L'Illustration, No. 2522, 27 Juin 1891

Part 5

Chapter 53,896 wordsPublic domain

Actuellement le mode de chasse ou de destruction le plus usité, et aussi le plus meurtrier, est celui que représente notre gravure et qu'on appelle le «Fermé de Banderoles». Il est, destiné à empêcher les animaux venus en plaine pour y chercher leur nourriture, de rentrer en forêt ainsi qu'ils le font tous les matins au petit jour.

C'est vers le milieu de la nuit qu'on opère. On commence par tendre une ligne de banderoles en bordure de la partie de forêt par laquelle les animaux sont sortis. Puis de chaque extrémité de cette ligne on en tend une nouvelle. Ces deux dernières lignes doivent se rejoindre de façon à enfermer complètement la portion du territoire où se trouvent les animaux.

Au petit jour commencera la battue. Les animaux poussés par les rabatteurs n'approcheront la ligne de banderoles que d'une vingtaine de mètres au plus; c'est-à-dire à bonne portée des chasseurs. Quelque fois cependant, les animaux franchissent cette ligne, et la chasse devient alors un véritable massacre.

Et ici une réflexion s'impose: s'il reste encore dans le centre quelques forêts assez fournies en gros gibier, au lieu de le détruire, ne serait-il pas préférable de panneauter tous les ans 10, 20 ou 50 de ces animaux pour les envoyer repeupler certaines forêts du midi ou ils manquent totalement?

Rodolphe Bodmer.

M. RIGAUD

Le lecteur trouvera dans l'Histoire de la semaine des détails sur les exécutions sommaires ordonnées à Haïti par le général Hippolyte, et au cours desquelles M. Rigaud a été fusillé.

Voici à cet égard un complément d'informations.

C'est le 28 mai, jour de la Fête-Dieu à Port-au-Prince, que ces événements ont eu lieu.

Pendant que le président. Hippolyte était à la messe, une bande d'émeutiers conduits par le général Sully Guerrier se dirigeait vers la prison, massacrait le geôlier et les soldats de la garde, et mettait en liberté les prisonniers qui s'y trouvaient.

Instruit de ces faits, le général Hippolyte envoyait contre les émeutiers quinze cents hommes de troupes fidèles qui se saisirent d'eux et les fusillèrent.

Parmi ces émeutiers, on crut reconnaître. M. Rigaud, épicier, qui put d'abord s'enfuir, mais qui fut arrêté quelques instants après et passé immédiatement par les armes.

Au dire du général, M. Rigaud ne serait nullement Français, ni même protégé français, comme on se plaît à le dire. C'était un noir sans aucun mélange de sang blanc, dont le grand-père, après s'être allié avec le général Leclerc, lors de l'expédition française du commencement du siècle, se mit à la tête d'une émeute en 1810. Le père de Rigaud a été ministre il y a une trentaine d'années. Rigaud est donc Haïtien de naissance et de famille.

Lors de l'assassinat du général Télémaque il y a deux ans, Rigaud prit parti pour le général Légitime, mais, quand il vit que les affaires tournaient mal, il prit peur et se fit inscrire comme protégé français. Il n'en continuait pas moins à s'occuper de politique et à être en quelque sorte un chef d'opposition au gouvernement établi. Pour en finir avec lui, le général Hippolyte demanda officiellement au gouvernement français sa radiation de la liste des protégés. Il crut la radiation effectuée et c'est ainsi qu'il a fait fusiller Rigaud qu'il considérait comme un Haïtien rebelle au gouvernement légalement établi.

BARCAROLLE

La _Barcarolle_ que nous publions dans ce numéro-ci a été composée spécialement pour l'_Illustration_ par un compositeur qui fut tout simplement un enfant prodige. Qu'on en juge. Césare Galeotti, né en 1822, à Pietrasanta, commença des tournées artistiques à l'âge de sept ans. A dix ans et demi il entrait au Conservatoire, obtenait à treize ans le premier prix de piano; à quinze ans, le premier prix d'orgue et d'improvisation; à dix-sept ans, le premier prix d'accompagnement, et à dix-huit le premier prix de contre-point et de fugue. Le jeune compositeur compte à ce jour trente morceaux d'édités chez Lemoine. La nouvelle page que nous publions ne pourra que confirmer sa légitime renommée.

