L'Illustration, No. 2522, 27 Juin 1891

Part 4

Chapter 43,793 wordsPublic domain

Songez donc! les personnages sont en redingote, en paletot; un évêque apporte à une mourante les saintes huiles; ses clercs l'accompagnent, les cierges sont allumés, le prélat bénit les assistants et récite les prières latines pour les agonisants. Le réalisme a donc pris possession du théâtre. Je ne vous cache pas ma pensée, j'ai pour ma part l'antipathie la plus prononcée pour ce genre de spectacle. C'est une conquête pour l'art de la mise en scène, je le veux bien; mais il me serait agréable que cet art dirigeât ses efforts sur d'autres sujets; je me souviendrai donc de cette soirée dans laquelle toutes mes habitudes de spectateur de l'Opéra-Comique ont été si radicalement attaquées.

Vous n'avez sans doute pas oublié ce roman du _Rêve_, avec sa simplicité, son mysticisme, qui sembleraient devoir rejeter le sujet de cette pieuse idylle dans l'époque du moyen-âge, et qui se passe de nos jours à Beaumont-l'Église. Des braves gens, Hubert et Hubertine, fabricants de chasubles, ont adopté une enfant, trouvée un jour de neige à demi-morte, sous le porche, au-dessous de Sainte-Agnès; ils l'ont élevée dans la pratique de la religion. Les yeux constamment attachés sur les vêtements sacerdotaux qu'elle brode, n'abandonnant son travail que pour lire la légende des martyrs, l'esprit tout rempli de sainte Marceline, de sainte Solange, de Saint-Georges combattant le dragon, ou de sainte Agnès, le col troué d'un glaive; aux chants religieux qui s'échappent de la cathédrale, comme un parfum enivrant de foi, Angélique est devenue une sorte de visionnaire extatique: à travers le grand vitrail de la nef, au milieu des figures des saints, elle a entrevu le visage doux et charmant d'un jeune homme. Le rêve de son âme l'a emportée vers l'amour; le roman s'est ouvert. Pour elle, c'est un prince qui doit bientôt l'épouser. Elle le rencontre au clos Marie, pendant qu'elle lave son linge. Le prince se présente, l'explication n'est pas longue. Ce beau jeune homme est simplement Félicien, un ouvrier verrier, chargé de faire quelques réparations au vitrail de la cathédrale. Il aime Angélique. A cet aveu, la jeune fille lui répond avec candeur: «Parlez au plus tôt à mon père, à ma mère, les choses peuvent se faire rapidement. A demain, je vous adore». A quoi Félicien répond: «Ma chère âme, à toujours.» C'est rapide, vrai, peut-être, car, en fait d'ingénuité, je ne sais pas jusqu'où peuvent aller et s'arrêter les aveux.

Or, ce Félicien, qui n'est nullement un humble artisan, a pour père Mgr l'évêque Jean de Hautecoeur, lequel était marié avant de se consacrer à Dieu. A la mort de sa jeune femme, son chagrin a été si profond que Jean est entré dans les ordres et que, pour préserver des douleurs de ce monde le fils que Dieu lui avait donné, il a résolu d'en faire un prêtre. Il vit auprès de lui au palais épiscopal. Malgré ses larmes, ses prières, Monseigneur se refuse au mariage de son fils et d'Angélique. L'enfant attend la réponse de Félicien. Le jour de la fête de Dieu, pendant qu'elle est à la fenêtre de l'atelier au premier étage, elle voit passer la procession au-devant de laquelle elle jette des fleurs; c'est le saint sacrement, c'est une confrérie et l'oriflamme d'or; c'est le chapitre! c'est Monseigneur sous le dais! à la suite de l'évêque, Félicien, le portrait frappant du prélat! le voilà accompli, le rêve. Le bien-aimé est le fils de Monseigneur!

