L'Illustration, No. 2517, 23 Mai 1891
Part 4
La _Grande nation (1870-1871)_ par E. Horn; préface de Jules Simon. (E. Plon et Nourrit, édit.)--La _Grande nation_ est la France. Ce titre témoigne à lui seul des sympathies de l'auteur pour notre pays; il pourrait suffire, en retour, à assurer la nôtre à l'écrivain, si le mérite de l'ouvrage ne s'en chargeait d'autre part. Édouard Horn est mort en 1875, député au parlement de Pesth. Hongrois de naissance et de coeur, il était Français d'adoption et avait appartenu de longues années, sous l'empire, à la rédaction du _Journal des Débats_, où les idées libérales l'avaient eu pour défenseur. La _Grande nation_ est la réunion d'articles publiés par lui en 1870-1871, dans le _Heuer-freier Lloyd_ de Pesth, dont il était directeur, et que son fils a traduits. Si pénibles que soient toujours les retours vers un passé douloureux, il n'est pas sans enseignement, après vingt années écoulées, de suivre, avec autrui, la succession de faits dont la blessure a pu, sur le moment, dénaturer la valeur; il n'est pas sans réconfort de les voir juger par un esprit large et de constater la foi que l'Europe a toujours eue et conserve encore, quoi qu'elle fasse, dans le rôle civilisateur reconnu à la France. C'est à l'étranger qu'on apprend à connaître son pays; pour qui ne peut courir le monde, un livre supplée au voyage; il nous montre, par ce que les autres pensent de nous, ce que nous pouvons penser d'eux-mêmes, et le fond que nous pouvons faire sur leur amitié.
L. P.
_Rome (de 754 à 63 avant J.-C.)_ par Marius Fontane. 1 in-8°, 7 fr. 50(Lemerre).--C'est le septième volume de l'_Histoire universelle_. L'auteur le fait commencer à la date précise de l'an 754, où des hommes, venus d'Albe-la-Longue, tracèrent l'enceinte d'une ville, sur le bord du Tibre, à cinq lieues de la mer, entre sept collines protectrices, religieusement, selon le rite étrusque. Ecartant l'origine grecque, comme fabuleuse, il dégage la Ville Éternelle des légendes et des symboles, pour nous la montrer, aux premiers jours, comme un asile et un repaire, un campement d'exilés et de malfaiteurs, foule d'aventuriers et de proscrits, à qui l'on refusait des épouses lorsqu'ils sollicitaient un mariage. Les destinées de Rome sont contenues dans cette origine: dès la première heure, apparaît et demeure pour y présider le droit de guerre, d'extermination et de vol, le droit de conquête dont elle admet et proclame la légitimité supérieure, «si bien que les Romains, exerçant le métier des armes comme une profession lucrative, finiront par croire à la grandeur de leur mission, et magnifiquement, soumettant et exploitant les peuples, épuiseront leur force, dilapideront leurs biens, déshonoreront leur génie.» On voit qu'on peut compter sur l'indépendance d'historien de l'auteur. Son admiration pour les anciens maîtres du monde est des plus modérées. M. Marius Fontane n'accepte pas, loin de là, toutes les idées reçues. Nous pouvons, de notre côté, ne pas accepter toutes les siennes; mais les qualités de son style, jointes à la nouveauté de ses vues, doublent l'attrait de son remarquable ouvrage.
L. P.
_Nouvelles_, par Claude Vignon. L'éditeur Lemerre met en vente, dans sa «Petite Bibliothèque littéraire», un volume de Nouvelles de Claude Vignon, qui comprend quelques-unes des meilleurs pages de cet écrivain distingué: _Un Accident, Paradis perdu, la Statue d'Apollon_ et l'_Exemple_.
Ces nouvelles sont précédées d'une intéressante notice de Jules Simon ainsi que d'une lettre de Claude Vignon à un de ses éditeurs, lettre qui est une véritable profession de foi littéraire.
M. CARNOT A LIMOGES
On a fait au Président de la République, à Limoges, un accueil qui a dû aller profondément au coeur de M. Carnot puisqu'il venait dans sa ville natale visiter des compatriotes. Partout, d'ailleurs, ce sont les mêmes acclamations qui saluent le passage du chef de l'État.
