L'Illustration, No. 2519, 6 Juin 1891
Part 2
Lorsque Mgr Czacki fut nommé nonce à Paris, il alla choisir l'auditeur de la nonciature au collège des nobles ecclésiastiques qui est la pépinière des diplomates pontificaux. Il connaissait Mgr Ferrata depuis plusieurs années et avait dit à Léon XIIl qui ne lui cachait pas toutes les difficultés qu'il allait avoir à surmonter à Paris: «Si vous voulez me donner un collaborateur utile, je vous demande la permission d'emmener à Paris Mgr Ferrata.»
Le jeune prélat était déjà un peu au courant des affaires diplomatiques, non seulement parce qu'il faisait partie du collège des nobles ecclésiastiques, mais aussi parce qu'il était attaché à la secrétairerie d'État où Mgr Czacki avait la direction des affaires ecclésiastiques extraordinaires. Mgr Ferrata fut à Paris un fidèle collaborateur du nouveau nonce dans la mission, plus délicate et plus difficile que l'on ne croit, à cette époque surtout, d'entretenir les meilleurs rapports avec le gouvernement de la République sans pour cela froisser, en quoi que ce soit, les partis monarchiques qui s'agitaient beaucoup et se montraient plus papistes que le pape. On se souvient du scandale qui éclata dans le parti ultramontain quand on apprit que Mgr Czacki n'avait pas de meilleur ami que Gambetta.
Mgr Czacki créé cardinal et rentré à Rome, Mgr Ferrata l'y suivit et retourna à la secrétairerie d'État. Peu de temps après, l'ex-auditeur de la nonciature à Paris était envoyé comme nonce à Bruxelles. La position était extrêmement difficile; les relations entre le Saint-Siège et la Belgique avaient été interrompues pendant plusieurs années et le parti libéral à la tête duquel était M. Frère-Orban voyait revenir de très mauvais oeil un représentant du pape. Mgr Ferrata, aussitôt, arrivé, fut en butte à tant d'attaques et d'hostilités qu'il ne crut pas pouvoir tenir longtemps. Il raconte lui-même qu'il tenait ses malles prêtes pour partir au premier signal; mais il fit tant et si bien que les hostilités cessèrent petit à petit. Elles avaient si bien cessé au bout de quatre ans, quand il fut rappelé à Rome pour prendre la direction du bureau des affaires ecclésiastiques extraordinaires à la secrétairerie d'État, qu'il reçut autant de manifestations de sympathies du côté du parti libéral que du côté catholique.
Il était à peine installé à la secrétairerie d'État que tout le monde au Vatican le désignait comme futur nonce à Paris. Il y aurait même été envoyé après Mgr di Rende si Léon XIII n'avait cru devoir le faire attendre encore un peu parce qu'il était trop jeune, défaut que l'on venait de reprocher précisément à Mgr di Rende. Les bons souvenirs qu'il avait laissés à Paris, le tact et l'intelligence avec lesquels il avait su interpréter la pensée de Léon XIII, le désignaient tout naturellement à ce poste qui est peut-être le plus important de la diplomatie pontificale.
Le nouveau nonce à Paris est né en 1817. Il est de taille moyenne, un peu fort pour son âge: figure ronde, douce, bonne, éclairée par des yeux qui révèlent une grande intelligence aussi bien qu'une ferme volonté. Il parle très bien français, c'est à peine si dans la prononciation de quelques mots on reconnaît son origine italienne.
P. Ziégler.
(Suite du "Sourire d'Ydoine", plus haut.)
Quand, un matin de printemps, il entendit corner les trompes du château, il suivit ceux du village qui montaient à l'assaut du roc et même leur enseigna le chemin le plus court. Entendant les paroles du baron, il se forgea tout à coup un espoir chimérique et, avec son vaillant enthousiasme d'adolescent, il se promit de concourir, lui aussi; même il poussa la témérité jusqu'à s'imaginer que la sincérité de son ardent amour l'éclairerait dans la difficile recherche du talisman exigé et par ainsi le conduirait au triomphe.
