L'Illustration, No. 2512, 18 Avril 1891

Part 3

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Il y a aussi la variété bon enfant qui n'affiche aucune prétention; des croquis griffonnés en marge de la copie d'imprimerie, pendant ces minutes de paresse intellectuelle, qui sont souvent des heures, où la pensée de l'écrivain flotte dans les brouillards; des têtes fantastiques, des silhouettes d'amis qui, par hasard, se sont trouvées rappeler suffisamment la dominante de leurs traits; des coins de paysage, des bouts de maisons où l'on a passé des jours heureux. Il y a enfin la série des phénomènes atmosphériques: fantaisies crépusculaires, ciels chargés d'orages, mares ensanglantées par le soleil couchant, avec leur bordure d'arbres qui se dressent en fantômes; en un mot tout le décor de la peinture littéraire, mis en scène, cette fois, par des littérateurs.

L'exposition est divisée en deux parties: d'un côté le «Louvre», une pancarte nous l'indique, où l'on voit les oeuvres des morts, de l'autre le Luxembourg, où sont rassemblées celles des littérateurs vivants; ceux-ci, sans aucun doute, n'envient pas la gloire de leurs voisins. Victor Hugo est l'un des maîtres du Louvre, avec une série de ses dessins romantiques que l'on a déjà vus dans plusieurs expositions et qui, d'ailleurs, ont été gravés en grande partie: nous avons là d'intéressantes transcriptions graphiques des images de haut pittoresque qui hantaient l'esprit de l'illustre poète, mais elles sont loin d'atteindre à l'éloquence de son langage écrit; le crayon à la main, Gustave Doré est son maître; nul ne l'égale quand il tient la plume. La peinture obéit à des lois de statique, qui sont inéluctables; les jeux de la forme et de la lumière ont pour théâtre le milieu atmosphérique où tout est réglé d'avance, la nature ne livrant rien au hasard. Hugo ne se souciait guère du vrai; ainsi parvient-il difficilement à rendre ses peintures vraisemblables.

Alfred de Musset nous apparaît, au contraire, timide comme un enfant dans ses essais de dessinateur; il ne sort guère du profil et se montre très attentif à saisir la ressemblance de ses modèles.

Timide aussi, mais beaucoup plus sûr de sa main, Théophile Gautier a peint à l'huile et au pastel des portraits qui devaient être ressemblants; on y devine un grand effort vers l'exactitude. Il vaudrait peut-être mieux que cette peinture fût plus mauvaise: au moins pourrait-on invoquer l'inexpérience du célèbre et charmant critique.

Auguste de Châtillon, l'auteur de la _Levrette en paletot_, avait un certain tempérament de peintre: sa tête d'enfant ne déparerait pas l'oeuvre de Couture. Dans le portrait de Baudelaire par lui même, un simple croquis à la plume, le sens artiste existe également; il y a des reprises, des repentirs qui recèlent un coin de vérité. Le plus artiste des maîtres du Louvre des littérateurs, nous le voyons en Jules de Goncourt; sa _Vue de la rue de la Vieille Lanterne_, où Gérard de Nerval alla se pendre, est un excellent morceau d'aquatinte; ses eaux-fortes ont un accent remarquable et une grande liberté de faire; enfin, il peint habilement à l'aquarelle.

