L'Illustration, No. 2518, 30 Mai 1891
Part 3
Marcher devant soi, pendant quelques heures, voire même quelques jours, sur des routes connues et faciles, est assurément fort agréable. C'est même ce qui motive le succès énorme du véloce, et ceux qui n'ont jamais goûté ce plaisir de l'excursion vélocipédique ne sauraient en deviner tous les charmes.
Mais partir pour un long voyage qui doit durer des semaines ou des mois, en pays qui ne sont guère fréquentés que par les paysans qui les habitent; emporter avec soi armes et bagages; savoir voyager intelligemment au lieu de manger aveuglément de la route, si j'ose m'exprimer ainsi: tout cela demande des qualités spéciales au moins aussi méritoires que celles du coureur sur piste.
Nous citerons, parmi les voyages qui ont eu le plus de retentissement dans le monde du sport par le choix et les obstacles naturels de l'itinéraire, celui que M. Maurice Martin, du journal français _Le Véloce-sport_, fit l'été dernier pour ce journal à travers les montagnes du Cantal, des Cévennes, de la Savoie, de la Suisse et des Vosges.
M. Maurice Martin a ainsi parcouru en pays constamment accidenté 3,126 kilomètres, soit en ligne droite à peu près la distance vélocipédique de Paris à Saint-Pétersbourg. Le voyage a duré 73 jours, dont 38 jours de marche effective, soit une moyenne quotidienne de 81 kilomètres, chiffre le plus recommandable pour le tourisme qui veut être intelligemment pratiqué.
Le vélocipède est un merveilleux instrument, un courrier fidèle et rapide, presque aérien dans sa gracieuse légèreté, et, depuis la disparition des diligences d'antan, c'est bien le seul explorateur de nos belles routes de France si délaissées aujourd'hui.
Très critiqué jadis au point de vue médical, il l'est beaucoup moins aujourd'hui, depuis que de nombreux médecins n'ont pas craint de le pratiquer eux-mêmes et de le conseiller comme un excellent exercice de plein air.
Ainsi que je le disais au début de cet article, il y est désormais définitivement implanté, et ceux qui croyaient à un engouement passager, à une mode, s'aperçoivent qu'il y a mieux au fond de ce succès.
En Angleterre, on évalue à 500,000 le nombre des cyclistes, en Allemagne à 200,000, aux États-Unis à 150,000, en Hollande à 10,000, en Belgique à 10,000, sans compter les autres pays vélocipédiques principaux, tels que l'Australie, l'Autriche, l'Italie, la Suisse, le Danemark, etc.
En France, on estime à 100,000 environ leur nombre actuel; mais, de tout les pays, c'est celui où l'accroissement paraît prendre les plus grandes proportions, car c'est lui qui possède les routes les plus nombreuses, les meilleures et les mieux entretenues, de l'aveu des étrangers eux-mêmes. C'est, de plus, un de ceux où l'on commence à comprendre le mieux la valeur pratique du vélocipède, et où il est le plus employé, surtout dans les campagnes, par les médecins, ecclésiastiques, notaires, huissiers, percepteurs, voyageurs de commerce, etc.
La presse vélocipédique universelle ne comprend pas moins de 40 ou 45 organes spéciaux, dont quelques-uns sont très importants.
Parmi les plus connus, je citerai en Angleterre The _Cyclist_ et _Wheeling_ qui tirent chaque semaine à 60, 70 pages, et même davantage, et en France le _Véloce-Sport_ également hebdomadaire.
On voit quelle est l'importance de ce nouveau sport tout moderne.
Aucun autre ne saurait mieux réaliser que lui la fameuse formule de l'agréable dans l'utile.
Course, tourisme, hygiène et patriotisme, tel est son vaste domaine.
L'avenir est au vélocipède.
Paul Verlin.
