L'Illustration, No. 2519, 6 Juin 1891
Part 4
.... M. Guy de Nortain attend dans son élégant «rez-de-chaussée» une jeune femme romanesque, qui a nom Germaine de Chastenay. Que va-t-il se passer, ô mon Dieu!... Rien. Germaine a une amie, Mme de Bréval, qui, mise au courant du rendez-vous, y vient avant la jeune femme pour la sauver. Guy ne se laisse point convaincre; mais lorsque Germaine arrive, comme Mme de Bréval est restée chez lui et qu'elle assiste à la scène, cachée derrière un rideau, notre Parisien est tout décontenancé. Il ne sait que dire... tant il y a que Germaine s'en va désappointée. Mais elle apprend ce qui s'est passé... Va-t-elle pardonner à Guy? Heureusement Mme de Bréval veille, et elle fait une si douce morale à son amie, que Germaine se reprend, cette fois, pour tout de bon. Et toutes deux s'en vont, non sans s'être moquées de l'habitant du rez-de-chaussée, qui en est pour ses frais de fleurs et de bonbons. Cette histoire est morale et édifiante. Berquin l'eût signée. MM. Lebargy et Berr, Mmes Baretta et Muller s'y sont fait applaudir.
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L'été viendra-t-il ou ne viendra-t-il pas? On ne saurait l'affirmer. Mais ce qui est sur, c'est que les pièces dites d'été commencent à apparaître. Elles ne sont souvent pas plus mauvaises que les pièces qui ont eu la bonne fortune d'être représentées pendant l'hiver. Quelquefois même elles sont meilleures.
N'est point pourtant de cette dernière catégorie, le vaudeville que l'Ambigu, ouvrant la marche, a représenté vendredi. Le _Prix de Beauté_ nous conte l'odyssée d'une de ces femmes qu'un jury de farceurs proclame belle entre les belles... Épousée par l'un des jurés que ses formes opulentes ont séduit, elle ne peut se résigner à la vie bourgeoise qu'il veut mener avec elle... Elle part, à la conquête des triomphes, des ovations que l'Amérique réserve aux «beautés professionnelles». Mais, par suite de circonstances qu'il serait trop long d'énumérer, elle ne va pas jusqu'en Amérique, et elle s'arrête... à la foire de Neuilly, où les badauds peuvent la voir et la contempler pour la modique somme... de cinq centimes. C'est là que son mari la retrouve guérie de la folie des grandeurs, et il lui pardonne. Le sujet en vaut un autre. Mais il est traité sans verve, sans gaieté, dans une note grise et uniforme qui lasse et ennuie.
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Plus drôle, beaucoup plus drôle est la folie, la charentonnade, que donnent les Folies-Dramatiques... Robichon, quoique marié à une charmante femme, vole à d'autres amours. Pour s'assurer par an trois mois de liberté, il a inventé la «plantation Thomassin». Il a persuadé à sa femme qu'il a hérité d'une plantation de café en Haïti et qu'il est obligé d'aller la surveiller tous les ans. Ce qu'il y a de mieux, c'est que la plantation existe en fait, mais c'est un ami de Robichon qui l'exploite, il est dans la confidence. Robichon pendant trois mois file le parfait amour avec une dame Eveline, femme légitime d'un négociant en vins... qui voyage. Le bonheur n'a qu'un temps. Un beau jour, la femme et la belle-mère de Robichon veulent accompagner leur mari et gendre à Saint-Domingue. Elles y tiennent absolument. Il faut partir. Robichon s'exécute. Mais alors que de péripéties, que de quiproquos, que de coqs-à-l'âne!... Tout ce que l'imagination d'un habile vaudevilliste peut trouver défile sous nos yeux. Cela est bête, insensé, fou. Tant que vous voudrez. Mais on rit, on rit à gorge déployée. Et que demandons-nous à un vaudevilliste? de nous faire rire. M. Ordonneau a réussi dans cette tâche. Du reste, il a été secondé à ravir par ses interprètes, qui enlèvent de verve cette bouffonnerie. Nous avons applaudi, comme ils le méritaient, MM. Gobin, Guyon fils, Bartel, Bellucci, Mes Mathilde, Berny et Guitty.