Pendant son séjour à Limoges, M. Carnot a distribué les récompenses du dix-septième concours fédéral de gymnastique. Pour qu'aucun retard ne vint priver les concurrents du grand honneur de recevoir solennellement les médailles conquises, les opérations du concours et les exercices avaient eu lieu la veille et l'avant-veille de l'arrivée du président de la République.
C'est sur la grande place appelée le Champ de Juillet que la distribution des récompenses a eu lieu. Le terrain est de vastes proportions et la décoration était magnifique. Un quadrilatère de tribunes se dressait, tout flamboyant de drapeaux, de guirlandes et d'oriflammes, tout noir de monde à l'heure de la cérémonie. A l'entrée principale, un arc-de-triomphe monumental faisait face à la tribune présidentielle.
M. Carnot est arrivé à trois heures, après le déjeuner qui avait eu lieu en son honneur à la préfecture. Il a pris place dans sa tribune; à sa droite était M. Bourgeois, ministre de l'instruction publique; à sa gauche, M. Constans, ministre de l'intérieur, M. le général Galland. M. Prudhomme, président de la Société de gymnastique de Limoges et président de l'union des Sociétés de gymnastique de France, a souhaité la bienvenue à M. Carnot et l'a remercié du bienveillant intérêt que le chef de l'État témoigne, pour la troisième fois, à une oeuvre virile et essentiellement patriotique. M. Carnot a répondu qu'il connaissait les sentiments des Société de gymnastique; et, pour reconnaître les services qu'elles rendent au relèvement national, il a attaché sur la poitrine de leur président la croix de la Légion d'honneur.
La distribution des récompenses a commencé ensuite. Au pied de la tribune étaient venus se placer les porte-étendards et porte-guidons des sociétés récompensées accompagnés des présidents respectifs et d'un collègue. A la lecture de l'appel, le porte-étendard de la société récompensée sortait des rangs avec les deux camarades qui l'accompagnaient; le porte-étendard restait au bas des gradins avec l'un de ses compagnons. Et, tandis qu'il saluait du drapeau, le troisième délégué montait auprès du président pour recevoir la récompense que M. Carnot remettait en prononçant quelques paroles d'éloges.
Après la distribution des récompenses, les sociétés de gymnastique ont exécuté des mouvements d'ensemble avec une précision et une correction que le public a vivement applaudies.
INAUGURATION DE L'EXPOSITION FRANÇAISE DE MOSCOU
Nous avons donné, dans notre numéro du 17 janvier de cette année, une vue panoramique des bâtiments affectés à l'Exposition française de Moscou. Cette exposition réunit dans ses diverses classes des échantillons assez nombreux et choisis avec goût de tous les produits que le travail français a intérêt à exporter: tissus, denrées alimentaires, vins, liqueurs, parfumerie, jouets, bibelots, tous plus ingénieux les uns que les autres.
Nos principales industries d'art, céramique, bronze, orfèvrerie, joaillerie, ont tenu à honneur d'y exposer des modules nouveaux qui seront remarqués même après ceux qu'on a admirés en 1889 au Champ-de-Mars. Enfin 500 peintres et sculpteurs se sont joints aux 1,500 exposants des sections industrielles et ont envoyé à Moscou le meilleur de leurs oeuvres, déjà connues ou inédites.
On sait que l'empereur de Russie a accordé très gracieusement à l'entreprise française la libre disposition de l'édifice dans lequel a été installée l'Exposition nationale russe de 1882. A l'exemple du souverain, les autorités russes de tout ordre ont aidé de leur mieux nos compatriotes dans le difficile travail d'une organisation si lointaine, souvent entravée et un peu retard et par un hiver dur et prolongé. Il n'est que juste de remercier l'administration russe de ses prévenances.
Samedi 9 mai (date française), a eu lieu l'ouverture. La cérémonie a été à la fois officielle et religieuse, suivant le désir exprimé par les autorités russes et le voeu de la population. Pour les Russes, une bénédiction est le prologue obligé de toute inauguration, qu'il s'agisse de l'entreprise la plus profane, même d'un théâtre. On avait donc transporté en équipage dans le pavillon d'honneur l'image sainte de la vierge d'Iverski, l'_icône_ le plus renommé de la Russie, qui garde, pour ainsi dire, dans sa petite chapelle, la porte du Kremlin.
