédé inauguré par M. Renaut et que leurs malades s'en trouveront aussi bien que ceux de MM. Page et Dardelin.
Mouvement littéraire.
_L'Indo-Chine française_, par Paul Doumer (Nony, 10 fr.).--_Péking pendant l'occupation étrangère en 1900-1901_, par le lieutenant-colonel Guillot (Lavauzelle, 3 fr. 50).
L'Indo-Chine française.
Pendant cinq ans, de 1897 à 1902, M. Doumer a gouverné l'Indo-Chine, où il succédait à M. Rousseau. Ce sont ses souvenirs de là-bas et son administration que le nouveau président de la Chambre expose dans son livre. Pas de phrases inutiles en ces pages. L'auteur est avant tout un homme d'action qui s'amuse peu aux bagatelles littéraires et aux redondances oratoires. Il écrit comme il parle et comme il agit. Quelquefois cependant sa concision se pare, comme lorsqu'il rend sa vision des ruines kmères de Watpou, au Cambodge, et d'Angkor, au royaume de Siam. «Tout est grand ici, tout est colossal: la végétation, les ruines, les souvenirs. On ne peut s'empêcher d'admirer les arbres, dont les fûts, que vingt bras n'entoureraient pas, s'élèvent vers le ciel, droits, vigoureux, altiers, comme s'ils s'étaient nourris de la chair des morts qui dorment à leur ombre.» Mais peut-être n'est-ce pas quand il monte jusqu'à la poésie que M. Doumer nous semble supérieur. Il excelle dans le récit tout nu, dans l'élégante et sobre manière dont il use pour narrer ce qu'il a vu et les réformes qu'il a accomplies.
Débarqué à Saigon, le 13 février 1897, il commence par étudier la Cochinchine, dont il nous dit le climat et les ressources. Là règne une chaleur humide et accablante, et beaucoup d'insalubrité; mais de cette terre molle, fertile, sort en abondance le riz dont l'exportation annuelle s'élève de 80 à 100 millions de francs. Les habitants logent dans des cases en bambou, aussi peu confortables que possible; ils ont, par commune, une maison des notables et un marché couvert.
Sans s'attarder dans ce coin sud de la colonie, M. Doumer gagne par mer le Tonkin, où il trouve une température moins supportable encore que celle de la Cochinchine, mais en revanche des villes comme Hanoï, le riche delta du fleuve Rouge, une population plus forte, plus laborieuse, des artistes, des fondeurs de cuivre, des orfèvres, des nielleurs, d'habiles brodeurs de soie. La Cochinchine nous appartient: le Tonkin, dépendant de l'Annam, est un protectorat, en ce sens que les mandarins nous servent d'intermédiaires pour administrer la population indigène: les intérêts de chaque commune sont gérés par un conseil de notables qui répartissent l'impôt, lequel est perçu en bloc par les mandarins et livré au résident français. A Hué, M. Doumer est allé visiter le roi d'Annam et s'est aperçu des exactions commises par l'administration locale du pays. Après le roi Thanh-Thaï, ce fut au tour de Norodom de recevoir le nouveau gouverneur général qui le trouva dans sa résidence de Pnom-Penh, la capitale du Cambodge.
M. Doumer établit, dans cette région surtout indienne de la colonie, un conseil de six ministres indigènes, sous la présidence du représentant de la France. Les décisions de cet aréopage sont soumises à la signature du roi et contre-signées pour être exécutoires par le résident supérieur (juillet 1897).
Mais quelle résistance de Norodom quand, deux ans après, on supprima les jeux publics si fructueux pour sa cassette personnelle! Avec la nouvelle organisation du Cambodge, le trésor public augmenta, sans créer de nouvelles charges, et la richesse de cette contrée prit des développements que note M. Doumer. Les dernières excursions du gouverneur général eurent pour théâtre le Laos, une des cinq fractions de notre empire indo-chinois.