Mais Félicien n'a rien obtenu de son père. Désespéré, il pénètre dans la chambre d'Angélique et la conjure, au nom de leur amour, de fuir avec lui. Mais les voix conseillères qui parlent à l'âme d'Angélique sauvent l'enfant de ce crime; elle reste attachée au devoir, malgré le refus cruel que l'évêque, qu'elle a été trouver jusque dans la salle du chapitre de la cathédrale, a opposé à sa demande. Angélique va mourir de douleur; un miracle peut la sauver. Ce miracle, Félicien le demande à son père. Jean V de Hautecoeur rendait la vie aux mourants; il approchait ses lèvres de leurs lèvres et il disait: «Si Dieu veut, je veux.» Le prélat n'a qu'à dire comme son saint aïeul qui a laissé à sa famille cette noble devise. L'évêque s'y refuse. A quoi Félicien, fou de douleur, s'écrie: «Vous n'avez jamais aimé ma mère!» Le prélat descend, à ce reproche, dans le fond de son âme. Il lui semble qu'une voix appelle sur la créature humaine qui va mourir la pitié du prêtre: il part, il se met en marche avec son fils; il va vers la mourante; il la trouve revêtue d'une robe blanche; elle gît sur son lit virginal: il donne l'extrême-onction et, les prières achevées, il pose ses lèvres sur le front d'Angélique avec ces paroles: «Si Dieu le veut, je veux!» et l'enfant sauvée par le miracle ouvre ses lèvres et cherche Félicien du regard. C'est le mariage.

La pièce a évité le sombre épilogue du roman, dans lequel Angélique meurt le jour de son mariage sur le seuil même de l'église au premier baiser de Félicien.

Sur ce drame lyrique des plus touchants, et qui demandait un musicien tout entier à l'émotion dramatique, M. Bruneau a essayé un système. Plus d'air, plus de mélodie, plus de phrases musicales, un récitatif perpétuel; le procédé se prolonge pendant quatre actes et sept tableaux, c'est-à-dire durant quatre heures, sans repos, sans rémission, c'est raide. Que l'école d'aujourd'hui rejette toutes les théories du passé, je le veux bien; qu'elle ne dise pas comme ont dit les maîres d'autrefois, j'y consens; mais toujours faut-il qu'elle dise quelque chose. Va pour le récitatif continu, à la condition pourtant qu'il sera juste. Va pour la déclamation persistante, oui; mais pour la déclamation aux gestes, aux accents vrais, et, il faut le dire, je ne sais rien de plus cherché, contourné, tourmenté, que cette partition du _Rêve_. A peine trouvez-vous un mouvement sincère, une impression naturelle dans tous ces personnages; l'esprit du compositeur se met volontairement à la torture. Le musicien ajoute à ce supplice même une singulière combinaison: l'orchestre dément à chaque instant ce que dit le chanteur. C'est une lutte entre eux; on ne sait de quel côté aller. Il semble que M. Bruneau se plaise à ces contradictions; qu'il ait livré de parti pris la guerre à toutes les conventions! la patience se perd dans cette bataille contre ces habitudes reçues, et, avec la meilleure volonté du monde, il est impossible de résister à la fatigue d'une telle soirée. J'ai beau rappeler à ma mémoire quelques détails charmants, je dirai même quelques pages d'un véritable compositeur, l'ensemble l'emporte dans son implacable système; j'ai vu des gens irrités au dernier degré Je ne suis pas de ceux-là; j'ai échappé à l'exaspération mais je n'ai pas évité l'ennui.

La pièce est montée avec un soin, avec un goût extrême. Elle est exécutée à merveille. Je ne saurais assez louer Mlle Simonne! qui a joué et chanté en perfection le rôle d'Angélique. Mme Deschamps-Jéhin prête sa belle voix de contralto au personnage effacé de Hubertine. M. Lorrain tient avec talent le rôle de Hubert. M. Engel a été chaleureusement applaudi dans Félicien. Quant à M. Bouvet, il a donné au personnage de l'évêque Jean une physionomie des plus imposantes à la fois et des plus sympathiques. Son succès a été très grand et très mérité.

Le Châtelet joue une pièce à grand spectacle qui a pour titre: _Tout-Paris_. Je ne vous la donne pas comme des plus ingénieuses par son sujet et par son intrigue, mais je vous la signale comme des plus amusantes par ses décors et par ses divertissements: avec sa scène du théâtre des Caprices-Parisiens, son cabaret du Chat-Noir, son bal du Moulin-Rouge, son rallye-paper. Mlle Gilberte, M. Germain et M. Peutat du Vaudeville enlèvent prestement ces cinq actes qui leur devront une bonne partie de leur succès.

