L'Illustration, No. 2519, 6 Juin 1891

Part 3

Chapter 33,481 wordsPublic domain

L'encyclique de Léon XIII sur la question sociale était impatiemment attendue depuis longtemps, et elle a eu le retentissement qu'elle devait avoir. En effet, comme l'a fait remarquer un écrivain qui n'est pas suspect de complaisance pour le parti catholique, M. Pierre Laffitte, directeur de la _Revue positiviste_, la parole du pape, en cette circonstance, a une haute portée. En faisant abstraction de tout parti pris, quelle que soit la religion à laquelle on appartient, on ne peut méconnaître, comme le dit M. Laffitte, «qu'il n'existe dans le monde aucune autorité morale qui se puisse comparer, même de loin, à l'autorité du pape»; et M. Laffitte ajoute: «Un écrivain, un philosophe, un homme d'État s'adresse à quelques centaines, à quelques milliers d'auditeurs ou de lecteurs. Le jeune empereur d'Allemagne lui-même, quand il traite les questions sociales entre un discours militaire et un discours pédagogique, n'est écouté que de son peuple. Livres ou discours, qu'est-ce donc auprès de cette parole qui, commentée par le clergé catholique, de l'évêque au curé de village, va retentir jusqu'aux dernières limites du monde civilisé?... La lettre de Léon XIII n'est donc pas une manifestation platonique... Elle produit ceci que des millions d'hommes ayant vécu jusqu'ici dans l'ignorance ou l'insouciance des questions sociales sauront dorénavant que ces questions s'imposent à nous et que l'heure est venue de faire un choix: canaliser le torrent ou qu'il nous emporte.»

On ne peut mieux dire et, en effet, l'importance de l'Encyclique tient beaucoup moins aux doctrines qu'elle renferme qu'au fait même de son apparition, et à ce point de vue tous les gouvernements comprennent qu'ils doivent en tenir compte. Le Vatican est peut-être le seul coin du monde où l'on conserve les traditions de la grande politique. On y connaît le secret de la véritable puissance et si le chef suprême de l'Église proclame que l'heure est venue de donner la première place aux réformes sociales, il donne à tous ceux qui ont une part dans la direction des choses humaines, chefs d'État ou détenteurs de la richesse publique, un avertissement qu'ils doivent méditer.

La délimitation des frontières de la Guyane: Arbitrage du Tsar.--On se rappelle qu'un conflit s'était élevé entre le gouvernement des Pays-Bas au sujet de la délimitation des frontières qui séparent les territoires que ces deux pays possèdent dans la Guyane.

D'un commun accord, les deux gouvernements ont soumis le point litigieux à l'arbitrage de l'empereur de Russie qui vient de rendre la décision suivante:

«L'Aoua devra être considéré comme fleuve limite et servir de frontière entre la Guyane française et la Guyane hollandaise. Le territoire en amont du confluent des rivières Tapanahoni et Aoua doit, désormais, appartenir à la Hollande; seront respectés, d'ailleurs, tous les droits acquis de bonne foi par les ressortissants français dans les limites du territoire qui a fait l'objet de la présente décision.»

Cette sentence aura pour effet d'enlever à la France un territoire assez considérable puisqu'il constitue le _Hinterland_ d'environ un quart du littoral de la Guyane française.

L'Exposition de Moscou.--On s'était demandé si l'empereur de Russie irait visiter l'Exposition française organisée à Moscou, et, supposant que le tsar s'abstiendrait, un certain nombre de feuilles étrangères avait cherché à donner par avance à sa réserve une interprétation politique, naturellement défavorable à la France. Le fait a démenti ces hypothèses peu bienveillantes. Toutefois nous nous garderons, tombant dans le travers contraire, de donner à sa visite un caractère accentué quelle ne saurait avoir. En venant à notre exposition, le tsar a accompli un acte de courtoisie tout naturel en pareille circonstance. Ce que l'on peut constater, c'est que l'accueil qui lui a été fait a été très enthousiaste.

