L'Illustration, No. 2521, 20 Juin 1891
Part 4
C'est à ces dangers que les stations de voitures pour le transport des contagieux doivent nous arracher.
Deux stations municipales à Paris: une, rue de Staël; l'autre, rue de Chatigny.
Dans chaque station, cinq ou six voitures affectées spécialement au transport des fiévreux, des varioleux, des diphtériques, etc. Présentez-vous au directeur de l'une de ces stations, avec l'ordonnance d'un médecin, et aussitôt une voiture est mise à votre disposition. Ou bien encore adressez-vous au commissaire de police de votre quartier; ce magistrat se chargera de prévenir le directeur de la station.
Les malades, couchés sur un lit, ou commodément installés dans un fauteuil, sont toujours accompagnés par une infirmière pendant le trajet de leur domicile à l'hôpital.
Après chaque voyage, la voiture est désinfectée; elle est lavée avec une solution étendue de bichlorure de mercure. Inutile de vous dire que les voitures sont appropriées pour cela: ni étoffes, ni cuirs, ni sangles; les parois sont en tôle. Les matelas passent ou doivent passer, après chaque voyage, à l'étuve de désinfection.
Pour qui visite les deux stations qui relèvent de la «Ville de Paris», jette les yeux sur les voitures, les écuries, les salles de désinfection, etc., tout parait installé dans les meilleures conditions.
La préfecture de la Seine a aussi des voitures spéciales pour le transport des contagieux. Ce service est assez bien organisé; il a donné déjà d'excellents résultats, bien que le budget qui lui est affecté soit très minime.
[Partition musicale.]
LE RÊVE
LA SUPPLICATION D'ANGÉLIQUE
_Chantée par Mlle SIMONNET au deuxième acte._
LIVRET DE M. LOUIS GALLET
MUSIQUE DE M. BRUNEAU
[Paroles]
Vous n'avez rien qu'un mot à dire, Vous n'avez qu'à lever le doigt pour me détruire J'attends vos ordres souverains. J'ai voulu défendre ma cause, Malgré ce qu'on m'a dit, Monseigneur, et je l'ose Malgré ce que je crains! Songez mon Dieu que si je l'aime, Tout l'a voulu, les fleurs, les arbres, le ciel même! Et quand j'ai vu que je l'aimais, Je n'avais pas la force, hélas, de me reprendre! N'est-ce pas, Monseigneur, vous allez me le rendre! Vous voulez bien que nous soyons heureux!
Le Prix Thoirac.--Vaudeville: la _Femme_, comédie en trois actes, par M. Albin Valabrègue.
M. Thoirac, qui fut homme d'esprit et qui en son temps taquina la muse, je parle de la muse légère, celle que la Fable n'a pas admise sur le Parnasse, M. Thoirac a fondé un prix de 4,500 francs pour le Théâtre-Français: il est destiné à la meilleure comédie jouée dans l'année à la rue Richelieu. C'est l'Académie qui est chargée de le donner. Voici la première fois que l'illustre compagnie se prononce à ce sujet. Elle l'a adjugé à _Une Famille_, dont l'auteur est M. Lavedan. J'applaudis pour ma part à cette décision, et je félicite le jeune écrivain. Seulement je me demande comment et sur quoi messieurs les quarante peuvent appuyer leur verdict.
A quoi reconnaît-on la supériorité d'une comédie? en la comparant à sa voisine? Dans ce cas, les quatre mille cinq cents francs de M. Thoirac courent grand risque de se fourvoyer à l'exaltation d'une oeuvre des plus médiocres. Cela dépend de la concurrence. Toutes les années ne sont pas également heureuses et le public pourrait s'étonner à bon droit de voir cette prime littéraire accordée à la médiocrité. On pourrait faire un report et attendre des moments meilleurs dans l'année suivante. Non, la volonté du donateur est formelle. Alors, quelles seront pour les juges les conditions qui décideront en faveur de l'ouvrage? Son succès? je le veux bien; mais le succès n'est pas toujours la consécration d'un talent littéraire. Messieurs les académiciens ont évidemment à décider d'une oeuvre d'art, sans cela l'agent des auteurs dramatiques suffirait à résoudre le litige en consultant la recette. Sur quelles valeurs l'Institut, pris pour arbitre souverain, se décidera-t-il ses appréciations? Sur le style?
