L'Illustration, No. 2521, 20 Juin 1891

Part 2

Chapter 23,561 wordsPublic domain

Ce qu'on peut et ce qu'on doit dire, sans crainte d'être taxé de complaisance, c'est que la chute du Panama ne saurait causer que du chagrin, même à ceux qui l'avaient prévue depuis assez de temps, et que les poursuites contre les administrateurs, si imposées qu'elles soient à la justice, ne sauraient exciter qu'un sentiment de mélancolique regret. Il est triste toujours de voir s'évanouir un beau rêve, fût-il peu raisonnable, et de voir disparaître une renommée éclatante. Avec quelle amertume M. de Lesseps et ceux qui le touchent de près doivent-ils songer aux jours d'autrefois, à ces luttes pour Suez où à trois ou quatre reprises tout parut perdu «fort l'honneur», resté intact, et aux triomphes définitifs qui vinrent bientôt après les plus redoutables crises! L'inauguration du canal de Suez, avec la souveraine des Français, fut véritablement un jour de gloire nationale. On avait vaincu la nature, on avait vaincu les résistances des hommes. Docile instrument du génie industriel et de l'adresse politique, l'argent avait accompli un projet qui remontait aux Pharaons de la vieille Égypte. Sans doute, on avait espéré une semblable journée en Amérique. Mais l'argent, instrument faussé cette fois, est demeuré impuissant. Waterloo a succédé à Austerlitz. La misère suprême, ce n'est pas tant la défaite que la façon dont elle est venue et les suites qu'elle a. La popularité de M. de Lesseps s'effondre devant une action judiciaire et devant des accusations dont il restera toujours quelque chose, quelle que soit l'issue du procès. Ou eût admis, je veux le répéter encore, l'aveu formel et complet d'une erreur dans l'affaire du Panama. Le public s'en fût pris de son déboire aux ingénieurs qui avaient étudié les lieux, et son admiration fût restée intacte vis-à-vis M. de Lesseps. Mais on lui pardonnera malaisément la ruine lentement venue par une situation longtemps dissimulée, les faiblesses et les audaces de son administration, encore que la justice suprême, pour la juger, doit se mettre dans l'état d'esprit où il a vécu, où on l'a fait vivre. Mais, si ventre affamé n'a pas d'oreilles, bourse vidée n'en a pas plus!

LE PÈLERINAGE DE RONCEVAUX

Chaque année a lieu, au mois de mai, un pèlerinage qui, par le décor dans lequel il se meut et la naïveté toute primitive qui préside à ses apprêts, est un des plus propres à nous reporter à ces siècles de foi où les routes se couvraient de pèlerins et où les églises regorgeaient de pénitents. C'est le pèlerinage au monastère de Roncevaux, que nous venons d'entreprendre à l'intention des lecteurs de l'_Illustration_ et que nous avons heureusement accompli, grâce à l'amabilité du consul d'Espagne à Saint-Jean. M. Aguirre.

Roncevaux est trop célèbre pour que nous rappelions ici les souvenirs qui s'y rattachent. De Saint-Jean-Pied-de-Port, la route qui y conduit est des plus pittoresques qui se puissent voir. A Avrigny, un poste de _carabineros_ nous indique que nous sommes en terre espagnole. Bien pâles et bien piètrement vêtus, ces malheureux soldats, dont l'un s'abrite sous un vénérable _pépin_, fouetté par le vent et maugréant contre le service. Mais au premier rayon de soleil le pauvre diable aura tout oublié. Nous franchissons le col de Roncevaux à 1,100 mètres d'altitude, et, après avoir passé devant les ruines de la chapelle fondée par Charlemagne, nous arrivons devant le monastère. C'est un vaste bâtiment massif dominé par deux tours carrées, et dont l'église gothique renferme _Nostra senora de Roncevallos_, surchargée d'ornements.

Dans la salle du chapitre nous admirons une merveilleuse Bible sur laquelle jadis prêtaient serment les rois de la Navarre. Un vigoureux chanoine qui nous accompagne nous montre les _masses d'armes_ de Roland (?) qui pèsent douze à quinze kilos chacune, et il les manoeuvre d'une façon effrayante pour nos têtes.