Le grand-duc Serge, gouverneur général, accompagné de la grande duchesse, est arrivé d'abord, pour annoncer l'empereur et l'impératrice. Cinq minutes après, le tsar faisait son entrée, salué de hourras frénétiques.

L'empereur et l'impératrice ont été reçus par M. le comte de Vauvineux, M. de Kergaradec, consul général à Moscou, M. Dietz-Monin. Il était accompagné de sa maison militaire et du commandant général des troupes de la circonscription de Moscou.

Un orchestre militaire a joué l'hymne national russe.

Leurs Majestés ont parcouru l'Exposition. Elles ont acheté plusieurs objets; d'autres leur ont été offerts en présents. Ensuite visite au panorama du couronnement. Les souverains se sont rendus ensuite dans le pavillon impérial, où un lunch leur a été servi. Après un repos d'une demi-heure, pendant lequel ils se sont entretenus avec de nombreux exposants, l'empereur et l'impératrice ont traversé le pavillon militaire et ont quitté l'Exposition pour se rendre au Kremlin.

Nécrologie.--M. Gustave Trubert, conseiller maître honoraire à la Cour des Comptes.

M. Léo Aymé, sénateur des Deux-Sèvres.

M. Henri Amat, ancien député.

M. Émile Lisbonne, directeur des constructions navales en retraite.

LE CONCOURS DES CHIENS DE LUXE

EXPOSITION CANINE DE 1891

_Madame,

J'ai l'honneur de vous informer que le Comité de la Société offrira le 25 mai prochain, de 2 à 4 heures, un concours de petits chiens de luxe, tenus en laisse et présentés par des dames.

Les concurrents n'auront pas besoin d'être engagés ni de figurer à l'exposition, il suffira de les faire inscrire au secrétariat avant le 24 mai, et de les amener à l'heure indiquée.

Nous serions heureux, madame, que vous voulussiez bien vous intéresser à ce concours en y faisant inscrire un ou plusieurs sujets.

Veuillez agréer, etc._

Telle était l'invitation adressée à nombre de jolies Parisiennes par la Société centrale pour l'amélioration des chiens. L'idée de ce concours de chiens, présentés par leurs maîtresses elles-mêmes, était originale et ne pouvait manquer d'avoir du succès.

En effet, le chien, que l'on donne avec raison comme l'ami de l'homme, est bien plus encore celui de la femme: à lui, dans le ménage, les sourires, les compliments et les caresses les plus sincères. Les accès de mauvaise humeur contre le mari se traduisent toujours par un redoublement de tendresse démonstrative pour le chien que monsieur, de son côté, comble de prévenance pour faire sa cour: c'est évidemment le plus heureux des trois, dans la famille moderne.

Aussi la veillé du concours les journaux publiaient-ils une note annonçant «_qu'une centaine de dames du monde_ avaient déjà fait inscrire leurs chiens, et que les flots de rubans seraient chaudement disputés.»

L'annonce était tentante, et rédigée en termes dénotant une connaissance parfaite de l'esprit féminin. Comment résister au désir de faire admirer son «toutou» et sa précieuse petite personne un peu aussi, par la même occasion, en compagnie d'une centaine de dames du monde, auxquelles on disputera les flots de rubans en question, récompense dont le nom même sonne agréablement aux oreilles d'une coquette.

Le 25 mai donc, le petit coin des Tuileries, sur la terrasse au bord de l'eau, offrait un tableau du genre le plus parisien, et dont nos lecteurs vont retrouver ici les épisodes les plus humoristiques.

A tout seigneur, tout honneur: voici d'abord les concurrents tenus en laisse.

