L'Illustration, No. 3230, 21 Janvier 1905
Part 2
Un officier russe de taille herculéenne se dressa sur le parapet:
--Que demandez-vous? interrogea-t-il.
--Voulez-vous bien nous permettre de venir chercher nos morts?
--Mais oui... Seulement ne venez pas plus qu'une dizaine d'hommes et, bien entendu, sans armes...
--Très bien, c'est convenu! Merci, camarade.
--Adieu, camarade.
Et les Japonais purent enlever ces cadavres à demi décomposés.
A la date du 26 novembre les parallèles japonaises n'étaient plus qu'à quelques mètres de la caponière. On fit exploser la mine; puis on attendit encore quatre jours, comme si l'on avait hésité à donner l'assaut décisif à cette fortification éventrée. Enfin, le 30, après une lutte désespérée à la baïonnette, les petits hommes jaunes s'emparèrent de la caponière. Mais aujourd'hui encore (2 décembre) le fossé et l'escarpe sont aux mains des soldats du tsar.
UN DÉSERTEUR RUSSE
A une casemate de la 1ère division où j'étais, et d'où l'on voit, à l'oeil nu, distinctement, les maisons des nouveaux quartiers de Port-Arthur, la caserne des cosaques, le cimetière, des arbres, de-ci de là, des cheminées hérissant les toits, hier, des soldats japonais ont apporté, sur leurs épaules, un caporal de chasseurs sibériens, un déserteur venu se livrer à eux.
Il était gai, le misérable, on lui avait donné à boire, promis de l'argent et il a fourni aux officiers des indications précieuses. Par exemple, il a fait connaître aux Japonais dans quelles maisons de Port-Arthur on fabriquait les cartouches et dans quelles autres maisons il y avait des dépôts de munitions. Les Russes ont multiplié ces ateliers et ces dépôts en différentes places, précisément pour éviter les dangers et les conséquences d'une explosion qui eût été désastreuse si l'on avait réuni tous ces établissements.
Or, il y avait tout près du cimetière un édifice que les Japonais croyaient abandonné et sur lequel ils ne tiraient jamais.
Ils apprirent par le déserteur russe que cet édifice était un des dépôts de munitions les mieux fournis de la place et à l'aide du périscope relevèrent exactement sa situation.
Immédiatement, le téléphone fonctionna, transmit des ordres aux batteries de la 1ère et de la 6e division, et quelques minutes après une trombe de fer s'abattait sur le dépôt de munitions. Il croula comme un château de cartes, pendant qu'une grande fumée blanche se dégageait des débris. Des détonations suivies et formidables attestèrent qu'il y avait encore à cette place des munitions d'artillerie.
J'ai vu le traître dans la casemate où on l'avait relégué. Quand il m'aperçut, qu'il découvrit cet Européen parmi les Jaunes, il devint stupide, terrifié. Et un officier japonais qui était là me dit: «A présent nous fusillerions bien volontiers cette canaille.»
[Un vieux canon qui a coopéré à la chute de Port-Arthur, Des pièces de ce modèle ancien avaient été placées en grand nombre sur toutes les positions japonaises et utilisées au lancement de nouveaux obus de 7cm 1/2 à grande puissance explosive.]
[Soldats du 7e régiment portant des blessés aux ambulances. Les coolies chinois ne vont pas aux postes avancés où pleuvent les obus et les balles, achevant parfois les blessés et tuant les brancardiers.]
LES DÉTAILS DU SIÈGE DE PORT-ARTHUR VUS PAR LA PHOTOGRAPHIE
_Clichés de M. Lorenzo d'Adda._
L'incident qui avait un moment retardé le départ de l'ambassade que le ministre de France, M. Saint-René-Taillandier, était chargé de conduire, à Fez, vers le sultan du Maroc, cet incident est heureusement aplani. Au moment où les pessimistes commençaient à redouter de graves complications, une lettre écrite au nom du sultan par Ben Sliman était adressée directement à notre représentant et apportée en hâte, à Tanger, par un courrier spécial.
Le sultan y disait, en substance, qu'il avait appris avec une profonde douleur et une grande surprise l'ajournement du départ de l'ambassade et les autres mesures annoncées par le ministre de France, qu'il n'avait jamais pensé se priver des services de la mission militaire française et que son représentant à Tanger avait mal interprété sa pensée en annonçant le renvoi de cette mission.