CHARGE D'AME

Roman nouveau, par Mme JEANNE MAIRET

Illustrations d'ADRIEN MOREAU

Suite.--Voir nos numéros depuis le 13 Juin 1891.

Pendant que la jeunesse se promenait au jardin, les deux matrones devisaient au salon. Mme d'Ancel, tranquillisée par un dernier tour à la cuisine et à la salle à manger, était maintenant prête à recevoir ses invités. Elle s'entendait fort bien avec Mme Despois, et cependant il eût été difficile de voir deux personnes se ressemblant moins. La baronne était une contemplative, restée fort jeune de coeur, conservée pour ainsi dire par l'isolement. Elle avait arrêté sa montre au moment où son mari l'avait laissée seule; elle ne songeait plus à la remonter; elle ne vivait plus que dans le passé; son amour maternel, très vif et très tendre, n'avait même pas suffi à la remettre dans le courant du siècle.

Sa voisine, au contraire, résignée de bonne heure à ne pas connaître de bonheur parfait, s'était fait une philosophie à hauteur d'appui. Elle prétendait que les petites satisfactions de la vie, habilement cultivées, font un semblant de bonheur très acceptable, en somme; que réveiller des chagrins qui dorment est une sottise et que, rire étant le propre de l'homme, bien fol qui s'en prive, d'autant plus que le rire, selon elle, comprenait une foule de choses agréables, comme de bien manger, de s'entourer de luxe, de causer avec des gens d'esprit lorsque l'on a la chance d'en rencontrer, et, à défaut de gens d'esprit, savoir se contenter de personnes agréables et de bonne éducation. C'était dans cette dernière catégorie qu'elle rangeait Mme d'Ancel.

--Il me semble que votre fils s'humanise. Le voilà qui rit comme s'il n'avait jamais mis le nez dans les archives poudreuses des affaires étrangères.

--Dieu merci! vous vous souvenez, chère amie, que j'ai toujours prédit que Robert rajeunirait avec les années. Il était trop sérieux à vingt ans; ce n'était pas naturel. Et puis...

Mme d'Ancel grillait de raconter à la tante Rélie toutes ses espérances. Elle n'en ferait rien puisqu'elle avait promis le silence à Marthe, mais si Mme Despois voulait seulement deviner!... Il lui semblait, à elle, que la nouvelle attitude de Robert était cependant assez significative.

--Et puis, interrompit Mme Despois, il n'y a rien de tel que deux beaux yeux pour dissiper les brouillards de l'étude. Voyons, mon amie, ne prenez donc pas cet air effarouché. Vous savez bien, comme moi, que c'est depuis l'arrivée d'Edmée que Robert s'est détendu. S'il ne sait pas encore qu'il en est amoureux, je le sais, moi.

--Vous vous trompez, vous vous trompez, je vous assure, s'écria Mme d'Ancel suffoquée.

--Ta, ta, ta! Je ne me trompe que bien rarement en ces sortes de matières. Depuis que je ne suis plus que spectatrice, je tiens ma lorgnette bien nette, je regarde et je m'amuse énormément. Après tout, ma bonne amie, vous désiriez Mlle Levasseur comme belle-fille, de quoi vous plaignez-vous? Celle-ci est gentille. Je ne l'aime guère, mais enfin, je suis obligée de convenir qu'elle est gentille.

--Et, ajouta son amie qui commençait à se remettre de la secousse, vous seriez enchantée de vous en débarrasser en la mariant au plus vite.

--Dame, oui! Elle dérange mes habitudes, cette petite. Puis, tout, en ne l'aimant pas, j'ai peur d'être forcée de subir son charme. Je me raidis; il n'y a rien de fatigant comme cela.

--Alors, vous-même, dit la baronne dont l'égoïsme maternel se réveilla, qui, en un instant, envisagea la possibilité que son fils préférât la cadette à l'aînée--après tout, il n'y avait pas d'engagement pris--vous-même vous convenez du charme de cette petite?