Devant cette image, un des membres du haut clergé de Moscou, qui a le rang d'évêque, plusieurs popes en riches ornements sacerdotaux et un choeur religieux ont coopéré à la bénédiction Après un _Te Deum_, l'évêque a prononcé une longue allocution, puis il a fait le tour de l'assistance en jetant de l'eau bénite sur les installations de la galerie d'honneur. La partie religieuse de la cérémonie s'est terminée par des prières et une espèce de _Magnificat_. Notre dessin représente le moment où le cortège ecclésiastique va quitter l'estrade pour faire le tour de la galerie. L'évêque tient le goupillon; il est coiffé d'une magnifique mitre de filigrane d'or serti de pierreries et d'images saintes peintes sur émail. A gauche se tiennent les chantres; à droite sont les principaux personnages de la Commission française et des autorités russes; M. Dietz-Monnin, vice-président de la Commission de l'Exposition, remplaçant le président Teisserenc de Bort, retenu à Paris; à côté de lui M. Flourens, ancien ministre des affaires étrangères. La principale figure militaire est celle de S. E. le général Kostanda, gouverneur intérimaire de Moscou, qui, après la bénédiction, a déclaré l'Exposition ouverte et ajouté dans un bref discours que «Moscou, coeur de la Russie, accueillait avec une chaude sympathie l'oeuvre française de l'Exposition.»
LA TORPILLE AUTOMOBILE DIRIGEABLE SIMS-EDISON
Une intéressante expérience a eu lieu tout récemment aux chantiers de Graville au Havre appartenant à la Compagnie des Forges et Chantiers: il s'agissait des essais d'une torpille automobile dirigeable.
On sait que les torpilles automobiles sont des appareils, véritables projectiles, qui, par le jeu d'un moteur contenu dans leurs flancs, se meuvent en avant, entre deux eaux, dans une direction donnée, et font explosion au contact du but visé. Mais elles présentent cet inconvénient que, lorsqu'elles ont quitté l'appareil de lancement, elles sont à la merci des flots et ne peuvent pas, par elles-mêmes, rectifier la direction primitivement donnée, de telle sorte qu'elles manquent souvent le but.
Pour obvier à cette imperfection capitale, on a imaginé les torpilles automobiles dirigeables, conservant avec le point de départ une communication qui permet de diriger, de modifier au besoin leur allure et leur marche, enfin de produire l'explosion au moment voulu.
C'est dans cet ordre d'idées qu'a été conçue et exécutée la torpille Sims-Edison que représentent nos dessins.
Elle se compose de deux parties: le flotteur et le poisson.
Le flotteur en feuilles de cuivre laminé est rempli d'une substance légère, insubmersible. Il n'est là que pour soutenir le poisson à un niveau constant au-dessous de la surface de l'eau; son avant est, en effet, taillé en forme d'étrave très oblique et très tranchante pour lui permettre de glisser au-dessous des obstacles ou de les fendre pour les traverser. Le poisson, qui est la torpille proprement dite, est relié au flotteur par des entretoises d'acier. Ces dispositions se voient bien sur notre dessin.
Le flotteur est formé de quatre compartiments étanches: celui de l'avant renferme l'explosif dont la charge peut être portée à 225 kilogrammes; le second compartiment ne renferme que de l'air, il sert à isoler la partie explosive; le troisième contient 3,500 mètres de câble, composé de 2 fils, soigneusement enroulé sur une bobine creuse et pouvant se dérouler par l'arrière de la torpille au moyen d'un tube qui y est adapté. Ce câble a 1 centimètre de diamètre seulement et une densité égale à celle de l'eau de mer, de telle sorte que, déroulé, il flotte, et que l'eau qui s'introduit à sa place dans l'appareil n'en augmente pas le poids.
Le compartiment de l'arrière renferme le moteur électrique qui actionne à 800 tours à la minute l'hélice, et donne une vitesse de 20 noeuds. Il est surmonté d'un petit gouvernail.
Le poids total de la torpille est de 1,360 kilogrammes, sa longueur est de 8 mètres. Elle se met à l'eau au moyen de porte-manteaux comme un canot ordinaire. Une petite sphère rouge de repère, placée au-dessus de l'eau à son avant, permet d'en suivre les évolutions.