Il suppliait donc M. Saint-René-Taillandier de ne pas laisser partir de Fez le consul de France, ni la mission militaire, et il demandait en même temps à notre ministre de se rendre le plus rapidement possible à Fez pour resserrer les liens d'amitié entre les deux pays et prendre, de concert avec le gouvernement chérifien, toutes les mesures qui seraient utiles pour arriver à ce résultat.
Nous ne pouvions demander davantage. M. Saint-René-Taillandier fut aussitôt autorisé par le quai d'Orsay à se mettre en route pour Fez et le croiseur _Du-Chayla_, mis à la disposition de la mission pour la conduire au port de Larache, vint mouiller en rade de Tanger.
Le 11 janvier, à 2 heures de l'après-midi, la mission s'embarquait.
Elle se compose, sous la haute direction de M. Saint-René-Taillandier, de M. de Saint-Aulaire, premier secrétaire d'ambassade, du capitaine Jouinot-Gambetta, attaché militaire, de M. Pelletier, troisième secrétaire, et des drogmans et interprètes de la légation.
Les autorités marocaines de Tanger, le gouverneur en tête, et plusieurs représentants des autres puissances étaient venus saluer les membres de la mission française avant leur départ et les ont accompagnés jusqu'au quai où les attendait la chaloupe qui devait les amener à bord du _Du-Chayla._
Le voyage se passa sans incident et la traversée fut superbe. Le soir même, à 6 h. 30, le croiseur jetait l'ancre devant Larache, salué par le canon de la vieille forteresse. Mais en raison de l'heure avancée et de l'état de la barre qui défend l'entrée du port, on dut remettre le débarquement au lendemain.
Dès le matin, des barcasses appartenant au sultan conduisaient tout le monde à terre, où une réception grandiose était faite à la mission par le pacha. Des ordres avaient été donnés évidemment par le Maghzen pour qu'on fit l'impossible afin d'effacer la mauvaise impression causée par l'incident.
NOTRE VOISIN LE SIAM
L'entente cordiale avec l'Angleterre a amené, comme conséquence directe, l'entente cordiale avec le Piani. La semaine dernière, un fait s'est passé, presque inaperçu dans le brouhaha politique, et cependant d'importance. Le Siam nous a rendu une partie de ces provinces du Grand Lac, qui appartinrent au Cambodge, notre protégé, et qui lui avaient été ravies par la conquête. Dans le même temps, nous lui rendions Chantaboun, que nous occupions comme gage temporaire. Le lendemain, on annonçait que le roi de Siam avait manifesté le désir d'envoyer un de ses frères, le prince Damrong, ministre de l'intérieur, saluer le gouverneur général de l'Indo Chine. M. Beau a adressé une invitation au prince, qui se rendra prochainement à Hanoï. Ainsi se manifeste par des actes la fin d'une trop longue période de suspicions, d'hostilités plus ou moins ouvertes et de colères.
Dans l'intérêt de notre empire indo-chinois, nous devons nous féliciter de ce changement de politique. Aujourd'hui, notre Indo-Chine, de la frontière chinoise au pays de Kratt, a ses frontières tracées; ses populations sont pacifiées; son organisation, achevée. Ce qu'il lui faut, désormais, mais nécessairement, c'est la paix qui lui permettra d'achever ses canaux, ses routes, ses chemins de fer, de mettre en exploitation ses richesses agricoles et bientôt, nous l'espérons, industrielles, et enfin, s'il faut tout dire, de se fortifier contre des agressions toujours possibles. La conquête est achevée, la mise en valeur commence. Pour l'exécution de ce nouveau et difficile programme, nous nous trouverons bien de l'amitié du Siam.
Et, par surcroît, nous nous donnerons ainsi l'occasion de mieux étudier cette civilisation si curieuse, aujourd'hui en contact avec la nôtre.
Les photographies qui illustrent cet article nous révèlent précisément un Siam que nous ne faisions que soupçonner.
Descendant, sur le front des troupes, d'un magnifique landau aux grandes glaces, la reine Sowaya Pongsi met pied à terre dans un costume inattendu et qui paraît des plus seyants. Et c'est dans ce même costume, blouses blanches, culottes noires, souliers à boucles, que s'avance, dans une cour du palais, l'alerte troupe des princesses, filles du roi. On admirera leur corps souple et bien proportionné. Selon l'expression d'un ancien voyageur, Mouhot, ces jeunes femmes n'ont rien à envier «aux modèles convenus de notre statuaire». Le teint est olivâtre, les pommettes des joues saillantes, les yeux noirs, taillés en amande et légèrement bridés.
