L'Illustration, No. 2521, 20 Juin 1891

Part 5

Chapter 53,729 wordsPublic domain

Personne n'a rien vu, personne ne sait rien; mais l'_Illustration_ a des amis partout. L'un d'eux se trouvait à la chasse aux environs de Paris lorsqu'à travers la feuillée il aperçut une chose de forme étrange ayant l'aspect d'un énorme oiseau de couleur bleuâtre. Impossible d'approcher, une clôture le séparait du parc particulier enclavé dans la forêt ou se trouvait, la machine en question. Ce ne pouvait être qu'une machine à voler assurément. Notre ami est quelque peu dessinateur et ingénieur, il nous communiqué le croquis qu'il n'a pu faire qu'à distance, mais qui est aussi exact que possible. Informations prises, il paraît que l'inventeur est M. Ader, l'ingénieur électricien bien connu par ses nombreux appareils téléphoniques, et que la machine a volé réellement pendant quelques centaines de mètres, s'élevant à 15 ou 20 mètres de haut et se dirigeant dans l'espace. Nous ne reprendrons pas la liste des tentatives faites dans cet ordre d'idées; plusieurs livres ont été publiés là-dessus et notamment ceux de notre ami Gaston Tissandier sont trop répandus pour qu'il soit nécessaire d'insister.

La machine que nous voyons se compose de deux grandes ailes articulées, de 15 mètres d'envergure environ, et d'une hélice s'appuyant sur l'extrémité d'une sorte de cône formant le corps de l'oiseau et renfermant le mécanisme et le voyageur. Le tout serait, en étoile de soie recouvrant une carcasse légère en osier ou aluminium.

Le nom de l'inventeur de cet oiseau volant serait une garantie en faveur de la réussite possible. Qu'on nous permette cependant quelque doute. La machine, nous assure-t-on, a parcouru une certaine distance: 100, 200, mettons 400 mètres. Mais est-elle capable de continuer ainsi pendant, plusieurs heures sans avoir recours à une installation fixe pour changer ou rechanger le moteur qui la fait manoeuvrer? Car tout est là: quel est le moteur? L'inventeur, électricien émérite, qui a étudié cette science nouvelle à fond, a dû s'adresser à son élément favori: l'électricité.

Mais les accumulateurs sont impossibles à cause de leur poids; les piles ne donnent des courants puissants que pendant peu de temps, et encore ont-elles un poids fort peu négligeable.

Aussi, jusqu'à nouvel ordre, jusqu'au jour où nous aurons assisté à une expérience concluante, où on nous aura montré le générateur de la force employée, nous resterons sceptique et croirons, seulement à cause de la haute personnalité de l'inventeur, que si la machine dont notre ami a pu faire un croquis peut en effet marcher, c'est pendant très peu de temps.

G. M.

VENTE ADRIEN MARIE

Parmi les grandes ventes qui auront intéressé les amateurs, cet hiver, celle d'Adrien Marie comptera pour une des plus importantes. C'est tout l'atelier du maître illustrateur qui va être dispersé par suite de sa fin prématurée; c'est la collection complète des originaux qu'il conservait précieusement, des études accumulées en de longues années de labeur, que le public va être appelé à se disputer.

A l'encontre de ce qui se passe souvent chez les peintres dont les ouvrages se sont dispersés au fur et à mesure de la production, l'atelier d'Adrien Marie peut être considéré comme la gaine, le portefeuille, renfermant le plus parfait de son oeuvre.

Les publications illustrées l'ont reproduit, répandu, popularisé. Pour le retrouver avec le caractère particulier de l'artiste, il faut l'aller chercher dans ces cartons, dans ces panneaux, dans ces cadres, sur lesquels les collectionneurs vont se précipiter.

Exposition et vente vont être le couronnement d'une carrière bien remplie. Adrien Marie apparaîtra, dans les diverses phases de son grand talent, ce qu'il était avant tout, un crayon ou un pinceau très fin, très précis, très coloré.