Mais, la première ardeur passée, rentrant au village, il perdit son assurance et tomba en grand désarroi.
Comment découvrir ce talisman? Où l'aller quérir? Le baron engageait les seigneurs, ses rivaux, à parcourir le monde, à seller palefrois et hippogriffes; mais il était trop pauvre, lui, pour entreprendre un voyage aussi considérable, surtout en si peu de temps, car il ne possédait ni palefroi, ni hippogriffe et toute son écurie consistait en un vieux âne maigre et paresseux appelé Triquet, à cause de l'affection démonstrative que les triques témoignaient pour son échine.
Néanmoins, il résolut de se mettre en route, pensant que celui-là n'a rien qui rien ne risque et qu'en somme avec une grosse provision de gourdins il réussirait à mener Triquet jusqu'à la province voisine où se tenait alors une foire. Il n'annonça son projet à personne par crainte des moqueries, et, une nuit, ayant rempli son escarcelle de gros sous, il descendit à l'écurie pour réveiller Triquet qui fit longtemps la sourde oreille, encore qu'il en eût deux et assez longues pour ne rien perdre des exhortations qu'on lui adressait.
Amyle traversa des bois, puis des bois, puis des plaines, couchant sur la dure, dont il geignait, car l'hiver était venu et la neige tombait à flocons drus. Grâce aux triques, Triquet avançait, mais, chaque jour, Amyle en cassait une sur son échine, si bien que, maintenant qu'il errait dans les plaines, il était en souci de savoir comment il continuerait son voyage, vu qu'il ne lui restait plus qu'une trique et que les arbres ne poussaient plus autour de lui.
Enfin, ayant gravi une côte, il découvrit là-bas, tout là-bas, une grande quantité de maisons groupées les unes contre les autres; il ne douta pas qu'il ne fût en présence d'une ville importante. Sa foi s'en accrut.
--Hop! hop! Triquet! cria-t-il.
Et, d'un vigoureux coup de bâton, il voulut inspirer à son âne une allure plus vive. Mais--ô la pire des infortunes!--le bâton rompit; Triquet, qui vit l'aventure, se cabra et, au lieu d'avancer, recula en agitant ses oreilles d'un air narquois. Amyle cogna des talons, cogna des poings, rien n'y fit. Force lui fut donc de descendre, de prendre Triquet par la bride et de le tirer derrière lui. Dans ce burlesque équipage, il s'achemina, lentement à vrai dire, car l'âne, s'arc-boutant de ses quatre fers sur le sol, ne faisait guère plus d'un pas toutes les deux minutes.
Soudain, Amyle poussa un cri de joie en voyant venir à lui une femme qui, sous son bras, portait un bâton noir, tortu et noueux. Il l'accosta, la salua--bien qu'elle ne fût point jolie--et, poliment, lui demanda de lui vendre son bâton. La femme l'examina curieusement.
--Et que voulez-vous faire de mon bâton? s'enquit-elle.
--En frapper Triquet.
--Je ne céderai pas mon bâton pour telle besogne.
Alors Amyle supplia, sanglota et, pour attendrir la femme, qu'il supposait sensible comme toutes ses pareilles, il narra son histoire.
--Je vois, dit la femme lorsqu'il eut achevé, que votre coeur est bon, puisqu'il est féru d'amour. Je vous donnerai mon bâton, mais n'allez pas plus loin, et rentrez en votre village.
--Oh! interrompit Amyle, si c'est pour rentrer à l'écurie, point n'ai-je besoin, madame, de votre bâton. Triquet saura bien trotter, voire galoper, s'il s'en souvient encore!...
--Je vous répète que ce bâton n'est pas pour frapper... Il vous donnera la main de votre élue.
--Quoi! ce vilain bâton noir, tortu et noueux?...
--Est le talisman qui fera sourire Ydoine.
--Vous vous moquez, voulut riposter Amyle.