Voyons comment on va pouvoir la diriger. Notre dessin représente l'opérateur à l'oeuvre.
Une machine placée à terre fournit le courant continu, lequel traverse une table de commutation devant laquelle l'opérateur est placé.
Avant la mise à l'eau, l'extrémité du câble de la torpille est fixée aux commutateurs. Dès que le courant passe, il va actionner le moteur électrique de la torpille qui se met en marche, déroulant au fur et à mesure son câble derrière elle.
Nous ne pouvons donner ici la description trop technique du moteur: disons seulement qu'il est à deux pôles et a ses inducteurs roulés en séries, de telle sorte que le sens de la rotation est indépendant de celui du courant qui le traverse et que l'on a ainsi la faculté de pouvoir à volonté inverser le sens de ce courant. Cette inversion est alors mise à profit pour enflammer la charge explosive au moyen d'une bobine intermédiaire, dans laquelle le courant de marche ordinaire ne produit qu'un circuit d'une trop faible force pour enflammer l'amorce, mais dans laquelle l'inversion brusque de ce même courant de marche ordinaire produit par contre une tension suffisante pour produire cette inflammation.
La manoeuvre du gouvernail se fait à peu près de la même manière à l'aide d'un électro-aimant polarisé et d'un inverseur placé sous la main de l'opérateur: les courants inversés, suivant qu'ils sont envoyés dans un sens ou dans un autre, mettent la barre en position et permettent de rectifier à chaque instant la marche ou de faire même virer complètement bord sur bord la torpille.
C'est ce que l'on voit exécuter dans notre dessin est la torpille qui file dans la direction de la pleine mer est ramenée par la manoeuvre de l'inverseur droit sur le piquet qui est le but qu'elle doit atteindre.
Ces essais ont remarquablement réussi. L'opérateur, ainsi qu'on le voit, est chaussé de bottes isolantes et a des gants en caoutchouc, précautions justifiées par les tensions élevées dont on fait usage et qui sont de 25 ampères et 1,300 volts, capables de donner la mort ou de provoquer de graves accidents.
Nous ne pouvons juger ici la valeur de la torpille dirigeable Sims-Edison comme engin de guerre, l'expérience à cet, égard prononcera. Mais, comme application ingénieuse et savante de l'électricité, elle constitue très évidemment un énorme progrès.
DECK
Depuis les belles époques de Rouen et de Nevers, la faïence française subissait une éclipse: l'homme qui a su lui rendre son éclat, Deck, vient de mourir.
Il est né en Alsace en 1823; à peine âgé de vingt ans, il met sac au dos et fait son tour comme compagnon poêlier; il parcourt à pied toute l'Autriche, réparant les poêles de faïence dans les pays ou on était encore assez heureux pour brûler du bois, il s'arrête dans les villes deux jours ou deux mois selon l'ouvrage, il gagne en moyenne deux francs par jour, mais il fait une ample provision de remarques et d'observations. Il désire Paris, il s'y rend; il se fait embaucher dans une fabrique de poêles; d'ouvrier il devient contremaître, puis il s'établit fort modestement rue Saint-Jacques; sans argent il se contente d'abord de travailler pour les autres et de faire cuire au dehors; il est apprécié et peut enfin avoir son four. Il commence par un genre qui se rapproche de l'énigmatique faïence d'Oiron; puis il se prend d'amour pour les faïences anciennes de la Perse à émaux transparents. Bientôt il excelle, et trouve cet émail turquoise, chaud, lumineux, ombrant par accumulation, bleu à la lumière artificielle; mais il ne s'arrête jamais et montre ces admirables fonds d'or que lui ont inspiré les mosaïques de Saint-Mate de Venise. Alors il s'attaque à la porcelaine, retrouve le flambé des Chinois et le céladon que les modernes fabricants de la Chine ne savent plus reproduire.
Les honneurs lui arrivent, il est nommé membre de la commission de Sèvres, chevalier de la Légion d'honneur; il reste modeste et laborieux, toujours épris de son art; il ne recherche pas la fortune, il ne se doute pas des affaires, et n'a pas le sens du commerce: c'est un céramiste de race, sacrifiant tout à son métier.