Certes, je fais grand cas pour ma part d'une jolie langue, purement, élégamment parlée, mais, j'en demande pardon aux écrivains, dont je vais probablement blesser les prétentions, le style est une qualité secondaire au théâtre. La forme ne prend de valeur que lorsqu'elle se met au service d'une pensée. Si elle n'est qu'un bavardage jouant habilement avec les phrases, plus préoccupée des mots que de l'idée, elle ne donne rien: stalactites autour d'une branche de bois mort. La pièce est avant tout dans les caractères, dans les situations. Le théâtre vit d'action et non de littérature. Le pauvre Sedaine, dont on jouait dernièrement la _Gageure imprévue_ à la Comédie-Française, se souciait fort pieu de la langue. «Pour être brave, il ne faut qu'être homme et des armes», a-t-il dit quelque part. Et pourtant le _Philosophe_ sans le savoir, écrit à la diable, est resté au répertoire; il compte même parmi les dix ou quinze pièces qui sont vivantes depuis Molière dans l'ancien Théâtre-Français.
M. Scribe était de cette école. Vous me direz que l'immortalité ne s'ouvrira pas pour M. Scribe. C'est probable. Si le passé lui a été complaisant, le présent ne lui est guère favorable. M. Scribe savait ses faiblesses, il en souriait même, non sans esprit. Un jour qu'il répétait une pièce rue de Richelieu, les conseillers écoutés de la maison, qu'il avait auprès de lui à l'orchestre, lui firent respectueusement une observation sur l'impropriété d'une expression. M. Scribe, tout entier au mouvement de la scène, laissa un instant ses voisins, monta sur le théâtre, coupa, allongea dans son dialogue, mit ses acteurs en place, et quand sa besogne d'auteur dramatique fut faite, quand il fut sûr de son effet scénique, il descendit dans la salle, reprit sa place à son fauteuil en disant à ses deux conseillers: «Et maintenant, à vous, Messieurs les académiciens.»
Le style lui paraissait chose secondaire; il avait si souvent réussi sans lui. Il lui fallait avant tout l'intérêt, la vie de la pièce. Il existe peut-être à l'Institut des auteurs dramatiques qui sont de cet avis et qui se souviennent du jugement singulier porté autrefois par l'Académie.
Elle eut à se décider, au dix-huitième siècle, sur cette question: quelle était la plus parfaite des pièces de Molière? Elle opina pour les _Femmes savantes_. Pour quoi? parce qu'elle jugea les _Femmes savantes_ l'oeuvre de style la plus remarquable de Molière.
C'était le goût du temps. L'Académie aurait pu admettre aussi bien le _Misanthrope_; mais l'esprit et la langue eurent gain de cause. Et l'_École des femmes_ pourtant, cette oeuvre d'une puissance de passion incomparable, et le _Tartuffe_, ce drame dont la profondeur dépasse tous les drames, que deviennent-ils dans tout ceci? Si la même question se posait aux immortels de nos jours, je doute qu'elle reçut la même réponse qu'au dix-huitième siècle. Ce n'est pas tout qu'une jolie prose, ou que des jolis vers, il faut en premier lieu, et je le répète, la pièce, attachante par la vérité des caractères, de plus entraînante par l'intérêt de son action. J'ai bien idée que le prix Thoirac soulèvera dans l'avenir le nombreuses discussions au sein de l'Académie. Pour la première fois les choses ont marché d'elles-mêmes et la _Famille_ de M. Lavedan a triomphé sans rivalités. J'ai idée que dans l'année qui vient la question sera plus agitée.