LES LIVRES NOUVEAUX
_Études et Récits sur Alfred de Musset_, par Mme la vicomtesse de Janzé. 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Plon, Nourrit, éditeurs).--On connaît l'histoire de cette lettre adressée au plus grand de nos poètes. La poste, d'abord indécise, la porta à Victor Hugo, lequel (l'histoire ne serait-elle pas de la légende?) la renvoya à Lamartine qui la garda. En bonne admiratrice de son poète, Mme la vicomtesse de Janzé réclame la lettre pour Alfred de Musset. Nous ne la chicanerons pas sur ce point, tout en ayant notre opinion. Mais où il nous semble que l'auteur s'avance un peu, c'est quand il affirme qu'on lira désormais beaucoup plus Musset que Lamartine et Hugo. Musset est infiniment moins lu depuis une vingtaine d'années; il est tout naturel que Victor Hugo nous laisse un instant de répit, et pour le moment on doit constater qu'il se fait une réaction sensible en faveur de Lamartine, qui, selon nous, a fort bien fait de garder l'épitre... Nous n'insistons pas et nous conseillons la lecture de l'ouvrage de Mme de Janzé plein d'anecdotes, de détails inédits, de traits piquants, à tous les admirateurs du poète de l'amour, qui reste, après tout, l'un de nos plus grands poètes.
_Correspondance de Gustave Flaubert_, 3e série, 1854-1869. 3 fr. 50 (Bibliothèque Charpentier).--Écrites principalement à des intimes à qui l'on dit tout, à Louis Bouilhet, Ernest Feydeau, les Goncourt, Georges Sand, etc., les lettres de ce troisième volume nous montrent la pensée de Flaubert dans son déshabillé le plus complet, sinon le plus galant. Les choses y sont appelées par leur nom, avec une recherche de l'expression crue qui frise la puérilité. Je ne pense pas qu'il y ait palefrenier sur la terre plus mal embouché que ce pauvre Flaubert. Cela, par haine du bourgeois, car ce malheureux bourgeois on voit qu'il le hait dans l'âme, il en a l'obsession, laquelle semble aujourd'hui bien vieillie, bien démodée. Reconnaissons, après cela, que ce volume est un fort précieux document, non seulement en ce qu'il éclaire l'historique de _Madame Bovary_ et de _Salammbô_, mais surtout en ce qu'il nous dévoile l'état d'âme d'un homme enchaîné à son oeuvre comme un galérien à son boulet. Il y a quelque chose de vraiment pénible à voir un homme suer de la sorte et l'on voudrait l'aider: c'est la revanche du bourgeois!
_Le sang de France_, par Georges Gourdon, avec préface de Pierre Loti, un in-12. (Albert Savine).--C'est Jeanne d'Arc qui l'a trouvé, car il est vraiment trouve ce mot: le _Sang de France!_ et M. Georges Gourdon a été bien avisé de le lui prendre et de le placer en tête de son volume. N'est-il pas caractéristique en sa concision singulière? Il apparaît comme un drapeau et l'on sent qu'il recouvre tous les beaux sentiments inspirés par l'idée de patrie. C'est bien cela, d'ailleurs, et les grandes et touchantes figures de notre histoire, depuis Roland à Roncevaux jusqu'à l'amiral Courbet sur le _Bayard_, sans oublier Jeanne d'Arc elle-même, apparaissent successivement évoquées par l'auteur, en ces pages émues que Pierre Loti, l'académicien d'hier, a bien voulu faire précéder d'une préface, la chose du monde à laquelle il répugne le plus.
_Hassan le janissaire_, 1516, par Léon Cahun (1 vol. chez Armand Colin et Cie, éditeurs. Prix, 3 fr. 50). On sait que la maison Colin vient de commencer, sous le titre de _Bibliothèque de romans historiques_, une série d'oeuvres qui a obtenu dès le début le succès le plus franc. Le dernier paru de cette collection, _Hassan le janissaire_, nous transporte en plein Orient, à l'époque de la campagne d'Égypte entreprise par le terrible sultan Sélim Ier, au seizième siècle, par conséquent, Le héros du livre, Hassan, est un jeune chrétien enrôlé de force parmi les janissaires. Son récit est une reconstitution fidèle de la vie militaire à cette époque, et les épisodes touchants ou terribles qui s'y déroulent font de ce livre un des plus attachants qu'il soit donné de lire.