Avec M. Edmond de Goncourt, nous rentrons dans le monde des vivants; il expose une délicate aquarelle, rehaussée de plume, où le portrait de son frère est spirituellement dessiné, quoique sans grand respect pour l'anatomie des formes. Cette oeuvre, comme d'ailleurs la plupart de celles qui sont exposées par les autres littérateurs contemporains, pêche par le dessin. Nous trouvons çà et là de jolies touches de couleurs, des impressions d'ensemble agréablement résumées, des idées de peinture fort intelligentes, c'est le dessin qui trahit l'inexpérience des exposants. Aussi s'adressent-ils de préférence au genre qui leur semble le plus apte à masquer leur défaillances; l'aquarelle avec ses tons frais, sa grâce juvénile, cette sorte de beauté du diable qui est en elle, ne s'insurge pas contre les adroits escamotages qu'on lui fait subir; elle est d'autre part fertile en heureuses rencontres dont le pinceau le plus naïf peut avoir l'aubaine; joignez à cela la rapidité de l'exécution, la légèreté du bagage quelle comporte, et vous comprendrez que les littérateurs-peintres la tiennent en grande estime. Il y a beaucoup d'aquarelles à l'Exposition dont nous parlons, et il y en a de fort jolies. M. Bergerat, pour son compte, n'en montre pas moins d'une douzaine, faciles, harmonieuses de ton et surtout variées comme faire et comme sujet; il sera un «professionnel» quand il voudra, mais qu'il ne se hâte pas de le vouloir; la plume de Caliban vaut infiniment mieux que son pinceau. M. Ernest d'Hervilly, très adroit metteur en scène, se déclare, au catalogue, élève de l'École des «beaux-arbres»: il fait honneur à cette école nouvelle. M. Henri Morel, enfin, expose d'excellentes marines, et Gyp des éventails d'une coloration charmante; on les croirait exécutés au Japon sur des dessins envoyés d'Epinal.

Les pastellistes sont également nombreux parmi les littérateurs, et certains ont une très réelle habileté. Le poète Jean Rameau voit et peint un peu trop en poète, je veux dire que ses images s'éloignent trop sensiblement de la vérité vraie, mais elles sont fort curieuses d'intention et de composition. M. Firmin Javel, qui a pris pour devise: «Glissez, pastels, n'appuyez pas», est cependant un peu lourd; sans doute parce que sa très réelle organisation de peintre le rend exigeant pour lui-même et qu'il ne veut pas se contenter d'à-peu-près. N'oublions pas de nommer M. Haraucourt, fin et distingué, et M. Louis Gallet.

Les peintres à l'huile ne manquent pas non plus dans la littérature; nous avons Arsène Houssaye qui s'inspire de Diaz; Maurice Montégut, souvent heureux dans ses audaces; Raoul Ponchon qui joue du couteau comme Courbet; Clovis Hugues, bon et solide peintre à l'ancienne; O. Mirbeau et Camille Lemonnier, épris au contraire des hardiesses de l'art moderne, et disciples adroits de l'école dite du «Potage Julienne» ou encore du «Pain à cacheter complémentaire et contrasté».

En résumé, nous partageons la manière de voir du rédacteur du catalogue: cette exposition ne manquait pas à la France, et elle ne prétend nullement à combler une lacune artistique; mais, ajoute M. Bergerat, on peut y passer un bon quart d'heure: c'est beaucoup par le temps qui court.

Alfred de Lostalot.

POIL ET PLUME.--Salon des littérateurs-peintres, ouvert le 11 avril dans les galeries du Théâtre d'Application.

LE MANOMÈTRE DE LA TOUR EIFFEL

LE GÉNÉRAL APPERT

Le général Appert vient de mourir à soixante-treize ans, après avoir fourni une longue et brillante carrière de soldat qui fut couronnée par d'éminents services diplomatiques rendus à la patrie.

On peut en trois dates résumer cette noble existence: Appert gagna sa croix de chevalier de la Légion d'honneur à la bataille de l'Isly; il fut fait grand-officier à Champigny; il a été fait grand-croix au retour de son ambassade à Saint-Pétersbourg. Ainsi, notre glorieuse conquête algérienne, l'héroïsme de la défense nationale, l'habile préparation de nos ententes internationales, les jours de gloire, les jours de deuil et les jours d'espérance de la patrie, doivent quelque chose au général Appert.

Il était né à Saint-Rémy-sur-Bucy (Marne) en 1817. A dix-neuf ans, il entrait à l'École de Saint-Cyr, puis il passait par l'École d'état-major et était nommé lieutenant en 1842. C'est sur la terre d'Afrique que le lieutenant Appert fait ses débuts.