Il se tut, transi d'effroi. La femme avait disparu dans un nuage embaumé, et Amyle ouït une voix douce qui disait:
--Prends ce bâton, pique-le en un vase plein de terre grasse et le porte ainsi au seigneur Thiébault, qui devra le placer en un endroit éclairé où personne n'aura licence de pénétrer avant le jour fixé pour le concours. Quand tes rivaux se présenteront, laisse-les étaler leurs merveilles; seulement alors tu iras chercher le bâton et tu l'offriras à ton Ydoine. Va, et réjouis-toi en l'assurance que je te donne d'une heureuse issue...
III
Amyle crut en ces paroles et rentra au village d'un seul temps de galop. Une fois arrivé, il piqua le bâton en un vase plein de terre grasse et se présenta au Château-de-Velours.
--Voici ce que j'apporte pour votre belle Ydoine, dit-il au baron.
--Quoi? ce vilain bâton noir, tortu et noueux! Tu mériterais, insolent, qu'il te fût rompu sur le dos!
--Gardez-vous-en bien! Il n'est point pour frapper, mais pour faire sourire et mettre en joie votre belle Ydoine, assura hardiment Amyle. J'ai le droit de concourir comme les autres, et vous devez suspendre tout jugement jusqu'au jour fixé.
Le baron, étant juste, se rendit à cette raison. Il conduisit Amyle dans une pièce élevée du donjon, où le bâton et le vase furent déposés contre la fenêtre. Ensuite Amyle ferma lui-même la porte et en conserva les clefs.
Les jours s'écoulèrent.
Dès le commencement du mois d'avril, on vit arriver des chariots pesants traînés par quatre, six, huit et dix chevaux. Puis les seigneurs prétendants apparurent; ils étaient partis dix-huit et ne revenaient que trois, les autres s'étant découragés ou ayant perdu soit la vie, soit la liberté dans leurs voyages. Les trompes cornèrent de nouveau pour annoncer l'ouverture du concours et ameuter le peuple. Dans la salle des gardes, un trône avait été dressé où s'assit Ydoine encore vêtue de blanc.
Et les seigneurs déployèrent leurs richesses.
Le premier ouvrit des coffres qu'il renversa ensuite sur le tapis; une cascade de perles, de pierreries, jaillit, lumineuse et scintillante: diamants de Golconde, agates orientales, émeraudes du Pérou, améthystes des Indes et de Sibérie, escarboucles rayonnantes, jades de Chine, saphirs de Ceylan, turquoises de Perse, oeils-de-serpent, oeils-de-chat, lapis-lazzuli, grenats et rubis, topazes de Bohème.
Ydoine regarda attentivement mais sans sourire, puis, prenant son miroir, elle vit ses dents de perles, ses yeux d'azur, et elle dédaigna les pierreries.
Le second étala de somptueuses étoffes: brocarts, écarlates, velours, soies, satins, peluches, les merveilles d'Ispahan, de Tyr, d'Alexandrie, les mousselines de Sirinagor; puis, des fourrures précieuses, hermines royales, robes de peaux de léopard, férédjés turcs, vitchouras de Pologne, rosereaux d'Arkhangel.
Ydoine estima plus belles la blancheur duvetée de ses joues et la soie or de sa chevelure; elle dédaigna les étoffes somptueuses.
Le dernier rapportait toutes sortes de bijoux. Ydoine consentit à essayer un bracelet d'or, mais aussitôt elle le rejeta, trouvant que son poignet délié perdait à être ainsi caché.
A considérer ces richesses, Amyle avait cru cent fois mourir de chagrin et de dépit. Hélas! que pourrait son pauvre bâton contre ces incroyables merveilles? Voyant l'indifférence d'Ydoine, il reprit courage.
--A mon tour! s'écria-t-il, c'est à mon tour, n'est-ce pas?
Le baron Thiébault, infiniment désolé, n'eut même pas la force de lui répondre. Amyle, au milieu de la stupeur générale, fendit la foule et disparut pour aller quérir son bâton. Dans un mortel silence on attendit.