--Si j'en conviens! Mais, en l'étudiant, j'en arrive à excuser presque mon beau-frère. La vieille légende des sirènes se continue à travers les siècles et se continuera jusqu'à la fin des temps. Edmée est l'image de sa mère, à l'exception des yeux qui lui viennent de son père. J'allais en cachette voir jouer la mère, une actrice comme on n'en voit plus: un naturel, un charme, une diction... enfin tout, elle avait tout pour elle, cette créature, excepté le coeur. Je retrouve dans la fille les mêmes intonations de voix, le même sourire qui illumine soudain le visage comme un rayon de soleil passant à travers un nuage. Regardez-la lorsqu'elle s'assied; nous prenons une chaise pour nous reposer tout bonnement, nos jupes s'en accommodent comme elles peuvent: la robe d'Edmée s'étale en plis harmonieux; quand elle cause, ses gestes sont arrondis, jamais d'angles, et cela tout naturellement. Écoutez-la parler: jamais elle ne bredouille, chaque syllabe a sa valeur, le son de sa voix est modulé avec un art tout à fait inconscient chez elle; du reste, l'élocution lui a été inculquée sans qu'elle s'en doutât, elle n'a eu qu'à écouter sa mère.

--Mais, objecta son amie, vous avez dit que sa mère avait tout pour elle, excepté le coeur. Est-ce qu'en cela aussi Edmée lui ressemble?

--Je me le demande tous les jours. Je n'en sais rien encore. Il est possible qu'elle en ait tout de même un peu. A la voir avec Marthe, on le jurerait. Il n'y a pas de câlineries, de caresses, de gentillesses, qu'elle ne prodigue à sa soeur; elle la suit partout, comme un enfant, elle cherche à l'aider dans l'administration de la maison, ce qui embrouille tout, cela va sans dire, elle court chez nos deux fermiers pour donner des ordres, oublie ceux-ci et s'attarde à jouer avec les poussins ou les chiens, parce que Marthe aussi aime les chiens et les poussins. Elle est toujours gaie, trouve tout admirable, s'extasie sur la vue, barbotte avec bonheur dans l'eau, marche, court, se donne un mouvement extraordinaire et entraîne sa soeur même lorsqu'elle a l'air de la suivre. Mais le joujou est tout neuf. La campagne au mois de juillet avec ses routes bruyantes, des baigneurs partout, les châteaux pleins de monde, c'est très bien. Je l'attends au mois de novembre où elle sera réduite à notre société uniquement.

--La jeunesse sait se faire de la joie partout et toujours, murmura Mme d'Ancel pleine d'indulgence. En tout cas, il est clair que Marthe aime sa soeur, et qu'elle fera tout ce que voudra celle-ci.

--Si elle l'entraîne à Paris un mois ou deux plus tôt que d'habitude, je ne me plaindrai pas, pour ma part. Marthe, cependant, n'est pas faible; si elle croit devoir résister à un caprice de l'enfant, elle résistera, soyez-en sûre. Alors, nous verrons. Edmée me fait penser aux jolies soies souples et douces de ma broderie; ça s'enfile aisément, ça caresse les doigts, on en fait ce que l'on veut; puis, tout d'un coup, sans qu'on sache comment, il se forme un petit noeud imperceptible et la jolie soie souple vous casse l'aiguille net. Il ne s'est pas encore produit de noeud. Il n'est pas dit qu'il ne s'en produise pas.

Le noeud se produisit avant la fin de la soirée.

Le dîner fut des plus gais. Une vingtaine d'invités, tous désireux de s'amuser, jeunes pour la plupart, firent honneur aux nombreux plats; la table était décorée des plus jolies roses du jardin, et les fenêtres grandes ouvertes laissaient entrer l'air très doux de cette belle soirée d'été. Edmée oubliait un peu ses bonnes résolutions. De toute la jeunesse assemblée autour de la table, elle se sentait la reine incontestée; elle se savait de beaucoup la plus jolie de toutes les femmes, la plus admirée, la plus entourée, et la joie de son triomphe débordait un peu dans le son de son rire, dans l'éclat de ses yeux. Elle se trouvait avoir pour voisin le capitaine Bertrand, et elle s'amusait à lui tourner complètement la tête. Robert, comme maître de maison, était placé entre deux femmes d'âge respectable, et jetait des regards envieux au coin où Edmée mettait tout l'entrain de sa verve parisienne. Celle-ci avait pleinement conscience de ces regards et redoublait de coquetterie. Marthe, de l'autre bout de la table, ne pouvait rien pour modérer l'allure un peu tapageuse de sa soeur; et du reste, comme tout le monde était un peu en joie ce soir-là, qu'on était à la campagne, entre voisins, il n'y avait pas trop à se formaliser de quelques rires perlés. Puis, elle était si jolie, sa petite Edmée, si jolie et si admirée! L'idée qu'elle eût pu un instant songer à être jalouse de cette nouvelle venue qui l'éclipsait si complètement ne traversa même pas son esprit. Elle était, au contraire, extrêmement fière de la beauté et du succès de sa petite soeur.