Au centre du tableau se dresse une de ces petites chiennes havanaises, idoles habituelles des dames (qui ne sont pas toujours du monde); cette séduisante créature, tondue en lion, les crins ébouriffés retombant sur les yeux, excite le plus vif intérêt parmi les roquets de toutes sortes qui l'entourent et s'efforcent de l'approcher, pour faire connaissance. C'est une petite séance de _flirt_, en règle. Voici le jeune homme à la mode sous les traits de l'élégante levrette (sans pal'tot, qui voilerait ses formes d'un aristocratique efflanquement); l'artiste inspiré, peintre ou pianiste des salons, étalant dans un désordre savant l'opulente crinière et la soyeuse barbe du caniche vaniteux; des seigneurs de moindres importance: griffons, king's-charles, etc., et enfin au premier plan, à gauche, un carlin de forte encolure, trapu, au ventre énorme, aux pattes grêles, à la face déprimée, tient assez brillamment l'emploi des financiers... de comédie, cela va sans dire.

Voici maintenant l'_Inscription_; les dames défilent devant le guichet, déclinant leurs noms, titres et qualités, ainsi que ceux des concurrents qu'elles prennent dans leurs bras pour les élever à la hauteur du rayon visuel d'un grave employé, placé derrière le grillage, et chargé de les inscrire. A côté du guichet se tient un superbe valet de pied de l'exposition, correct autant qu'imposant dans sa livrée battant neuve. Il contemple, avec satisfaction sans doute, la file des gracieuses silhouettes féminines allongées dans leurs robes-fourreaux, se lorgnant avec leurs face-à-mains et conduisant en laisse leurs favoris.

A quelques-unes, cependant, cette façon de présenter soi-même leur chien semblerait un peu vulgaire. «A quoi servirait alors d'avoir des gens, ma chère?» La _petite baronne_ l'a senti comme il convient: aussi la voilà qui s'avance, ne portant rien, comme le quatrième officier de Marlborough, le nez au vent, la taille fine et cambrée.

Derrière marche le valet de pied du style le plus pur: la face rasée et rubiconde, le torse puissant sanglé dans la redingote de livrée, les jambes nerveuses moulées par la culotte de peau et les bottes à revers, notaire par en haut et jockey par en bas, un domestique de grande maison enfin, parfaitement insolent ou obséquieux, suivant le cas. Dans ses mains, gantées de frais, repose, sur un coussin de soie, un microscopique chien havanais, gros comme le poing et hargneux comme un bull-dog.

«Voici bien des embarras, se dit, en regardant cette entrée à sensation, la dame qui a beaucoup de chiens (beaucoup plus que de chien, dirait Boireau), et qui les apporte elle-même, tous. Notre collaborateur a croqué sur le vif sa massive silhouette, et cependant, gageons qu'elle ne se reconnaîtra pas. Nous ne la voyons que de dos, il est vrai, mais quel dos! mafflu, et débordant de cet étonnant pourpoint, orné de soutaches qui figurent deux points d'interrogation! Deux chiens sous chaque bras, deux autres tenus à chaque main, tirant chacun de son côté, et entortillant leur laisse autour des piliers qui servent de jambes à la séduisante personne, voilà certes un équipage un peu bien gênant pour circuler dans Paris, mais confier à un domestique les «pauvres chéris», jamais, madame; il faudrait n'avoir pas de coeur! et la _dame qui a beaucoup de chiens_ peut, en effet, avoir également beaucoup de coeur.

Mais tous les chiens ne sont pas admis à concourir; il faut, devant le gentleman du guichet, justifier de la pureté de la race, et des qualités de l'individu (au point de vue plastique, bien entendu). Aussi y a-t-il des grincements de dents et des froissements d'amour-propre, à côté des vanités satisfaites. Voici les deux types représentant ces sentiments:

Admis! la jolie propriétaire du chien passe souriante, serrant tendrement le précieux animal, sous son long mantelet aux entournures surélevées qui lui fait des épaules délicieusement difformes.

