L'Illustration, No. 2512, 18 Avril 1891

Part 4

Chapter 43,729 wordsPublic domain

Le Nouvel armorial du bibliophile contient plus de 2,500 marques bibliographiques; écussons, chiffres ou monogrammes, devises ou légendes. Le tout, accompagné de nombreux modèles de reliure artistique tirés des bibliothèques particulières les plus célèbres, tant de la France que de l'étranger.

_Répertoire de la Comédie-Française_, tome VII, 1890, par Charles Gueullette (Librairie des Bibliophiles.)--Excellent ouvrage et joli volume. Les amateurs de théâtre et les bibliophiles le guettent suffisamment pour qu'il soit à peu près inutile de leur en signaler la publication. Aussi le faisons-nous pour mémoire et presque, oserons-nous dire, pour notre satisfaction personnelle. Spirituelle préface de M. Henri de Lapommeraye, ayant pour sujet la bienfaisance des artistes de la Comédie. Portrait de Mlle Blanche Pierson gravé à l'eau-forte par Abot.

_Agora_, par M. Brau de Saint-Pol-Lias (1 vol., chez Calmann-Lévy, 3, rue Auber et à la Librairie Nouvelle). Les romans exotiques sont à la mode, et Pierre Loti a fait de nombreux imitateurs. Dernièrement nous parlions ici même du récent ouvrage de M. Dargène, _Sous la croix du Sud_, qui nous fait vivre, avec une intensité de sensations vraiment merveilleuse, en pleine Calédonie. Aujourd'hui M. Brau de Saint-Pol-Lias nous mène en Australie, dans un récit charmant, tout plein de sentiment. Décidément nous avons assez de notre vieille Europe, et les pays exotiques deviennent la fontaine de Jouvence ou vont s'abreuver nos jeunes écrivains. Ne nous en plaignons pas, nous que le sort condamne à voyager autour de notre chambre.

_Bibliothèque de l'Enseignement des Beaux-Arts: La Musique française_, par H. Lavoix fils. 1 vol. in-4° de 350 pages orné de 200 gravures. 3 fr. 50 (Maison Quantin, May et Motteroz, directeurs).--Résumé lucide et bien complet de ce que doivent savoir sur l'École française de musique l'artiste et l'homme du monde, oeuvre de sincérité et de patientes recherches, qui vient à point pour remettre en lumière et en honneur notre musique nationale, tragique, dramatique ou comique, en présence de l'envahissement de l'influence wagnérienne.

_Guide Jacquot_. Ouvrage de luxe. Reliure simple, 500 pages avec magnifique carte du Sud-Ouest, gravée par Erhard frères, spécialement pour le guide. Prix du premier volume (VIe région, Pyrénées) 5 fr. En vente au _Veloce Sport_, 3, rue du Château-Trompette, Bordeaux, et chez les principaux libraires..

Ce premier volume d'un ouvrage considérable auquel M. André Jacquot, inspecteur adjoint des Forêts, travaille depuis quatorze ans, vient d'attirer vivement l'attention des sportsmen.

Depuis que le chemin de fer a remplacé la diligence du bon vieux temps, nos belles routes de France, si pittoresques, ont été malheureusement bien délaissées.

Avec l'apparition du vélocipède, et son succès inespéré, elles sont brusquement revenues en faveur. Un _vade-mecum_ manquait à nos cyclistes français.

C'est à ce travail considérable, qui ne comprendra pas moins de onze volumes, que M. André Jacquot vient de consacrer son talent et son expérience.

Le premier volume du guide Jacquot donne la description fidèle et complète de toutes les routes du sud-ouest de la France, situées au sud d'une ligne idéale, allant de l'embouchure de la Gironde à Narbonne et Perpignan. Soit environ 10,000 kilom. de route.

État des routes, inclinaisons du sol, distances kilométriques de village à village, rien n'a été oublié dans ce guide précieux appelé à rendre d'inestimables services, non seulement aux cyclistes, mais en général à tous les sportsmen de la route.

Nous félicitons nos confrères du _Veloce-Sport_ de cette belle édition que nous ne saurions trop recommander au monde sportif français.