Nous avons, dans ces voyages multipliés, la première preuve de l'activité de M. Doumer. Maintenant quelles modifications apporta-t-il dans le gouvernement de la grande colonie, quelles améliorations dans ses produits et dans son budget? Il demanda pour lui-même tous les pouvoirs qu'un ministre peut avoir en France, dans son département. Jusqu'à sa venue, dit-il, le gouvernement général étant trop faible, les efforts manquaient de coordination et d'unité. Pour arrêter les budgets annuels, il créa un Conseil supérieur de l'Indo-Chine et, en même temps, pour l'épanouissement de la fortune publique, des chambres de commerce et des chambres d'agriculture, un service des douanes et des régies financières. A son arrivée, la Cochinchine était obérée, le Tonkin et l'Annam en déficit. Grâce à une surveillance attentive et à des impôts sur le sel, sur l'alcool, sur l'opium, les recettes furent bientôt supérieures aux dépenses. Un budget général (31 juillet 1898) fut établi, avec le souci toutefois d'employer sur place les contributions directes et de faire entrer les indirectes dans le budget commun de l'empire. Grâce aux excédents et à un emprunt amortissable, on put entreprendre de grands travaux, tracer un réseau ferré de 2,400 kilomètres, des canaux d'irrigation et de dessèchement, des voies navigables, des ports.
Ne demandant plus rien à la métropole, l'Indo-Chine lui est-elle profitable? En 1896, la France importait dans la colonie pour 50,547,037 francs; en 1901, le chiffre des importations fut de 100,067,696 francs. L'Indo-Chine, en 1896, exportait en France pour 10,143,905 francs; en 1901 ses exportations ont monté à 39,549,995 francs.
Avant de quitter son poste, M. Doumer, inquiet, avait signalé le prochain péril japonais. Je ne me permets, dans ces articles purement littéraires, d'émettre aucune opinion en dehors des lettres pures. Quand un livre intéressant se présente, je le signale au public et me contente d'en donner la substance et d'en juger la composition. C'est ce que j'ai fait pour les souvenirs de M. Doumer.
Péking pendant l'occupation étrangère.
M. le lieutenant-colonel Guillot était commandant du génie, lors de l'occupation de Péking par l'armée internationale. Dans un savant travail, il nous donne le plan détaillé de la ville. En pleine liberté, avec la curiosité d'un amateur et d'un militaire des armes savantes, il s'est promené dans les deux parties de la grande cité: dans la ville tartare où se dressent le Palais impérial, le palais des Ancêtres, celui de la Statue, avec la cathédrale française et le couvent des soeurs de Saint-Vincent-de-Paul, et dans la ville chinoise qui possède le temple du Ciel et le temple de l'Agriculture.
Péking n'a guère qu'une population de 600,000 à 700,000 habitants, bien que son étendue égale presque celle de Paris. C'est qu'il y a là des parcs, des palais avec des entours spacieux, beaucoup d'arbres. La sécurité la plus absolue reprit bientôt possession de la ville, après l'entrée des troupes alliées; les boutiques s'ouvrirent de tous côtés; on circulait doucement dans ces rues naguère agitées par les Boxers. Instructif et pittoresque, même pour les profanes, le volume de M. Guillot se distingue peut-être par un optimisme trop marqué à l'endroit de la Chine et de ses desseins pacifiques. E. Ledrain.
Ont paru:
HISTOIRE.--_Marly-le-Roi, son histoire (697-1904)_, par Camille Piton. In-8º, illustré, Joanin, 15 fr.--_La Reine Margot et la Fin des Valois (1553-1615)_, par Charles Merki. In-8º, avec portrait, Plon, 7 fr. 50.--_Les Rupelmonde à Versailles (1686-1784)_, par le comte Charles de Villermont. In-18, Perrin, 3 fr. 50.--_Jadis_, par Frédéric Masson. In-18, Calmann-Lévy, 3 fr. 50.--_Le Maroc d'aujourd'hui, d'hier et de demain_, par Arthur de Gauniers. In-8º, Fume, 2 fr. 50.--_L'Empire de la Méditerranée_, par René Pinon. In-8º, Perrin, 5 fr.