DE BORDEAUX A PARIS EN BICYCLE
Nous ne pouvions pas rester indifférents à l'événement qui a passionné, ces jours derniers, le monde vélocipédique et nous donnons ci-contre le portrait de M. Mills, le champion anglais qui a accompli le tour de force extraordinaire de fournir une course de 577 kilomètres en 26 h. 31 m.
Parti de Bordeaux le 23 courant à 5 heures du matin, il est arrivé le lendemain matin à 7 h. 35 à la Porte-Maillot sous une pluie battante qui l'avait du reste accompagné durant toute la seconde moitié de son parcours et la photographie que nous reproduisons a été prise dès son arrivée dans sa tenue de voyage et sur la bicyclette Humber qu'il montait.
Quoique le champion anglais n'ait voulu convenir d'aucune fatigue physique, il était visible que cette course de résistance faite dans des conditions exceptionnelles avait altéré ses traits et qu'il n'aurait pas pu continuer plus longtemps.
M. Mills n'a pris pendant le voyage que le temps d'avaler quelques bouchées de viande crue et quelques gorgées de bouillon et ces haltes n'ont pas dépassé chacune trois minutes. Des entraîneurs qui se relayaient de distance en distance l'ont accompagne pendant tout le chemin. Ce sont eux qui devaient, lui aplanir les difficultés de la route, l'éclairer pendant la nuit, lui céder leur machine en cas d'accident.
Les nombreuses côtes que l'on rencontre, surtout en approchant de Paris, ont été gravies à toute vitesse et descendues, à ce qu'il parait, avec une rapidité vertigineuse, 40 à 50 kilomètres à l'heure, et, à cet effet, il avait été ajouté à la pédale de la bicyclette un fer recourbé destiné à maintenir le pied et à l'empêcher de glisser, la machine n'ayant pas de frein.
Sur les trente-huit coureurs engagés, dix-sept seulement sont arrivés, le second en 27 h. 50 m., le dernier en 61 heures.
L'AFFAIRE TURPIN
C'est une figure curieuse que celle de l'auteur de _Comment on a vendu la mélinite_. S'il était né au pays d'Edison, sans aucun doute son nom serait depuis longtemps dans toutes les bouches et il serai archi-millionnaire comme son illustre confrère américain. Né en France, il est aujourd'hui sous les verrous, au secret, au Dépôt!
Rien du type commun de l'inventeur raté. Quarante-cinq ans, de caractère doux et gai, tel nous le représentent ses amis qu'il a conservés nombreux et chauds. Fils d'un industriel, licencié ès-lettres, Eugène Turpin s'adonna d'abord à la fabrication des jouets en caoutchouc. C'est alors qu'il découvrit les couleurs inoffensives dont l'emploi fut imposé aussitôt aux fabricants de jouets. Cette importante découverte lui fit décerner par l'Académie le prix Montyon. Mais avec ce premier succès commencèrent ses déboires. Les marchands de jouets obtinrent que les procédés nouveaux de fabrication tombassent dans le domaine public. Il abandonna la fabrication des jouets: son importante découverte profita à tout le monde, excepté à lui-même.
Entré comme chimiste chargé des matières explosibles dans une usine de Saint-Denis, il s'adonna tout entier à des recherches sur les explosifs. Allant à rencontre des théories scientifiques universellement professées et admises, il se convainquit bientôt de la fausseté de certaines données et fut ainsi amené successivement à la découverte de la panclastite et de la mélinite. Sollicité de toutes parts, M. Turpin, ainsi qu'il l'affirme dans son livre, voulut conserver à son pays tout le bénéfice de sa découverte. En 1885, il entra en relations avec le ministère de la guerre--relations pleines de déboires qu'il expose dans cette oeuvre de rage: _Comment on a vendu la mélinite_.
La mélinite, rapporte-t-il, devait, dans les intentions du général Campenon, alors ministre de la guerre, et les siennes propres, être achetée et assurée exclusivement à la France. Le général Boulanger qui arriva ensuite au ministère se borna à traiter avec lui pour une durée de dix mois. A l'expiration de ce délai l'inventeur reprenait possession de son procédé.