Elle se posera entre le _Mariage Blanc_, de M. Jules Lemaitre, _Grisélidis_, de M. Silvestre, entre la comédie de M. P. Ferrier et celle de M. Boucheron. A qui le prix? Je vous répondrai quand le drame de M. Richepin, _Par le glaive_, aura paru. Le Théâtre-Français nous promet aussi le _Chemin de Damas_ de M. Alexandre Dumas. Mais, quel que soit son succès, l'oeuvre nouvelle du maître restera hors concours. Le prix Thoirac ne peut être donné aux membres de l'Académie, qui ont eu le bon goût de ne pas se faire juge et partie dans une telle question.
Le théâtre du Vaudeville, cédé à une direction qui a fait un bail de trois mois, nous a donné une comédie de M. Albin Valabrègue, dont le Palais-Royal a repris les trois actes si amusants de _Durand et Durand_. Ici nous ne sommes plus dans la fantaisie désopilante du quiproquo qui a fait la fortune de la pièce du Palais-Royal. M. Valabrègue touche sérieusement à la comédie sérieuse. Je doute qu'il y rencontre le même succès. Il y a de l'esprit et beaucoup dans cette nouvelle comédie à laquelle M. Valabrègue a donné pour titre: _La Femme_, mais ce sujet n'en est pas à sa première édition. _La Femme_ est cet être honnête par excellence, inépuisable dans ses sacrifices, supérieur dans son abnégation et dans sa douleur, que rien ne détourne de son devoir, ni les fautes, ni l'indignité de l'époux, ni la trahison de l'amie qui lui vole les plus douces joies du bonheur domestique. C'est celle qui, après tant de luttes et de souffrances, reste toujours fidèle au devoir, et qui compte ramener à elle, par la force de la vertu, de l'abnégation, et par la puissance du pardon, le malheureux mari qui s'égare. C'est l'épouse, la mère de famille. La tendance morale de la comédie est des plus louables, malheureusement le public des théâtres, un peu fatigué de sa saison d'hiver, a écouté un peu distrait cette démonstration; mais à pièce d'été, critique d'été; n'appuyons donc pas plus qu'il ne faut sur les longueurs de cette comédie, aussi bien serions-nous ingrat envers elle. Car nous l'avons applaudie en maints endroits, et pour l'auteur, et pour ses interprètes: Mlle Cerny est charmante dans le rôle de Marie de Blauval; Mlle Brindeau, M. Dieudonné et M. Lérand ont été chaleureusement accueillis dans leurs personnages de Mme Tivolier, de M. de Blauval et de M. Tivolier.
M. Savigny.
LES LIVRES NOUVEAUX
_Dieu_, par Victor Hugo, 1 vol. in-8°, 7 fr. 50 (Hetzel et Quantin, éditeurs).--Il est écrit que Victor Hugo ne cessera pas de nous étonner. Il n'y a pas à dire: ce ne sont pas ici des bribes, des fragments recueillis par des héritiers plus ou moins adroits, ou des admirateurs intempestifs. C'est bel et bien un poème de cinq mille vers, suivi, aussi fortement composé qu'aucun autre de Victor Hugo, une sorte de testament philosophique, où la pensée de Lucrèce a du plus d'une fois hanter l'écrivain. Il fut écrit à Jersey, dans l'exil, en 1855, deux ans après les _Châtiments_. C'est peut être l'un de ceux où le poète donne le plus de lui-même l'idée d'une personnalité gigantesque, en raison même de celle avec laquelle il se mesure. Car enfin, dans ces simples mots, dans ce titre: _Dieu_, par Victor Hugo, il y a quelque chose comme une accolade, sinon comme une revanche. Voltaire avait écrit sur le fronton d'une petite chapelle, à Ferney: _Deo erexit Voltaire_. Cela était une déclaration de principes, mais c'était surtout de l'orgueil. Victor Hugo a fait mieux, et quelque chose surtout de plus difficile. Il a construit le monument qui est beaucoup plus qu'une chapelle, une sorte de cathédrale, et il a créé à sa manière le dieu qu'il voulait qu'on y adorât.