_Oeuvres inédites de Victor Hugo: Voyages._ (Bibl. Charpentier, in-18, 3 fr. 50.)--Encore un nouveau volume d'oeuvres inédites du maître, et ce ne sera pas le dernier; le siècle prochain verra encore des fonds de tiroirs se transformer en in-18. Deux voyages composent celui-ci: l'un dans les Alpes, fait en 1839, et dont le récit est fourni par des lettres adressées au jour le jour à Mme Victor Hugo; l'autre dans les Pyrénées, daté de 1813, et dont les étapes et les épisodes ont été notés sur un album. Ces deux récits n'apportent pas grand chose à la gloire du maître; ils ne lui enlèveront rien non plus, ce qui est déjà quelque chose, car il n'est rien de traître comme ces publications posthumes d'oeuvres laissées de côté par le principal intéressé.
_Mes crimes! mes prisons!_ par M. de la Boissière (1 vol. chez Savine. Prix, 3 fr. 50).
--Le lecteur aurait tort de s'imaginer, sur le vu de ce titre, qu'il va voir se dérouler sous ses yeux une série de méfaits et d'attentats. Non, l'auteur n'est pas un criminel endurci, et le mois de prison qu'il a fait, lui journaliste, à la Santé, ne suffit pas à le classer parmi les repris de justice dangereux. Nous ne pensons pas que M. de la Boissière le regrette. Ce que le lecteur ne regrettera pas, ce sera d'avoir lu ce livre, amusant au possible.
_En haut du donjon_, par Charles Dubois, avec 20 eaux-fortes, par Berthalon (chez Sausset, 7, boulevard Saint-Martin).
_En haut du donjon_ est le livre d'un peintre; sous la forme familière qu'autorise l'atelier, l'auteur s'est efforcé de traiter gaiement des sujets sérieux.
Après une étude topographique bien étudiée sur le Bois de Vincennes et le Bois français, l'auteur se transporte sur le donjon et note, sous leur ordre chronologique, tous les événements intéressant la contrée qu'embrasse le regard; chaque siècle est précédé d'un diagramme historique indiquant la fortune bonne ou mauvaise de notre France. Certains chapitres relèvent de l'art: les saintes chapelles de Paris et de Vincennes; le vitrail, du moyen-âge à la Renaissance; l'exagération de l'influence sur cette époque; Jean Cousin et son oeuvre; les Clouets (portraits historiques).
Vingt paysages à l'eau-forte complètent ce beau volume, luxueusement imprimé par Paris, de Pontoise.
_Histoire d'un Trente-Sous_, 1870-1871, par Sutter Laumann. 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Albert Savine).--Un _Trente-Sous!_ ce nom, c'est toute une époque, c'est tout un drame. Tout le monde aujourd'hui se souvient-il de sa signification? ce n'est pas certain. La jeune génération apprendra peut-être que c'était un garde national, il y a vingt ans, à la fin de la guerre, pendant la commune. Cette histoire nous reporte donc à ces sombres jours. L'auteur en fut l'un des humbles acteurs, nous dit-il, en nous prévenant qu'il ne nous retracera que des souvenirs personnels. Et c'est bien ce qui fait l'intérêt de son livre. Nous ne lui demandons pas d'appréciations. Quel besoin en avons-nous! N'avons-nous pas tous notre façon de penser arrêtée dans un sens ou dans l'autre? Ce que nous cherchons dans un livre de ce genre, ce sont les anecdotes, les menus faits, les détails peu importants en eux-mêmes, mais qui, rassemblés, constituent un tout caractéristique. Et c'est justement ce qu'il nous donne, avec une franchise d'allure qu'on a toujours plaisir à rencontrer.
LE PETIT-TRIANON
On a dit avec raison: «le Petit-Trianon c'est Marie-Antoinette.» Louis XVI avait offert ce palais, dont nous donnons la gravure, à la reine de la façon la plus galante: Vous aimez les fleurs, eh bien! j'ai un bouquet à vous donner, c'est le Petit-Trianon.» Marie-Antoinette en prit possession immédiatement, et elle y vécut au milieu de ses familiers, en l'agrandissant et en l'embellissant chaque jour.