Ici, à l'_Illustration_, si nous étions instinctivement tentés de donner le pas à son crayon, à sa plume, nous aurions cent et cent témoins à invoquer dans la merveilleuse galerie de ses dessins. Ce serait le cas ou jamais de mettre à son plan l'art graphique, dont les difficultés sans nombre n'ont jamais été vaincues avec plus de virtuosité, plus de savante ingéniosité.

Mais, parce que la réputation du dessinateur a été considérable, s'ensuit-il que sous d'autres formes l'artiste n'ait pas également triomphé? Voilà justement ce que la réunion de l'atelier d'Adrien Marie va établir. Tableaux, aquarelles, pastels, sont à nos yeux d'une valeur documentaire et d'une valeur d'interprétation indéniables. Entre des études à l'huile où l'on suit pas à pas la progression d'un talent consciencieux et habile, ressortent vivement de jolies notes, impétueuses, pleines de vigueur et d'audace, comme dans ce tableau malheureusement inachevé, représentant une _Jeune mère allaitant son enfant_ ou dans le _Jardin_. Ce sont là des morceaux bien curieux, d'une facture large, puissante et douce, devant attirer l'attention des acheteurs, s'ils ne se sont pas trop dégarnis au passage des aquarelles et des pastels.

A propos des aquarelles, dont le succès ne peut manquer d'être énorme, je signalerai quelques cadres d'un travail bien curieux. Adrien Marie s'est servi pour les exécuter--études du concours hippique, sortie du salon, etc.,--d'un procédé bien personnel, et où tout autre, moins expert, se serait rompu les os; on remarquera que ce sont plutôt des dessins que des aquarelles; dessins à l'encre, rehaussés de couleurs à l'eau, de gouache, et même de peinture à l'huile. L'ensemble produit un effet étonnant.

Le catalogue est fait pour donner satisfaction à tous les désirs; s'il comprend des numéros à sensation, capables de susciter les enchères les plus vives, il mentionne également une quantité de morceaux moins importants dont le public pourra s'enrichir sans se ruiner. Cela est bon à dire, car combien existe-t-il de ventes dont les musées et les grosses galeries peuvent seules s'approcher!

Le catalogue comporte environ 350 numéros qui feront défiler, à côté des compositions hors ligne où Adrien Marie excellait, des tableaux, aquarelles ou dessins, représentant soit à peu près tout le théâtre contemporain, soit des vues et des scènes pittoresques de Venise ou de Londres, soleil et brume, de la Bretagne ou de Paris, des études de chevaux extraordinairement justes qui feront les délices des sportmen, des paysages, des marines, des personnages de toutes sortes, depuis des _Souvenirs de l'Exposition de 1889_ jusqu'à une _Cérémonie dans la galerie des glaces_, au palais de Versailles.

La galerie Georges Petit sera certainement envahie la semaine prochaine, et si chaque amateur présent se laisse gagner par le talent sympathique de notre pauvre collaborateur, autant que par l'idée que deux petits orphelins attendent le produit de cette vente pour assurer leur existence, eh bien, moi, qui connais mes Parisiens, et du côté du coeur et du côté du goût, je prédis que la recette sera fructueuse.

Edmond Renoir.

P.-S.--Exposition et vente à la galerie Georges Petit. Exposition particulière par invitations délivrées par M. Georges Petit, expert, M. Paul Chevallier, commissaire-priseur, ou dans nos bureaux, lundi prochain, 22 juin; exposition publique le lendemain mardi 23 juin. Vente publique, aux enchères, mercredi 24 et jeudi 25 juin.

CHARGÉ D'ÂME

Roman nouveau, par Mme JEANNE MAIRET

Illustrations d'ADRIEN MOREAU

Suite.--Voir notre dernier numéro.