La reine, les princesses, toute la famille royale et toute la La cour se rendaient, le jour où ces photographies ont été prises, à une des plus significatives cérémonies religieuses du Siam.
Les Siamois sont des bouddhistes orthodoxes, et ils le sont avec ferveur. Leur ardeur religieuse s'atteste de la manière la plus manifeste par le grand nombre de bonzes qu'ils nourrissent et entretiennent. Elle s'affirme encore par la multiplicité des pagodes et des sanctuaires. Les riches, non contents de faire des donations, construisent un temple qu'ils se plaisent à enrichir et où doivent être déposées leurs cendres: les pauvres donnent au moins une idole du bouddha. Enfin, la profondeur du sentiment religieux de ce peuple éclate dans la vénération dont est entouré le roi.
Les titres les plus pompeux lui sont prodigués. Il est par excellence le _Phrah_, vieille expression cambodgienne qui peut se traduire par «saint, divin, dieu, sacré, auguste», et qui s'applique, en effet, au bouddha, aux dieux, au roi, aux princes, aux bonzes. Il est encore le _Brah Pad Samtac_, «seigneur aux pieds sacrés», le _Chao Jivit_, «maître des vies», _le Chao Phen Ti_, «maître de la surface de la terre», le _Brah Maha Krasat_, «le saint et grand roi». Tels sont les titres qui appartiennent à ce souverain, qu'un de nos instantanés représente cependant sous une tenue sans faste, avec des allures simples, modestes et qui a bien un peu l'air, s'il est permis de dire, d'un de nos officiers coloniaux. Dès que le nouveau roi a reçu la douche, l'ondoiement symbolique de la grande «purification» qui lui vaut un de ses titres, celui de _Pavitra_, il est tenu d'aller vénérer les cendres de ses ancêtres et prédécesseurs dans le temple «de la grande tour», Maha Prasat, qui s'élève dans l'enceinte même du palais royal. Chaque année, à peu près vers la même époque,--octobre ou novembre,--il se rend solennellement dans les grands temples de Bangkok, pour faire ses dévotions au bouddha et offrir aux bonzes ses présents, les «Phra Kabhin». Les cendres de ses ancêtres sont portées devant lui et entrent avant lui dans le temple. C'est ce pèlerinage que représentent les dernières de nos photographies. Le roi se rend aux grands temples soit en voiture, soit parfois à pied, soit, le plus souvent, en barque. Selon Gervaise, le roi de Siam, dans ses sorties en bateau, était assis sur un trône couvert de beaux tapis et enrichi de pierres précieuses; il était entouré de six pages prosternés. Cent vingt rameurs, appelés «bras peints» parce que telle était leur coutume, manoeuvraient en cadence leurs rames dorées, en chantant à voix basse des airs qui devaient être anciens et traditionnels. A l'arrière, un petit étendard, fait d'une feuille d'or, distinguait la pirogue, le _balon_ royal, dont le timonier était frappé s'il se laissait emporter par le courant et décapité s'il tombait à l'eau sans que son timon fût cassé dans ses mains. Deux _balons_ d'honneur flanquaient celui que montait le roi: d'autres, en grand nombre, le suivaient ou le précédaient. Le lecteur pourra s'assurer par nos illustrations photographiques de l'exactitude de ces descriptions. G. R.
Documents et Informations.
Une locomotive sans charbon ni eau.
Une locomotive est actuellement en construction pour le Southern Pacific railroad, aux Etats-Unis, qui, si l'on en croit certains experts, est destinée à révolutionner les transports par voie ferrée. Ne nous hâtons toutefois pas trop de nous émouvoir; ce n'est pas la première fois qu'on nous annonce des révolutions de ce genre. La nouvelle locomotive marche électriquement, mais elle produit elle-même son électricité; elle consiste en un moteur à combustion interne du type non explosif qui actionne une dynamo. Aussi cette locomotive n'a-t-elle ni charbon ni eau; elle ne fait point de poussière ni de fumée. Elle marchera à 160 et 180 kilomètres à l'heure, sans difficulté, et porterait sans peine avec elle le combustible nécessaire à un trajet de près de 5,000 kilomètres. Ce qui caractérise la nouvelle locomotive, c'est qu'au lieu d'envoyer dans l'atmosphère 90% de l'énergie disponible dans la houille, en n'en conservant que 4% dans les chaudières, ce qui fait qu'à la roue on n'en a que 2 1/2%, son coefficient d'utilisation est de 38% au point de vue thermique, l'utilisation aux axes étant de 28.35: onze fois ce que donne la locomotive. Le moteur est à quatre temps. Un réservoir à air comprimé actionne un piston qui aspire de l'air; au second temps, l'air est comprimé à haute pression et à haute température; au troisième temps, du pétrole est injecté dans cet air incandescent; au quatrième, a lieu l'expulsion du gaz. C'est au troisième temps que se fait le travail: la combustion du pétrole se fait pendant une partie du temps seulement.