Les expériences officielles, qui eurent un retentissement si grand et si opportun au moment de l'affaire Schnaebelé, furent concluantes, puisqu'elles valurent à l'inventeur la croix de la Légion d'honneur.
Le délai de dix mois expiré, continue M. Turpin, le traité définitif ne fut pas conclu. Après plusieurs années d'attente, il se décida à entrer en négociations avec la maison Armstrong. C'est au cours de ses négociations qu'il découvrit le scandale qu'il dénonce dans la seconde partie de son livre: «La Trahison».
Le détonateur et la fusée inventés par lui pour adapter la mélinite aux projectiles (dont le ministère de la guerre, seul, avait eu communication) auraient été livrés dès 1888 à la maison anglaise par un M. Triponé.
On offrait à M. Turpin 750,000 francs et des intérêts sur toutes les affaires d'armement qui seraient faites avec ses inventions. Il n'hésita pas, et rentra en France pour dénoncer la trahison.
Une commission d'enquête fut nommée d'urgence. Elle fonctionna jusqu'en février: M. de Freycinet a déclaré à la tribune de la Chambre que M. Turpin «se déroba» aux convocations de la commission. Triponé était toujours libre. C'est alors que M. Turpin publia le livre qui l'a conduit au Dépôt.
Cette grave et mystérieuse affaire est aujourd'hui entre les mains de la justice. C'est à celle-ci de faire la lumière, et il est sage, croyons-nous, avant de prendre parti, d'attendre qu'elle ait prononcé.
Ajoutons qu'en ces derniers temps M. Turpin avait entrepris d'importantes études sur la dirigeabilité des ballons en collaboration avec un de nos principaux ingénieurs aéronautes, M. Gabriel Yon. Il était sur la voie de nouvelles piles électriques, plus légères que celles connues jusqu'à ce moment, et qui devaient faire faire un pas définitif à la question de la direction des aérostats.
F. D.
L'INAUGURATION DE LA STATUE DE BORDA
Le 21 mai, on a inauguré à Dax, en présence de M. Carnot, de ses invités et des délégués de l'Institut de France (MM. l'amiral Paris et Bouquet de la Grye), la statue de Borda, le savant marin que Dax honore comme un de ses illustres enfants et qui vécut de 1733 à 1799. La statue est l'oeuvre du sculpteur Aubé. Elle montre Borda en uniforme de lieutenant de vaisseau, debout, dans une attitude pensive. Il tient dans la main gauche le sextant dont il est l'inventeur. Des acclamations ont retenti de toutes parts quand, le voile tombé, le bronze est apparu aux yeux de tous. On a salué le vaillant marin que tous les officiers de la flotte sont accoutumés à vénérer puisque le vaisseau-école où se forme leur jeunesse porte le nom de Borda.
Le voyage du président de la République ne pouvait avoir de meilleur couronnement que cette solennité patriotique.
LE COEUR DE SITA
_Grand, ballet en trois actes et six tableaux, représenté à l'Éden-Théâtre._
VALSE LENTE
LIVRET DE M. DE BARRIGUE DE FONTAINIEU.
MUSIQUE DE M. CHARLES DE SIVRY.
[Partition musicale.]
La semaine parlementaire.--_Les tarifs douaniers._--La discussion générale est close et, il faut le reconnaître, elle a été très brillante. Les orateurs qui se sont succédé à la tribune ont fait preuve de compétence, et se sont montrés pour la plupart fort éloquents dans la défense de leurs idées, au point que protectionnistes et libre-échangistes triomphaient tour à tour. Mais quand on est arrivé à l'examen de l'article 1er, celui qui, en réalité, contient toute la loi, les choses se sont gâtées et on a constaté encore une fois combien il était plus facile de parler sur des généralités que d'aborder le terrain pratique. Ce fameux article premier spécifie que, dans ses relations commerciales, la France aura deux tarifs: un tarif minimum au-dessous duquel le gouvernement ne pourra pas traiter et un tarif maximum qui ne pourra être dépassé en aucun cas.