La direction de notre Manufacture nationale de porcelaine est vacante; en 1887, le gouvernement lui offre la place, il l'accepte non sans hésitations et voilà l'ancien ouvrier poêlier à Sèvres; le simple soldat est devenu maréchal de France. Déjà miné par la maladie, il se met à l'oeuvre, compose une pâte nouvelle, reprend la porcelaine tendre, mais la mort le surprend.
Sa vie a été bien remplie, elle prouvera ce que peuvent le courage, la persévérance, la science unie au bon sens, le calme et le sentiment de la valeur personnelle.
Z.
GRISÉLIDIS
_Grisélidis_, le mystère que vient de représenter la Comédie-Française, se déroule dans des décors qui rappellent l'art symbolique des primitifs; les enluminures des missels, les fleurettes et les grandes lettres peintes qui enjolivent les grimoires, les vitraux de cathédrales, ont inspiré le metteur en scène comme les poètes. C'est le cadre qu'il faut à Grisélidis, la marquise de Saluces, une soeur,
Des vierges en or fin d'un livre de légendes Dans un flot de velours traînant leurs petits pieds.
La gravure que nous publions représente la dernière scène du troisième et dernier acte. Celui-ci se passe, comme le premier, dans l'oratoire de dame Grisélidis. Le panneau de droite est occupé par un beau triptyque dont les volets s'ouvrent ou se ferment sur une statue de Sainte-Agnès, foulant sous ses pieds un diable sculpté... Le fond est garni d'une large tapisserie que surmonte une fresque, où l'on voit peinte une scène de l'Histoire sacrée... La fenêtre a vue sur la campagne verdoyante. De hautes stalles et des coffres en bois sculpté meublent l'oratoire.
Donc, le diable n'a pas eu raison de la vertu de dame Grisélidis, et, pour se venger, pour la mettre à une dernière épreuve, il lui a ravi son fils, l'enfantelet Loys. Le marquis de Saluces, qui arrive de la croisade et se croyait trompé, vient de reconnaître son erreur, mais, en même temps, il apprend le rapt de son fils... Alors, un miracle s'accomplit. La croix de l'autel se change en une épée flamboyante: elle met en fuite le diable qui disparaît derrière la tapisserie avec un dernier ricanement. On ouvre les volets de la niche de Sainte-Agnès, qu'un instant auparavant les châtelains avaient trouvée vide, non sans un grand effroi: Sainte-Agnès a repris sa place et elle porte le petit Loys dans ses bras. Le miracle est complet: ce sont les prières ferventes de dame Grisélidis qui l'ont obtenu du ciel. Vassaux, tenanciers, hommes d'armes, bergers et lavandières tombent à genoux, devant cette manifestation non équivoque de la faveur dont Dieu le père et les saints entourent la demeure et la famille du marquis de Saluces: il passe sur cette scène comme un souffle de la foi qui inspirait Fra Angelico da Fiesole.
Ad. Ad.
ANIE
Roman nouveau, par HECTOR MA LOT
Illustrations d'ÉMILE BAYARD
Suite.--Voir nos numéros depuis le 21 février 1891.
Mais dès le surlendemain Barincq alla déjeuner chez sa fille, anxieux de savoir si Sixte avait ouvert le paquet; il le trouva intact, comme il l'avait noué lui-même, sur la table de Sixte.
--Tiens, ton mari n'a pas ouvert ce paquet? dit-il.
--Quand Sixte rentre, il est tellement écoeuré des paperasses que le général lui fait lire ou écrire qu'il a l'horreur des papiers.
--Il ferait tout de même bien de ne pas le laisser traîner: c'est toute sa jeunesse qui est là-dedans.
--Je le lui dirai.
Le vendredi, quand il revint sous un prétexte quelconque, car il n'avait pas l'habitude de faire deux voyages par semaine à Bayonne, le paquet était toujours dans le même état.
Il attendit le dimanche; mais ni Anie ni Sixte ne parlèrent de rien; donc il n'y avait rien, semblait-il.
Ce fut seulement dix jours après, que Sixte rentrant un soir de mauvais temps avant sa femme, retenue par l'odieux enchaînement des visites quelle avait à rendre et dont la comptabilité exigeait une tenue de livres, ouvrit le paquet, n'ayant rien de mieux à faire.