Enfin la porte s'ouvrit et Amyle parut portant le bâton piqué dans le vase plein de terre. Mais combien changé, ce bâton! Des feuilles vert tendre avaient poussé, des rameaux s'étaient développés et, tout en haut, tremblait une large rose blanche.
Ydoine s'était dressée et, fixant la fleur, devint d'abord tout pâle; puis vivement, amoureusement, elle se pencha attirée par le frais parfum; chacun des pétales exhalait un épithalame de grisantes odeurs, et Ydoine savourait cette chose si douce, si suave, si belle, qui, jusqu'alors, lui avait été inconnue. Elle se pencha davantage et ses lèvres se détendirent.
--Que c'est joli! murmura-t-elle d'une voix tremblante d'émotion.
Elle se pencha, plus près encore, posa sa bouche sur la fleur, et ses lèvres enfin sourirent dans un baiser.
--Que le ciel soit béni! cria le baron transporté d'allégresse.
Ydoine releva la tête pour sourire à tous et à toutes, puis, délicatement, elle cueillit la rose, et la piqua dans ses cheveux. Alors, elle s'avança vers Amyle, lui prit la main, et dit:
--Venez donc, mon fiancé, et regardez-moi en ce moment que je suis tout à fait belle!
Telle est l'histoire d'Ydoine qui, dédaignant les diamants et les pierreries, les étoffes somptueuses et les bijoux précieux, se donna pour une rose blanche...
Le fait peut paraître invraisemblable--mais il s'est passé au temps où la reine Berthe filait.
Gustave Guesviller.
NOTES ET IMPRESSIONS
L'on est plus souvent dupe par la défiance que par la confiance.
Retz.
* * *
Quand on a fait des fautes par la tête, tout est pardonnable; quand on a péché par le coeur, il n'y a pas de remède et par suite pas d'excuse.
Talleyrand.
* * *
Il n'y a pas un abîme entre celles qui nous trompent pour un autre et celles qui en trompent un autre pour nous.
Émile Augier.
* * *
Les bonheurs longtemps différés et qu'on a crus perdus sont les plus doux, les plus durables, les plus profonds.
_(Violette Mérian)._
Aug. Filon.
* * *
L'échelle sociale n'est, après tout, qu'un escalier parisien renversé: elle commence au septième étage pour finir au premier.
_(Ibid.)_
Aug. Filon.
* * *
Deux ou trois rayons de soleil consolent d'une semaine de pluie: c'est toute l'histoire de la vie avec ses joies qui font si vite oublier ses peines.
L'abbé H. Perreyve.
* * *
Un homme d'esprit peut consentir à passer pour une bête,--pour un sot, jamais.
Guy Delaforèt.
* * *
Un cours d'éloquence ou de poésie n'est possible et n'a de substance et de prix que s'il est l'oeuvre commune de l'auditoire et du maître.
J.-J. Weiss.
* * *
La justesse toute seule est aussi du génie.
J.-J. Weiss.
* * *
Il faut beaucoup de force d'âme ou beaucoup d'indifférence pour jouir sans trouble de biens qu'on est assuré de perdre le lendemain.
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Tout ce qui rampe, on sent le besoin de l'écraser.
G.-M. Valtour.
La semaine parlementaire. _Les tarifs douaniers._--La Chambre a abordé la discussion des divers articles de la loi spécifiant les tarifs qui seront appliqués aux marchandises à leur entrée en France. Il y là la matière d'un volume et, par conséquent, il n'y a pas lieu de donner même une analyse de cette discussion. Il suffit de constater une fois de plus que les doctrines protectionnistes de la commission et de son président, M. Méline, triomphent sur tous les articles, malgré l'intervention du gouvernement qui, en dépit du droit constitutionnel assurant sa liberté dans les négociations avec l'étranger, se rend compte des immenses difficultés que va lui créer une pareille loi. Il est évident, en effet, que le parlement reconnaîtra les prérogatives du pouvoir exécutif, c'est-à-dire la faculté qui lui est assurée par la Constitution de conclure des traités au mieux des intérêts du pays, sous sa responsabilité, et sauf ratification par les Chambres. Mais il sera tout au moins fort gêné par cette certitude, que toutes les concessions consenties par lui en faveur des nations disposées à nous donner en retour certains avantages seront par avance désapprouvées par les représentants du pays. Il y a là une source de conflits incessants dont on ne peut prévoir l'issue.