Refusé! Jamais Mme Gibou ne digérera cette avanie. Refuser sa Liline! (une abominable mâtine sans forme ni race), tandis qu'on reçoit des horreurs pareilles; il est vrai que certaines personnes effrontées ont des manigances pour disposer en leur faveur les membres du jury. On sait comment; mais Mme Gibou ne mange pas de ce pain-là. la voilà donc, la justice des hommes! Mme Gibou commence à entrevoir l'urgence d'une réforme sociale.

Suivons sa rivale plus favorisée, et pénétrons enfin dans l'enceinte réservée au concours.

C'est une sorte d'allée fermée par des toiles rayées aux couleurs vives. De chaque côté sont assises en deux longues haies se faisant face les dames qui tiennent leurs chiens en laisse! Les «toutous», étonnés et ravis de se trouver réunis en si grand nombre, tirent sur les cordes, jappent, grondent, s'élancent, etc. Les membres du jury circulent derrière chaque rangée, regardant attentivement les chiens, et quelque peu aussi les propriétaires, quand elles sont jolies, et prenant des notes avec toute la gravité désirable.

Enfin, pour terminer, voici l'_intruse_: figure sèche, tenue de marchande à la toilette, contenance embarrassée et cauteleuse. C'est une marchande de chiens qui s'est glissée parmi les «dames du monde», au mépris des règlements. Elle espère qu'un de ses pensionnaires remportera un prix qui doublera sa valeur.

En attendant, craignant que la fraude ne soit démasquée, elle se fait petite, se faufile, et pour éviter d'attirer l'attention des surveillants recommande à ses roquets d'être bien sages. Que le succès vienne, elle relèvera la tête et retrouvera toute l'insolence des parvenus. Que de mortelles sont marchandes de chiens en ce point!

Les opérations du jury ont duré une heure environ. Pendant ce temps, les dames restaient assises, tenant leurs chiens, et s'étudiant à garder une attitude gracieuse devant la galerie, ce qui ne laissait pas que de devenir un peu embarrassant.

Enfin l'on proclame les prix; on remet aux heureux vainqueurs les flots de rubans convoités.

Puis, satisfaite ou mécontente, chacune se retire, non sans avoir jeté un coup-d'oeil sur les vastes chenils de l'exposition, où, moins heureux que leurs congénères de luxe, les chiens de chasse, prisonniers, bâillent à se démonter les mâchoires, avec des gémissements plaintifs.

Louis d'Hurcourt.

LE SOUS-LIEUTENANT ORSAT

Le Soudan français vient de coûter encore à notre armée un de ses plus braves enfants, M. le sous-lieutenant d'infanterie de marine Orsat (Félix-Anthelme), détaché au régiment des tirailleurs sénégalais.

Cet officier, qui avait déjà reçu une blessure lors de la prise de Diena, le 25 février dernier, a été tué d'une balle au coeur, le 8 avril, à Bissandougou, en poursuivant une bande de fuyards de l'armée de Samory.

M. Orsat était né le 13 septembre 1867 à Albens (Savoie). Après avoir fait d'excellentes études au lycée de Grenoble (son père était alors président de la cour d'appel de cette ville), il entra à Saint-Cyr le 22 octobre 1886 et fut promu sous-lieutenant dans l'infanterie de marine le 1er octobre 1888. Ce jeune officier avait de sérieuses qualités militaires; intelligent, travailleur, plein de vigueur et d'énergie, il était très apprécié de M. le colonel Archinard, qui n'avait pas hésité à lui confier plusieurs missions aussi périlleuses que délicates.

M. le sous-lieutenant Orsat s'était embarqué pour le Sénégal le 5 septembre de l'année dernière; à peine arrivé à Saint-Louis, il avait instamment demandé et obtenu de faire partie de la colonne du Soudan.

LES FORTIFICATIONS DE VALENCIENNES

LA TOUR DE LA RHONELLE

L'une des sentinelles avancées de la frontière du Nord, la ville de Valenciennes dont la longue et héroïque résistance, en 1793, a sauvé la France d'une invasion, vient d'être déclassée (loi du 31 mai 1889).