ROMANS.--_L'Amant et le Médecin_, par Gabriel de la Rochefoucauld. In-18, Calmann-Lévy, 3 fr. 50.--_La Maison de la petite Lima_, par Pierre de Querlon. In-18, Mercure de France, 3 fr. 50.--_Le Péché de la morte_, par Maxime Formont. In-18, Lemerre, 3 fr. 50.--_Au-dessus de l'abîme_, par Th. Bentzon. In-18, Calmann-Lévy, 3 fr. 50.--_La Cité ardente_, par Henry Carton de Wiart. In-18, Perrin, 3 fr. 50.--_La Guerre universelle_, par Auguste Niemann, traduit de l'allemand par J. Schroeder et P. Bruck-Gilbert. In-18, Flammarion, 3 fr. 50.--_La Valise diplomatique_, par Léon de Tinseau. In-18, Calmann-Lévy, 3 fr. 50.--_L'Election sentimentale_, par le comte de Comminges. In-18, Juven, 3 fr. 50.--_Le Droit au bonheur_, par Camille Lemonnier. In-18, Ollendorff, 3 fr. 50;--_Mon papa_, par Julien Berr de Turique. In-18, d°, 3 fr. 50.
POÉSIES.--_La Sonate des heures_, par Albert Reggio. In-18, Perrin, 3 fr. 50.--_Le Secret de la vie_, par Fernand Richard. In-18, Plon, 3 fr. 50.--_Oiseaux_, par Louis Mandai. In-18, Lemerre, 3 fr. 50.--_Primevères_, par Henri Dorange. In-18, dº, 3 fr.--_La Jeunesse du saint roi Louis_, pièce en 5 actes, en vers, par Joseph Ducos. In-18, dº, 3 fr. _Armide et Gildis_, drame en vers en 5 actes, par Camille de Sainte-Croix. In-18, Librairie générale, 3 fr. 50.--_Les Flammes de la vie_, par Jeanne Sienkiewicz. In-18, Vernier, 3 fr.--_Les Voix de la terre_, par Emile Peyromaure. In-18, Victor Havard, 3 fr.
LES THÉÂTRES
Malgré ses qualités d'esprit et de bonne humeur, _le Patrimoine_, de M. Ambroise Janvier, à l'Odéon, n'a obtenu qu'un demi-succès; l'auteur avait trouvé un excellent sujet de comédie, il l'a traité en vaudeville; cette confusion des genres n'a jamais porté bonheur à une oeuvre de théâtre. Il n'en est pas moins fort plaisant d'assister aux déboires de cet excellent notaire qui, pour sauver le patrimoine d'une famille, dilapidé par son chef, imagine de canaliser les fugues amoureuses de celui-ci dans la direction des femmes du monde, sous prétexte qu'elles coûtent moins cher, et ne s'aperçoit pas que sa propre femme a entrepris déjà le sauvetage du débauché qu'elle aime follement. A signaler, parmi les acteurs, M. Gémier et Mlle Mégard, particulièrement remarquables.
Au Vaudeville, après _Son Excellence Dominique_, amusante comédie politico-bureaucratique de M. J. Thorel, d'après une nouvelle de M. Bergeret, M. Romain Coolus nous a donné, dans _Petite Peste_, quelques épisodes d'un «Roman comique» moderne, à coup sûr plus gai que l'ancien, et qui cependant nous le ferait regretter, tant est lamentable l'immoralité de ces nouveaux hôtes du Chariot de Thespis. La «petite peste», c'est une «enfant de la balle», vertueuse peut-être, mais viciée jusqu'aux moelles par son entourage de cabotins et d'oisifs aguichés par la liberté de ses allures. Cela finit cependant par un mariage, comme une honnête comédie, mais la «petite peste» n'est pour rien dans ce dénouement bourgeois: un mariage libre lui eût souri davantage,--elle le dit, du moins. La pièce est excellemment jouée par Mlle Marthe Régnier et Thomassin, MM. Lérand, Dubosc, Gauthier et Colombey.
Spectacle plus reposant à la Renaissance, où M. Jules Lemaître a donné deux pièces d'une haute saveur littéraire: d'abord la _Bonne Hélène_, l'exquise fantaisie en vers, inspirée des infortunes conjugales du roi Ménélas, que l'on avait déjà applaudie au Vaudeville; puis, _la Massière_, étude de moeurs contemporaines, où, par une exception rare, ne s'agitent que des braves gens, mus par des passions honnêtes. _L'Illustration_ va publier cette pièce; nos lecteurs trouveront à la lire le même plaisir délicat qu'on éprouve à la voir représentée. Bornons-nous à signaler l'interprétation supérieure qu'en donne la Renaissance avec Mmes Brandès et Judic, MM. Guitry, Boisselot et Maury.