NOS GRAVURES

L'ASSASSINAT DE DEUX FRANÇAIS AU SÉNÉGAL.

Au moment même où, par la publication de nos documents sur les exécutions du Soudan (1), nous protestions contre un système de «civilisation» qui ne peut avoir, selon nous, que de funestes conséquences, un grave événement--l'assassinat de deux Français--survenait, comme pour appuyer d'un douloureux exemple notre démonstration. Sans vouloir établir, en effet, un rapport direct entre ces faits, n'est-on pas amené à se demander si les uns ne sont pas la conséquence inévitable des autres? C'est l'histoire des Espagnols au Mexique, c'est l'histoire, pourrait-on dire, de tous les peuples conquérants qui, reçus en amis d'abord dans les pays qu'ils rêvent de soumettre, ne tardent pas à y déchaîner la sauvagerie par leurs propres excès. Un homme qui connaît admirablement le Sénégal et dont le nom fait autorité en matière de colonies et de colonisation, M. de Lanessan, vient précisément de traiter la question dans un excellent article dont nous détachons les deux passages suivants:

«Dans ma jeunesse, j'ai connu cette même partie de la côte occidentale d'Afrique aussi paisible et favorable aux Français qu'il est possible de l'imaginer. On pouvait aller partout sans armes et avec la certitude de trouver le meilleur accueil. Dès qu'on mettait le pied dans un village, on était entouré par la population entière, avec les chefs en tête, et c'était à qui nous prodiguerait le plus d'amitiés...» ......................................................................

[Note 1: Voir à ce sujet la note, page 342 du présent numéro.]

«Il paraît que tout cela est changé. Les villages s'insurgent, nos commerçants sont assassinés et nos explorateurs sont obligés de rebrousser chemin pour éviter le même sort.

«Est-ce qu'il n'y a pas lieu de se demander quelles sont les causes d'une transformation aussi profonde des dispositions du pays à notre égard? Si l'on cherchait bien, je suis convaincu qu'on trouverait l'origine de ces faits dans quelque faute plus ou moins grave, commise par nos nationaux, dans quelque violation des coutumes de ces gens, dans quelque brutalité à l'égard des femmes ou des violences envers les chefs.»

On ne saurait mieux dire, assurément. Aussi avons-nous été plus tristement émus que surpris par la dépêche du Sénégal nous annonçant que deux négociants français, MM. Adolphe Voituret et Édouard Papillon, partis de Marseille le 10 février dernier avec un troisième compagnon, M. Émile Palazot, avaient été assassinés par les indigènes de la rivière Laou, à Kenassou, village situé à 60 kilom. de la côte.

MM. Voituret et Papillon avaient été envoyés sur la côte d'ivoire par la société d'études de l'Ouest africain, pour établir des relations entre la France et les tribus de la rivière Laou. Ils étaient débarqués, dans les premiers jours de mars, à Grand-Bassam, à mille kilomètres environ à l'ouest du Dahomey. De là, ils avaient longé la côte jusqu'à Gran-Laou, station placée à l'embouchure de la rivière, dont la partie supérieure a été explorée par le capitaine Binger. M. Palazot était resté à Gran-Laou pour recevoir les marchandises expédiées de France. Ses compagnons s'étaient avancés dans l'intérieur avec une escorte de cinquante indigènes. C'est là qu'ils ont trouvé la mort. M. Voituret, officier de réserve, homme d'une rare énergie, était le chef de l'expédition. Il n'avait que trente-deux ans. M. Papillon avait trente-quatre ans. Il s'était vaillamment battu au Tonkin.

Ces hardis explorateurs n'avaient point, comme on pourrait être tenté de le croire, entrepris ce voyage dans un but de spéculation. M. Palazot, notamment, était dans une très belle situation de fortune et ses deux compagnons n'avaient été inspirés, comme lui, que par un sentiment patriotique.

LA CHAPELLE SAINT-JÉRÔME

Il y a quinze jours encore, le public qui visite quotidiennement l'Hôtel des Invalides passait indifférent devant la chapelle Saint-Jérôme. Les dernières volontés du prince Napoléon, qui a manifesté le désir d'être enterré dans cette chapelle, ont appelé de nouveau sur elle l'attention et déterminé une sorte de pèlerinage vers un coin de l'Hôtel complètement oublié.