Déjà la pioche et la dynamite ont commencé leur oeuvre de destruction et abattant sans pitié les restes nombreux et pour la plupart très bien conservés des fortifications du moyen-âge, de la Renaissance et du dix-septième siècle.

La section des beaux-arts, d'histoire et de littérature de la Société d'agriculture, sciences et arts de Valenciennes, a eu la bonne et patriotique pensée de publier un ouvrage de luxe: les Fortifications de Valenciennes, rappelant par son texte les glorieux faits d'armes dont les remparts de la ville ont été le théâtre, et, par ses illustrations, les pièces principales de la fortification des différents âges, dont on trouve tout particulièrement à Valencienne des échantillons nombreux et très intéressants pour l'histoire de l'art.

Nous reproduisons l'une des planches de cette belle publication; la tour de la Rhonelle, qui date du quatorzième siècle. Cette tour a été construite sur la rivière, à l'entrée des eaux en ville; elle est très remarquable au point de vue architectural; elle attire particulièrement l'attention par le galbe heureux de sa base, la manière dont elle chevauche le cours d'eau et l'habileté dont son architecte a fait preuve en raccordant les parties coniques aux parties planes de l'arcade de devant.

D'autres morceaux des fortifications de Valenciennes ou d'autres villes du Nord, telles que Douai, Cambrai, Arras, etc., dont le démantèlement est décidé, pourront intéresser nos lecteurs; nous ne manquerons pas de les leur signaler en indiquant le titre des publications spéciales et locales qui seront faites sur la matière et qui pourraient être utiles aux archéologues.

Jules Delsart.

LES EMBELLISSEMENTS DE NAPLES

LE FUNICULAIRE DU VOMERO

Depuis 1884, la ville de Naples a subi une série d'importantes et d'utiles transformations, dont les principales sont la construction de nouveaux quartiers ou _Tioni_, larges, vastes et salubres, qui ne tarderont pas à être peuplés et formeront une véritable nouvelle cité.

Parmi ceux dont la situation exceptionnelle semble annoncer un avenir certain, et dont le développement se fera dans des conditions toutes particulières, il faut compter surtout le Vomero.

Les gravures que nous en donnons montrent la belle situation de ce nouveau quartier, la beauté architecturale des jolies maisons qui s'y élèvent.

Le Vomero est construit tout en haut de la célèbre colline qui surplombe Naples, et où se trouvent le château Saint-Elme et la Chartreuse de Saint-Martin. Il y a quelques mois à peine, il n'y avait là que des villas aristocratiques assises sur les flancs de la colline d'où la vue s'étendait au-dessus de la ville, de la rade, embrassant dans un même coup d'oeil le golfe avec ses îles et la côte de Portici à Sorrente, l'ensemble, en un mot, de ce remarquable panorama connu et admiré du monde entier.

* * *

L'idée première de cette transformation est due à M. Biagio Caranti, directeur général de la Banca Tiberina, récemment décédé. Le principal obstacle était la difficulté de l'accès du nouveau quartier à cause de son éloignement et de sa position. Il fallait supprimer d'un seul coup tous les anciens moyens de communications et de transports: escaliers taillés dans le roc à pic, chevaux, voitures, chemins enfin en zigzags fatigants, et les remplacer par une voie de communication pratique, rapide et à bon marché.

C'est alors qu'on construisit deux funiculaires réunissant le Vomero à l'ancienne Naples par un trajet de quelques minutes à peine.

Ils partent tous deux du sommet de la colline et aboutissent l'un à la Chiaïa, l'autre à Monte-Santo, c'est-à-dire à deux pas de la rue de Tolède, le centre même des affaires et des plaisirs.