M. Savigny.

LES LIVRES NOUVEAUX

_Nouveaux pastels, dix portraits d'hommes_, par Paul Bourget. 1 in-18, 3 fr. 50 (Lemerre).--Si fin pastelliste que soit M. Paul Bourget, il est parfaitement capable d'une très solide peinture, et, dans les dix portraits d'homme qu'il nous présente aujourd'hui, il en est quelques-uns, et dans tous les cas au moins un, dont la vigueur accuse quelque chose de mieux aux doigts du portraitiste qu'un simple crayon, fût-il de couleur. Nous voulons parler de ce farouche _Monsieur Legrimaudet_, ce naufragé de la destinée, énigme vivante que le peintre nous pose, mais qu'il a la cruauté de ne pas nous résoudre; Legrimaudet, ce type effroyable d'ingratitude, cet affamé qui n'a jamais dit merci à qui lui a donné du pain, mais qui emprunte un louis pour acheter un jouet à un enfant malade. Et ce portrait de moine gardien dans les montagnes de Pise d'un couvent sécularisé, _un saint_, comme il l'appelle, je ne vois rien d'un La Tour à cette figure-là. Donc, pastels, ou aquarelles, ou sépias, peintures à l'huile ou à la détrempe, comme on voudra, les _Nouveaux pastels_ (hommes) sont à lire et ne sont point inférieurs à leurs aînés, _Pastels_ (femmes) comme on sait.

_Lirette_, par Georges Beaume. 1 vol. in-12. 3 fr. 50(Dentu).--Une jeune fille mariée par ses parents à un bellâtre qu'elle n'aime pas et emportant dans le mariage le regret attendri d'un jeune homme qu'elle aime. Le mari, lâchement indigne, l'abandonne à son foyer pour aller jouer au cercle et courir après des créatures. La pauvre enfant se désole en silence, essayant de se reprendre à l'espoir d'une maternité prochaine, lorsqu'on lui annonce la mort de celui dont elle écartait de toutes ses forces le souvenir. Alors le vide se fait devant elle, elle ne sait plus si elle doit désirer vivre ou mourir... C'est, en de jeunes pages pleines de fraîcheur, un début plein de promesses.

_Les Parisiens peints par un Chinois_, par le général Tcheng-Ki-Tong. 1 volume in-12, 3 fr. 50 (Charpentier).--Ce pauvre général, qui était devenu si Parisien lui-même, se doutait-il, quand il écrivait ces pages, que c'était un adieu, un testament qu'il nous laissait? Pensait-il nous quitter si tôt, aller si tôt retrouver ce Céleste-Empire, si différent de notre République, où les têtes tiennent si peu sur les épaules des mandarins les plus considérables, qu'on a pu craindre un moment pour la solidité de la sienne? On se le demande, et l'on est tenté de trouver que ce Chinois occidentalisé manque à notre boulevard. Toujours est-il que nous lui devons bien de lire ce testament, dans lequel nous nous verrons à travers les yeux d'un homme jaune, ce qui est toujours amusant et fort instructif. Nous pourrons même compléter le portrait qu'il a fait de nous en ajoutant ce qu'il n'a pas osé dire, mais ce qu'il a dû certainement penser, à savoir que le Parisien est superlativement _gobeur_, et que, lorsqu'il s'entiche d'une personnalité quelconque, il n'y en a plus que pour elle.

_Saracinesca_, par Marion Crawford, 2 vol. in-12, 7 fr. (Sauvaitre, 72, boulevard Haussmann). A l'époque où l'auteur a placé son récit, c'est-à-dire en 1865, Rome est encore la Rome d'autrefois, la ville pontificale, la ville morte, éternel regret des artistes, que les Italiens et les politiques peuvent se vanter d'avoir fait sortir de ses cendres, mais qui a cessé d'être la ville éternelle depuis qu'elle est rentrée dans la vie. C'est aussi l'époque des luttes politiques entre les conservateurs et les libéraux, luttes ardentes quoique cachées, où les conspirations tiennent une grande place, où les partis se résument en deux hommes: le grand ministre Cavour et l'énigmatique cardinal Antonelli. Sans entrer dans le récit de ces événements politiques, l'auteur en a fait le fond de son tableau. Cette haute société romaine, si étrange et si curieuse à connaître, nous y apparaît fidèlement, on peut le croire, et à coup sûr spirituellement dépeinte, et la donnée dramatique du roman en fait une oeuvre du plus vif intérêt.