Mais à ce propos a été soulevée une question des plus graves, car il ne s'agit de rien moins que de savoir si toute la loi présentée en ce moment au parlement ne constitue pas une violation flagrante de la Constitution.
En effet, la constitution établit que le pouvoir exécutif a tout pouvoir pour traiter avec les puissances au mieux des intérêts du pays, sous sa pleine responsabilité et sous cette réserve seulement qu'il devra faire ratifier par les deux Chambres les conventions passées avec l'étranger. Or si la loi sur les tarifs douaniers était adoptée sans modifications dans les termes où elle est présentée, il en résulterait que le gouvernement, lié par le tarif minimum, n'aurait plus la liberté d'action que la constitution a voulu lui assurer.
M. Félix Faure, député du Havre, a signalé cette difficulté dès que l'article premier est venu en discussion. M. Ribot, qui était plus particulièrement en cause en sa qualité de ministre des affaires étrangères, puisqu'il sera chargé de conclure les traités, a répondu au nom du gouvernement. Dans un discours très diplomatique, le ministre a dit en substance que le gouvernement tiendra compte des chiffres du tarif minimum et qu'il en fera la base de ses négociations, mais cependant sans abdiquer les prérogatives qu'il tient de la constitution. Et comme les Chambres devront toujours homologuer les traités conclus par nos négociateurs, le droit du parlement restera entier et sa politique commerciale pourra toujours prévaloir.
M. Peytral a pris alors la parole et, dans une courte harangue très substantielle et très logique, il a démontré ce qu'avait de spécieux le système du double tarif. Il n'est pas douteux, a-t-il dit, que dès les premières négociations du premier traité de commerce qu'il nous faudra conclure, le gouvernement, en face des intérêts considérables qui se trouveront en jeu, n'hésitera pas à descendre, pour quelques articles, au-dessous du tarif minimum, et il n'est pas douteux non plus que les chambres ratifieront les concessions faites par le gouvernement. Il en sera de même pour les traités suivants, si bien qu'au bout de quelques mois, par suite de toutes ces modifications successives, le tarif minimum sera mis en pièces et on se trouvera ramené à la situation actuelle: c'est-à-dire au maintien du tarif général avec les nations qui ne nous font aucune concession, et au tarif conventionnel, sans minimum spécifié à l'avance, avec les nations qui nous accordent un régime de faveur à titre de réciprocité.
Cette argumentation solide a fait grande impression sur la Chambre et M. Méline a si bien senti l'effet produit sur la majorité qu'il a cru nécessaire d'intervenir: son discours» avait pour but d'établir que le gouvernement devait être lié par le tarif minimum, en sorte que, s'il croyait nécessaire d'y déroger, il serait tenu de demander au parlement une sorte d'autorisation préalable. Sur ce, de nombreuses protestation se sont fait entendre et M. Floquet lui-même s'est fait leur interprète en déclarant qu'il ne laisserait pas mettre en discussion une motion qui aurait pour effet de limiter les prérogatives conférées au gouvernement par la constitution.
Le président du conseil, M. de Freycinet, ne pouvait garder le silence dans un pareil débat. Sa déclaration, formulée en termes assez habiles pour ménager le tout-puissant M. Méline sans rien abandonner des droits constitutionnels du pouvoir exécutif, tend à établir que le ministère considérera le tarif minimum comme une base d'indication pour négocier, mais qu'en réalité il se croira autorisé à le laisser de côté, quand l'intérêt national semblera le commander.