Après le dîner on alla prendre le café au jardin, chose rare au bord de la mer, et Marthe passa son bras autour de la taille d'Edmée. Les jeunes gens, les jeunes filles, formaient un groupe bruyant et gai; la lune ce soir-là avait un éclat extraordinaire, on se voyait presque comme en plein jour, et la soeur aînée remarqua les joues un peu rouges, les yeux trop brillants de la cadette.

Tu as bien chaud, Edmée, mets donc cette dentelle autour de ton cou. Savez-vous bien, mademoiselle, que vous faisiez beaucoup de bruit dans votre coin? Et cette sagesse exemplaire, qu'en avons-nous fait?

--Je te l'ai passée, Marthe, toi ça ne te gêne jamais; moi, au bout d'une heure, je ne sais qu'en faire. Ah! laisse-moi être un peu folle, c'est si bon la folie et on n'a dix-huit ans que pendant douze mois, hélas!... Si tu savais, nous avons fait mille projets, n'est-ce pas, capitaine? Ah! nous allons bien nous amuser.

--Et quels sont ces projets? demanda Marthe, souriante et indulgente.

--Est-ce que j'en serai? fit à son tour Robert, attiré par les deux soeurs, n'osant se demander s'il l'était plus par l'une que par l'autre.

--Je le crois bien, et le capitaine, et ces messieurs, tous. Songez, nous serons huit jeunes filles, il nous faut des cavaliers. D'abord, lundi, nous irons déjeuner à la Fontaine de Virginie, n'est-ce pas, Marthe?

--Très volontiers, ma mignonne.

--Puis, nous voulons jouer la comédie, c'est si amusant la comédie de société, à la campagne surtout, et tu sais le grand salon, avec le petit boudoir du fond, c'est fait exprès. Le capitaine joue très bien, et moi...

Edmée s'arrêta net. Sa soeur avait retiré son bras, et elle semblait très blanche sous la lumière de la lune.

--Pas cela, Edmée, pas cela, dit-elle d'une voix changée.

--Pourquoi? demanda la jeune fille avec passion, C'était la première fois qu'un de ses caprices se trouvait contrarié, et son joli visage en était tout bouleversé.

--La comédie de salon est une chose amusante sans doute pour les acteurs de rencontre, pour les actrices surtout; très ennuyeuse pour les autres, je t'assure.

--Puisque nous serons tous acteurs, tous les jeunes du moins. Les autres, ça ne compte pas.

--Chez moi, Edmée, les autres comptent, au contraire. Nous ne jouerons pas la comédie.

Ce fut dit d'un petit ton qui n'admettait pas de réplique. Chacun devinait que Marthe ne disait pas la raison véritable de son antipathie pour les choses de théâtre; Edmée comme les autres. Elle releva fièrement sa jolie tête, à l'expression devenue subitement dure, et dit négligemment:

--Comme tu voudras, naturellement! Monsieur d'Ancel, donnez-moi le bras, voulez-vous? Je voudrais admirer la vue du haut de la terrasse, on peut monter, n'est-ce pas? Venez donc, mesdemoiselles, je suis sûre qu'avec ce clair de lune la mer au loin doit être une merveille!

Marthe ne suivit pas les autres invités. Quelque chose dans la façon dont Edmée avait pris le bras de Robert l'avait subitement frappée.

Elle alla s'asseoir près de Mme d'Ancel. Celle-ci lui prit affectueusement la main. Au fond, elle lui demandait pardon, comme d'une infidélité, de sa conversation avec la tante Rélie.

--Vous n'êtes pas souffrante, Marthe? Voulez-vous que nous rentrions?

--Oh! non, on est bien ici.

--Alors?