Elle y fit construire, notamment, le Petit-Théâtre où elle voulait jouer en personne la comédie. Bâtie par Mique, la petite salle s'élève sur un des côtés du jardin Français. Notre gravure en figure l'entrée. C'est une sorte de petit temple en rotonde, au fronton porté par deux colonnes ioniennes avec un Apollon porte-ivre et porte-couronne. La salle est blanc et or. Les sièges sont de velours bleu. Trois étages de galerie: le premier s'appuie sur des pilastres sculptés; la seconde repose sur des trophées de mufles de lion, terminés en dépouilles et en manteaux d'Hercule branchages de chêne; la troisième est une suite de loges en oeil-de-boeuf. Le plafond est de Lagrenée: l'Olympe danse sur des nuages. Des nymphes en torchés soulèvent le rideau de la scène; au-dessus, deux muses portent l'écusson de Marie-Antoinette.
La petite salle fut inaugurée solennellement le 1er août 1780, devant quelques intimes, devant ceux et celles qu'on appelait la société de la reine, devant les trois Coigny, le prince d'Hénin, le duc de Guiches, le bailli de Crussol, le duc de Polignac, le prince de Ligne, le prince Esterhazy, la comtesse de Polastron. On donna la _Gageure imprévue_, de Sedaine, et l'opéra-comique, _le Roi et le fermier_. La reine jouait dans la première pièce le rôle de Jenny, dans la seconde celui de la soubrette.
Pendant cinq ans, les représentations continuèrent, et, tour à tour, Marie-Antoinette y fut Rosine et Babet, Colette et Jenny. Elles se terminèrent subitement au mois d'août 1785, par une représentation du Barbier de Séville, qui eut lieu quatre jours après l'arrestation du cardinal de Rohan, et dans laquelle la reine jouait Rosine...
Et depuis lors, en un siècle plein, la petite salle ne s'est rouverte que trois fois, en 1811, sur l'ordre de Napoléon Ier, qui y fit donner une représentation à Marie-Louise; en 1846, sur l'ordre de Louis-Philippe, qui voulut apporter une distraction à sa bru, la duchesse d'Orléans, qui pleurait encore la mort terrible de son mari, et en 1848, pour une représentation organisée par les républicains versaillais au profit des pauvres.
Le comité qui a organisé une souscription en faveur de Houdon, et que préside si intelligemment M. Alphonse Bertrand, a pris l'initiative d'une nouvelle résurrection de la petite salle. Elle a eu lieu devant une assistance d'élite: on y remarquait l'empereur dom Pedro, le comte et la comtesse d'Eu. Les artistes de la Comédie-Française, arrivés de Paris tout costumés par des landaus, ont joué la _Gageure imprévue_ de Sedaine: on a fort applaudi Mlles Marsy, Ludvig, Muller; MM. Prudhon, de Féraudy, Truffler et Joliet. Le corps de ballet de l'Opéra a dansé un divertissement réglé par M. Hansen sur la musique du maître du temps, et intitulé _Psyché et l'Amour_: nombreux bravos pour Mlles Othalini, Hobstein, Chabot, Invernizzi, Salle, etc... Le spectacle s'est terminé par le _Devin du village_, musique et paroles de Jean-Jacques Rousseau, supérieurement conduit par M. Danbé et interprété par Mme Molé-Truffler, MM. Soulacroix et Carbonne.
On nous avait promis des vers inédits de M. Jules Clarétie: M. Delaunay souffrant n'a pu venir les réciter. On nous avait annoncé aussi que, par une faveur spéciale de M. Yves Guyot, les grandes eaux du parc marcheraient en notre honneur. A la sortie, hélas! nous avons trouvé la pluie et l'orage. Il pleuvait tellement que quelques-uns des artistes, ne retrouvant plus leurs voitures pour rentrer directement à Paris, s'en sont revenus par le chemin de fer, tout costumés qu'ils étaient: épilogue amusant de cette délicieuse journée. Car ce fut une délicieuse journée; et, au retour, les allées mouillées des bois de Saint-Cloud et de Boulogne fleuraient bon, et, tandis que la voiture nous ramenait vite, tout ce passé charmant, que la représentation donnée au petit théâtre avait évoqué, revivait à notre esprit. Combien ils furent heureux, les heureux de cette époque si délicieuse du dix-huitième siècle! Talleyrand le disait:
«Ceux qui n'ont point vécu dans les dernières années qui précédèrent la révolution n'ont pas connu la douceur de vivre.»