Des quatre chapelles qui entourent le tombeau de l'empereur, la chapelle Saint-Jérôme est celle qui se trouve à gauche, en entrant par la grande porte de la place Vauban, et le plan qui suit en donne exactement la position.

Les trois issues en sont fermées par des grilles en fer que le public ne franchit pas, mais chaque grille donne juste en face d'une des trois cryptes.

Dans celle du milieu est un autel en marbre blanc, sur lequel est posé un coffret en bronze dont cette inscription indique le pieux emploi:

Ici est renfermé--le coeur de Frédérique-Catherine-Sophie-Dorothée Princesse de Wurtemberg, Épouse de Jérôme Napoléon, Roi de Westphalie, Décédé le 28 novembre 1835.

Dans celle de gauche, un sarcophage en marbre noir et vert des Alpes contient la dépouille mortelle du roi de Westphalie, et l'urne funéraire est surmontée d'une statue en bronze sous laquelle est gravé le nom de Jérôme Napoléon I.

Ce monument fut élevé vers 1862 par l'architecte M. Charles Normand qui avait déjà bâti pour le prince la maison pompéienne de l'avenue d'Antin, et ce même architecte fut chargé par lui de décorer provisoirement la crypte de droite qu'il destinait à ce moment à sa dernière demeure. Mais cette seconde urne, reproduisant fidèlement le modèle de celle du roi de Westphalie, sauf la statue, les aigles et la couronne royale, n'est qu'une simple maquette en bois peint destinée seulement à désigner, sur l'emplacement choisi, l'importance que le monument aurait du avoir.

Triste ironie des choses d'ici-bas! Ce César déclassé n'aura eu toute sa vie qu'un tombeau hypothétique, dans lequel la destinée ne lui a pas accordé de dormir son dernier sommeil.

Ab.

LE MANOMÈTRE DE LA TOUR EIFFEL

Lorsqu'on a construit la tour de trois cents mètres, on n'avait pas seulement pour but, en la montrant au monde entier convoqué à l'Exposition universelle, de faire constater à quel degré de perfection est arrivé en France l'art de l'ingénieur; on se proposait aussi de l'utiliser ultérieurement pour des expériences scientifiques. Pendant la construction tout a été prévu dans ce but, et après les installations du sommet relatives à la météorologie, on continue à monter d'autres appareils qui permettent de faire des expériences impossibles jusqu'alors avec les moyens dont on dispose dans les laboratoires ordinaires.

Le premier de ces appareils qui vient d'être terminé est le grand manomètre à air libre construit sur les indications de M. Cailletet, membre de l'Institut, et offert généreusement à la science par M. Eiffel qui l'a fait construire dans ses ateliers.

L'instrument se compose d'un tube d'acier de 300 mètres de haut qu'on peut remplir de mercure de façon à avoir une pression directe d'environ 400 atmosphères. La base de ce tube arrive au pilier ouest de la tour dans lequel se trouve installé le laboratoire destiné aux observations et que représente la figure 3. Le mercure est renfermé dans le récipient représenté au milieu de notre gravure et au fond duquel aboutit l'extrémité du tube de 300 mètres; la partie supérieure de ce récipient est mise en communication avec une pompe foulante représentée à gauche. Il suffit de manoeuvrer cette pompe pour refouler de l'eau sur le mercure et le forcer ainsi à s'élever peu à peu dans le tube jusqu'au haut de la tour. Ce résultat atteint, la pompe cesse de fonctionner. On sait qu'une colonne de 76 centimètres de mercure représente un atmosphère, on dispose donc au bas de la tour de 330/76 ou 395 atmosphères. Il est clair qu'on peut obtenir toutes les pressions intermédiaires en ne refoulant le mercure que jusqu'à une certaine hauteur dans le tube; mais, celui-ci étant en acier, il était impossible de voir jusqu'où il montait exactement.