--Alors, je suis un peu triste, voilà tout. Ne faites pas attention. C'est une bizarrerie de ma nature qui me fait songer à des choses pas très gaies lorsque, autour de moi, on rit un peu trop. Que voulez-vous, je n'ai plus dix-huit ans, moi. Comme dit Edmée, on n'a dix-huit ans que pendant douze mois. Les ai-je jamais eus? Je crains bien que non.

--Vous les aurez un peu tard, voilà tout. Comme Robert, vous rajeunirez à mesure que le temps passera.

--Peut-être! murmura la jeune fille. En effet, ce soir Robert est très jeune...

Et elle se mit à rêver un peu tristement.

VI

Pour aller à la «Fontaine de Virginie», on quitte la grand'route de Villerville pour monter assez rapidement entre des murs de vastes propriétés. A travers des grilles on aperçoit des jardins bien tenus, à faire honte à la sauvagerie qu'aimait tant Marthe Levasseur, des châteaux et des villas tout flambants neufs, de grasses fermes aussi, à l'air reposé et prospère. Puis, à mi-côte, il faut prendre un chemin de traverse où les voitures ne s'aventurent guère. Ici, de temps à autre, par-dessus des toits de fermes ou des prairies où paissent les troupeaux, on aperçoit la pleine mer toute gaie sous le soleil d'été, traversée de grandes ombres d'un bleu noir projetées par les nuages vagabonds. C'est un sentier très solitaire, très silencieux, où l'aboiement d'un chien de garde prend des sonorités étranges. A mesure que l'on avance, le bois devient plus sauvage, le taillis plus épais, on ne voit plus la mer, on n'entend plus rien que le vol subit d'un oiseau effarouché, et le bruissement des feuilles sous la douce brise d'été. Alors tout d'un coup le taillis cesse, et des arbres immenses, des hêtres centenaires, de toute beauté, s'élancent en pleine liberté. On traverse un ponceau jeté sur le ruisseau formé par la source, et l'on se trouve dans une clairière ombragée par d'autres hêtres aux troncs énormes, et environnée de toutes parts par la forêt. Au beau milieu, presque au pied du plus vénérable des arbres, jaillit une source d'eau vive et abondante qui, avant de se faire ruisseau, se répand en une nappe claire et cristalline, un étang tout mignon, tout coquet. On ne saurait voir un coin de terre plus adorable, plus fait pour y être heureux, amoureux, un peu fou aussi; c'est le domaine de la reine Mab, de Titania et d'Obéron.

Marthe, pour faire plaisir à sa jeune soeur, avait, en cet endroit délicieux, organisé un véritable pique-nique. Il n'avait plus été question de comédie de salon, et, pour faire oublier cette légère contrariété, Marthe avait redoublé de tendresse et de gentillesse. Certes, Edmée ne boudait pas, c'eût été trop dire; mais, de temps à autre, un léger nuage qui passait sur son jeune visage, un petit silence, un soupir à peine sensible, marquaient que cette jeune personne songeait à des choses dont elle ne pouvait parler. Pour la première fois, un de ses caprices n'avait pas fait loi; elle en était étonnée, froissée aussi; mais elle pardonnait cependant. Marthe était très bonne, elle faisait de son mieux; on ne pouvait s'attendre à ce qu'elle se mît tout à fait au-dessus des préjugés bourgeois de sa caste. Edmée, au contraire, dans le monde de sa mère, avait été élevée à regarder de haut tout les «préjugés bourgeois», et comme, dans cette petite tête, les idées étaient encore mal débrouillées, elle mettait sous cette rubrique plus de choses peut-être qu'il n'eût fallu. Elle se sentait pour certaines libertés, ou d'allures ou de conduite, des indulgences excessives qui parfois faisaient ouvrir de grands yeux à la tante Rélie. Devant Marthe, Edmée, d'instinct, laissait peu voir son imparfaite science du monde; elle sentait que son aînée était bien plus réellement «jeune fille», au sens propre du mot, qu'elle ne l'était elle-même.

La plupart des invités de Mme d'Ancel se retrouvaient au pique-nique. Plusieurs jeunes filles avec leurs mères, entre autres deux Américaines très gaies, un peu folles, installées dans un vieux manoir presque au pied de la Côte-Boisée et qu'Edmée avait prises en amitié; un certain nombre de jeunes gens, trop jeunes pour la plupart, comme cela arrive souvent à la campagne, tout ce petit monde formait un groupe très agréable à voir. Les claires toilettes des femmes se détachaient en notes vives et gaies sur le fond sombre du feuillage.