_De Paris au Soudan_, par Émile Broussais, avec la carte d'Afrique indiquant les possessions et les zones d'influence de tous les États européens de Fr. Schrader. (Leroux, éditeur, 28, rue Bonaparte).--L'auteur, avocat à la Cour d'appel d'Alger, est de ceux qui ont foi dans l'avenir de la patrie française, dans le développement de notre colonisation africaine, et c'est à servir cette cause qu'il a consacré son livre. Rapprocher le plus possible de Paris le centre de l'Afrique, voilà le but; mettre le Soudan à six jours de Paris, voilà le résultat auquel il est possible d'arriver. C'est une idée depuis longtemps poursuivie, qui a déjà coûté la vie à bien des victimes: les Flatters, les Joubert, les Palat, d'autres encore, auront marqué de leur sang cette route brillante de l'avenir. M. Émile Broussais, qui a la connaissance parfaite du pays et de ses intérêts, étudie avec soin la question qui n'est pas, comme on pense bien, de mettre Tombouctou à proximité du boulevard des Italiens, mais d'étendre sur l'Afrique la souveraineté politique, commerciale et industrielle de la France. Ceux qui s'y intéressent comme lui liront avec fruit son ouvrage si complet et si documenté.

Une fois l'an, la librairie Dentu publie un volume collectif dans lequel chaque membre du Comité de la Société des gens de lettres fournit sa quote-part; le produit de ce volume appartient à la Caisse des retraites de la Société.

C'est ainsi qu'on a vu paraître en 1879: _Les Contes de toutes les couleurs_; en 1880: _En petit Comité_; en 1881: _Chacun la sienne_; en 1882: _Entre amis_; en 1883: _la Ronde des Conteurs_; en 1884: _l'Enfant de 36 pères_; en 1885: _Comme chez Nicolet_; en 1886: _47, Chaussée d'Antin_; en 1887: _Pique-Nique_; en 1888: _Nos cinquante ans_; en 1889: _Dans le même train_; en 1890: _les Compagnons de la plume_. Cette année, le recueil se nomme: _Coude à coude_.

La variété des tempéraments fournit la variété des genres dans ce livre toujours intéressant, parfois remarquable. Tous les sujets s'y confondent, depuis la nouvelle jusqu'au conte, en passant par le récit, l'anecdote, le poème, le monologue, les mémoires, voire même l'archéologie. Le grave et le doux, le plaisant et le sévère se coudoient habilement pour former un ensemble agréable à l'esprit, plaisant à l'oeil.

Quant aux noms des auteurs, tous connus, tous aimés du public, voici leurs noms par lettre alphabétique.

Philibert Audebrand, George Bastard, Élie Berthet, Fortuné du Boisgobey, Paul Bonhomme, Borel d'Hauterive, Édouard Cadol, Théodore Cahu, Charles Chincholle, Albert Cim, Jules Claretie, Louis Collas, Henri Demesse, Charles Diguet, Paul Eudel, Gourdon de Genouillac, Charles Gueulette, Ernest Hamel, Fernand Hue, Arsène Houssaye, Léonce de Larmandie, Camille Le Senne, Hector Malot, Jules Mary, Édouard Montagne, Charles de Mouy, Joseph Noulens, Émile Richebourg, Armand Silvestre, Jules Simon, Édouard Thierry, Gustave Toulouze, Charles Valois.

_Bébé-rose_, par André Godard. (3 fr. 50. Ollendorff, éditeur.)--Les récents débats législatifs relatifs à la réglementation des courses et du pari-mutuel ajoutent un intérêt d'actualité à cette étude de moeurs sportives à la fois amusante et passionnée, et que tout le monde peut lire. Le héros, Remo van Derben, surnommé Bébé-rose, est un aimable insouciant, voilé d'une nuance de mélancolie. Il vivrait du jeu volontiers, et dans les courses prévoit une combinaison de fortune. Que de Bébé-rose en ce temps-ci! Remo s'éprend d'une jeune fille sur une plage à la mode, et lance le père, un curieux type de magistrat-homme de lettres, dans une vaste agence sportive, le _Paris-Libre_; la seconde partie du roman nous fait assister à la lamentable odyssée de la famille dans tous les milieux parisiens et à la catastrophe finale de l'agence sur l'hippodrome de Saint-Ouen. C'est très observé, très actuel et très honnête.

_Dette de haine_, par Georges Ohnet. (1 vol. chez Ollendorff, 28 bis, rue Richelieu. Prix: 3 fr. 50.)--Nous ne voulons que mentionner aujourd'hui l'apparition de ce nouveau roman de Georges Ohnet, sur lequel nous reviendrons prochainement et dont le succès s'est dessiné dès le premier jour.