III

Marthe n'avait jamais eu d'amie intime à qui tout dire; ses compagnes n'avaient guère été pour elle que des compagnes. C'est peut-être ce qui expliquait que, dès sa première jeunesse, elle avait pris l'habitude de tenir un journal. Très réfléchie, aimant à se rendre compte de ses propres sentiments, de ses pensées, elle se laissait aller à écrire avec abandon, avec une sincérité absolue. Elle appelait cela faire son examen du coeur. Souvent, lorsque toute la maisonnée dormait profondément, Marthe prenait dans son secrétaire un livre à serrure qui ne s'ouvrait que pour elle. Au fond d'un meuble bien fermé plusieurs volumes semblables contaient tous les menus faits, les pensées fugitives de ses jeunes années. Parfois, elle en ouvrait un au hasard. Elle y retrouvait des événements qui, au moment, avaient semblé très importants et dont le souvenir s'était effacé, des enthousiasmes restés sans lendemain, de gros chagrins d'enfant qui, de loin, faisaient sourire, des ébauches de petits romans dont le premier chapitre seul avait été écrit, des jugements absolus comme le sont les jugements de la dix-huitième année, et dont elle rougissait. Mais elle gardait quand même tous ces cahiers; elle y apprenait à se connaître un peu, à y puiser de l'indulgence pour ceux qui, à leur tour, mûrissent lentement, font preuve d'intolérance, de violence ou d'inconséquence, comme les fruits sont rèches et acides avant l'heure de la maturité... Elle y apprenait aussi à être patiente avec elle-même, et à ne pas désespérer lorsqu'elle se surprenait en flagrant délit d'orgueil ou d'intolérance.

Un soir, lorsque sa soeur dormait déjà d'un sommeil d'enfant las de courir, Marthe prit son journal.

Mardi, 30 juin.

... «Et la dernière date est du 16, le jour où, après une nuit blanche, après avoir beaucoup lutté, beaucoup prié, j'avais résolu d'accueillir Edmée, de la traiter en soeur.

«Puis, plus rien. Ce n'est pas la paresse, ce n'est même pas la vie un peu évaporée que nous menons depuis plus d'une semaine, qui m'ont empêchée d'écrire, c'est plutôt que je ne voyais pas bien clair en moi, que je ne tenais peut-être pas à y voir clair.

«Au moment où cette enfant est entrée dans ma vie, je songeais à changer cette vie radicalement; je commençais à me dire tout bas, très bas, en tremblant: «J'aime!» La fierté, qui me rendait silencieuse et un peu froide auprès de Robert, qui me raidissait, qui me mettait sur la défensive dès que sa mère voulait me parler de lui, se fondait peu à peu--et que j'en étais donc heureuse! Je craignais de n'être pas aimée comme je voudrais être aimée, d'être épousée surtout par raison, parce que ce mariage, aux yeux de tous les nôtres, aux yeux du monde, semblait tout indiqué. Depuis quelques mois cette crainte s'effaçait tout doucement, délicieusement. A Paris, je ne sais comment cela s'est fait, mais Robert et moi nous nous rencontrions à tout moment. Lorsqu'il entrait dans notre petit salon, ses yeux brillaient, ses lèvres souriaient. Il était heureux de se trouver à côté de moi. Certes, il ne se posait pas en amoureux; tous deux nous savions trop que depuis des années on nous destine l'un à l'autre; mais il causait à coeur ouvert, en camarade, en ami dévoué, presque tendre. Si j'admirais un tableau, une pièce de théâtre, un livre, il se trouvait que lui aussi en était enthousiasmé. Son travail m'intéresse; je lui ai été un peu utile, j'ai lu quelques ouvrages allemands à son intention, j'ai pris des notes. Un jour il s'est écrié: «Quel bonheur de travailler avec vous, Marthe--je vois mieux avec vos yeux qu'avec les miens!» Et subitement j'ai eu comme une vision d'une vie très unie, très heureuse, un peu sérieuse peut-être, mais pleine de tendresse et d'une grande douceur. Ce jour-là, il a gardé ma main dans la sienne un peu longuement, et je n'ai pas songé à la retirer. C'est que nous sommes de si vieux amis, presque frère et soeur. Ah! voilà... l'affection fraternelle est une chose fort douce, mais elle ne suffit pas; du moins, elle ne me suffirait pas.

«Et, depuis ce moment, je sens que je l'aime, que je l'aime avec toute la force de ma nature, avec emportement. Je m'observe pour ne pas le laisser voir, et cette crainte, la crainte surtout d'aimer plus qu'on ne m'aime, me rend froide, contrainte, mal gracieuse. Et pourtant...