En 1853 le chef de bataillon Appert rentre en France, mais ce n'est point pour longtemps. L'année suivante, on va se battre en Crimée. Appert y est, avec le maréchal Pélissier, qui fut séduit par les brillantes et aimables qualités de son aide-de-camp, et voulut l'emmener avec lui quand il alla à Londres, en 1858, comme ambassadeur. C'est là que Appert fit son apprentissage de diplomate.

Nommé divisionnaire en 1875, le général Appert a commandé de 1880 à 1882 le 17e corps d'armée à Toulouse. Sa carrière militaire devait s'arrêter là, mais il avait encore assez de verdeur d'esprit, et toujours assez de dévouement patriotique pour se tenir prêt à répondre à l'appel de son pays. Il fut appelé à l'ambassade de Saint-Pétersbourg et rendit à la France dans ce haut poste des services que nous n'avons pas oubliés.

RÉEMPOISSONNEMENT DE LA SEINE

Il y a quelques jours a eu lieu à Bougival, un peu au-dessous du barrage de la machine de Marly, l'immersion de 10,000 alevins de truites et de saumons de Californie destinés a réempoissonner la Seine dépeuplée, dans cette région, par les explosions de dynamite qui, l'hiver dernier, assurèrent la dislocation de la banquise formée en cet endroit.

L'opération, assez simple en elle-même, avait attiré un grand nombre de curieux en raison de la publicité exceptionnelle donnée au conflit provoqué par un ingénieur des ponts-et-chaussées qui, sous prétexte qu'il n'avait pas été consulté, s'était opposé à l'immersion des petits poissons. L'affaire se termina, comme on sait, par une forte mercuriale de M. Yves Guyot à l'adresse de son trop zélé subordonné.

Il eût été d'ailleurs bien dommage que cet essai si intéressant n'eut pas lieu, et ne vint, point corroborer les résultats favorables déjà obtenus.

Le saumon de Californie atteint en trois ans le poids de cinq kilogrammes, et est, à partir de ce moment, capable de reproduction. Sa chair est exquise, comparable à celle de la truite dont le développement est moins rapide, mais tout aussi sûr.

Les alevins immergés dimanche n'étaient âgés que de deux mois: les truites mesuraient en moyenne quatre centimètres de longueur, et les saumons sept centimètres. Leur transport a eu lieu dans trois récipients de tôle, pesant ensemble, eau comprise, 350 kilogrammes, et munis de tubes à air par lesquels, durant le voyage, les employés ont, à l'aide de pompes, assuré la respiration des petits poissons.

Notre gravure représente l'immersion, au moment où les cylindres dont la température vient d'être prise et comparée à celle de la Seine pour éviter une transition trop brusque aux alevins, sont descendus avec précaution dans le fleuve.

L'Oeuvre de la civilisation en Afrique.

L'administration des colonies s'est émue des faits signalés par notre dernier numéro. Elle a cherché non pas à les nier, ce qui n'était pas possible, mais à en atténuer la portée, par la note officieuse dont voici le texte.

Un journal illustré a publié, sous le titre de: «l'Oeuvre de la civilisation en Afrique», des dessins à sensation, accompagnés d'une note explicative de laquelle il résulterait qu'à la suite de la prise de Nioro, dans le Soudan, un grand nombre de fugitifs appartenant aux bandes d'Ahmadou auraient été faits prisonniers et tués aux environs de Bakel, sur le haut Sénégal. D'autres auraient été emmenés comme captifs par les habitants des villages avoisinants.

La publication de ces dessins et le récit qui les accompagne sont présentés de manière à laisser croire que l'exécution aurait eu lieu à l'instigation des représentants de l'autorité française.

Nous sommes autorisés à déclarer qu'il n'en est rien.

Il résulte des rapports officiels reçus au sous-secrétariat d'État des colonies qu'un grand nombre de Toucouleurs et Pentils, originaires du Fouta ou de la banlieue de Saint-Louis, et qui s'étaient joints aux bandes d'Ahmadou, ont abandonné la Kaarta après la prise du Nioro. Ils se sont présentés aux environs de Bakel et Matam, cherchant à se frayer de force un passage, pillant et rançonnant les habitants, qui ont eu à se défendre les armes à la main.