Le funiculaire de la Chiaïa a 564 m. 20 de longueur et une inclinaison normale de 29,80%. La différence de niveau des deux extrémités est de 161 m. 15.

La route qu'il suit est droite et passe par deux galeries souterraines longues de 69 m. 50.

L'autre ligne, dite de Monte-Santo, a 887 m. 20 de longueur; son inclinaison varie de 21.20% à 23. 15% et la différence de niveau est de 179 m. 80.

Au lieu d'être droite comme la précédente, elle se divise en deux branches, la première qui va du Vomero au Corso Vittorio-Emmanuele, la seconde du Corso Vittorio à Monte-Santo. La première passe sous un tunnel, la seconde est à ciel découvert, et il a fallu vaincre des difficultés matérielles de toute espèce pour l'achever. Elle a été inaugurée le 30 mai en présence du roi, de la reine, du prince de Naples et des autorités, et cette cérémonie a donné lieu à des fêtes qui ont revêtu un éclat tout particulier.

Le système des funiculaires est à compensation, c'est-à-dire à deux trains simultanés dont l'un monte pendant que l'autre descend. Chaque voiture est munie de freins automatiques qui arrêtent immédiatement le train en cas de rupture ou de détente de la corde.

L'installation totale a coûté plus de 5 millions de francs. C'est une somme, mais quand on songe aux profits qui en doivent résulter, on ne saurait dire que c'est là de l'argent mal placé.

Nicolas Lazzaro.

Comédie-Française: le _Rez-de-Chaussée_, comédie en un acte de M. Berr de Turrique; _Rosalinde_, comédie en un acte de Lambert Thiboust et M. Aurélien Scholl.--Ambigu-Comique: le _Prix de beauté_, de MM. Raybaud et Grisier.--Folies-Dramatiques: la _Plantation Thomassin_, vaudeville de M. Maurice Ordonneau.

Pour encadrer _Grisélidis_, qui ne suffit pas à remplir la soirée, la Comédie-Française a mis sur son affiche deux petites comédies en un acte, l'une déjà connue, l'autre inédite.

_Rosalinde_ a été créée pour la première fois en 1859 sur le théâtre du Gymnase: c'est une des premières pièces qu'écrivit Aurélien Scholl, le brillant chroniqueur, en s'appuyant sur la renommée et l'habileté de Lambert Thiboust. Le sujet est aimable. La danseuse Rosalinde rentre du théâtre, un petit amoureux la suit: le duc Maxime de Chastenay qui n'a pas dix-huit ans... Un en-cas est préparé: pour mieux causer d'amour avec son visiteur, Rosalinde va chercher le champagne. Arrive Lélio, mime de la troupe italienne, et qui est l'amant de Rosalinde. On ne l'attendait point. En le voyant entrer Maxime se cache: Rosalinde revient, assez étonnée de trouver le comédien au lieu du petit duc, qu'elle croit parti. Une conversation s'engage entre Rosalinde et Lélio et elle devient si tendre que Maxime n'y peut tenir; il sort de son armoire. Rosalinde interloquée lui présente Lélio comme son frère... Lélio part, mais, poussé par je ne sais quel esprit de jalousie, il revient presque aussitôt... pour dire à Maxime qu'il n'est point le frère, mais l'amant de Rosalinde. Querelle. Les épées sortent du fourreau et elles vont en découdre lorsque Lélio s'avise d'expliquer au petit duc ce que sont les femmes, combien elles sont menteuses, perfides et frivoles, et combien peu elles méritent qu'on s'égorge pour elles... Maxime se laisse convaincre. Et voilà le petit duc et le mime trinquant ensemble avec le champagne de Rosalinde. C'est tout. Mais comme tout cela est conté avec grâce et avec esprit! M. Baillet est un joyeux Lélio, M. Dehelly un petit duc frêle et coquet. Mlle Ludwig joue Rosalinde avec beaucoup de malice; elle a, en la personne de Mlle Kelly, une soubrette fort piquante.