On a tourné la difficulté de la façon suivante: De 3 mètres en 3 mètres environ, sur toute la hauteur on a disposé des tubes de verre verticaux qu'on met à volonté en communication avec le tube d'acier au moyen de robinets. Tous ces tubes sont facilement accessibles puisqu'ils suivent tout le temps les escaliers de la tour. Le tube principal ne pouvait en effet être établi sur une ligne droite verticale partant du sommet, il lui fallait pour supports les piliers de la tour et ceux-ci sont inclinés; la figure 2 représente la disposition adoptée pour son installation.

Lorsqu'on veut faire une expérience avec une pression déterminée on envoie un aide à la hauteur correspondante (fig. 1); il ouvre alors la communication dont nous venons de parler, entre le tube d'acier et le tube de verre, et attend l'arrivée du mercure. Il a emporté avec lui un téléphone qu'il relie à la ligne suivant le tube dans toute sa longueur et qui le met en communication avec le laboratoire. Il suit la montée du mercure dans le tube de verre soigneusement gradué et au moyen du téléphone il guide l'opérateur qui manoeuvre la pompe pour l'arrêter au moment voulu. Si, par hasard, le mercure arrivait à dépasser la hauteur du tube de verre, il retomberait par un trop plein dans un tube de fer qui le ramènerait au laboratoire. Toutes les précautions ont été prises pour que les opérations se fassent avec facilité et précision. L'une des principales applications à laquelle pourra servir ce manomètre sera la graduation directe des manomètres de haute pression.

G. Mareschal.

BARNUM

L'Amérique vient de perdre, en Barnum, un homme dont la célébrité, bien que n'étant pas de celles dont s'enorgueillit un peuple, durera autant que le nom--qui est immortel.

Phinéas Taylor Barnum est né à Bethel (Connecticut) le 5 juillet 1810. Son père Philo Barnum était fermier, son grand-père Éphraïm capitaine dans l'armée fédérale des États-Unis. Son père mort le 7 septembre 1825, le jeune Barnum, qui jusque là était resté à l'école, ne dut plus compter que sur lui-même. Il entra comme employé chez James S. Keeler et Lewis Whitlock, collecteurs de la loterie à Grassy Plain. Après avoir épousé le 8 novembre 1829 miss Charity Hallett à New-York, il entra dans le journalisme, et fonda en 1831, à Dunbary, le _Héraut de la Liberté_. C'est à cette époque que commence pour lui le rôle qui a rendu son nom légendaire. Apprenant en 1835 que se trouvait à Philadelphie une vieille négresse présentée comme phénomène de longévité, il s'en rendit acquéreur pour la somme de 1,000 dollars, et l'exhiba comme étant Joice Heth, nourrice de Washington, âgée de cent-soixante-un ans. Dès lors, il avait trouvé sa voie.

Bientôt il rencontre le jeune Charles Stratton, un enfant de cinq ans à qui il en donne onze; il en fait le «Général Tom Pouce», et avec lui parcourt l'Europe de 1812 à 1814; les bénéfices sont tels qu'en se séparant de son pensionnaire devenu trop grand, il lui donne 200,000 francs; en 1850, la tournée qu'il fait en compagnie de la cantatrice Jenny Lind lui rapporte 3,000,000 de francs. Rentré en Amérique en 1859, il ne doute plus de rien et se fait élire au parlement comme démocrate.

Son musée américain et ses tournées en Europe et en Amérique lui avaient rapporté une fortune colossale.

Depuis six mois environ Barnum agonisait à Bridgeport où la mort est venue l'enlever le 6 avril.

ANIE

Roman nouveau, par HECTOR MALOT

Illustrations d'ÉMILE BAYARD

Suite.--Voir nos numéros depuis le 21 février 1891.

Incontestablement Gaston avait passé par des états divers, ballotté entre les extrêmes: un jour croyant à sa paternité, le lendemain n'y croyant pas; malgré tout, attaché à cet enfant qu'il avait élevé, et qui d'ailleurs possédait des qualités réelles pour lesquelles on pouvait très bien l'aimer, en dehors de tout sentiment paternel.