Nous le connaissions déjà. Il nous l'avait déjà plusieurs fois défini, notamment dans William Shakespeare, où la prose lui a peut-être permis de donner à son affirmation une forme plus précise. Car il faut bien convenir qu'ici la poésie semble avoir singulièrement fait tort à la philosophie. En nous présentant dans un ordre ascendant les diverses idées que l'humanité s'est faites de Dieu, en commençant par l'athéisme, qui est la négation, il nous semble faire un étrange anachronisme. L'homme à son berceau, quelque grossière idée qu'il dût se faire de Dieu, ou, si l'on veut, de la force cachée qu'il sentait sans la comprendre, ne fut certes pas athée; et si l'on peut discuter de ce qu'il fut alors, en tous cas le scepticisme ne vint pas ensuite. Ce serait plutôt à la fin, avec le déisme, que la négation et le doute apparaissent, et ce serait alors, à ce moment de connaissance plus répandue, sinon plus profonde, que l'homme serait tenté de s'éloigner de ce que le poète croit la vérité. Mais qu'importe! Hugo, malgré tout, a fait oeuvre de grand poète, et l'on n'a pas autre chose à lui demander. Bien difficiles seraient ceux qui ne s'en tiendraient pas pour satisfaits.
L. P.
_Crispi, Bismarck et la triple alliance en caricature_, par John Grand-Carteret, 1 vol. in-12, 7 fr. 50 (Delagrave, 15, rue Soufflot).-Dédié aux amis de la caricature. Le succès de son Bismarck devait encourager M. John Grand-Carteret. Crispi, l'illustre Crispi, aujourd'hui d'ailleurs relégué dans «l'Armoire aux retraités», lui tendait véritablement les bras. Il n'y avait pas à résister, et le voici habillé de la belle manière. Mais par qui? le croira-t-on? surtout par les Italiens. Car il faut rendre cette justice à M. Crispi, qu'il s'est laissé caricaturer sous toutes les formes par les journaux de son pays... Les Italiens se sont souvenus de l'ancien révolutionnaire, et la campagne satirique menée contre lui a été chaude. On s'en rendra compte en parcourant le livre de M. Carteret, fort documenté à sa manière, car le document dessiné a bien son éloquence, il est même de tous le plus expressif, et, comme attribut de la satire, le crayon pourrait prendre la place du fouet sans inconvénient.
_Quand on aime_, par Pierre Maël (1 vol. chez Firmin-Didot).--Sous ce titre plein de promesse: _Quand on aime_, Pierre Maël vient de publier une des oeuvres les plus puissamment pensées et écrites qui soient encore nées de sa plume. On peut dire que l'auteur, sans dépouiller aucune des qualités de délicatesse et de grâce qui lui ont valu sa grande réputation, s'est attaché au contraire, à les corroborer d'une note de vigueur qui en rend le charme plus pénétrant. Dans ce récit, pris tout entier dans la vie ordinaire, l'étude des caractères est égale au relief saisissant des événements qui servent de trame à la fiction. La catastrophe finale, préparée avec un art infini, n'est cependant pas un «moyen». Elle vient au terme des faits avec la rigoureuse logique d'un syllogisme, et le lecteur l'y rencontre nécessaire au dénouement.
Tout est vrai dans ce livre, qui ne doit son charme et son intérêt qu'à la simplicité même et au naturel des faits.
_Tout autour de Paris_, promenades et excursions dans le département de la Seine, par Alexis Martin (1 vol. in-16. Prix: 7 fr. 50, chez Hennuyer, éditeur, 47, rue Laffite).--Cet ouvrage est, en quelque sorte, la suite du livre que le même auteur a publié l'an dernier: _Paris, promenades dans les vingt arrondissements_, et que le ministère de l'instruction publique et le conseil municipal de Paris ont honoré d'une souscription.
On sait avec quel soin minutieux M. Alexis Martin a visité la capitale, avec quelle exactitude il a reproduit les physionomies de tous ses quartiers, avec quelle érudition il a raconté l'histoire de tous ses monuments et de toutes ses institutions.
Ce qu'il a fait pour Paris, il l'a fait également pour tout le département de la Seine, parcourant ses huits cantons, commune par commune, bourg par bourg, hameau par hameau, suivant la marche rationnelle d'un touriste curieux d'art, d'histoire, d'archéologie, de pittoresque; mais, sachant le prix du temps, il n'a pas laissé un coin inexploré.