«Sa mère a dû lui raconter notre conversation. Hier, pour la première fois, nous nous sommes trouvés seuls un instant. Après le déjeuner--nous étions assez nombreux--il s'agissait d'étudier le jardin au point de vue d'un _lawn-tennis_ dont Edmée a envie. Ce jeune officier, Georges Bertrand, camarade de Robert et qui ne me plaît qu'à moitié, avait entraîné ma soeur et les autres invités d'un côté, Robert et moi nous examinions la pelouse même. Subitement, il me dit avec une sorte de résolution presque dure dans les yeux et dans le son de la voix:

«--Marthe, ce n'est digne ni de vous ni de moi de rester dans une situation fausse. Nous nous voyons, nous agissons comme si... comme si rien n'avait été convenu. Et cependant nous devons nous marier un jour, n'est-ce pas vrai?»

«Je me sentais glacée... Pourquoi? Quel démon est-ce qui me rend ainsi froide, au moment même où, chez moi, le coeur déborde? C'est que peut-être attendais-je de lui une certaine vibration dans la voix, quelque chose qui m'eût crié bien plus que les paroles: «Mais vous ne voyez donc pas que je «vous aime!»

«Avant de répondre, je me détournai un peu pour cueillir une rose, et ce fut sans un tremblement dans la voix, que je dis enfin:

«--Écoutez-moi, Robert; je ne veux pas d'engagement. Interrogez-vous comme je m'interroge moi-même. Avant la fin de l'été, ou nous nous séparerons bons amis, ou nous nous marierons. Jusque-là, restons libres, absolument libres. Si l'un de nous dit à l'autre: «Je ne vous aime pas comme je «voudrais vous aimer», prenons l'engagement de ne sentir que de la reconnaissance; la pire déloyauté serait d'accepter le mariage sans amour.»

«Robert me regarda longuement. Il semblait chercher sur mon visage quelque chose qui ne s'y trouvait pas; comme tout à l'heure j'écoutais le son de sa voix pour y démêler un tremblement que je n'entendis guère. Je me sentis de marbre, tant l'effort de me dominer était grand. Il me semblait à ce moment qu'il y aurait presque une déloyauté à lui laisser entrevoir combien je l'aimais. Il eut un soupir ou de découragement ou d'impatience, je ne sais lequel. Alors, comme dépité, il me dit:

«--J'admire votre calme, votre bon sens... Restez libre. Quant à moi, jusqu'au jour où vous m'aurez dit: «Je ne vous aime pas», je me tiendrai pour votre fiancé...

«--Non, non, ce ne serait pas juste!

«Je tremblais d'émotion, et ma voix sonnait étrangement à mes propres oreilles. Peut-être entrevit-il que mon calme n'était que tout extérieur.

«--Comme il vous plaira, Marthe...

«--Et que personne ne se doute...

«--Personne ne se doutera... Du reste, ajouta-t-il avec amertume, il serait difficile, d'après votre attitude, de croire que nous songions à une intimité autre que celle de vieux camarades.»

«Ce sont là d'étranges fiançailles. On dirait plutôt une sorte de lutte entre deux volontés. Et, cependant, malgré tout, je suis heureuse. Il m'a semblé aussi que, depuis notre explication, Robert est plus à son aise. Cet homme, dont la jeunesse absorbée et sérieuse avait toujours manqué d'élan, semble vouloir se rattraper. Il se donne des vacances pleines et entières et il a l'air d'en jouir comme un écolier. Sa mère rayonne. Je suis toute contente de l'atmosphère de joie qui nous environne et je rajeunis aussi. J'ai envie de chanter, de courir, de faire mille extravagances. Je ne me reconnais plus, et tante Rélie elle-même, me voyant si contente, pardonne presque à Edmée, car c'est à l'arrivée de ma petite soeur qu'elle attribue ce changement subit.