En partant de ce point de vue, il était facile de se représenter comment les choses s'étaient passées et les phases que les sentiments de Gaston avaient suivies.

Un jour, convaincu que le capitaine était son fils, il avait fait son testament pour le déposer à Rébénacq; il y avait certitude chez lui; et, dès lors, son devoir l'obligeait à oublier qu'il avait un frère, pour ne voir que son fils: c'est la loi civile qui veut que l'enfant illégitime ne soit qu'un demi-enfant, et en cela elle obéit à des considérations qui n'ont d'autorité qu'au point de vue social; mais la loi naturelle se détermine par d'autres raisons plus humaines: pour elle un fils, légitime ou non, est un fils, et un frère n'est qu'un frère; en vertu de ce principe, le frère avait été sacrifié au fils, et cela était parfaitement juste. Mais plus tard, un mois avant de mourir, cette foi en sa paternité ébranlée pour des raisons qui restaient à découvrir, puis détruite, le fils, qui n'était plus qu'un enfant auquel on s'était attaché à tort, avait cédé la première place au frère, et le testament avait été repris chez Rébénacq.

Sans doute ce n'était là qu'une hypothèse, mais ce qui lui donnait une grande force, c'était l'endroit même où le testament avait été découvert, non dans le tiroir des papiers de famille, non dans celui qui renfermait les lettres de Léontine Dufourcq et du capitaine, mais dans un autre, où ne se trouvaient que des pièces à peu près insignifiantes.

Est-ce que, si Gaston l'avait considéré comme l'acte de sa dernière volonté, il l'aurait ainsi mis au rancart? au contraire, après l'avoir retiré de chez Rébénacq, ne l'aurait-il pas soigneusement serré?

Pour être subtil, ce raisonnement n'en reposait pas moins sur la vraisemblance, en même temps que sur la connaissance du caractère de Gaston, qui ne faisait rien à la légère.

A la vérité on pouvait se demander, et on devait même se demander pourquoi, l'ayant pris pour le détruire ou le modifier, on le retrouvait intact, tel qu'il avait été rédigé dans sa forme primitive; mais cette question portait avec elle sa réponse, aussi simple que logique: pour le détruire, il avait attendu d'en avoir fait un autre, et vraisemblablement, le jour où il aurait remis au notaire le second testament, expression de sa volonté, il aurait brûlé ou déchiré le papier.

Il ne l'avait pas fait, cela était certain, puisque ce premier testament existait, mais ce qui était non moins certain, c'est qu'il avait voulu le faire; or, lorsqu'il s'agit du testament, c'est l'intention du testateur qui prime tout, et cette intention se manifestait clairement, aussi bien par le retrait du testament de chez le notaire que par le peu de soin apporté à ce papier, insignifiant désormais.

Lorsque nous héritons d'un parent qui nous est proche, d'un père, d'un frère, ce n'est pas seulement à sa fortune que nous succédons, c'est aussi à ses intentions, et c'est par là surtout que nous le continuons.

Serait-ce continuer Gaston, serait ce suivre ses intentions, que d'accepter comme valable ce testament?

De bonne foi, et sa conscience sincèrement interrogée, il ne le croyait pas.

VIII

Ce ne fut qu'après être arrivé à cette conclusion qu'il trouva au matin un peu de sommeil; une heure suffit pour calmer la tempête qui l'avait si violemment secoué, et lorsqu'il s'éveilla, il se sentit l'esprit tranquille, le corps dispos, dans l'état où il était tous les jours depuis son séjour à Ourteau.

Après avoir fait sa tournée du matin dans les étables et la laiterie, il monta à cheval pour aller surveiller les ouvriers; et quand, au haut d'une colline, le caprice du chemin le mit en face de presque toute la terre d'Ourteau qui, avec ses champs, ses prairies et ses bois, s'étalait sous la lumière rasante du soleil levant, il haussa les épaules à la pensée qu'un moment il avait admis la possibilité d'abandonner tout cela.

--Quelle folie c'eût été! Quelle duperie!