Attendons maintenant de savoir ce que donnera la nouvelle locomotive. En tout cas, il est permis d'exprimer cette opinion que la locomotive ordinaire actuelle est un outil barbare, qui est la cause d'un gaspillage effroyable.
Le Lion de Chéronée.
Il y a deux ans (7 avril 1903) nous publiions une photographie des ruines du Lion de Chéronée, élevé par la piété des Thébains à la mémoire de leurs trois cents compatriotes du «Bataillon sacré» tombés en défendant la patrie contre l'assaut de Philippe de Macédoine, en 300 avant Jésus-Christ. Ces débris avaient grande allure, et la tête du lion, toute fruste et mutilée qu'elle fût, conservait une noblesse de style, une fierté d'expression très impressionnantes.
On a, comme nous le disions alors, entrepris de restaurer ce monument vénérable. M. L. Sokhos, l'artiste qu'on a chargé de cette tâche, y a apporté tout le soin pieux dont il était capable, y a mis toute son âme. Le monument, réédifié, sur son socle, domine maintenant le champ sacré de Chéronée et va être de nouveau inauguré au printemps, en une fête qui n'aura certes pas, quoi qu'on fasse, le caractère de celle dont il put être le témoin le premier jour où il se dressa à cette place. D'aucuns trouveront que les morceaux en étaient plus augustes et plus émouvants que ne paraît être la restitution. Les ennemis des «restaurateurs» n'ont pas toujours si grand tort qu'on le pense. Mais les «restaurateurs» sont tenaces!
Le théâtre français en Amérique.
La nouvelle d'un curieux événement théâtral nous arrive de Cambridge (Etats-Unis): pour sa dix-huitième représentation annuelle, le Cercle français de l'université d'Harvard a donné les _Folies amoureuses_, de Regnard, avec le prologue et le ballet de la Folie, c'est à-dire la pièce dans toute son intégrité, telle que l'auteur l'offrit au public parisien il y a deux siècles. Les organisateurs de ce spectacle ont même poussé plus loin l'esprit d'initiative dont ils sont coutumiers: déjà, en 1899, ils avaient eu la bonne fortune de «monter» la «première» du _Pédant joué_ de Cyrano de Bergerac; cette fois, ils ont réussi à découvrir le manuscrit original de la partition composée par Gilliet pour accompagner l'oeuvre de Regnard en 1704, partition qui ne fut jamais imprimée et a disparu du répertoire de la Comédie-Française.
Malgré les difficultés techniques d'interprétation, la partie musicale n'a pas obtenu un succès moins vif que la pièce elle-même, où la sûreté et la finesse de leur jeu ont valu aux acteurs les applaudissements enthousiastes d'une nombreuse assistance. Notons que, la troupe étant exclusivement formée d'étudiants, sous la direction du professeur Bernard, les rôles de femmes étaient tenus par des hommes qui, sans compter l'habile simulation de la voix et du geste féminins, surent tirer le meilleur parti des artifices du maquillage, des postiches et du costume.
Cette représentation méritait d'être signalée, ne fût-ce qu'à cause de la très intéressante reconstitution des _Folies amoureuses_; mais il convient de remarquer en outre que le Cercle français de l'université d'Harvard n'en est pas à son coup d'essai. Voilà dix-huit ans, en effet, qu'il est fondé et qu'il s'efforce de faire connaître au public américain les chefs-d'oeuvre de notre art dramatique, interprétant en français Molière, Racine, Corneille, Beaumarchais, voire Labiche; ainsi, avec ses conférences inaugurées en 1898, il apporte une intelligente contribution à l'oeuvre de la Fédération de l'Alliance française aux Etats-Unis pour la propagation de notre langue et de notre littérature.
LE «BOUCLAGE» DU GYROSCOPE.