On aurait pu croire qu'après ce long débat la question devait être élucidée pour tout le monde. Nullement, et, en fin de compte, la majorité manifestement embarrassée s'est décidée à remettre à une date ultérieure le vote définitif sur ce fameux article premier qui contient toute l'économie de la loi. S'il est voté tel qu'il a été rédigé par la commission, il constituera une violation de la constitution et le gouvernement aura la faculté de n'en tenir aucun compte. On a dit que toute cette procédure aboutissait à une véritable incohérence. Le mot n'est pas trop fort. Le parlement consacrera peut-être la théorie du double tarif. En réalité, il n'y en aura qu'un: le tarif général, car le tarif minimum sera celui que décidera le gouvernement suivant les intérêts commerciaux ou politiques du moment.
En pareille matière, d'ailleurs, la Chambre elle-même est appelée à se déjuger. Elle a voté naguère un droit de cinq francs par cent quintaux sur l'importation du blé. Or, elle a dû suspendre les débats sur les tarifs pour examiner une proposition de M. Viger tendant à réduire ce droit de deux francs, en raison du mauvais état de la récolte. Cette réduction a été votée par 319 voix contre 136, preuve que les circonstances sont plus fortes que les convictions protectionnistes, même les plus ardentes.
_Notre armement_.--La discussion économique a été interrompue par une question posée par M. Le Hérissé au ministre de la marine au sujet de notre artillerie de marine. Il s'agissait d'une accusation formulée par M. Gerville Reache et d'après laquelle l'administration de la marine aurait acheté des canons à une maison anglaise et lui aurait en même temps livré une certaine quantité de notre poudre sans fumée. M. Rarbey a formellement déclaré qu'aucune quantité de poudre sans fumée sortant de nos arsenaux n'a été donnée à une usine ou à un arsenal étranger. Quant aux canons, il reconnaît que l'administration en a acheté deux à la maison Armstrong pour faire des expériences. Comme on ne se saurait reprocher à la marine de se mettre au courant des progrès faits à l'étranger, la Chambre n'a pu que se borner à prendre acte des déclarations faites par le gouvernement et elle a voté l'ordre du jour pur et simple qu'avait réclamé le ministre.
Mais sur cette affaire est venue s'en greffer une autre beaucoup plus grave. M. Turpin, inventeur d'un explosif auquel il donne le nom de mélinite, a fait paraître récemment une brochure dans laquelle il a accusé catégoriquement un officier, M. Triponé, d'avoir livré à l'Angleterre le secret de cet explosif. A la suite de ces révélations, la justice a mis en état d'arrestation non seulement M. Triponé, mais M. Turpin lui-même, pour avoir dévoilé dans sa brochure certains procédés de fabrication. Cette double arrestation a produit l'émotion la plus vive et l'opinion en a été profondément affectée, bien que le gouvernement ait fait savoir, pour rassurer le public, que l'explosif dont il s'agit avait été refusé non seulement par l'Angleterre, mais aussi par l'Italie, à qui l'offre en a été également faite.
D'ailleurs M. de Freycinet, interrogé à ce sujet à la Chambre par M. Letellier, a fourni les explications les plus détaillées avec l'intention visible d'apporter dans le pays cette persuasion que les révélations de M. Turpin, même reconnues exactes, ne compromettaient en rien notre défense nationale.
Belgique: l'agitation ouvrière et la révision.--Malgré l'énergie dont ils étaient doués, les nombreux ouvriers belges qui s'étaient mis en grève souffraient cruellement de leur résolution. Les fonds commençaient à manquer et les misères étaient grandes. Aussi la plupart ont-ils été fort heureux d'apprendre la décision prise par la commission de la Chambre chargée d'examiner la question de la révision.
Cette commission, dite section centrale, ne s'est pas prononcée, il est vrai, pour le suffrage universel, comme le réclamaient les grévistes. Elle s'est bornée, d'accord avec le gouvernement, à déclarer qu'il y avait lieu de procéder à la révision de la constitution, dans le sens d'une extension du droit électoral. Mais, avec une sagesse dont il faut les louer, les ouvriers ont profité de cette satisfaction donnée, même sous une forme réduite, à leurs revendications, et ils ont presque partout repris le travail.