Le boute-entrain de la société était le capitaine Bertrand, arrivé au galop de Trouville. Son cheval, blanc d'écume, mené à fond de train, s'était effaré au moment de traverser le petit pont; le capitaine, voyant que tous, toutes surtout, le regardaient, avait forcé sa bête, qui se cabrait, à revenir sur ses pas, à traverser et retraverser le ponceau de bois, dont le son lui faisait peur, et cela à coups de cravache si impitoyablement administrés que le cheval, les yeux injectés de sang, tremblait visiblement.

--Je vous en prie, capitaine, épargnez cette pauvre bête, lui cria enfin Marthe indignée, croyez que ce spectacle est peu agréable, et vous nous avez assez prouvé que vous êtes bon cavalier.

--A vos ordres, mademoiselle, mais si vous étiez chargée de conduire un régiment ou de dresser un cheval, je vous assure qu'il faudrait un peu endurcir votre trop bon coeur.

--Je sais pourtant me faire obéir à l'occasion, croyez-le.

--J'en suis la preuve, fit le beau capitaine en s'inclinant avec une ironie souriante.

Et tout de suite il offrit ses services, se rendant utile, très gai, très remuant, un peu envahissant même. Edmée le regardait faire avec une satisfaction évidente. Ce jour-là, l'équilibre que, savamment, elle maintenait entre ses divers admirateurs--et tous les jeunes gens qu'elle voyait, elle les rangeait naturellement dans cette catégorie--se trouva un peu dérangé en faveur du jeune officier.

Celui-ci, du reste, ne cherchait nullement à cacher son admiration; il la dévorait des yeux hardiment, presque brutalement. Elle avait mis un léger costume de batiste bleu tendre, très simple, mais qui allait à merveille à sa beauté blonde. Elle prenait des petites mines impayables de ménagère, retroussant ses manches jusqu'au coude, relevant sa jupe de façon à laisser voir les plus jolis petits pieds du monde. Tandis que les autres jeunes filles ouvraient d'énormes paniers apportés par avance--on n'avait pas voulu de domestiques pour servir le déjeuner--Edmée se chargeait de remplir les carafes à la source. Le capitaine devait les remporter une fois remplies, mais elle tenait à y faire entrer elle-même l'eau pure, si fraîche que le cristal était tout de suite couvert d'une légère buée. Quelques pierres jetées au bon endroit facilitaient l'approche; mais il fallait alors se baisser et ne pas trop mouiller le bas de la jolie robe. Comment ne pas accepter la main solide qu'on lui offrait, ne pas permettre qu'on la soutînt? En bonne foi, il n'y avait pas moyen. Et qu'elle était donc jolie ainsi, toute à sa besogne, à demi agenouillée, l'air sérieux, tenant de la main droite sa carafe, tandis que l'autre s'abandonnait en toute confiance à la main du capitaine. Celui-ci se pencha aussi, et, dans l'eau limpide, leurs deux images un instant se confondirent. La voix du jeune homme frémissait en disant presque bas:

--Voyez, mademoiselle Edmée, la source nous marie, c'est la divinité du lieu, et la volonté des dieux est sacrée.

--Ce n'est que de l'eau, dit en riant Edmée, nullement scandalisée, et les poètes disent que l'onde est perfide.

--Laissez-moi vous dire que je vous adore; vous me rendez fou, et cela depuis le jour où je vous ai vue pour la première fois...

--En chemin de fer, interrompit Edmée, vous savez, les sifflets, les «cinq minutes d'arrêt», la fumée qui salit et sent mauvais--tout cela n'est guère poétique.

--Moqueuse! Je vous le dirai pourtant, je vous le répéterai tant, ce «je vous adore», que vous finirez par le croire.

--Mais je le crois.

--Ah! et cela vous fâche?

--Nullement. Cela m'amuse.

Le capitaine fit un mouvement brusque qui faillit compromettre l'équilibre de la jeune fille, et, à cet équilibre-là, Edmée tenait beaucoup plus qu'à l'autre.

--Ah! mais... prenez garde! ma carafe était presque pleine. Maintenant, il faudra recommencer.

--Tant mieux...