«Et, certes, Edmée y est bien pour quelque chose, sa jeunesse en fleur remplit l'air de joie, bouleverse la tranquillité un peu somnolente du vieux château, il lui faut du mouvement, du bruit, de l'imprévu; ce n'est pas une contemplative, certes, et son enthousiasme pour la campagne serait vite épuisé si, pour elle, la campagne ne représentait pas autre chose que les soins d'une basse-cour, les travaux des champs, ou même le jardinage. Elle n'a rien de la paysanne. En revanche, la vie de châtelaine lui agrée parfaitement, du moins pour le moment. Mme d'Ancel l'a prise en affection, de suite--comme tout le monde du reste--et complote avec elle des parties à Trouville, des chevauchées jusqu'à la forêt de Touques, des sauteries, que sais-je encore? Robert se trouve connaître un certain nombre de jeunes gens des environs et des différentes stations de bains de mer, et ces jeunes gens vont droit à ma petite soeur comme les papillons à la lumière. Ce quelque chose qui attire, ce don mystérieux qui ne tient même pas à la beauté, ce charme particulier de la femme éternellement adorée, cette chose enfin que je n'ai pas, elle la possède à un degré qui fait presque peur. Les paysans, qui respectueusement me saluent, se retournent pour la regarder; les animaux eux-mêmes subissent ce magnétisme curieux qui est en elle, les oiseaux ne s'envolent pas à son approche, les chiens mendient ses caresses. Partout, et pour tous, elle est la souveraine, l'être aimé, adoré. Je ne sais si elle a pleinement conscience de son pouvoir; elle en est certainement heureuse, elle en joue un peu, en véritable enfant. Si, par hasard, elle semble tentée d'en abuser--cela lui arrive avec le capitaine Bertrand, par exemple--et si je lui fais un brin de morale, elle se jette dans mes bras, me jure qu'elle sera sage à l'avenir. Elle est de ces pénitentes qui, grâce à une confession passée, sûres de l'absolution à venir, continuent à pécher avec une désinvolture parfaite. Elles s'y croient presque autorisées.

«Mais elle est si enfant, ma petite Edmée! si affectueuse, si pleine de reconnaissance pour la tendresse que je lui prodigue, si caressante aussi! comment ne pas tout lui pardonner? Tante Rélie m'a dit, l'autre jour, à ce propos: «Caressante? Oui, certes; ma chatte aussi, seulement elle se caresse à moi, ce qui est tout différent. C'est bien comme cela qu'Edmée te caresse, «va!» Malgré cette sévérité de jugement, tante Rélie se laisse tout de même prendre aux enchantements de la magicienne. Je ne crois pas Edmée extraordinairement intelligente, je doute que les grands problèmes du bien et du mal sur la terre, de l'immortalité de l'âme ou même de la question sociale, aient jamais beaucoup troublé son sommeil d'enfant. Mais pour les choses de la vie elle est très fine. Puis elle veut être aimée de tous et toujours, et elle a mille façons d'arriver à ses fins. Elle a de suite flairé en tante Rélie une nature d'artiste qui, à défaut de crayons et de couleurs, fait avec son aiguille de pures merveilles. Edmée sait peut-être ourler un mouchoir et encore n'en suis-je pas bien sûre, mais elle a demandé avec un sérieux imperturbable à ma tante de l'initier aux secrets de cette broderie délicate et compliquée dont elle fait des draperies, des meubles entiers, des choses exquises, trop belles à mon gré pour qu'on ose carrément s'en servir. Il a fallu montrer à cette novice enthousiaste les vieilles chasubles, les ornements d'église ramassés à grand'peine chez les brocanteurs: «Seulement, s'écria-t-elle, vous n'en direz rien à M. le curé, lui qui admire naïvement ce que je fais, s'il pouvait se douter!» Et la petite de répondre gravement: «Ce serait trahir le secret professionnel, puisque j'aspire à être votre élève!» Tante Rélie, quand elle se met à douter de quelque chose, a une façon toute particulière de renifler; elle renifla un peu bruyamment en marmottant: «Ce petit masque se moque de moi.» Mais le «petit masque» sage comme une image s'appliqua pendant une grande heure à apprendre un point, tout en causant d'une façon très sensée, de tenais un livre à la main pendant la séance, et j'avais peine à tenir mon sérieux. La sévérité de ma tante fondait, fondait à vue d'oeil. Cette heure de patience aura plus fait pour la cause de «l'intruse», comme elle l'appelait encore, que les démonstrations les plus vives. Il est vrai que, l'heure écoulée, Edmée serra son ouvrage dans un petit nécessaire deluxe--peu utile naturellement--puis dit gentiment: «Viens, Marthe, veux-tu? Nous irons courir dans le parc; ma «sagesse est encore dans sa plus tendre enfance, il faut savoir la ménager...» Tante Rélie haussa les épaules, mais elle eut pour son élève un sourire plein d'une maternelle indulgence. Un peu plus et elle sera gagnée elle aussi!