M. Coquelin n'a pas cessé d'être le maître comédien de notre époque; il suffit pour s'en convaincre d'aller l'entendre, à la Gaîté, dans les grands rôles comiques de Molière, dans _Tartufe_ et aussi dans cette aimable pièce de _l'Abbé Constantin_ que l'on a fort heureusement remise à la scène.
La Comédie-Française vient de célébrer le 283e anniversaire de Molière par une excellente représentation d'_Amphitryon_, précédée d'une exquise fantaisie en vers de M. G. Courteline, la _Conversion d'Alceste_, que nous publierons prochainement; nos lecteurs jugeront eux-mêmes à quel point M. Courteline a su s'approprier la langue et l'esprit de son illustre modèle, dans cet ouvrage qui dépasse de beaucoup la portée d'un simple pastiche. A noter le grand succès obtenu, dans le rôle d'Oronte, par M. Brunot, le plus jeune des pensionnaires de la Comédie Française.
NOTRE SUPPLÉMENT MUSICAL
Nous publions dans notre Supplément musical de ce jour un fragment de la 3e partie de la _Croisade des enfants_, légende musicale en quatre parties adaptée du poème de Marcel Schwob, musique de notre collaborateur Gabriel Pierné.
Cette oeuvre, couronnée au dernier concours musical de la Ville de Paris, a été exécutée par les soins de la municipalité le 18 janvier; une deuxième audition publique en sera donnée le 22 janvier aux concerts du Châtelet, sous la direction de M. Ed. Colonne.
Cette oeuvre offre ceci de particulier que les enfants y tiennent une place importante et que c'est la première fois, croyons-nous, que s'unissent d'une façon presque constante la voix des enfants, la voix des choeurs, hommes et femmes, et l'orchestre.
Les enfants ont été choisis dans les écoles de la Ville et après un mois de travail ils sont arrivés à un résultat admirable de précision, de justesse et de charme.
Le sujet de la Croisade des enfants est emprunté au remarquable poème de Marcel Schwob; il tient tout entier dans ces quelques lignes extraites des chroniques d'Albert de Stade, de Jacques de Voragine et d'Albéric des Trois Fontaines (année 1212):
«Vers ce temps là beaucoup d'enfants sans chef et sans guide s'enfuirent ardemment de nos villes et cités vers les pays d'outre-mer. Et, quand on leur demandait où ils allaient, ils répondaient: «A Jérusalem pour quérir la Terre sainte»... Ils portaient escarcelles, bourdons et la croix sur l'esclavine... Et certains venaient depuis Cologne. Ils arrivèrent jusqu'à Gênes et montèrent sur sept grandes nefs pour traverser la mer. Et une tempête s'éleva et deux nefs périrent; et tous les enfants d'icelles deux nefs furent engloutis... Et lorsqu'on interrogea ceux qui revinrent pour connaître la cause de leur départ, ils répondirent; «Nous ne savons point...»
LE GÉNÉRAL PEIGNÉ.
Dans la série des «fiches» relatives aux officiers, publiées depuis quelque temps par les journaux, figurait, ces jours derniers, une lettre du général Peigné à M. Vadécard, secrétaire général du Grand Orient, qui a produit une vive émotion.
Ancien chef de cabinet du général Boulanger, le général Peigné est actuellement commandant du 9e corps d'armée, à Tours, et membre du conseil supérieur de la guerre. A la suite de la publication de sa lettre, il a été mandé, pour fournir des explications, au ministère de la guerre et a été reçu par M. Berteaux. Mais on ne sait rien d'officiel sur ce qui s'est passé au cours de l'entrevue, et l'incident n'a eu, jusqu'à présent, aucune sanction. Le ministère étant démissionnaire, il ne peut être pris, à l'égard du général Peigné, aucune décision, car c'est seulement en conseil des ministres que son cas peut être examiné. La tâche reviendra au nouveau cabinet..
DUELS D'ESCRIMEURS.
Un nouveau duel vient de mettre en émoi le monde de l'épée. Cette fois comme le 31 décembre dernier, c'étaient encore deux escrimeurs de marque qu'une querelle d'ordre pour ainsi dire professionnel mettait aux prises: MM. Thomeguex et Henry de Pierrebourg, le premier assisté de MM. Rouzior-Dorcières et Destez, le second de MM. le comte de Rochefort et Dumas-Descombes.