De nombreuses illustrations, véritables petits tableaux de la vie moderne, sont dues aux crayons de nos premiers artistes, MM. Boutigny, Charpin, Deroy, Geoffroy, Goeneutte, Hoffbauer, F. Lix, P. Merwart, Touchemolin, etc., et gravées par les maîtres du burin, MM. Hotelin, Rousseau, Moller, Quesnel, Berveiller, etc. L'attrait qu'elles ajoutent au livre est augmenté par une suite de plans, de vues panoramiques et de cartes d'une exactitude rigoureuse et d'une clarté parfaite. Une table des noms cités et un index alphabétique rendent toutes recherches promptes et faciles.
_L'Escrime et le Duel_, par C. Prévost et G. Jollivet, un beau vol. orné de figures (librairie Hachette). _L'Escrime et le Duel_, le dernier livre paru dans la bibliothèque des sports de la maison Hachette, est signé de deux noms compétents. M. Prévost, l'excellent professeur que l'on sait, enseigne aux jeunes gens l'art de se comporter le mieux possible sur la planche comme sur le terrain. Ses leçons théoriques complètent à merveille l'enseignement de la salle. M. Jollivet donne à tous ceux qui peuvent être mêlés à une affaire d'honneur des conseils utiles, et il indique les derniers usages requis en matière de duel.
Ce livre essentiellement pratique sera le _vade mecum_ de la jeune génération.
_Le Fada_ c'est-à-dire, en provençal, l'homme hanté par les fées, le rêveur, tel est le titre du nouveau roman de Zari publié illustré dans le journal de la librairie Firmin Didot le mois dernier et qui paraît aujourd'hui en volume.
C'est une oeuvre pleine de passion et de poésie. La description des sites et des monts de la Provence s'y trouve tracée par un esprit qui aime la vérité; l'analyse psychologique de chacun des personnages qui y vivent est présentée avec charme et autorité. C'est à ces deux qualités que M. Zari doit en partie d'avoir pris place, dès ses débuts, parmi nos romanciers contemporains les plus distingués.
De ce récit qui a pour décor le ciel bleu, les montagnes, les bois de pins, s'exhalent les senteurs enivrantes du pays du soleil: il est dédié au poète Mistral.
_Albums de Crafty: les chevaux_. 3 fr. 50 (Plon, Nourrit, éditeurs.)--_Du choix d'un cheval, la Tonte de Coco, Remonte pour la chasse, les Débuts d'un gentleman aux courses, le Concours hippique, Ma dernière culbute,_ etc., etc., tels sont les sujets de ces amusants dessins enlevés avec une verve endiablée et soulignés de légendes narquoises où l'esprit n'exclut pas la science hippique, du moins autant qu'un profane en peut juger.
NOS GRAVURES
LA CATASTROPHE DE MOENCHENSTEIN
Moenchenstein est à peu de distance de Bâle, c'est un but de promenade situé à l'entrée de la vallée de la Birse, au pied des dernières collines du Jura. On s'y rend en quelques minutes en chemin de fer. Dimanche dernier, 11 juin, à propos d'une fête champêtre, plusieurs Sociétés chorales des environs et de nombreux promeneurs prenaient le train de 2 heures 15 minutes. Ce train, composé de un fourgon, un wagon-poste et neuf grands wagons genre américain pour les voyageurs, était traîné par deux locomotives. A peu de distance de la gare de Moenchenstein la voie traverse la Birse, petite rivière canalisée en cet endroit, sur un pont en fer de 21 mètres de long.
A peine la première machine arrivait-elle à l'extrémité du pont, que celui-ci se rompit brusquement. Les deux locomotives et les quatre premiers wagons tombèrent dans la rivière; le cinquième, un wagon mixte de 1re et 2e classes, éventré par un bout, restait suspendu à moitié sur la culée du pont. On a retiré, au moment où paraissent ces lignes, près de soixante-dix cadavres; il en reste encore beaucoup enfoncés sous les débris au fond de la rivière; il y a en outre une centaine de blessés dont plusieurs très grièvement. En examinant nos gravures, faites d'après les photographies prises peu après l'accident, on voit que le tablier du pont s'est rompu vers la culée arrière, et que c'est la poutre de droite (ces mots étant pris en considérant la voie dans le sens de la marche du train) qui a du céder la première. La rupture a eu lieu au moment où toute la longueur du pont était occupée par les deux machines et quatre wagons; il supportait sa charge maximum.