L'inquiétude est d'autant plus légitime sur ce point que, sans avoir aucun parti pris sur cette question difficile, dans laquelle les deux adversaires produisent tour à tour des arguments qui semblent décisifs, on peut cependant se demander si l'absolutisme protectionniste de la Chambre ne constitue pas un danger. On est d'autant plus fondé à le croire, qu'à un certain moment, la Chambre elle-même a paru ébranlée et a été forcée de se déjuger. L'incident, très significatif, mérite d'être mentionné.
Il s'agissait des peaux brutes, fraîches ou sèches, grandes ou petites. La commission des douanes et le gouvernement en demandaient l'entrée en franchise. C'est qu'ici il n'y avait pas de doute, car la discussion a établi de la façon la plus claire qu'en mettant obstacle à l'importation des peaux, on ruinait quantité d'industries françaises qui les réexportent sous forme d'objets ouvrés. Or, l'ensemble de ces opérations commerciales représente un mouvement d'affaires de 550 millions de francs par an. M. Lavertujon, dans un discours absolument technique qui a vivement frappé l'assemblée, a cité un exemple qui montre comment, dans certains cas, la protection à outrance peut aller contre son but.
Soupçonne-t-on de quel bénéfice se contentent nos fabricants de gants? Ce bénéfice oscille entre 20 et 25 centimes par douzaine de gants valant de 30 à 33 fr. Grâce à cette modération, qui permet d'affronter la concurrence étrangère, grâce aussi à de merveilleux perfectionnements d'outillage, cette fabrication joint l'élégance au bon marché, si bien que, aux États-Unis--le pays où M. Mac Kinley cherche à fermer la porte à nos produits--l'importation des gants français a augmenté dans une proportion de 62 pour cent. Or, un député protectionniste, M. Milochau, proposait de taxer les peaux sèches qui sont employées dans la ganterie. M. Lavertujon a établi que les droits demandés équivalaient à un franc par chaque douzaine de gants. Le bénéfice actuel étant, comme nous l'avons dit, de 25 centimes pour la même quantité, c'était obliger les fabricants à augmenter leurs prix d'une somme égale et par conséquent les mettre hors d'état de lutter avec la concurrence étrangère.
La démonstration a été cette fois saisissante; aussi l'entrée des peaux en franchise a-t-elle été votée à une majorité considérable: 440 voix contre 60. Mais, en présence d'un exemple aussi décisif, ne peut-on se demander s'il n'est pas bien d'autres cas, moins évidents au premier abord, dans lesquels la protection accordée à un produit pourrait avoir pour effet d'apporter des entraves au développement de nos industries nationales? Une remarque qui a sa valeur est que la presse, dans son ensemble, est libre-échangiste. Cela est si vrai que le journal la France, qui se fait gloire de rappeler de temps à autre les principes émis par son ancien directeur, a pu constater, d'une part, que l'unanimité de la presse protestait contre les tendances protectionnistes de la Chambre, et de l'autre que la Chambre ne tenait aucun compte de ces protestations, et la France en conclut à «l'impuissance de la presse», la théorie favorite de M. de Girardin. Étant donné qu'un journal ne réussit qu'à la condition de représenter l'opinion moyenne de ses lecteurs et que ceux-ci nomment les députés, on en arrive à se demander comment se forme l'opinion publique et aussi ce qu'elle vaut, puisque ceux à qui elle donne sa confiance arrivent à des conclusions diamétralement opposées.