Dès que le colonel Dodds, commandant des troupes du Sénégal, a eu connaissance de ces faits, il a offert à ces fugitifs de leur fournir les moyens de rejoindre leurs anciens cantonnements, à condition qu'ils fissent leur entière soumission.

Sept mille environ de ces malheureux, que les fatigues de la route et les privations avaient réduits à la plus grande misère, ont été recueillis à Matam.

Ils ont été nourris par les soins de l'autorité française, qui s'est employée activement à les protéger contre les violences des populations indigènes qu'ils avaient précédemment pillées et rançonnées. C'est dans ce sens que s'est produite l'intervention de nos officiers et de nos administrateurs, fidèles en cela à des traditions d'humanité et de générosité qui ne se sont jamais démenties.

Cette note, qualifiée d'aveu déguisé par quelques-uns de nos confrères, a fait l'objet de la lettre suivante, que nous avons adressée aux journaux qui l'avaient insérée, et qui paraît devoir clore le débat, car elle n'a fait l'objet d'aucune réplique:

«Dans une note relative aux dessins _à sensation_ publiés par l'_Illustration_ sur les exécutions de prisonniers au Sénégal, vous déclarez que ces dessins et le récit qui les accompagne sont présentés de manière à laisser croire que ces massacres auraient eu lieu à l'instigation des représentants de l'autorité française, ce qui serait faux.

En ce qui concerne nos gravures, je me bornerai à vous faire remarquer quelles reproduisent toutes des photographies que je tiens, du reste, à votre disposition.

Quant à notre article, il n'est que le résumé des lettres qui accompagnaient ces photographies. Si nous étions amenés à publier ces lettres, on verrait que notre récit est malheureusement loin de pouvoir être taxé d'exagération.

L'_Illustration_ n'est pas un journal de parti. Nous avons cru devoir dénoncer des faits, mais non attaquer des personnes, et, pour vous donner à cet égard une preuve de notre bonne foi, je vous signale spontanément une particularité que vous ne visez pas et qui pourrait peut-être prêter à une regrettable confusion: la photographie représentant M. le gouverneur de La Mothe et le colonel Archinard à bord de la Cigale est antérieure de trois mois aux exécutions. Nous n'avons pas dit que le voyage de la Cigale fut motivé par ces exécutions, mais il suffit qu'il puisse y avoir doute à ce sujet pour que la loyauté me fasse un devoir de dissiper tout malentendu.

Encore une fois, nous n'accusons personne: nous nous sommes émus de cruautés qui nous affligent comme Français et comme patriotes. S'il y a des responsabilités à mettre au jour, c'est l'affaire du gouvernement et non la nôtre. Mon rôle se borne à établir l'exactitude de nos renseignements.

Veuillez agréer, etc.

Le directeur de l'_Illustration_,

L. Marc.

LES THÉÂTRES

Théâtre-Français: _Une Visite de noces_, comédie en un acte de M. A. Dumas. _Les Fourberies de Scapin_ les trois Coquelin.

La première représentation d'_Une Visite de noces_, au Gymnase, date du 10 octobre 1871. Je n'ai pas oublié l'effet de la répétition générale. Le public de ces dernières répétitions était alors des plus restreints. Quelques habitués du théâtre et quelques amis de l'auteur, tout au plus. La salle n'était pas occupée comme à présent par un millier de spectateurs dont la masse constitue une vraie première, et dont les impressions et le jugement déterminent sans appel le succès ou la chute de l'oeuvre. C'était une dernière épreuve sur laquelle l'auteur et les comédiens avaient la faculté de faire leurs corrections. M. Jules Lemaitre qui réclame, et avec juste raison, contre ces chambrées dangereuses qui ne laissent plus le temps de retoucher la pièce si besoin est, aurait applaudi lui-même à ces petits comités si discrets, où tout pouvait se discuter entre amis, la toile une fois baissée. Et vraiment la _Visite de noces_ avait besoin, plus que tout autre, de ce huis-clos.