Le lendemain matin nous sortons du couvent et allons sur la route pour voir l'arrivée des pèlerins. Revêtus d'une blouse noire en cotonnade ou en lustrine, serrée à la taille d'une cordelette, la tête recouverte d'une cagoule relevée par derrière, ils portent sur l'épaule une lourde croix formée de deux branches massives clouées l'une sur l'autre, et s'avancent lentement, précédés des alcades (maires) de leurs communes, ces derniers revêtus du long manteau municipal et armés de la badine de la Loi. Partis la veille au soir pour la plupart, ils ont fait ainsi, la croix sur le dos, jusqu'à 30 ou 40 kilomètres dans la montagne. La plupart de ces pèlerins sont des habitants des vallées voisines qui viennent là pour se couvrir de leurs fautes ou adresser leurs voeux à la vierge du monastère. Tous sont Espagnols.

Après un repos d'une demi-heure les cris des alcades se font entendre. Brutalement, à coups de badine, il font former les rangs, et tous, les uns égrenant leur chapelet, les autres récitant des oraisons, s'avancent au pas accéléré; entre les deux files se tiennent le clergé et les femmes, mères ou soeurs des pénitents. C'est un spectacle fantastique. Notre dessin représente la procession au moment où elle passe devant l'ossuaire qui renferme les restes des compagnons de Roland.

Quand nous pénétrons dans l'église, les pèlerins ont relevé leur cagoules et écoutent l'office divin appuyés sur leur croix ou prosternés contre terre. Vers la fin de la messe a lieu la confession: les divers confessionnaux sont pris d'assaut; le pénitent, debout, s'incline vers le prêtre, qui le tient embrassé en lui couvrant la tête de son camail, puis il va communier.

Immédiatement après, les pèlerins, laissant leur croix dans l'église et enlevant leurs costumes de pénitents, se mettent en devoir de dévorer leur premier repas, qu'ils ont bien gagné. La _posada_ (auberge), située près du monastère, est envahie, et sa cuisine offre le plus pittoresque des spectacles. Autour de son immense cheminée, où brûlent d'énormes branches de chênes, bout le _putcherro_ (pot-au-feu) traditionnel, et mijotent ou rôtissent les quartiers de viande et les mets les plus variés dans des récipients de toutes formes. Sur des bancs ou des tabourets se chauffent les pèlerins; mendiants, carabiniers, filles d'auberge, se pressent, circulent, crient, gesticulent, fument, mangent, boivent, dans une atmosphère épaisse, puante d'huile rance et d'ail, et dans une demi-obscurité que rend plus sombre encore la couche de suie dont les murs sont tapissés.

La procession, au retour, s'effectue dans le même ordre et refait dans la journée les 30 ou 40 kilomètres de la nuit précédente.

P. Kauffmann.

NOS SAISONS ET LA TEMPÉRATURE

On aimerait quelquefois n'avoir pas si complètement raison. Sans doute, le triomphe donne toujours au coeur une sensation d'une certaine saveur fort agréable, et j'avoue, sans fausse modestie, que je n'ai pas été fâché de voir les événements météorologiques continuer de prouver l'abaissement de température signalé par moi, sous ma propre responsabilité, et donner ainsi le démenti le plus formel à ceux qui m'avaient contredit. J'aurais peut-être quelque droit à jouir de mon triomphe et à imprimer ici en lettres majuscules les noms de mes contradicteurs, dont l'un surtout mériterait grandement le pilori. Mais soyons généreux! La science doit être, avant tout, impersonnelle, et ce qui nous intéresse, ce ne sont point les opinions des hommes, mais les faits. La question posée ici est assurément la plus grande actualité scientifique de l'année, et, comme nous le remarquions tout à l'heure, il eût été de beaucoup préférable que les événements ne me donnassent pas si complètement raison. Une année sans printemps, ce n'est gai pour personne, sans compter les pertes de l'agriculture, les inondations, les grippes et tout ce qui s'en est suivi. Le thermomètre et le baromètre ont fait perdre cent mille francs à la journée du Grand-Prix de Paris, un million au seul département de Seine-et-Oise dans la seconde semaine de juin, plusieurs centaines de millions à l'ensemble de la France. Et puis, l'absence du soleil, les nuages, le froid et la pluie répandent dans l'atmosphère une sorte de spleen universel. Oui, j'aimerais beaucoup mieux avoir eu tort.