On voit que la première machine est tombée sur la rive opposée, les roues en l'air, ce qui indique bien que la poutre de droite a cédé d'abord; la rupture s'est ensuite achevée complètement. On voit la seconde machine tombée sur ses roues; les autres wagons se sont broyés en se précipitant les uns sur les autres et ont été entraînés au fond de la rivière. Le frein automatique dont était muni le train a dû fonctionner aussitôt la rupture de la conduite qui règne sous le train, ce qui explique que les derniers wagons sont restés sur la voie.
A qui attribuer la responsabilité d'une aussi épouvantable catastrophe? Le pont avait, nous dit-on, été construit il y a peu de temps par la maison Eiffel avec des fers allemands; il est inadmissible que les ingénieurs n'aient pas employé la section nécessaire pour la résistance à supporter; mais ce qui est possible et même probable, c'est que les fers aient été de mauvaise qualité.
Une pareille catastrophe ne serait pas possible en France, car les ponts y sont l'objet d'une attention toute particulière. Après leur construction, prévue pour des machines locomotives pesant 15 ou 18 tonnes, ils sont essayés avec une charge quadruple de celle qu'ils doivent supporter d'abord au repos, puis à des vitesses allant jusqu'à 60 kilomètres à l'heure. En outre, une visite minutieuse a lieu tous les ans et les pièces défectueuses sont immédiatement remplacées.
G. M.
LE «RÊVE»
Il semble, depuis quelque temps, qu'un renouveau s'étend, au théâtre, sur les oeuvres qui touchent à la religion. Sans parler de _Jeanne d'Arc_, nous avons eu cette année le _Noël_, de Maurice Bouchor, et la _Grisélidis_, de MM. Armand Silvestre et Morand. Voici que le _Rêve_, à l'Opéra-Comique, nous emmène encore dans le pays du mysticisme et de l'extase. Sommes-nous plus pieux? ou bien devons-nous cette renaissance des sentiments chastes et chrétiens aux excès même du naturalisme? Il est curieux, en tout cas, de voir que le chef de cette dernière école, M. Zola, devra l'un de ses meilleurs succès au théâtre, à l'oeuvre que MM. Gallot, pour les vers, et Bruneau, pour la musique, ont écrite d'après son plus pur roman.
On connaît le sujet du _Rêve_. Angélique, dans la demeure qu'elle habite avec ses parents, Hubert et Hubertine, près de la vieille cathédrale, se perd dans des songes infinis et délicieux: elle croit entendre les voix des saintes. Elle rêve aussi d'épouser un prince Charmant. Le prince, serait-ce Félicien qui, par amour pour elle, et pour se rapprocher d'elle, s'est donné comme peintre verrier, tandis qu'il est le fils de l'évêque Jean de Hautecoeur?... L'évêque, qui eut cet enfant avant d'entrer dans les ordres, le destine au sacerdoce. Il s'oppose au mariage. Angélique en est désolée, au point qu'elle en va mourir. Félicien fait une dernière tentative auprès de son père, et l'adjure de sauver Angélique. L'évêque vient donner l'extrême-onction à la mourante... Il invoque Dieu, en ajoutant sa devise: «Si Dieu veut, je veux». Un miracle se produit. Angélique se ranime. L'évêque, convaincu par Dieu, la conduit à l'église et la marie à Félicien. Le rêve d'Angélique est accompli. Mais les saintes la rappellent auprès d'elle, et elle expire, heureuse, entre les bras de son époux.
La gravure que nous publions reproduit la scène même du miracle. En regard de notre gravure, nous donnons une des plus jolies pages de la partition, grâce à l'amabilité des éditeurs, MM. Choudens et Cie.
Ad. Ad.
LA MACHINE VOLANTE DE M. ADER