_Les pièces de Molière_. La librairie des bibliophiles vient de faire paraître le Mariage forcé (5 fr.). C'est la dixième. Notice et notes de M. Auguste Vitu; dessins de Louis Leloir, gravés à l'eau-forte par Champollion.

_De New-York à Brest en 7 heures_, par André Laurie. Un vol. in-18, 3 fr. 50. (Hetzel).--Roman d'aventures, que les jeunes gens et les jeunes filles peuvent lire, ce qui est toujours à noter. Cette traversée de l'Atlantique en moins d'une demi-journée ne s'opère, on le pense bien, ni en ballon, ni en bateau. Le procédé imaginé par l'auteur est beaucoup plus ingénieux, mais nous n'aurons garde de le dévoiler.

LES COMPAGNIES DE DEBARQUEMENT

Les réservistes de la marine ont été appelés lundi dernier dans les ports de Brest, Cherbourg et Toulon, et vont être embarqués pour une période d'exercices qui durera jusqu'au 15 juillet.

Pour la première fois, ils vont faire leur service à la mer; jusqu'à présent, on se contentait de les caserner dans les ports et de leur faire faire à terre des exercices purement militaires.

Nous croyons que le ministre a été bien inspiré en prenant une mesure qui retrempe les réservistes de la marine, soit dit sans vouloir faire un jeu de mots facile, dans un métier pour lequel un entraînement continu est si nécessaire.

Nos matelots eux-mêmes préféreront certainement les exercices de leur profession à ceux du métier militaire pour lequel ils professent une aversion, plus simulée d'ailleurs que véritable.

Ils aiment en effet, par dessus tout, les manoeuvres de débarquement dans lesquelles ils jouent un rôle tout à fait militaire.

Dans tout navire de guerre, une certaine quantité d'hommes, pouvant aller jusqu'au tiers de l'équipage, est embrigadée, pour faire partie de la «Compagnie de débarquement». Cette Compagnie se fractionne par pelotons, sections ou escouades en groupant les hommes par bordées, divisions et sections, et chacun de ces groupes se compose d'hommes se connaissant, habitués à manoeuvrer ensemble et appartenant à diverses spécialités, manoeuvre, timonerie, etc., afin de pouvoir se suffire en cas d'isolement.

Nous ne décrirons pas les diverses opérations parfaitement réglementées, qui régissent la mise en terre d'une compagnie de débarquement. Cette manoeuvre s'effectue avec la rapidité et l'entrain familiers à notre marine; les marins y trouvent d'ailleurs une diversité fort agréable à la monotonie du service à bord. Ces grands enfants y prennent un plaisir de collégiens en promenade. Quant à la façon dont ils se comportent dans ces «promenades» et dont ils y soutiennent l'honneur du pavillon, les plages de Tunisie, du Tonkin, de Madagascar, en ont gardé le souvenir.

LA FÊTE DE JEANNE HACHETTE A BEAUVAIS.

Tous les ans, fin juin, la vieille capitale du Beauvaisis célèbre solennellement la fête commémorative du siège quelle soutint en 1472 contre Charles-le-Téméraire, et où s'illustra, en tête des femmes de la ville, celle que l'histoire a immortalisée sous le nom de Jeanne Hachette. Cette fête remonte à l'année même du siège, car dès 1472, Louis XI, pour récompenser Beauvais de son héroïsme, rendit à ses habitants leurs anciens privilèges et institua une procession annuelle.

Depuis 1851, date de l'inauguration de la statue de Jeanne Hachette à Beauvais, la procession a fait place au _cortège de l'assaut_, et, à la suite de dissentiments entre la municipalité et le clergé, ce dernier n'assiste plus à la cérémonie.

Cette fête n'en a pas moins conservé un caractère des plus imposants, et aussi des plus curieux. Elle a lieu sur la grande place de l'Hôtel-de-Ville, où se dresse la statue de l'héroïne.

Les troupes font la haie autour de la place et maintiennent la foule qui se presse, avide de voir. De l'Hôtel-de-Ville sort une théorie de jeunes filles escortant l'étendard des Bourguignons porté par la rosière de l'année, et qui viennent occuper la place d'honneur devant la statue; puis suivent les autorités civiles et militaires par ordre de préséance.