L'été nous dédommagera-t-il de ces froids interminables? Rien ne le prouve. En général, même, contrairement à ce que le sentiment des justes compensations devrait faire espérer, les hivers les plus rigoureux ont été suivis d'étés froids et humides. Ce n'est pas rassurant du tout, et il faudrait un changement radical de régime pour nous ramener les chaleurs torrides dont on semble avoir perdu le souvenir. Ce changement se produira-t-il? Sans doute quelque jour, mais le plus tôt serait le meilleur. Ces jours derniers encore, j'ai eu la curiosité de placer un thermomètre à minima sur le gazon d'une pelouse, librement exposé au rayonnement nocturne. Dans la nuit du 12 au 13 juin, il est descendu à 0°, 8! Et nous sommes au solstice d'été, et non au pôle, mais à Paris--ou à Juvisy--à la latitude de 48°.

Il ne sera pas sans intérêt d'examiner en détail cette situation climatologique si curieuse, dont nous sommes les victimes depuis plusieurs années.

Les chiffres ont souvent un certain air rébarbatif qu'ils ne méritent certainement pas. On les accepte assez volontiers lorsqu'il s'agit de compter des sommes à recevoir, et, selon toute probabilité, un rentier, un commerçant, un homme d'affaires, qui alignent des colonnes de chiffres dans un but intéressé, ne les trouvent jamais assez longues. Pourquoi n'envisage-t-on pas du même oeil les données d'un thermomètre? Il est clair, cependant, que les termes vagues de froid ou de chaud ne sont pas assez précis pour être satisfaisants, et que si nous voulons nous rendre compte de ce fait si remarquable de l'abaissement de la température depuis plusieurs années, ce sont les chiffres exacts du thermomètre qu'il faut savoir comparer entre eux.

Les directeurs de tous les observatoires de l'Europe ont confirmé pour chacun de leur pays ce que j'avais signalé pour la France, et ce que M. Lancaster avait, de son côté, signalé pour la Belgique. Ceux d'entre nos lecteurs qui tiennent à savoir exactement à quoi s'en tenir sur la question seront sans doute satisfaits de posséder ici les données du sujet, et ce sera là, nous l'espérons, une excuse suffisante pour l'aspect peu littéraire et encore moins artistique des nombres que nous allons exposer. Mais ces chiffres sont plus significatifs que toutes les phrases.

Commençons par Paris.

La température normale de Paris (campagne: Saint-Maur) est de 10° 1.

Voici celle des six dernières années:

Différence 1885 9º 9 -0º 2 1886 10º 2 +0° 1 1887 8º 8 -1º 3 1888 8º 9 -1º 2 1889 9° 5 -0º 6 1890 9º 3 -0° 8

Les six années sont au-dessous de la normale, à l'exception de 1886, qui est très légèrement supérieure. La moyenne de l'abaissement des quatre dernières années est 0° 98.

Marseille.--La température normale à l'observatoire de Marseille est 14° 2. Voici celle des six dernières années:

Différence. 1885 14° 3 +0° 1 1886 14° 3 0º 0 1887 13° 1 -1º 1 1888 13º 4 -0º 8 1889 13º 4 -0º 8 1890 13º 5 -0º 7

Les quatre dernières années sont au-dessous de la normale, d'une moyenne de 0º 85.