IV

D'après toutes les prévisions Robert d'Ancel était destiné à une vie de désoeuvrement et de folies. Fils unique de veuve, maître, très jeune, d'une jolie fortune, rien ne le poussait vers les études graves ou les grandes ambitions. Heureusement pour lui, à l'âge des passions, il se sentit surtout attiré vers les choses de l'esprit. Elève de l'école des Chartes, il se distingua de bonne heure parmi tous ses condisciples; de plus, il se spécialisa, ce qui est le signe d'une véritable vocation. L'histoire l'attirait particulièrement et, dans l'histoire, il se cantonna. Il conçut, très jeune, l'idée d'un ouvrage qu'il devait intituler: _Histoire des ducs de Savoie au XVIIe et au XVIIIe siècles_, et pour lequel il lui fallait d'innombrables recherches, des années de travail. Il apprécia alors cette aisance qui lui permettait l'étude désintéressée, les voyages, les recherches minutieuses, toutes choses que les pauvres diables, obligés de gagner leur vie, sont bien forcés de s'interdire.

Robert avait maintenant trente ans. Il n'avait pas encore écrit le premier chapitre de son livre. Les notes s'entassaient, les études s'élargissaient à mesure qu'il avançait; il cherchait à dominer son sujet, il en était venu à lutter avec lui, et souvent il se décourageait, se disant que bien d'autres, avant lui, avaient entrevu de nobles travaux et n'avaient fait que les entrevoir. Cependant, à titre d'essai, il avait écrit quelques articles pour la _Revue historique_, et ces articles avaient été assez goûtés dans le petit monde des savants. Alors, choisissant dans la masse de ses documents un sujet à côté de son sujet principal, rempli de petits détails amusants, touchant de près à cette société du dix-huitième siècle qui excite la curiosité des gens du monde aussi bien que celle des érudits, il l'avait traité en vue d'une grande revue. Il craignait d'avoir perdu, pendant ces années de préparation, un certain charme de plume que, tout jeune, on lui avait reconnu. Robert avait une peur bleue de passer pour un cuistre. Aussi soigna-t-il l'étude pour la grande revue; il l'écrivit en homme du monde, presque gaiement, dissimulant de son mieux l'érudition qui en faisait le fond. L'article fut accepté de suite et publié sans trop de retard. Il eut un succès véritable. Robert se sentit infiniment heureux de ce premier succès. Il avait su dominer un petit sujet; il finirait bien par triompher du grand. Il ne serait pas seulement un rat de bibliothèque, il serait un historien, au vrai sens du mot, un homme qui sait donner au passé le mouvement, la couleur, la vie enfin. Il pouvait désormais marcher sans crainte, son vaste sujet avait beau se dresser devant lui, plus formidable chaque jour, il le dompterait pourtant. La victoire, sans doute, était loin encore, mais elle viendrait; il serait patient, puisqu'il était fort.

De cette lutte intérieure, il avait toujours gardé le secret. Elle l'avait passionné, absorbé, l'avait rendu taciturne, et les années s'étaient ainsi passées, silencieuses et très rapides. Il avait pour sa mère une infinie tendresse, sachant que la pauvre femme, depuis son veuvage, ne vivait que pour lui; mais il ne pouvait, pour l'initier à ses angoisses intimes de travailleur, lui dire: «Je ne suis pas sûr de moi, ton fils ne sera peut-être qu'un raté comme il y en a tant!» Elle aurait souffert et n'aurait pas compris.