Des gymnastes grimpent sur le monument et y accrochent leurs couronnes.

Alors, suivant l'antique usage, des salves d'artillerie sont tirées par les jeunes filles qu'accompagne galamment un aimable fonctionnaire ou un délégué de corporations. Les descendantes des héroïnes de 1472 ne tremblent pas et mettent crânement le feu aux poudres.

L'étendard de Jeanne Hachette, en très mauvais état, est exposé dans une vitrine à l'Hôtel-de-Ville; c'est seulement le fac-similé qui est porté par les jeunes filles.

Quant à la statue de l'héroïne, elle fut inaugurée le 6 juillet 1851.

Le monument en bronze est l'oeuvre de M. Dubray-Vital. Jeanne est représentée dans une fière attitude, le pied sur l'échelle, tenant de la main droite la hache dont elle vient de frapper son ennemi roulant dans le fossé, et qu'elle semble suivre du regard; de la main gauche elle arrache le drapeau brisé.

Les armes de la ville, qui sont armes parlantes, ont subi quelques transformations à travers les siècles; elles sont aujourd'hui _De gueule, au pieu posé en pat d'argent avec la devise: _Palus ut hic fixus, constans et firma manebo_.

Éridan.

LA STATUE DE HOUDON

La ville de Versailles, sur l'initiative de l'association artistique et littéraire, rend à Jean Houdon l'hommage qui lui est dû.

L'auteur de _Saint-Bruno_, de l'_Écorchée_, de la _Diane_, conservée avec un soin jaloux au musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg, des statues de Voltaire et de Washington, des bustes de d'Alembert, de Diderot, de Mirabeau et de tous les grands hommes de son époque, attendait depuis longtemps la consécration du marbre.

Cette consécration va lui être donnée; M. Tony Noël, l'éminent statuaire qui a obtenu l'une des grandes médailles d'honneur de l'Exposition de 1889, a su rendre dans un style élevé la figure à la fois si fine et si noble du plus grand sculpteur du dix-huitième siècle.

Le piédestal, de l'architecte Paul Favier, inspecteur des bâtiments civils, est le complément de ce monument; très léger dans son ensemble harmonieux dans ses lignes, sa simplicité élégante fait admirablement ressortir l'oeuvre de Noël sans l'écraser.

LE «JEAN-BART»

Ce croiseur de 1re classe appartient à un type absolument nouveau; commencé le 6 juin 1888, dans les chantiers de l'État, à Rochefort, il a été lancé le 21 octobre 1889. Il termine actuellement son armement sous les ordres du commandant Servan, capitaine de vaisseau, et doit très prochainement commencer ses essais.

Le Jean-Bart est construit en acier et déplace 4,100 tonneaux. Sa machine, construite dans les ateliers de l'État à Indret, est de 2,000 chevaux nominaux, soit 8,000 effectifs, et doit imprimer au navire une vitesse de 19 1/2 noeuds, soit un peu plus de 35 kilomètres à l'heure.

L'équipage se compose de 331 hommes, dont 16 officiers.

L'armement comprend: 4 canons de 16 centimètres; 6 de 14 centimètres; 8 à tir rapide sur les hunes et sur le pont; 8 revolvers sur le pont léger et 2 petites pièces de montagne pour la compagnie de débarquement; 5 tubes lance-torpille, soit 2 sur l'avant, 2 sur l'arrière et 1 de chaque bord; 6 projecteurs électriques; 11 embarcations, dont 1 chaloupe à vapeur et un torpilleur-vedette.

Le _Jean-Bart_ mesure 105 m. 10 de long sur 13 m. 28 de large; son tirant d'eau arrière est de 6 m. 14. Ses plans sont de M. Thibaudier, ingénieur de 1re classe.

LA CHASSE AUX BANDEROLES

Depuis une vingtaine d'années les treillages et murs qui enclosent la forêt de Fontainebleau ne sont plus guère entretenus, et il en résulte que cerfs et biches quittent, le soir leurs demeures, et profitent des brèches pour se rendre au gagnage.

Les propriétaires riverains, se trouvant lésés par les dégâts occasionnés sur leurs territoires, ont adressé au Préfet de Seine-et-Marne des réclamations à la suite desquelles les cerfs et les biches ont été reconnus animaux nuisibles, et les propriétaires autorisés en tout temps et par tous les moyens possibles à les détruire.