Adolphe Aderer.
LES ÉVÉNEMENTS DES COMORES
Les îles Comores viennent d'être le théâtre d'événements importants au point de vue de notre empire colonial de la mer des Indes.
L'archipel des Comores se compose, outre l'île Mayotte, colonie française depuis 1813, des îles d'Anjouan, Moheli et Grande-Comore, qui ont réclamé notre protection en 1886.
Anjouan, la plus belle et la plus petite du groupe, peuplée de plus de 50,000 habitants et gouvernée par le sultan Abdallah, était en réalité soumise à l'arbitraire de quelques Anglais et Américains, propriétaires d'importantes sucreries et plantations. C'est pour se soustraire à leur tyrannie que le sultan Abdallah demanda le protectorat de la France, qui fut accordé aussitôt. Cet exemple a été suivi par les autres îles du groupe, et un résident fut placé à Anjouan, sous l'autorité du gouverneur de Mayotte.
Le sultan Abdallah avait alors près de quatre-vingts ans; il était aveugle et son entourage, obéissant à des influences hostiles à la France, suscita, vers la fin de l'année dernière, des difficultés d'une nature assez grave pour obliger notre résident, M. le Dr Ormières, à se retirer; il y avait même eu des insultes à notre pavillon.
A ce moment, Abdallah mourut. Son fils, le prince Salim, et son frère, le prince Saïd-Omar, se disputèrent sa succession et chacun des compétiteurs envoya des émissaires auprès du gouverneur français de Mayotte afin d'essayer d'obtenir l'appui de la France. M. Hibon, notre gouverneur par intérim, laissa les ambassadeurs sans réponse jusqu'au retour du gouverneur titulaire, M. Papinaud, qui revenait le 5 mars, muni d'instructions ministérielles.
Conformément à ces instruction, M. Papinaud s'embarquait sur le Boursaint à destination d'Anjouan, accompagné du résident français, M. Ormières, et portant un ultimatum qui non seulement ne fut pas écouté, mais dont la teneur provoqua une vive effervescence parmi les indigènes. A peine le Boursaint s'était-il retiré qu'il y eut une révolte suivie de massacres parmi les partisans des divers compétiteurs au pouvoir et l'on proclama sultan le prince Boura-Ali, parent éloigné du sultan Abdallah.
Il fallait agir: le 24 avril, le Boursaint arrivait devant Anjouan, accompagné du D'Estaing, portant trois compagnies d'infanterie de marine venues de la Réunion et de Diego-Suarez. Les troupes débarquaient aussitôt et s'emparaient sans coup férir de la citadelle qui domine Moussamoudou, la capitale de l'île. Nous donnons ici les vues de cette forteresse ainsi que de la ville.
M. Papinaud procéda alors à l'installation de Saïd-Omar comme sultan d'Anjouan, devant la population de l'île; puis une colonne volante parcourut l'île, brûlant et bombardant les centres insurrectionnels, notamment Bambao et Poumoni.
Les dernières nouvelles, à la date du 30 avril, annoncent que notre autorité est à peu près rétablie partout. Il a suffi de montrer un peu d'énergie pour ramener ces populations à l'ordre.
L'INCENDIE DE COUDEKERQUE
L'autre soir, à quatre heures et demie, on entendait à Dunkerque une explosion formidable; on apercevait une colonne de flamme qui dardait vers le ciel; puis une fumée très noire et très épaisse montait dans l'air, s'étendait sur l'horizon, obscurcissait tout l'atmosphère: c'était la raffinerie de pétrole de M. Clerc, à Coudekerque-Branche, qui était en feu.
A distance, le spectacle était terrifiant; il avait la beauté sinistre et sauvage des grandes catastrophes. On organisait les secours à la hâte, en se demandant quelles serait l'étendue et les conséquences du malheur. Cependant l'incendie s'activait, le train de Bruxelles qui passe à vingt mètres environ de la raffinerie dut ralentir sa marche pour traverser le passage dangereux.