Arles.--La moyenne normale est, à Arles, de 14° 8 (Observations de M. Cornillon). Les dernières années ont été:

Différence. 1885 11º 2 -0º 5 1886 11º 3 -0º 5 1887 13º 3 -1º 5 1888 13º 3 -1º 5 1889 13º 2 -1º 6 1890 13º 5 -1º 3

Toutes ces six années sont inférieures à la normale. La moyenne du taux de refroidissement des quatre dernières est 1° 5.

Perpignan.--Le refroidissement moyen des quatre dernières années est de 1° 7.

Semur (Côte-d'Or).--Observations de M. Creuzé. Température moyenne: 10° 8.

Différence. 1885 10º 3 -0º 5 1886 10º 1 -0º 7 1887 9° 0 -1º 8 1888 9° 4 -1º 4 1889 9° 5 -1º 3 1890 9º 3 -1º 4

Température en baisse pour toutes les années. Moyenne de l'abaissement des quatre dernières: 1° 5.

Nous pourrions citer beaucoup d'autres stations françaises. Les témoignages qui précèdent suffisent pour constater le fait de la manière la plus irrécusable. La conclusion est que, depuis six ans, et surtout depuis quatre ans, la température est en baisse sur toute la surface de la France. Cette diminution s'exerce à peu près sur tous les mois de l'année; mais c'est au printemps surtout que les mois sont au dessous de ce qu'ils devraient être.

Le témoignage est le même en Belgique. M. Lancaster, le savant et laborieux météorologiste de l'Observatoire de Bruxelles, a relevé les différences suivantes. Température moyenne normale: 10° 3.

Différence. 1885 10º 0 -0º 3 1886 10º 5 +0º 2 1887 9° 1 -1° 2 1888 8º 9 -1º 4 1889 9º 8 -0º 5 1890 9° 6 -0º 7

La moyenne de l'abaissement depuis quatre ans est 0° 95.

Mêmes témoignages en Angleterre qu'en Belgique et en France. M. William Ellis, directeur, du service météorologique de l'Observatoire de Greenwich, nous a adressé des observations montrant que _toutes les stations météorologiques de la Grande-Bretagne_ manifestent la même dépression thermométrique. Voici les chiffres de Greenwich, dont la température normale est 9° 7:

Différence. 1885 9º 2 -0º 5 1886 9º 3 -0º 4 1887 8° 8 -0º 9 1888 8º 7 -1º 0 1889 9° 3 -0° 4 1890 9º 2 -0º 5

Les six années sont inférieures à la normale. La différence des quatre dernières est 0° 70.

Allons en Espagne, nous constaterons les mêmes faits. La température moyenne de Madrid est 13° 5. M. Arcimis, directeur du bureau météorologique, nous a envoyé pour la période sur laquelle nous avons appelé l'attention:

Différence. 1885 12º 5 -1º 0 1886 13º 0 -0º 5 1887 13º 0 -0º 5 1888 12º 1 -1º 4 1889 12º 9 -0º 6 1890 12º 7 -0º 8

Comme en Angleterre, ces six années sont au-dessous de la normale. La moyenne des quatre dernières donne -0° 80.

Si nous examinons l'Italie, nous obtenons les résultats suivants pour Turin (M. Balbi), Rome (M. Tacchini) et Naples (M. Fergola):

Turin. Normale: 12°, 1.

Différence. 1885 11º 8 -0º 3 1886 12º 6 +0º 5 1887 11º 6 -0º 5 1888 11º 1 -1º 0 1889 11º 4 -0º 7 1890 11º 3 -0º 8

L'année 1886 a été moins froide, mais très pluvieuse. Les quatre dernières années donnent comme moyenne:-0° 75.

Rome. Normale: 15° 3.

Différence. 1885 15º 8 +0º 5 1886 15º 6 +0º 3 1887 15º 2 -0º 1 1888 15º 1 -0º 1 1889 14º 9 -0º 4 1890 14º 9 -0º 4

Moyenne des quatre dernières années: -0º 25.

Naples. Normale: 16° 2.

Différence. 1885 16º 9 +0º 7 1886 16º 5 +0º 3 1887 15º 8 -0º 4 1888 15º 4 -0º 8 1889 15º 3 -1º 0 1890 15º 1 -1º 0

Moyenne des quatre dernières années: -0° 80.