Je me souviens encore de mon voisin de stalle. Il connaissait M. Alexandre Dumas; il le savait l'homme de toutes les tentatives, de toutes les audaces; il le suivait donc dans cet acte partout où il lui plaisait de le conduire, avec toute son attention: bon jeu, bon argent, sans se méfier de lui. Il croyait à Mme de Morancé, telle que l'auteur la lui présentait: c'est-à-dire à une femme arrivée à ce point d'impudeur qu'elle donne la liste de toutes ses amours, avec détails à l'appui sur le plus ou moins de mérites de chacun d'eux, et à qui, je vous le demande? à M. de Cigneroy, la première en date de ses passions. Mon voisin me regarda un peu étonné. Je connaissais la pièce et ne fis, par conséquent, aucune réflexion, j'attendais pour jouir de sa surprise. Le dialogue sur la scène s'engagea plus vif encore jusqu'au moment où Cigneroy proposa à Mme de Morancé de partir pour ce temple élevé par le dieu Paphos à Vénus sa mère, et dans lequel, selon la fable, se trouvait un autel merveilleux où brûlait un feu qu'aucune pluie, aucun vent ne pouvait éteindre.

A ce moment, mon voisin parut stupéfait de cette scène. Il était temps que la pièce se retournât. Il était temps de dire que tout cela n'était qu'une comédie jouée par Mme de Morancé. La pièce démasqua alors sa batterie. Mon ami partit en applaudissements: le surlendemain, le public, qui avait passé par les mêmes émotions, fit de même. Il salua de ses bravos redoublés cette indignation de la femme, ce dégoût de Mme de Morancé pour cet homme qui a cru un instant à toutes ces bassesses, à toutes ces souillures. M. Dumas avait pleinement trompé son public, et ce public, qui ne tint pas rancune de ces supercheries, l'en avait chaleureusement remercié. La presse, qui en était à la morale en ce temps-là, se montra assez sévère à cette Visite de noces: elle accusa ses audaces. Le spectateur, lui, se montra plus indulgent, il lui suffisait de s'être intéressé à l'oeuvre. Il ne discute pas; il n'écoute pas entre les phrases, et prend ce qu'on lui donne; rien en deçà rien en delà, il est désintéressé, comme un homme qui, n'ayant pas à juger et à rendre compte de ses jugements, ne se soucie que de l'heure qu'il a devant lui, et se livre à la comédie, si la comédie le prend toutefois.

La situation de la _Visite de noce_ est raide, je l'avoue; le mot est cru et parfois même d'un crudité inquiétante; mais le prodigieux talent de l'auteur sauve et couvre tout; c'est du Dumas, le Dumas des préfaces, net, serré, vigoureux, donnant à sa pensée solide et concise la solidité et la concision de la forme. Cette supériorité ne suffirait pas à elle seule pour assurer la vitalité de l'oeuvre. Il y a là une vérité, exagérée sans doute, comme toutes les vérités mises à la scène. C'est pour cela que la pièce s'écoute avec tant d'attention. Le fait dramatique n'est rien, l'observation est tout. La Rochefoucauld a dit: «La jalousie naît souvent avec l'amour, mais elle ne meurt pas toujours avec lui». M. Dumas met cette maxime en scène; on pourrait plus mal choisir; mais je ne conseille pas aux jeunes auteurs dramatiques d'imiter l'exemple de M. Dumas; il est probable qu'ils ne se tireraient pas comme lui d'affaire dans une aussi grande entreprise. Ce problème psychologique est le plus difficile que j'aie vu poser au théâtre; il ne fallait rien moins que tout le talent de M. Dumas pour le résoudre.

C'est Mlle Bartet qui joue le rôle de Mme de Morancé; elle y est de tous points charmante. Mlle Muller fait Fernande. Cygneroi est joué par M. Le Bargy, qui, à mon avis, ne jette pas assez la bride sur le cou de son rôle. M. Coquelin aîné fait Le Bonnard avec tant de finesse, tant d'esprit, qu'on ne regrette pas qu'il manque de bonhomie.