Et cependant il avait la satisfaction de se dire que s'il avait cru au testament il aurait accompli cet abandon, si terribles qu'en eussent été les conséquences pour lui et plus encore pour les siens, pour Anie, dont le mariage aurait été brisé, et pour sa femme, dont il retrouvait l'accent vibrant encore quand elle lui disait: «Tant que ça ira bien, j'irai moi-même; le jour où ça ira mal, je ne résisterais pas à de nouvelles secousses.»

Combien eussent été rudes celles qui auraient accompagné leur sortie de ce château qui ne lui avait jamais paru plus plaisant, plus beau qu'en ce moment même, qui ne lui avait jamais été plus cher qu'à cette heure, où il se disait qu'il aurait pu être forcé de le quitter.

Il avait arrêté son cheval et, pendant assez longtemps, il resta absorbé dans une contemplation attendrie, puis, faisant le moulinet avec sa makita qu'une lanière de cuir retenait à son poignet, il se mit en route allègrement.

Jamais on ne l'avait vu plus dispos et de meilleure humeur que lorsqu'il rentra pour déjeuner. Comme Mme Barincq arrivait lentement, d'un air dolent, il l'interpella de loin:

--Allons, vite, la maman, je suis mort de faim.

Et, s'asseyant à sa place, il se mit à chanter un choeur de vieux vaudeville sur un air de valse:

Allons, à table, et qu'on oublie Un léger moment de chagrin. Que la plus douce sympathie Prenne sa place à ce festin.

--A la bonne heure, dit-elle, je t'aime mieux dans ces dispositions que dans celles que tu montrais hier soir.

--Ce qui prouve que la maladie que tu diagnostiquais en moi n'était pas bien grave.

--Il n'en est pas moins vrai qu'elle t'a agité cette nuit; je t'ai entendu dans ta chambre te tourner et te retourner si furieusement sur ton lit que, plusieurs fois, j'ai voulu me lever pour aller voir ce que tu avais.

--Je gagnais de l'appétit.

--Tu ferais bien de le gagner d'une façon moins tapageuse.

Toute la journée, il garda sa bonne humeur et sa sérénité, se répétant:

--Évidemment, ce testament n'a aucune valeur; il ne peut pas en avoir.

Mais, à la longue, cette répétition même finit par l'amener à se demander si, lorsqu'un fait porte en soi tous les caractères de l'évidence, on se préoccupe de cette évidence: reconnue et constatée, c'est fini; quand le soleil brille, on ne pense pas à se dire: «il est évident qu'il fait jour.» N'est-il pas admis que la répétition d'un même mot est une indication à peu près certaine du caractère de celui qui le prononce machinalement, un aveu de ses soucis, de ses désirs? Si ce testament était réellement sans valeur, pourquoi se répéter à chaque instant qu'évidemment il n'en avait aucune? répéter n'est pas prouver.

Et puis, il fallait reconnaître aussi que le point de vue auquel on se place pour juger un acte peut modifier singulièrement la valeur qu'on lui attribue. Ce n'était pas en étranger, dégagé de tout intérêt personnel, qu'il examinait la validité de ce testament. Qu'au lieu d'instituer le capitaine légataire universel, ce fut Anie qu'il instituât, comment le jugerait-il? Trouverait-il encore qu'évidemment il n'avait aucune valeur? Ou bien, sans aller jusque-là, ce qui était excessif, que ce fût Rébénacq qui découvrît le testament, qu'en penserait-il? notaire de Gaston, son conseil, jusqu'à un certain point son confident, en tout cas en situation mieux que personne de se rendre compte des mobiles qui l'avaient dicté, et de ceux qui, plus tard, l'avaient fait reprendre pour le reléguer avec des papiers insignifiants, le déclarerait-il nul? En un mot, les conclusions d'une conscience impartiale seraient-elles les mêmes que celles d'une conscience qui ne pouvait pas sc placer au-dessus de considérations personnelles?

La question était grave, et, lorsqu'elle se présenta à son esprit, elle le frappa fortement, sa tranquillité fut troublée, sa sérénité s'envola, et au lieu de s'endormir lourdement, comme il était naturel après une nuit sans sommeil, il retomba dans les agitations et les perplexités de la veille.