On le voit, l'Italie, du nord au sud, tient le même langage que l'Espagne, la France, l'Angleterre et la Belgique. Milan fait exception pourtant, peut-être à cause de sa situation topographique. Continuons notre examen, et, d'Italie, passons en Autriche. Voici Vienne, Budapest et Prague qui vont nous répondre.

Vienne. Normale: 9° 3.

Différence. 1885 9º 3 0º 0 1886 9º 2 -0º 1 1887 8º 5 -0º 8 1888 8º 3 -1º 0 1889 8º 9 -0º 6 1890 8º 9 -0º 4

Les quatre dernières années donnent pour moyenne: -0° 70.

Buda-Pesth. Normale: 10° 5.

Différence. 1885 10º 4 -0º 1 1886 10º 3 -0º 2 1887 9º 5 -1º 0 1888 9º 0 -1º 5 1889 9º 5 -1º 0 1890 10º 1 -0º 4

Toujours même témoignage. La moyenne de la différence des quatre dernières années est de -0° 98.

Prague. Normale: 8° 9.

Différence. 1885 9º 2 +0º 3 1886 9º 3 +0º 4 1887 8º 2 -0º 7 1888 8º 2 -0º 7 1889 8º 7 -0º 2 1890 8º 7 -0º 2

Les quatre dernières années donnent pour moyenne: -0° 45.

Prenons maintenant l'Allemagne, avec Berlin, Munich, Carlsruhe et Hambourg. Mais, pour ne pas abuser des chiffres, malgré leur valeur intrinsèque que rien ne peut remplacer, considérons seulement les différences fournies par la moyenne thermométrique des quatre dernières années. Nous trouvons respectivement pour chacune de ces villes: Berlin -0° 75; Munich -1°4; Carlsruhe -1° 75; Hambourg -1° 3.

Si nous allons plus loin, en Danemark, en Suède, en Norwège, en Russie, les observations de Copenhague, Christiania, Stockholm, Cracovie, Saint-Pétersbourg, Moscou, indiquent des différences d'autant moins sensibles que l'on s'éloigne davantage de la France. M. Adam Taubsen, directeur de l'Institut danois, a bien voulu nous envoyer les observations faites à Landbokojskoles, près Copenhague, et à Tarm, à l'ouest, dans le Jutland: elles sont légèrement au-dessous de la normale, mais à peine. M. H. Mohn, directeur de l'Institut météorologique norvégien, nous a adressé les observations faites à Christiania: elles sont également voisines de la normale, et même légèrement supérieures en ces deux dernières années. Plus loin encore, à Bodo et Haparanda, la température a été supérieure à la moyenne normale.

L'ensemble de ces comparaisons établit, sans que le moindre doute puisse subsister dans aucun esprit, que depuis six ans, et surtout depuis quatre ans, le climat de l'Europe presque entière, à l'exception seulement de l'extrême-nord et du nord-est, subit une température inférieure à la normale. La France, l'Angleterre, la Belgique, l'Espagne, l'Italie, l'Autriche et l'Allemagne traversent une période froide.

C'est là un fait aussi incontestable que la lumière en plein midi et qui intéresse autant l'agriculture et la santé publique que la science pure.

Grâce aux progrès sociaux, notre regard peut facilement embrasser aujourd'hui sous un même coup d'oeil l'ensemble de l'Europe, et nous pouvons juger les faits tout autrement que si nos connaissances étaient limitées à la France seule. Nous savons que la température a baissé; mais nous savons en même temps que l'abaissement n'est pas le même pour tous les pays, qu'il y a une région de minimum, autour de laquelle les différences vont en diminuant, et qu'au-delà d'une certaine zone ces différences n'existent plus.

Cette distribution des températures nous prouve que la cause du refroidissement actuel n'est pas générale, que, par exemple, elle ne réside pas dans le Soleil, qu'il ne faut pas la chercher non plus dans l'ensemble de la surface terrestre, mais qu'elle est localisée à la région que nous venons de signaler. Il en a été de même pour les froids si rigoureux de l'hiver dernier: la température a été très douce en Islande, en Sibérie, aux États-Unis, etc.