Avant une _Visite de noces_, nous avons eu les _Fourberies de Scapin_, jouées par les trois Coquelin, c'est-à-dire une des plus complètes interprétations que nous ayons vue de la merveilleuse bouffonnerie de Molière. Coquelin aîné, dans le rôle d'Argante, est un comédien achevé, au-dessus de l'éloge; Coquelin cadet, dans Géronte, dépasse un peu la farce de la comédie italienne; Jean Coquelin, vif, hardi, endiablé, a toutes les heureuses qualités de ses vingt ans; M. Féraudy est bien divertissant dans Sylvestre, Mlle Bertiny bien jolie dans Hyacinthe; Mlle Kalb bien gaie dans Zerbinette, dont le rire a gagné toute la salle. Le jeune Dehelly tient gentiment le rôle de Léandre; M. Boucher joue le personnage effacé d'Octave avec ce goût, ce soin, cette perfection, qu'il apporte dans tous ces rôles de Molière.

M. Savigny.

LES LIVRES NOUVEAUX

_Au Sahara_, par Hugues Le Roux. 1 volume in-12, illustré d'après des photographies de l'auteur gravées par Petit, 3 fr. 50, (Marpon et Flammarion).--Rentré dans sa vie ancienne, l'auteur se demande si tout ce qu'il a vu n'est pas un rêve, et si ce beau pays du mirage il l'a vraiment traversé. Oui, et c'est pour se le prouver sans doute à lui-même qu'il nous a retracé ses souvenirs. Et notre impression est aussi la sienne, à nous qui n'avons pas vu, jointe au grand désir de voir, à l'envie de nous en aller aussi, là-bas, par delà la mer, du côté du désert, à dos de chameau, pendant que cela se fait encore, pendant que le manteau blanc des Arabes erre encore parmi les palmiers, le long des mosquées, pendant que le muezzin chante encore la prière au haut des minarets, avant que le chemin de fer ne sillonne les sables et ne fasse envoler le mirage en reculant la limite du désert. Et sans doute il n'en est que temps. L'heure viendra, l'heure approche de la banalité et de l'uniformité sans merci! Heureux M. Hugues Le Roux d'avoir pu, lui le chroniqueur parisien, faire encore à cheval et à chameau coureur une course de deux mille kilomètres entre le Maroc et la Tunisie! Cela n'est pas encore banal, et c'est voir le désert comme il doit être vu.

_Les artistes célèbres: Corot_, par Roger-Milès. Ouvrage accompagné de 30 gravures (Librairie de l'Art, 29, cité d'Antin).--Peu d'artistes ont laissé plus de sympathies et les ont mieux méritées que le peintre des brumes matinales et des paysages crépusculaires. Il fallait un poète pour le présenter aux lecteurs et M. Roger-Milès avait ce qu'il faut pour remplir la tâche. Aussi lira-t-on avec plaisir les pages d'excellente critique qu'il lui a consacrées en les semant de ces délicates et touchantes anecdotes qui achevaient de faire admirer le peintre en faisant aimer l'homme.

_Nouvel armorial du bibliophile_. Guide de l'amateur des livres armoriés, par M. Joannis Guigard. (Paris, E. Rondeau, 1891, 2 vol. gr. in-8° de 900 pages en tout. Prix: 50 fr.)--Voici un ouvrage utile et curieux: notez ces deux points ci. Par son objet il s'adresse aux collectionneurs de tout genre; à l'artiste par les illustrations qu'il renferme; aux gens de lettres, par les notices et les portraits littéraires dont il est semé.

Il a pour but de déterminer le bibliophile d'après le symbole frappé sur ses volumes. L'instinct de la possession chez les amateurs est si grand, si intense, dit M. Guigard dans sa courte mais substantielle préface, qu'il s'étend jusque par delà le tombeau.

Le nombre de ces «enfiévrés» du livre est fort considérable. La plupart ont laissé des traces de leur passion favorite, et c'est à découvrir et identifier ces traces que l'auteur a consacré dix années de recherches.