Pas bien intéressantes pour lui ces lettres, dont les premières, qu'il avait oubliées, étaient écrites dans un style enfantin, que paralysait encore le respect envers celui auquel il s'adressait.
Les laissant de côté il prit la liasse des comptes qui, par les chiffres seuls des factures, était plus curieuse.
--C'était cela qu'on avait dépensé pour lui; cela qu'il avait coûté.
Comme il les parcourait les unes après les autres, ses yeux tombèrent sur une feuille de papier timbré, de l'écriture de M. de Saint-Christeau.
Qu'était cela?
Il lut.
Mais c'était le testament de M. de Saint-Christeau, celui qu'il connaissait, celui que l'inventaire devait faire trouver, et qui avait échappé sûrement aux recherches du notaire, parce qu'on n'avait pas pris ces factures les unes après les autres, pour les classer, et qu'il s'était glissé entre deux papiers insignifiants.
Avant qu'il fut revenu de sa surprise, sa femme rentra, et, comme à l'ordinaire, vint vivement à lui pour l'embrasser.
--Tiens, dit-elle, tu te décides à lire ces papiers?
Mais elle n'avait pas achevé sa question, qu'elle s'arrêta stupéfaite de la physionomie qu'elle avait devant elle.
--Qu'as-tu? Mon Dieu, qu'as-tu? demanda-t-elle.
--Voilà ce que je viens de trouver, lis.
Il lui tendit la feuille.
--Mais c'est le testament de mon oncle Gaston! s'écria-t-elle, dès les premières lignes.
--Lis, lis.
Elle alla jusqu'au bout; alors le regardant:
--Que vas-tu faire? demanda-t-elle d'une voix qui tremblait.
--Mais que veux-tu que je fasse? répondit-il. Imagines-tu que je vais m'armer de ce testament pour troubler ton père, si heureux d'être le propriétaire d'Ourteau? Pour qui travaille-t-il? Pour nous. A qui donne-t-il ses revenus? A nous. Non, non, ce testament, que je ne suis pas fâché d'avoir d'ailleurs, par un sentiment de reconnaissance envers M. de Saint-Christeau, ne sortira jamais de ce tiroir, dans lequel je vais l'enfermer, et ton père ignorera toujours qu'il existe.
Elle lui jeta les bras autour du cou, et l'embrassa nerveusement, avec un flot de larmes.
--Mais que pensais-tu donc de moi? dit-il.
--C'est de fierté que je pleure.
IV
De temps en temps, Sixte parlait de d'Arjuzanx à sa femme: ou bien il avait reçu sa visite, ou bien ils s'étaient rencontrés par hasard; en tous cas, au grand ennui d'Anie, les relations continuaient entre eux, et rien n'annonçait qu'elles dussent finir.
Un jour, il lui annonça d'un air assez embarrassé que d'Arjuzanx, qui venait de louer une villa à Biarritz, l'avait invité à pendre la crémaillère avec quelques amis: de la Vigne, Mesmin, Bertin.
--Tu as accepté?
--Je peux me dégager.
--Il ne faut pas te dégager.
--Si cela t'ennuie.
--C'est toujours un chagrin pour moi de ne pas t'avoir, mais je serais ridicule de vouloir te confisquer: on ne me trouve déjà que trop accapareuse.
--Ne t'inquiète donc pas de ce qu'on trouve ici ou de ce qu'on ne trouve pas.
--Mais si; c'est mon devoir de m'en inquiéter: je ne dois pas te rendre heureux seulement par ma tendresse, je dois aussi m'appliquer à te faire une vie à l'abri de toute critique; avec votre camaraderie militaire, personne plus que vous n'est exposé aux interprétations bizarres; ne devez-vous pas être tous coulés dans le même moule? Va donc dîner chez M. d'Arjuzanx et amuse-toi bien comme les autres. En réalité, ce qui m'ennuie le plus, ce n'est pas que tu ailles chez M. d'Arjuzanx, mais c'est que tu sois obligé un jour ou l'autre de lui rendre ce dîner.
--Il vaut donc mieux ne pas y aller.
--C'est bien difficile.
--Alors?