Des wagons, les voyageurs distinguaient au milieu de la fumée trois ou quatre cylindres dont les surfaces de tôle blanche trouaient l'épais brouillard ambiant. De moment en moment, les fusées d'étincelles éclairaient les fûts de pétrole entassés qui brûlaient avec de lugubres crépitements. Les réservoirs étaient également en feu.
Les douaniers, les pompiers, la police de Dunkerque, les autorités civiles et militaires, un piquet du 110e de ligne, étaient sur les lieux. Mais la tâche des sauveteurs n'était pas aisée. Il ne fallait pas songer à répandre de l'eau sur le foyer incandescent, sous peine de fournir un aliment nouveau à la flamme. On requit tous les charretiers afin d'aller chercher du sable pour étouffer l'incendie. Cependant le pétrole enflammé courait jusque dans les ruisseaux des rues...
Quand on pénètre enfin dans le vaste immeuble incendié, un spectacle affreux s'offre à tous les regards. Des débris humains jonchent le sol: on découvre deux squelettes carbonisés. Il y a dix personnes sur le sort desquelles on n'est pas fixé et qui ont disparu.
LA BECQUÉE
Les méandres du parc ont conduit la jeune fille près du vieux mur tout ébréché, où la futaie est plus touffue, où les buissons de ronces et de lierres cachent les plus délicieux mystères. Entre deux branches, une construction singulièrement intéressante s'est élevée. Non que les matériaux qui la composent soient d'une matière bien précieuse: quelques fétus d'herbes sèches, de la laine tombée de la toison des troupeaux, et par-dessus le plus doux des duvets, celui que la pinsonne a emprunté à sa parure pour faire moelleuse la couchée des petits. Mais l'habile architecte l'a placée admirablement, au beau milieu du grenier d'abondance le mieux approvisionné. Aux alentours, chenilles, vermisseaux, libellules, ne manquent pas, et le ménage, en acceptant sa lourde responsabilité, s'est entouré de précautions.
Cependant, si retiré soit, le nid, si épaisse la broussaille, les allées et venues du mari prévenant, les appels plaintifs de la femelle dévouée à ses devoirs d'épouse et de mère, ont éveillé l'attention de quelqu'un. Heureusement ce quelqu'un n'est ni un importun ni un ennemi. Au contraire. Peut-être qu'au fond, en gens tranquilles, pinson et pinsonne préféreraient éviter ces relations de bon voisinage. Mais comment en vouloir à la gracieuse enfant qui s'est aventurée souriante, parmi les branchages épineux, et a risqué plus que sa vie, le velouté de sa peau délicate, sans compter sa fraîche robe de mousseline, pour se mêler de donner la becquée à la nichée dont l'appétit est insatiable? Une grosse affaire a dû être d'apporter jusque dans cet endroit inaccessible la grosse échelle qui a permis cette ascension périlleuse. Le jardinier bourru s'y est prêté moitié grognant, moitié satisfait, vaincu par ce qu'il y a de plus puissant au monde: le charme.
Cette jolie composition de M. Staples traduit à la perfection l'événement qui est considérable: ces enfantillages-là, c'est déjà la mère apparaissant sous la jeune fille!
LES CRIQUETS EN ALGÉRIE
L'Algérie et la Tunisie sont à nouveau éprouvées par les criquets. Par un de ces caprices auxquels la nature semble se complaire, ce n'est pas l'ennemi prévu attendu avec un grand déploiement des mesures défensives qui est venu fondre sur les vertes plantations algériennes; cette fois, l'ennemi, insoupçonné, inattendu, est venu du dehors, représentant l'invasion étrangère dans toute sa brutalité.
Avoir lutté pendant des années, organisé le massacre, mobilisé toute une population, exterminé les criquets jusque dans l'oeuf, et après tant d'efforts, tant de labeurs, toucher presqu'au bout, entrevoir le jour prochain où notre colonie serait enfin débarrassée de la race indigène de sauterelles qui le dévaste, et voir tout d'un coup se ruer sur l'Algérie comme sur un pays conquis des hordes faméliques d'insectes venus du désert, n'est-ce pas jeu cruel, épreuve accablante, démontrant l'inanité des combinaisons humaines et légitimant en quelque sorte la résignation fataliste avec laquelle les Arabes, eux, acceptent le fléau ailé?