_La question des courses au Sénat._--On croyait que la loi relative aux courses serait ratifiée par la Chambre haute de façon à rendre possible le fonctionnement du pari mutuel à la grande réunion de dimanche dernier à Auteuil. Il n'en a pas été ainsi et le Sénat--auquel on demande trop souvent, il faut le reconnaître, des votes hâtifs--a tenu à examiner de près le projet qui lui était apporté. Tout s'est bien passé tant que le débat a porté sur les mesures prises pour empêcher l'exploitation du pari par des spéculateurs. Mais on a cessé de s'entendre quand on en est arrivé à l'article 5 qui établit une exception en faveur des sociétés de courses légalement constituées et auxquelles est accordée la faculté d'établir sur leurs hippodromes, sous leur responsabilité et à certaines conditions déterminées, le jeu connu sous le nom de pari mutuel.
Malgré les efforts de M. Develle et après une discussion assez vive à laquelle ont pris part M. Bérenger, le général Deffis, M. Tirard et M. Léon Renault, le Sénat, estimant que cet article n'était pas suffisamment clair et impliquait une contradiction avec les articles précédents, l'a renvoyé à la commission pour être examiné à nouveau.
Cependant, en fin de compte, l'esprit de conciliation l'a emporté, et, dans la séance de lundi, la loi sur les courses a été votée par le Sénat telle qu'elle lui était venue de la Chambre. Deux petites modifications ont été introduites dans l'article 5, qui autorise le pari-mutuel. Encore ces modifications sont-elles toutes de forme; elles répondent à peine aux critiques formulées dans la séance de vendredi. On s'est contenté de mettre à la fin d'un article ce qui était au commencement, et la loi reste avec ses défauts, ses imperfections, ses contradictions, on le verra bien dans la pratique.
Voici l'article 5, tel qu'il a été rédigé par la commission:
Toutefois, les sociétés remplissant les conditions prescrites par l'article 2 pourront, en vertu d'une autorisation spéciale, et toujours révocable, du ministre de l'agriculture, et moyennant un prélèvement fixe en faveur de l'Assistance publique et de l'élevage, organiser le pari mutuel sur leurs champs de course exclusivement, sans qu'il soit dérogé aux autres prescriptions de l'article précédent.
Un décret, rendu sur la proposition du ministre de l'agriculture, déterminera la quotité des prélèvements ci-dessus visés, les formes et les conditions de fonctionnement du pari mutuel.
Quoi qu'il en soit, dimanche prochain, le pari mutuel pourra faire une rentrée triomphante sur l'hippodrome de Longchamps.
Au début de cette même séance, le Sénat avait adopté, malgré une vive opposition de M. Halgan, qui a prononcé à ce sujet un discours très étudié auquel M. le ministre de l'instruction publique n'a peut-être pas complètement répondu, un projet autorisant la ville de Versailles à emprunter un million de francs pour construire un nouveau lycée de jeunes filles.
Élections du 31 mai.--Une élection sénatoriale a eu lieu dimanche dernier dans le Lot. Il s'agissait de remplacer le général Campenon, sénateur inamovible républicain, décédé, dont le siège a été attribué par le sort à ce département.
Après deux tours de scrutin, M. Pauliac a été élu par 372 voix, contre 305 à M. Relhié. Les deux candidats étaient républicains.
--Une élection législative a eu lieu le même jour dans la Côte-d'Or, première circonscription de Beaune, en remplacement de M. Prost, décédé. M. Ricard, candidat radical, a été élu par 5,248 voix contre 5,070 à M. Bouhey-Allex, socialiste.
Les questions sociales et Léon XIII.--Partout aujourd'hui les questions sociales tendent de plus en plus à prendre le pas sur les questions purement politiques. Tous les gouvernements s'en préoccupent et des régions officielles l'étude des réformes qui intéressent l'ouvrier est passée dans les salons mêmes où le socialisme est devenu depuis quelque temps une mode et une mode bien portée. Que sera-ce maintenant, alors que le chef de l'Église en personne rappelle aux riches «qu'ils ont pour devoir de veiller aux intérêts des déshérités de ce monde»?