Ce vote de la section centrale, prélude d'une grande réforme pacifique, aura probablement pour effet de consolider le ministère catholique à la tête duquel se trouve M. Beernaert, bien qu'il se soit donné l'apparence de céder à la menace de grève générale qu'avaient formulée les chefs du parti ouvrier. Mais, en somme, on ne pourra pas lui savoir mauvais gré d'avoir abrégé une crise qui n'avait déjà que trop duré.
Portugal: le nouveau ministère.--Les diverses tentatives faites par le roi pour trouver un homme politique qui voulut bien se charger de constituer un nouveau ministère ayant successivement échoué, le général d'Abreu de Sousa, président du dernier cabinet, a été prié de rester aux affaires.
Celui-ci a accepté, mais aucun de ses ancien collègues ne reste au pouvoir. Les affaires étrangères sont attribuées au comte de Valbom, à qui incombe le devoir de signer la convention avec l'Angleterre et de la faire agréer par les Chambres. M. Mariano Carvalho prend le portefeuille des finances et, entrant immédiatement en fonctions, il est venu immédiatement à Paris afin de s'entendre avec un groupe de financiers français en vue de certains arrangements à conclure.
Les autres ministres sont: M. Lopa Vaz, portefeuille de l'intérieur; M. Moraës Carvalho, justice; Julio Nilhena, marine et colonies; Franco Castellobranco, travaux publics.
Les événements de Serbie.--La reine Nathalie, qui était retournée à Belgrade, malgré une convention en vertu de laquelle il lui était interdit, comme à son mari d'ailleurs, de séjourner en Serbie, a déclaré par une lettre rendue publique qu'elle ne quitterait la capitale que contrainte par la force. Elle a tenu parole, et c'est avec l'intervention de la gendarmerie et d'une partie de l'armée, car la garnison était sur pied, que les régents ont fait exécuter l'ordre d'expulsion rendu contre la reine. Mais ce n'a pas été sans peine. Bien qu'il soit toujours délicat de se prononcer sur des querelles de ménage, surtout quand il s'agit d'époux royaux, la sympathie générale va naturellement à la femme, et plus encore à la mère qui est surtout en jeu ici et qui ne peut se résigner à se séparer de son fils. Il n'est donc pas surprenant que la jeunesse de Belgrade se soit enflammée pour sa cause et ait tenté de répondre à la force par la force, en sorte que le sang a coulé et qu'on s'est demandé un moment si cette petite émeute n'allait pas être une révolution.
L'ordre matériel a été cependant rétabli, mais l'inquiétude n'en subsiste pas moins dans le gouvernement de la régence, et la cause de cette inquiétude est tout simplement que la reine a dit en partant: «Au revoir, et à bientôt!» Or, étant donné le caractère de la reine Nathalie, cette formule de politesse familière prend les proportions d'une véritable déclaration de guerre. Il est permis de prévoir de nouveaux événements en Serbie.
Le conflit Italo-Américain.--La solution à laquelle s'est arrêté le gouvernement des États-Unis, dans l'affaire du lynchage de la Nouvelle-Orléans, est loin de constituer une satisfaction pour l'Italie.
Après une enquête qui a duré six semaines sur l'assassinat du chef de la police, M. Hennessy, et sur celui des Italiens, le grand jury a résumé ses travaux dans un rapport, qui est en somme la justification non dissimulée des lyncheurs. D'après ce rapport, le rassemblement du 14 mars était composé de plusieurs milliers de personnes, et les citoyens les plus influents y ont pris part, «usant de leur droit de discuter les graves questions qui intéressent la ville» et plus loin: «Vivement impressionné par un désir de justice dû au parjure et à la subordination, le peuple, dans un élan spontané, a agi de telle façon qu'il serait difficile de déterminer le degré de responsabilité de chacun. L'enquête détaillée ne révèle aucun fait qui puisse autoriser la mise en accusation des personnes dénoncées.»