Si nous classons les stations dans l'ordre décroissant des différences observées (moyennes des quatre dernières années) nous formons le petit tableau suivant:

Perpignan -1º 7 Carlsrühe -1º 7 Arles -1º 5 Semur -1º 5 Munich -1º 4 Cap Saint-Mathieu (Finistère) -1º 3 Hambourg -1º 3 Paris -1º 0 Bruxelles -1º 0 Budapest -1º 0 Marseille -0º 9 Naples -0º 8 Madrid -0º 8 Berlin -0º 8 Turin -0º 7 Greenwich -0º 7 Vienne -0º 7 Prague -0º 5 Rome -0º 3

Sans doute, la situation topographique des différents points, leur altitude, le régime des vents régnants, ont joué un certain rôle dans ces différences. Mais le fait général n'en est pas moins évident. La France entière est actuellement sous un régime froid.

Pareil fait s'est-il déjà présenté? L'Europe s'est-elle déjà trouvée pendant une série de plusieurs années consécutives sous un régime de refroidissement? J'ai publié dans l'_Atmosphère_ les températures observées chaque année à l'Observatoire de Paris depuis 1804; on y peut remarquer des années froides, telles que 1816, 1829, 1838, 1855, 1860, 1879, mais on n'y remarque aucune série de cinq, quatre ou même seulement trois années de suite particulièrement froides. Tout au plus pourrait-on grouper deux années, telles que 1829 et 1830, 1837 et 1838. La même absence de séries peut être constatée sur les données thermométriques de l'Observatoire de Bruxelles depuis 1833.

Ainsi nous assistons à un fait climatologique exceptionnel et sans précédent. Est-ce à dire pour cela qu'il va se continuer encore pendant plusieurs années ou même s'accentuer davantage? Nous ne le pensons pas, mais il serait téméraire de rien affirmer.

* * *

Cet état de choses a remis en actualité la question déjà ancienne et si souvent agitée du refroidissement probable de nos climats. L'opinion populaire générale, qui a bien sa valeur ici, se déclare certainement en faveur d'un refroidissement. Que sont devenus nos printemps? Où est le soleil de mai? Où sont les pantalons blancs de la semaine de Pâques, les chapeaux de paille et les robes de mousseline? L'été lui-même ne semble-t-il pas devenir légendaire et se resserrer à deux mois tout au plus, juillet et août? Et la vigne, et le vin de l'île de France, que sont-ils devenus? Ne voyons-nous pas sous nos yeux certain arbres, par exemple le peuplier d'Italie, ne plus se plaire du tout dans nos régions dont ils faisaient l'ornement il y a encore trente ans?

Des météorologistes fort sérieux nient absolument tout changement de climat. Il nous semble qu'ils n'ont pas étudié suffisamment la question.

Remontons quelques siècles de l'histoire, si vous le voulez bien.

On rapporte que Philippe-Auguste ayant voulu choisir parmi tous les vins de l'Europe celui qui ferait sa boisson habituelle, les vignerons d'Etampes et de Beauvais se présentèrent au concours. La charte ajoute, il est vrai, qu'on les rejeta. Mais est-il admissible qu'ils auraient eu l'audace de se présenter au concours si leurs produits avaient été aussi peu potables qu'aujourd'hui? Récolte-t-on, même actuellement, un vin quelconque à Beauvais?

Henry IV, le fin gourmet, n'avait-il pas une certaine prédilection pour le vin de Suresnes?

La ligne de _limite_ de la vigne peut être tracée aujourd'hui à travers les départements de l'Eure, Seine-et-Oise, Oise, Aisne, Marne, Meuse, Meurthe. Le fruit de Bacchus périclite de plus en plus, même au sud de ces départements, par exemple dans la Haute-Marne, dès que l'altitude est un peu élevée. Or, autrefois, la vigne était cultivée jusqu'à la Manche.